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Full text of "Le Mystère d'Agadir"

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LE MYSTÈRE D'AGADIR 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



notes sur les états-unis (La Société, la Politique, la 
Diplomatie). — 3 e édition. — Paris 1908. 

le prince de bulow. — 4 e édition. — Paris 1909. 

QUESTIONS DIPLOMATIQUES DE L'ANNÉE 1904. — 

Paris 1905. — ■ {Ouvrage couronné par V Académie française). 

la conférence d 'a lgésira s. — 3 e édition. — Paris 1909. 

la France et les alliances. — 3 e édition. — Paris 1910. 
— {Ouvrage couronné, par V Académie des Sciences morales et 
politiques). 

FRANCES AND THE ALLIANCES. THE STRUGGLE FOR 

the balance of power. — New-York 1908. 
furst von bulow. — Berlin 1910. 



Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays 
y compris la Russie. 



Copyright, 191a, by Calmann Lkvy. 



PAKIS. - IMP. L. POCHY, 52, RUE DV CHATRAT. — 625 - i -12. 






ANDRÉ TARDIEU 



LE 






MYSTERE D'AGADIR 




4* 



S' 



V 



PARIS 



ALMANN-LÉVY, ÉDITEURS lA 



3 . RUE AUBEK 



AVANT-PROPOS 



De l'été de 1911 au printemps de 1912, la France est 
allée de surprise en surprise. Elle n'a pas compris pour- 
quoi, le 1 er juillet 1911, l'Allemagne a envoyé un vaisseau 
de guerre dans le port marocain d'Agadir. Elle n'a pas 
compris pourquoi, au départ de ce bateau, l'Allemagne 
était maîtresse d'un bon quart du Congo français. 

On a cherché la clef de l'énigme. On l'a cherchée très 
près. Car l'opinion collective a le goût des causes pro- 
chaines. On ne l'a pas trouvée, parce que ces sortes d'en- 
quêtes n'aboutissent jamais. L'intérêt les engage, l'in- 
térêt les arrête. La vérité naît parfois de l'histoire, jamais 
de la polémique. 

Préciser ces causes en retraçant l'histoire de trente- 
trois mois, tel est l'objet de ce livre. Le mystère, en 
politique, n'existe pas. On ne comprend pas, parce 
qu'on ne sait pas. Quand on sait, le mystère s'évanouit. 

C'est aux textes eux-mêmes que j'ai laissé le soin de 
Téclaircir. On les trouvera dans les pages qui suivent, nom- 



AVANT-PROPOS 

breux et, pour la plupart, inédits. Sur des événements 
si récents, un auteur doit fournir ses preuves. Il le doit 
plus encore, quand il a été mêlé à l'histoire qu'il raconte. 

Pendant les quatre mois qu'ont duré les négociations 
franco-allemandes, j'ai soutenu pied à pied la thèse fran- 
çaise contre l'exigence allemande. Avais-je, de ce fait, 
perdu le droit de retracer l'origine et les phases du 
débat ? Je ne l'ai point pensé. 

La lutte finie, c'est l'heure d'en dégager les leçons. 
La politique de la France a, pour une part, préparé les 
déconvenues qu'elle a subies. Je n'en ai rien dissimulé. Si 
j'ai parla heurté, en sens contraires, des convenances per- 
sonnelles, je m'en excuse. Mais je n'y puis rien changer. 
Au total, la France est maîtresse du Maroc: et ce 
n'est pas un résultat négligeable. 

Paris, le 29 mars 1912. 



LE MYSTERE D'AGADIR 



INTRODUCTION 



L'ACCORD DE 1909 



L'impression produite. — Les raisons de l'Allemagne marocaines, 
balkaniques et tripliciennes. — Les raisons de la France. — Insuf- 
fisance de l'acte d'Algésiras. — Le désintéressement allemand. 
— L'exclusion de l'Espagne. — L'exclusion de l'Europe. — 
Leurs conséquences. — L'interprétation française de l'accord. — 
L'interprétation allemande. — Conflit possible. — Le gouverne- 
ment allemand et les affaires. — Le gouvernement français et 
les affaires. — Possibilités politiques résultant pour la France 
de l'accord. — Difficultés d'ordre intérieur. — Difficultés 
d'ordre extérieur. — Réserve des commentaires officiels. ■ — 
Conclusions sur l'accord. 



Le 8 février 1909, le baron de Schoen, secrétaire 
d'État à l'Office impérial des Affaires étrangères et 
M. Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, 
signaient l'accord suivant qui, « négocié très secrète- 
ment 1 », éveilla, le lendemain, dans toute l'Europe, le 
plus vif intérêt : 

Le gouvernement de la République française et le gouverne- 
ment impérial allemand, animés d'un égal désir de faciliter l'exécu- 

1. Rapport Baudin. page 23. 



2 LE MYSTERE D AGADIR 

tion de l'acte d'Algésiras, sont convenus de préciser la portée qu'ils 
attachent à ses clauses, en vue d'éviter toute cause de malentendus 
entre eux, dans l'avenir. 

En conséquence, 

Le gouvernement de la République française, entièrement 
attaché au maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire 
chérifien, résolu à y sauvegarder l'égalité économique et, par suite, 
à ne pas y entraver les intérêts commerciaux et industriels 
allemands. 

Et le gouvernement impérial allemand, ne poursuivant que des 
intérêts économiques au Maroc, reconnaissant, d'autre part, que 
les intérêts politiques particuliers de la France y sont étroitement 
liés à la consolidation de l'ordre et de la paix intérieure, et décidé 
à ne pas entraver ces intérêts. 

Déclarent qu'ils ne poursuivront et n'encourageront aucune 
mesure de nature à créer en leur faveur ou en faveur d'une puis- 
sance quelconque un privilège économique et qu'ils chercheront 
à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourront 
obtenir l'entreprise. 

En outre, deux lettres explicatives échangées le même 
jour par MM. de Schoen et Cambon précisaient que, 
en raison du « désintéressement politique de l'Allemagne », 
la direction des grandes entreprises, principalement de 
celles qui présenteraient un caractère politique, serait 
réservée à des Français. Les deux lettres ajoutaient que, 
dans la mesure du possible, les deux gouvernements, en 
associant leurs nationaux, tiendraient compte de ce fait 
que les intérêts économiques de la France sont, au Maroc, 
supérieurs à ceux de l'Allemagne. 

Le moins qu'on pût dire de cet accord, c'est qu'il 
était une surprise. Après quatre ans de conflit, — 
voyage de l'empereur Guillaume à Tanger, mission à Fez 
du comte de Tattenbach, chute de M. Delcassé, dra- 
matique négociation de 1905, âpre débat d'Algésiras, 



LE MYSTERE D AGADIR 3 

controverses ultérieures à propos de la reconnaissance de 
Moulay-Hafid et des déserteurs de Casablanca — l'ac- 
cord du 8 février marquait, semblait-il, une transforma- 
tion profonde des relations franco-allemandes. Trois 
mois plus tôt, en novembre, la guerre, une fois de plus, 
avait paru possible entre nos voisins et nous et voici 
que, si près de cette alarme, une déclaration d'entente 
dégageait l'horizon. Une impression de sécurité et de 
soulagement s'exprima dans toutes les capitales. A 
Paris, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères et le 
prince de Radolin, ambassadeur d'Allemagne, s'asso- 
cièrent dans l'affirmation d'une commune satisfaction. 
Tandis que le ministre félicitait les deux gouvernements 
d'avoir « écarté entre eux toutes les causes de com- 
plications dans les affaires marocaines 1 », l'ambassa- 
deur disait « qu'entre des politiques définies avec cette 
précision, il n'y avait plus de choc possible, d'équivoque 
concevable..., mais, au contraire, une entente du- 
rable 2 . » Le lendemain, les gouvernements étrangers 
adressaient aux signataires leurs compliments, l'empe- 
reur Guillaume à M. de Schoen, le roi d'Angleterre 3 
à M. Jules Gambon. L'empereur d'Autriche, le ministre 
des Affaires étrangères d'Angleterre et son collègue 
d'Italie 4 se montraient également satisfaits. Une allé- 
gresse générale saluait le changement de décor. 

Comment expliquer la décision du gouvernement 
allemand, si contraire à ses actes des années précédentes? 



1. Le Temps, 10 février 1909. 

2. Le Temps, 10 février 1909. 

3. Le roi Edouard était à ce moment, à Berlin, l'hôte de l'empereur 
Guillaume. 

4. Livre Jaune, Maroc n° 5, pages 78 et 79. 



4 LE MYSTERE D AGADIR 

Moins, semble-t-il, par des causes marocaines que par 
des motifs européens. Sans doute, le public allemand 
éprouvait quelque lassitude de ce long débat et aussi de 
la constatation que la politique d'obstruction inau- 
gurée en 1905, sans ouvrir le Maroc à l'Allemagne, ne 
l'avait pas fermé à la France. Plus encore, la ferme atti- 
tude de M. Clemenceau dans l'affaire des déserteurs de 
Casablanca avait fait réfléchir nos voisins en leur mon- 
trant notre pays prêt à pratiquer ces deux vertus d'un 
peuple fort, la capacité de résistance et la capacité d'en- 
tente. Mais ni la lassitude allemand ni la virilité fran- 
çaise n'eussent substitué si tôt l'harmonie au désaccord, 
si des raisons plus larges n'avaient conduit l'Allemagne 
à la conciliation, si elle n'avait cru que, pour assurer sa 
position diplomatique en Europe, elle avait un besoin 
immédiat de clore sa querelle avec la France. Depuis le 
début d'octobre 1908, l'activité de la politique autri- 
chienne en Orient posait pour l'Allemagne la question 
triplicienne. Le « brillant second » entendait désormais 
moissonner pour lui-même. Allié toujours, mais non plus 
instrument, il jouait son jeu au mieux de ses intérêts 
et, pour peser sur un point, ne s'interdisait pas de tran- 
siger sur un autre. Au Maroc même, soit lors de la recon- 
naissance de Moulay-Hafid, soit dans la question des 
déserteurs 1 , le gouvernement austro - hongrois avait 
pris une attitude nettement favorable à la France, très 



1. Le 4 octobre 1909, à propos de la reconnaissance de Moulay-Hafid, 
le comte Khevenhuller, dans une interview, avait dit que l'Autriche se 
comporterait au Maroc en amie loyale de la France. Le même jour, dans 
une conversation privée, il avait fait allusion à la possibilité d'un accord 
franco-autrichien relatif au Maroc. Enfin, quelques semaines après, il 
fit savoir qu'à l'inverse de l'Allemagne, l'Autriche ne réclamait pas le 
déserteur autrichien arrêté à Casablanca. 



LE MYSTERE D AGADIR 5 

différente de celle adoptée par l'Allemagne. Ces démar- 
ches iraient-elles plus loin? L'Autriche-Hongrie, pour 
gagner la France à sa politique orientale, se permettrait- 
elle, elle aussi, un tour de valse à l'italienne? Qu'un nou- 
veau conflit, en ce début de 1909, surgît entre Paris et 
Berlin, que ferait Vienne? Pouvait-on exclure l'hypo- 
thèse d'une infidélité au moins partielle ouvrant dans 
la Triplice une brèche au moins momentanée ? Et, pour 
conjurer ce risque, quel autre moyen que de ravir à 
l'Autriche, par une prompte entente avec la France, 
l'occasion même d'opter? Dès les premiers jours de la 
crise orientale, — et comme dans toutes les crises de ce 
genre * — l'Allemagne avait souhaité se rapprocher de 
la France. Les événements de novembre, tant au Maroc 
que dans les Balkans, firent de ce vœu une volonté. 
Quinze jours après l'incident de Casablanca, la conver- 
sation s'engageait officieusement. Deux mois plus tard, 
l'accord était conclu. 

A considérer le passé, cet accord apportait au gouver- 
nement français un appréciable avantage ; car la preuve 
était faite que l'acte d'Algésiras, grevé de l'opposition 
persistante de l'Allemagne, ne pouvait suffire à ce 
qu'exigeaient les obligations marocaines de la France. 
Pris en soi, conclusion de l'échec subi en 1905 par 
notre intervention directe dans l'empire chérifien, l'acte 
de 1906 représentait le moindre mal, car il ne sacrifiait^ 
rien, réservait tout et donnait à la France le maximum \ 
qu'elle pût attendre d'une réalisation internationale des \ 
réformes. Mais la formule internationale n'en était pas 
moins acceptée par nous et elle ne pouvait répondre 

1. Voir ci-dessous, page 526. 



6 LE MYSTERE D AGADIR 

aux exigences de la situation. Elle impliquait en effet 
une insoluble contradiction. Car, en admettant notre 
\ intérêt spécial au maintien de la paix marocaine, elle 
nous désarmait cependant pour la défense de cet inté- 
rêt. Elle aboutissait au paradoxe de démunir, pour 
la défense de l'ordre, la puissance qu'elle avouait la 
plus intéressée à le sauvegarder. Elle nous imposait 
à la fois le devoir d'agir et l'impossibilité d'agir. 
Elle nous plaçait dans l'alternative, ou de sacrifier 
notre intérêt spécial pour rester sur le terrain inter- 
national ou de le servir en sortant de ce terrain. 
Elle nous astreignait à chercher d'irréalisables concilia- 
tions entre l'action particulière, conséquence logique de 
nos intérêts particuliers, et l'action collective, consé- 
quence juridique de nos engagements collectifs. C'est 
ainsi que, dès 1906, l'anarchie marocaine obligeait la 
France à prendre des initiatives manifestement exté- 
rieures au mandat qu'elle tenait de l'acte d'Algésiras: 
démonstration navale de Tanger (décembre 1906), occu- 
pation d'Oudjda (avril 1907), occupation de Casablanca 
(juillet 1907), occupation de la Chaouïa (1907-1908). 
Pourquoi ? Parce que les droits assurés à la France par 
le régime international, dont l'Allemagne demeurait la 
gardienne jalouse, n'étaient pas à la hauteur des devoirs 
qui résultaient pour nous de la force des événements et 
que, pour remplir les seconds, nous ne pouvions nous 
contenter des premiers. La conclusion? C'était d'assou- 
plir le régime international, de l'assouplir en le libérant 
de la seule opposition qui en fît contre la France une arme 
politique. Tel était l'objet initial de l'accord de 1909 l . 

1. Dès 1907, une négociation en ce sens avait été engagée à Tanger. 



LE MYSTERE D AGADIR 7 

Cet objet était légitime. Car l'appui de l'Allemagne, 
ouvert ou détourné, avait été toujours pour le makhzen, 
que ce fût sous Abd-el-Aziz ou sous Moulay-Hafid, la 
plus forte raison de tenir en échec la politique fran- 
çaise. Soit en 1905, soit depuis, cet appui avait été la 
carte maîtresse des sultans contre nous. C'était donc 
un succès notable, au lendemain de l'avènement d'un 
souverain qui, comme prétendant, avait servi l'Alle- 
magne contre la France, de faire tomber cette carte de 
ses mains. Sans doute, l'acte d'Algésiras était maintenu 
et l'accord du 8 février ne se présentait dans son préam- 
bule que comme destiné à en faciliter l'application. Mais 
cette facilité même avait son prix. Grâce à elle, nous 
pouvions espérer que les questions politiques, militaires, 
administratives, financières, demeurées insolubles par 
suite de l'interprétation étroite de l'acte de 1906, seraient 
plus aisées à traiter, dèfs lors que nous serions assurés du 
concours de l'Allemagne. A l'égard soit de la police 
des ports, soit de la réorganisation militaire, soit de la 
réforme financière, la bonne volonté de l'Allemagne 
introduisait dans le problème un élément nouveau. 
Disons mieux, elle en transformait les données, puis- 
qu'elle supprimait, à défaut des difficultés juridiques 
nées de l'acte d'Algésiras, les difficultés pratiques nées 
de l'opposition de la puissance qui avait exigé contre la 
France la promulgation de cette charte internationale. 
M. Pichon, dans un esprit réaliste, avait marché sur 
l'obstacle allemand et avait obtenu du gouvernement 
impérial un commentaire de l'acte de 1906, qui en modi- 
fiait le caractère. Non seulement, en effet, l'Allemagne 
reconnaissait une fois de plus l'intérêt spécial de la 
France dans l'empire chérifien, mais elle admettait ex- 



8 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

plicitement qu'un lien étroit existait entre cet intérêt 
et la consolidation de l'ordre et dans la lettre annexe 
son « désintéressement politique » était mentionné. Le 
progrès n'était pas niable, si, pour le mesurer, on le 
confrontait à l'histoire de la veille. Quelle était sa valeur 
en fonction du lendemain? 

De ce point de vue, l'accord de 1909 comportait 
un indiscutable abandon de certains des principes qui 
avaient, jusque là, dirigé notre politique marocaine et, 
d'abord, de notre collaboration avec l'Espagne. Depuis 
la signature de l'accord franco-espagnol du 3 oc- 
tobre 1904, chaque phase de notre action marocaine avait 
été concertée entre Paris et Madrid. En 1905, à la veille 
d'Algésiras, le traité de l'année précédente avait été com- 
plété en vue de cette conférence 1 . A la conférence 
même, les deux gouvernements s'étaient maintenus 
étroitement solidaires 2 . En décembre 1906, ils avaient 
préparé d'accord la démonstration navale de Tanger. 
En 1907, la France avait demandé et obtenu que l'Es- 
pagne s'associât au débarquement de Casablanca. 
En 1908, les deux puissances avaient ensemble proposé 
à l'Europe les conditions qu'elles jugeaient nécessaires 
à la reconnaissance de Moulay-Hafid. En février 1909, 
pour la première fois, l'Espagne était laissée de côté et 
ce, malgré son vif désir de ne pas subir cette exclusion. 
Le 5 février, l'ambassadeur d'Espagne avait été informé, 
l'entente franco-allemande étant déjà assurée, de ce qui 
se préparait. Mais M. Pichon, en lui notifiant cette en- 
tente, ne lui avait point dit que l'Espagne y dût être 



1. Traité du 1 er septembre 1905. 

2. Voir notre ouvrage La Conférence d'Algésiras. 



LE MYSTERE D AGADIR 9 

associée. Le jour où l'accord fut publié, M. de Léon y 
Castillo dans une déclaration publique, indiqua claire- 
ment son point de vue : « Le mandat, dit-il, que nous 
avons au Maroc nous conduira nécessairement à parti- 
ciper, sous une forme à préciser, à la conversation fran- 
co-allemande dont M. Pichon m'a communiqué le ré- 
sultat 1 . » Les jours suivants, les représentants de 
l'Espagne à Paris et à Berlin insistèrent pour que leur 
pays fût introduit en tiers au débat. Leur insistance ne 
fût pas écoutée. Le 11 février, M. Allendesalazar, 
ministre des Affaires étrangères d'Espagne, interpellé 
aux Gortès, après avoir donné l'assurance que « les 
intérêts espagnols n'avaient pas besoin de nouvelles ga- 
ranties pour être complètement définis et absolument 
sauvegardés », ajoutait : 

En tout cas, si le gouvernement croyait opportun de traiter 
avec l'Allemagne sur cette matière, la porte est toujours ouverte 
pour négocier avec un gouvernement ami. 

Cette porte, au contraire, se trouva fermée par la 
résolution de l'Allemagne et de la France de demeurer 
en tête à tête. On justifiait cette décision en remarquant 
que, pour signer un accord, il faut un désaccord à la base 
et que ce désaccord entre l'Espagne et l'Allemagne 
n'existait pas. L'Espagne n'en avait pas moins le senti- 
ment d'être, contrairement aux précédents, tenue à 
l'écart et la France, en l'y tenant, désertait la méthode 
solidaire qu'à tort ou à raison elle avait jusqu'alors 
pratiquée. 

Elle abandonnait également le terrain international 

1. Le Temps, 10 février 1909. 



10 LE MYSTERE D AGADIR - 

sur lequel, traînée par l'Allemagne à Algésiras, elle 
avait su prendre sa revanche en infligeant à l'Allemagne 
dans l'Empire chérifien une situation strictement égale 
à celle du Portugal ou de la Suède. Sur ce terrain 
juridique, il n'y avait pas de motifs de conclure avec 
l'Allemagne un accord particulier et si, dans l'ordre 
pratique, cet accord s'expliquait aisément, il n'en cons- 
tituait pas moins la reconnaissance par la France au 
profit de l'Allemagne d'une situation marocaine nou- 
velle, situation privilégiée, sinon en droit, du moins en 
fait. En fait, toutes les difficultés marocaines étant 
venues de l'Allemagne et d'elle seule, il était légitime 
de supposer que le meilleur moyen de s'en libérer était 
de traiter avec l'Allemagne seule. En droit, il était 
évident que la substitution de l'accord à deux à l'accord 
à treize était une atteinte portée aux principes d'Algé- 
siras et que, par suite de cet accord à deux, la situa- 
tion serait le lendemain essentiellement différente de 
ce qu'elle était la veille. Désormais, qu'on le voulût ou 
non, l'acte d'Algésiras passait au second plan et il y 
passait avec notre assentiment, puisque nous avions 
accepté de traiter seul à seul avec l'un de ses signa- 
taires, au lieu de traiter avec tous. Par là, avec notre 
aveu, cette situation spéciale, que nos négociateurs de 
1905 et 1906 avaient si fermement refusé de reconnaître 
à l'Allemagne dans les affaires marocaines, nous la lui 
concédions. Elle devenait en dépit de son « désinté- 
ressement politique », bénéficiaire d'une hypothèque 
unique, superposée à l'hypothèque collective. 

Cette hypothèque se précisait par l'engagement que 
nous prenions, et que nous ne prenions que vis-à-vis 
d'elle, de créer des associations d'intérêts entre ses 



LE MYSTERE D AGADIR 11 

nationaux et les nôtres. Pour l'Europe et pour le sultan, 
il était acquis que la France réservait à l'Allemagne 
un traitement d'exception. Et, par conséquent, ce qui 
allait, à l'avenir, dominer le développement de notre 
politique marocaine, ce n'était plus la mise en œuvre 
de l'acte d'Algésiras, mais la mise en œuvre de l'accord 
franco-allemand du 8 février 1909. Les puissances autres 
que l'Allemagne et la France étant laissées de côté par 
ces deux puissances, il était à prévoir que leur inter- 
vention, si elle était par la suite invoquée par l'une ou 
par l'autre, n'aurait plus le même caractère. En s'enten- 
dant directement, la France et l'Allemagne s'imposaient 
l'obligation de continuer à s'entendre dans des condi- 
tions identiques. En d'autres termes, de ce que serait 
l'application de l'accord du 8 février, dépendrait pour 
la France l'avenir de sa nolitique marocaine. Appliqué 
avec succès, cet accord pouvait nous mener au but. Appli- 
qué sans succès, il nous laissait en présence de l'Alle- 
magne, diminuant, par son existence même, la valeur des 
appuis que nous pouvions attendre auparavant, soit de 
l'Espagne soit de l'Europe. Toute la question était de 
savoir ce que serait cette application. 

A cette question, l'opinion publique en France et 
en Allemagne ne répondait pas de la même façon. Dans 
l'accord du 8 février 1909, l'opinion française voyait 
surtout une déclaration d'intentions. Elle estimait que 
c'était la fin de l'opposition que l'Allemagne depuis 
cinq ans faisait à notre politique marocaine. Plus que 
les clauses de l'accord, l'accord lui-même l'impression* 
nait. On pensait communément que, si l'Allemagne, 
après tant d'années d'hostilité, avait consenti à signer 
ce protocole de bénévolence, c'est qu'elle avait pris 



12 LE MYSTERE D AGADIR 

son parti de renoncer au Maroc. Les raisons balkaniques 
et tripliciennes de cette évolution échappaient au public. 
On disait : « L'Allemagne nous laissera tranquilles au 
Maroc » — et rien de plus. Que ferions-nous de cette 
liberté? On ne le concevait pas avec clarté. On ne son- 
geait ni à une conquête ni à un protectorat. L'incurable 
optimisme de notre race envisageait sans précision une 
politique au jour le jour, pareille à celle des années 
précédentes, avec, en plus, la garantie que, si l'on nous 
tuait du monde au Maroc, comme en 1907, nous pour- 
rions soutenir nos griefs sans être, à chaque instant, 
assaillis de menaces ou de protestations allemandes. 
« Et maintenant, on n'en parlera plus, avait dit, après 
Algésiras, un haut personnage politique. » Cette for- 
mule exprime assez bien l'état de notre opinion en 1909. 
Quant au détail de l'accord, on n'y attachait guère 
d'importance. Les dernières phrases, notamment, 
sur l'égalité économique et l'association des inté- 
rêts français et allemands, passaient inaperçues. Pour 
l'immense majorité des Français, c'étaient des clauses 
de style, renouvelées d'Algésiras, renouvelées de 1904. 
Bref, pour l'opinion française, la signification de 
l'accord était d'ordre moral plutôt que d'ordre maté- 
riel. 

Tout autre était l'interprétation allemande. L'Alle- 
magne fut autrefois un peuple de soldats et de fonc- 
tionnaires. Elle est de nos jours un peuple de marchands. 
Chacun, dans ce pays, participe à quelque degré, à 
l'essor économique de la nation. Tous sont passionnés 
pour cet essor. Les affaires des financiers, des indus- 
triels, des commerçants sont les affaires de l'empire qui 
les soutient de toute sa force. 



LE MYSTERE D AGADIR 13 

La démocratie allemande ne répugne pas à suivre dans leur pro- 
pagande les hommes qui dirigent les gros intérêts. Elle admet que 
la puissance publique soit mise à leur disposition et que la diplo- 
matie, non seulement leur donne son appui auprès des gouverne- 
ments étrangers, mais encore les suive dans leurs entreprises 
et entre dans leurs desseins sous la forme d'une collaboration désin- 
téressée, mais très active. Les Allemands ont l'habitude de voir 
leur diplomatie jouer le rôle de mandataire permanent de leur 
industrie. C'est ainsi qu'ils comprennent son assistance. Ils 
attendent d'elle, non seulement la découverte des affaires, l'ini- 
tiative des ententes, mais encore cette protection à outrance qui 
en impose aux concurrents et qui ne recule pas devant l'idée de 
conférer un privilège 1 . 

Dès lors donc que le gouvernement impérial disait 
à l'Allemagne commerçante : « J'ai obtenu du gouver- 
nement français la promesse de vous associer aux 
affaires dont ses nationaux obtiendront au Maroc 
l'entreprise », le public allemand, loin de considérer 
cette promesse comme un avantage secondaire, la pla- 
cerait au premier rang de ses espérances. Là où les Fran- 
çais voyaient une indication, les Allemands voyaient un 
engagement. A notre interprétation subjective s'oppo- 
sait de leur part une interprétation objective. Nous 
nous félicitions d'une détente probable. Ils se réjouis- 
saient de profits certains. 

Ils s'en réjouissaient d'autant plus qu'il s'agissait 
du Maroc et qu'il s'agissait de la France, — du Maroc, 
c'est-à-dire d'un pays dont la valeur avait été 
grossie à leurs yeux, pour les besoins de leur diplo- 
matie, par les artifices de leur presse ; d'un pays 
qu'on leur avait appris, cinq ans durant, à considérer 
comme une proie désirable ; d'un pays, tout au moins, 

1. Rapport Baudin, deuxième partie passim. 



14 LE MYSTERE D AGADIR 

où les plus belles perspectives avaient été ouvertes à la 
médiocrité présente de leur commerce ; — de la France, 
c'est-à-dire de la nation qui apparaît à l'Allemagne 
comme la terre promise des affaires et l'inépuisable 
réservoir des capitaux ; de la France, en qui l'Allemagne, 
si riche soit-elle et parce que sa richesse se meut plus 
que la nôtre, aperçoit l'associée désirable, dont les 
vastes disponibilités alliées à l'audace allemande sou- 
lèveraient le monde. Songez que, pour la première fois, 
depuis 1870, un traité public enregistrait une promesse 
d'association entre les gens d'affaires des deux pays, 
et quelle association ! une association voulue, imposée, 
préparée par les deux gouvernements ; une association 
contractuelle et garantie. C'est cela surtout que retint 
l'opinion allemande et, dans la mesure même où elle se 
louait du programme, elle s'attacha aux bénéfices 
qu'elle attendait avec confiance de sa prompte réali- 
sation. 

Il en résulte que, très exactement, la popularité de 
l'accord du 8 février devait dépendre, en Allemagne, des 
résultats positifs qu'en tireraient la finance, l'industrie et 
le commerce allemands. Il en résulte aussi que, — comme 
d'ailleurs la plupart des traités — celui du 8 février 
était une valeur à créer plutôt qu'une valeur réalisée et 
que les avantages politiques de la France se développe- 
raient parallèlement aux profits économiques de l'Alle- 
magne. Il convient, en effet, de remarquer que, en 
raison de sa rédaction, la portée politique du traité était 
singulièrement controversable. Du côté français, on pou- 
vait dire : « L'Allemagne reconnaît l'intérêt spécial de la 
France à la consolidation de l'ordre au Maroc et s'engage 
à ne rien faire pour entraver cet intérêt. Elle mentionne 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 15 

même, dans une lettre annexe, son désintéressement 
politique. Donc, notre liberté d'action en vue de cette 
consolidation, sur la base de ce désintéressement, est 
sous-entendue. »Mais qui ne sait que, dans les rapports 
internationaux, où les engagements positifs sont si sou- 
vent contestés, les engagements sous-entendus sont 
presque toujours répudiés? En cas de mésentente, quoi 
de plus tentant pour l'Allemagne que de dire, en 
s'appuyant sur le texte même du traité : « J'ai reconnu, 
comme en 1905, l'intérêt spécial de la France à la con- 
solidation de l'ordre au Maroc et j'ai promis de ne rien 
faire pour l'entraver. Mais, d'une part, le traité de 1909 
se présente par son préambule comme un appendice 
et comme un commentaire de l'acte d'Algésiras. Il a 
donc pour base, comme cet acte, le triple principe de 
l'intégrité du Maroc, de la Souveraineté du sultan et de 
son indépendance, et ce principe est la limite de ce que 
la France peut faire pour la consolidation de l'ordre, 
la limite aussi de mon désintéressement politique. 
De plus, si cet accord, une fois de plus, reconnaît 
l'influence politique de la France, il n'en précise pas 
les conséquences pratiques, il n'en détermine pas les 
instruments. » Et certes, les deux interprétations pou- 
vaient se soutenir. Mais il était clair que, dès lors, qu'elles 
étaient possibles l'une et l'autre, le désaccord ne serait 
évité qu'à la condition stricte que l'un et l'autre des 
contractants fussent et demeurassent satisfaits de l'opé- 
ration. Par conséquent, si la France voulait pouvoir 
compter sur la bienveillance politique de l'Allemagne, il 
fallait qu'elle lui assurât sans retard les larges satisfac- 
tions économiques sur lesquelles celle-ci comptait, et 
c'était là un premier danger. 



16 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

C'était un premier danger; car, de même que le public 
français et le public allemand interprétaient différem- 
ment les clauses de l'accord relatives à l'association des 
intérêts, de même, pour traduire en actes cette associa- 
tion, le gouvernement allemand et le gouvernement 
français étaient inégalement outillés. La diplomatie 
allemande est dès longtemps habituée à se mettre au 
service de l'industrie, du commerce et de la finance. 
Un pacte implicite associe l'État et les affaires. Le pre- 
mier engage sa force au profit des secondes. Celles-ci 
acceptent de subir la discipline de celui-là. On connaît 
l'anecdote véridique du baron de Marschall, ambassa- 
deur d'Allemagne à Constantinople, embarquant d'auto- 
rité dans FOrient-Express, sous la surveillance d'un 
drogman, un des plus puissants industriels d'Allemagne, 
qui s'était permis de venir traiter une affaire turque sans 
passer par la Deutsche Bank, intermédiaire officiel et 
breveté du gouvernement impérial. C'est que, suivant 
l'expression de M. Pierre Baudin, ce gouvernement, 
dans le souci qui l'anime de tirer des ressources de 
l'Empire le maximum d'effet utile, n'hésite pas à 
dicter des ordres et à imposer des privilèges. En 
France, rien de pareil n'est possible. Non pas seulement 
parce que notre diplomatie est peu familiarisée avec 
les problèmes économiques ; parce qu'elle obéit, en 
matière commerciale, à d'invariables routines; parce 
qu'elle croit de bonne foi avoir assez fait pour nos 
intérêts quand, sans égard aux circonstances de temps 
et de lieu, elle a réclamé à l'interlocuteur, quel qu'il 
soit, une commande de canons ou le dégrèvement des 
vins mousseux. Mais encore et surtout parce que notre 
régime intérieur ne permet, ni au gouvernement ni à 



LE MYSTERE D AGADIR 17 

ses agents de prendre en mains la direction d'une poli- 
tique d'affaires, soit dans la métropole, soit dans les 
colonies, soit à l'étranger. 

En Allemagne, un ministre ou un ambassadeur n'hésite 
pas, dans une question économique, à revendiquer 
ses responsabilités, à soumettre la concurrence à une loi 
généralement acceptée 1 , parce qu'on sait que chacun 
tour à tour bénéficiera de cette discipline d'État im- 
posée à l'effort individuel. En France, comme le remar- 
quait encore M. Baudin avec quelque mélancolie, « nos 
traditions et nos mœurs sont très différentes ». Plus 
brutal, mais non moins juste, M. d'Estournelles de Cons- 
tant ajoutait peu de jours après, à la tribune du Sénat : 

Vous l'avez entendu hier, et tout à l'heure encore, ce mot seul, 
l'argent, nous est suspect. Je n'apprécie pas ; je constate. Nous 
reprochons à notre diplomatie de ne pas soutenir nos entrepre- 
neurs de travaux publics, mais nous sommes les premiers à dénon- 
cer indistinctement ces entreprises comme des scandales ; et si 
notre diplomatie — dont personne à l'étranger n'a jamais dit 
qu'elle soit, en général, inférieure à celle de nos rivaux — si notre 
diplomatie intervient, elle tombe elle-même sous le coup des 
mêmes accusations 2 . 

C'est pour cela que, dans toutes les grandes questions 
économiques des dernières années, quand le gouverne- 
ment français s'est trouvé appelé à statuer sur des 
matières d'ordre public mêlées par la force des choses 
à des intérêts particuliers, on l'a vu, par peur des coups, 
ajourner de mois en mois, de semaine en semaine, de 
jour en jour la décision et, finalement, prendre cette 



1. L'affaire Mannesmann a été l'une des exceptions subies par cette 
règle. Voir ci-dessous, pages 44 et suivantes. 

2. Sénat, 7 février 1912. 

2 



18 LE MYSTERE D AGADIR 

décision à la dernière extrémité et presque toujours dans 
les pires conditions. Qu'il s'agisse du Gaz de Paris, des 
Omnibus, des Messageries Maritimes, de l'Ouenza, 
des concessions de mines, cette règle ne souffre pas 
d'exception. La peur de la diffamation tue l'esprit de 
décision. Ne risquait-il pas d'en être de même pour 
l'application de cet accord du 8 février qui, par la ten- 
dance au privilège qu'y porterait l'esprit public alle- 
mand, heurterait à la fois les habitudes les moins esti- 
mables de notre démocratie et peut-être aussi, l'avenu 
nous l'apprendrait, les dispositions les plus formelles de 
l'acte d'Algésiras? 

Notez, en effet, que, par la rédaction de l'accord, les 
deux gouvernements allaient au devant des responsa- 
bilités. Ils ne se bornaient pas à exprimer un vœu, à 
souhaiter que leurs nationaux s'associassent. Ils s'en- 
gageaient à « chercher à les associer ». Ils prenaient 
l'affaire en mains. Ils se chargeaient de choisir eux- 
mêmes et de soutenir de leur autorité les associés qui 
travailleraient ensemble. On n'avait pas prévu, écrivait 
en janvier 1912 le rapporteur de la commission sénato- 
riale, « que la politique d'association d'intérêts implique- 
rait pour le gouvernement français, non seulement 
l'obligation de former des groupements d'entreprises, 
mais encore d'assister à leur organisation, de se mêler 
à leur gestion, de débattre pour eux des marchés, de 
vivre dans le secret de leurs affaires et même de les met- 
tre à l'abri de la concurrence en écartant leurs rivaux 
nationaux ou étrangers 1 ». Soit, en effet, que le mi- 
nistre, auteur de l'accord, ne l'eût point prévu, soit que, 

1. Rapport Baudin, pages 4, 6. 






LE MYSTÈRE D'AGADIR 19 

le prévoyant, il eût voulu quand même tenter l'aven- 
ture, il se vouait par là à d'inévitables attaques. Dès 
le lendemain d'ailleurs de la signature, ces attaques se 
dessinaient et les socialistes, sans attendre les actes, 
dénonçaient « les deux bandes de loups qui soudent 
leurs obus..., les financiers qui tiennent au bout de leurs 
dents l'honneur de la France x ». Fâcheux présage 
pour l'action prochaine, à qui le texte même, qui la défi- 
nissait, imposait le devoir de « faire des affaires », ces 
affaires devant être la mesure des facilités politiques que 
la France trouverait au Maroc de la part de l'Alle- 
magne. 

Ces facilités politiques étant ainsi soumises à réserve, 
il importait du moins d'en tirer un parti immédiat en 
réalisant le maximum de ce - qu'autorisait sans con- 
teste l'accord du 8 février. Cet accord, en échange des 
obligations économiques que nous souscrivions, nous 
reconnaissait des intérêts spéciaux. Il nous appartenait 
de les faire valoir et, n'étant pas assurés, pour l'avenir, 
de la persistance de la bonne grâce allemande, de faire 
au plus tôt tout ce que l'accord permettait certainement, 
pour éviter ainsi d'être obligés de faire plus tard ce 
qu'il ne permettait pas aussi nettement, — en d'autres 
termes, de porter au maximum notre action indirecte 
dans l'empire chérifien et de limiter au minimum notre 
action directe. Il convenait, d'abord, pour nous épar- 
gner les risques d'intervention, de fortifier aussi vite 
que possible l'autorité du sultan ; de le mettre en 
mesure, militairement et financièrement, d'assurer 
l'ordre par ses propres moyens, de lui donner, sous le 

1. Humanité, 11 février 1909. 



20 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

masque chérifien, par l'intermédiaire des organismes 
dont nous étions les maîtres — mission militaire, 
police des ports, Banque d'État, douanes, ingénieurs — ■ 
le concours le plus résolu, le plus prompt, le plus entier, 
en un mot, de faire par lui ce que nous n'étions pas sûrs 
que l'Allemagne nous laisserait faire par nous-mêmes. 
Il convenait ensuite d'user de tous nos moyens d'action 
sur les points du Maroc où nulle contestation ne pouvait 
les atteindre, par exemple, sur la frontière algéro-maro- 
caine, où notre liberté contractuelle datait de 1905, ou 
encore dans la Chaouïa, où l'Allemagne, par le traité de 
1909, acceptait, au moins implicitement, notre situa- 
tion de fait. 

Mais, ici encore, des difficultés étaient à prévoir, con- 
séquence, elles aussi, de nos mœurs et de nos traditions : 
d'abord l'inertie bureaucratique qui détourne les admi- 
nistrations centrales, quelles qu'elles soient, d'écouter les 
conseils et d'accueillir les demandes des agents de l'exté- 
rieur; ensuite, le manque de solidarité de nos grands ser- 
vices publics et l'impossibilité quasi absolue de mettre 
d'accord, sur une question telle que la politique marocaine, 
six ministères : Affaires étrangères, Finances, Guerre, 
Marine, Intérieur et Colonies; enfin et surtout, la crainte 
des débats parlementaires, la coutume de ne traiter les 
questions que quand les Chambres les évoquent et de 
les laisser dormir pour éviter cette évocation; un non- 
chaloir satisfait d'apparences, heureux de voir une 
conclusion dans un acte qui était une préface. Nous 
souffrions de ce défaut depuis le début de l'affaire maro- 
caine. Il s'était affirmé, après le traité franco-anglais de 
1904, par la tardive mission de M. Saint- René Taillan- 
dier; après l'acte d'Algésiras, qu'auraient dû suivre immé- 



LE MYSTERE D AGADIR 21 

diatement les entretiens franco-marocains qui n'eurent 
lieu à Rabat qu'en 1907. Il allait s'affirmer également 
après l'accord franco-allemand de février 1909. « Nous 
avons bien le temps », pensaient nos ministres. C'est 
ainsi que, si vite, on est allé à Agadir. 

Car l'Allemagne, en de telles circonstances, est, et nous 
le savions de reste, un redoutable interlocuteur. Peu 
soucieuse de pénétration psychologique, elle juge les 
autres d'après elle-même. Elle comprend mal des fai- 
blesses qu'elle ignore et n'admet guère les excuses tirées 
de la différence des milieux. Au surplus, portant dans la 
politique de très vastes ambitions souvent contradic- 
toires et parfois incohérentes, elle manque au plus haut 
degré de stabilité. Jamais une politique n'est pour elle 
définitive et il est malaisé de la. fixer. Au Maroc plus 
qu'ailleurs, sa diplomatie nous avait prouvé qu'elle 
n'était point ennemie des détours et de l'équivoque, 
qu'elle était incapable surtout de résister à l'attrait de 
l'occasion. Cet attrait, il est des pays qui savent s'en 
défendre. La France l'avait marqué pendant la guerre 
des Boers, en refusant d'agir contre l'Angleterre. L'An- 
gleterre l'avait marqué à Algésiras, en refusant de se 
séparer de la France. L'Allemagne, au contraire, est tou- 
jours à la recherche d'un profit dont elle hésite à fixer 
la nature. Au Maroc, après avoir oscillé de la politique 
des compensations à celle du désintéressement, elle sem- 
blait attachée à la seconde. Mais rien ne démontrait que 
cet attachement dût être durable. Dans l'instant même 
qu'elle reconnaissait, avec l'espoir d'un profit écono- 
mique, la prépondérance des intérêts français, peut-être 
gardait-elle au fond d'elle-même, prêt à de soudains 
réveils, l'obscur regret de ne pas avoir sa part de terri- 



22 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

toires. En 1908, elle invoquait contre la France les 
clauses politiques de l'acte d'Algésiras. En 1909, elle 
allait nous convier à en violer avec elle les clauses éco- 
nomiques 1 . D'autres changements encore étaient pos- 
sibles. Les Allemands portent d'ailleurs dans les dis- 
cussions d'affaires de toutes autres méthodes que les 
Français et leur âpreté est connue de ceux qui ont dis- 
cuté avec eux. De ce côté encore, des heurts pouvaient 
être redoutés par lesquels les défauts allemands s'ajou- 
teraient aux défauts français pour rendre plus malaisée 
la pratique de l'accord. 

Est-ce pour cela que, dans les semaines qui suivirent 
sa signature, le gouvernement français et le gouverne- 
ment allemand mirent tant de discrétion à le com- 
menter? Du côté allemand, la réserve était absolue. Le 
29 mars 1909, le prince de Biilow, chancelier de l'Empire, 
disait au Reichstag dans un bref commentaire : 

Cette convention assure à la France spécialement intéressée au 
maintien de l'ordre au Maroc une influence politique légitime 
sans lui donner la possibilité de s'approprier le Maroc sous une 
forme quelconque. 

Donc, rien de changé — telle était la version alle- 
mande. Quant à la version française, elle a été très 
différente suivant les temps. En 1912, au Sénat, en com- 
mission et en séance, M. Pichon a clairement indiqué 
qu'à son sens, l'Allemagne en 1909 s'était définitivement 
désintéressée du Maroc et que la France, tôt ou tard, 
devait, en vertu de l'accord, en devenir maîtresse. 

Dans une conversation avec notre ambassadeur, le chancelier 
résumait ainsi sa pensée : « Nous nous sommes désintéressés 

1. Voir ci-dessous, pages 26 et suivantes. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 23 

politiquement du Maroc ; vous y aboutirez certainement aux 
fins que poursuit la politique française. Nous vous demandons 
seulement d'être patients ». 

Mais, en 1909, avec une prudence d'ailleurs légitime, 
et peut-être plus clairvoyante que son optimisme rétros- 
pectif, M. Pichon tenait un autre langage : « Nous ne 
rêvons, disait-il, d'aucune action nouvelle au Maroc. 
Nos droits et nos intérêts dans ce pays sont aujourd'hui 
ce qu'ils étaient hier 1 . » De même en ce qui concerne 
la Ghaouïa, M. Pichon disait le 8 février 1912 : « Nous 
étions à Oudjda, à Casablanca, dans la Chaouïa avec 
l'autorisation de toutes les puissances, y compris l'Alle- 
magne », ce qui n'empêche qu'en 1909, aussitôt après 
l'accord de février et malgré « l'autorisation » de 
l'Allemagne, le premier soin du 'gouvernement français 
était d'en préparer l'évacuation 2 . Quelle meilleure 
preuve de l'incertitude où restait le signataire de l'accord 
sur les conséquences politiques qu'il lui était permis d'en 
tirer ? 

Que l'expérience et la connaissance des documents 
qu'on trouvera dans ce livre aient précisé à cet égard 
des conclusions positives qui n'étaient en 1909 que des 
appréhensions, rien de plus clair. Il serait donc injuste 
de prévoir le passé et, parce que les résultats ont été 
inférieurs aux espérances, de blâmer Pacte qui les prépa- 
rait. L'accord de 1909 était une œuvre légitime. Il serait 
excessif d'élever contre lui les objections de principe 
qu'au Sénat, le 10 février 1912, M. Clemenceau opposait 
à tout arrangement franco-allemand. Il est impossible, 



1. Chambre des Députés, 23 novembre 1909. 

2. Voir ei-dessous, pages 89 et suivantes. 



24 LE MYSTERE d'âGADIR 

dans l'état actuel du monde, que la France et l'Alle- 
magne s'ignorent purement et simplement. Il est im- 
possible que, sur des points spéciaux, elles ne concluent 
pas des accords. L'idée, d'où procède l'accord de 1909, 
était inattaquable. Cet accord se bornait à considérer les 
manifestations locales d'un mal chronique — du mal 
inoculé par Bismarck à son pays en même temps qu'au 
nôtre. Il n'exigeait ni de l'une ni de l'autre des parties 
contractantes, le sacrifice de ses sentiments, de ses re- 
grets ou de ses espoirs. Il se proposait uniquement 
d'assainir une lésion relativement récente et nettement 
localisée. Et rien n'interdisait de penser qu'il y dût 
réussir. Enfin, s'il nous engageait dans des voies peu con- 
nues de collaboration économique et de dialogue franco- 
allemand, loin des regards de l'Europe, « il ne nous 
coûtait rien * », ni territoires, ni abdication. 

Par contre, cet accord introduisait dans notre politique 
marocaine un élément si nouveau que toute sa valeur 
était d'avance subordonnée à la façon dont il serait mis 
en œuvre. Quelle serait cette pratique? A cette question 
l'histoire répond avec une lumineuse clarté par le récit 
des événements qui, d'un mouvement progressif, ont 
mené les deux signataires de la sécurité de 1909 à la 
crise de 1911. 



1. Sénat, 8 février 1912. Discours de M. Pichon. 



PREMIERE PARTIE 



L'ÉCHEC MAR0CA1K 



CHAPITRE PREMIER 



LA COLLABORATION FRANCO-ALLEMANDE 



I. — La Mission Guiot. — Les négociations de mars-avril 1909. — 
L'aide-mémoire allemand du 2 juin 1909. — L'Allemagne 
contre l'adjudication. — L'exclusion des tiers. — Analyse 
du projet allemand. — L'embarras de la France. — Les droits 
des puissances. — Le danger d'un condominium franco-alle- 
mand. — Les difficultés parlementaires. — La réponse fran- 
çaise du 14 octobre 1909. • — Son équivoque. — Conséquences 
de cette équivoque. 

II. — Les Mines. — Constitution de l'Union des Mines. — 
L'Union et l'accord de 1909. — La question Mannesmann. — 
Les négociations de 1909 à Paris et à Tanger. — L'Empereur 
Guillaume, M. Pichon et les Mannesmann. — Les négociations 
de M. Rathenau en mai 1910. — Leur échec. — Les négocia- 
tions de 1911 et leur échec. — Le but des Mannesmann. — 
Leur campagne politique. — Au Reichstag. — Le gouverne- 
ment allemand désarmé. — La non-promulgation du règlement 
minier. 



26 LE MYSTERE D AGADIR 

III. — Les Travaux publics. — L'instrument nécessaire. — 
La Société Marocaine des Travaux publics. — Sa constitution, 
son but et ses statuts. — Ses propositions. — Ses échecs. — 
L'explication officielle. — Critique de cette explication. — Les 
causes réelles de l'insuccès. — Équivoque et inertie. 

IV.- — Les Chemins de fer. — Le manque de vues d'ensemble. — 
Les chemins de fer stratégiques. — Les objections du baron 
de Schoen. ■ — Une demande imprudente de M. Pichon. — 
Les demandes allemandes du 3 mars 1910. — Le monopole. — 
Les protestations anglaises. — Les nouvelles exigences alle- 
mandes du 8 avril. — Exploitation et personnel. — L'embarras 
de M. Cruppi. — Les efforts transactionnels du gouvernement 
français. — Le silence de l'Allemagne. 

V. — Conclusion. — La cause commune des trois échecs. — 
Monopole et concurrence. — Les responsabilités de l'Allemagne 
et de la France. — Le principe et l'application. 

La collaboration économique franco-allemande prévue 
au Maroc par l'accord du 9 février 1909, après avoir 
fait l'objet d'une négociation spéciale qui a duré de 
mars à octobre de la même année, s'est manifestée 
sous diverses formes, mines, travaux publics, chemins 
de fer. L'échec a été complet sur tous les points. 



LA MISSION GUIOT 



S'il était aisé de prévoir l'importance que l'Allemagne 
attacherait à la prompte réalisation des clauses écono- 
miques inscrites dans l'accord du 8 février 1909, le gou- 
vernement impérial prit soin de substituer sans retard 



LE MYSTERE D AGADIR 27 

une certitude à l'hypothèse. Dès avant la signature de 
l'accord, il avait exprimé le vœu qu'une négociation 
technique en suivît immédiatement la publication. 
Quelques jours plus tard, il rappelait cette demande à 
M. Jules Cambon. Il s'agissait, disait-il, d'un « échange 
de vues sur les diverses questions économiques qui étaient 
sur le tapis au Maroc ». En réalité, c'était le programme 
de la collaboration économique projetée que l'Allemagne 
souhaitait mettre sur pied. 

La mission de représenter en cette occasion le gouver- 
nement français fut confiée à un homme parfaitement 
qualifié pour la remplir, M. Guiot, ministre plénipo- 
tentiaire de première classe et délégué des porteurs de 
l'emprunt marocain. A ce titre, membre du conseil 
d'administration de la Banque d'État du Maroc et chef 
du service de contrôle des douanes chérifiennes, M. Guiot 
était familier avec toutes les questions que les deux gou- 
vernements se proposaient de régler. La double qualité 
qu'il tenait de son grade et ses fonctions s'accordait, 
d'autre part, le mieux du monde avec l'œuvre à double 
face dont on allait tracer le plan, œuvre économique et 
privée par ses instruments et ses résultats, mais essen- 
tiellement politique et officielle par son origine et sa 
méthode. Du côté allemand, M. Erckert, chef du service 
du Maroc à la chancellerie et M. de Langwerth, conseiller 
de légation, qui, après un long séjour à Tanger, était de- 
venu à la Wilhelmstrasse « rapporteur » pour les affaires 
marocaines, faisaient vis-à-vis à M. Guiot. 

Les entretiens de ces messieurs commencèrent à 
Berlin le 24 mars 1909 et se prolongèrent jusqu'au 
1 er avril. Le ton en fut simple et cordial : on était en 
pleine lune de miel. Il ne fut pas établi de procès-verbal 



28 LE MYSTERE D AGADIR 

de chaque séance. Mais, après la dernière, M. Guiot, 
ayant, dans un louable souci de clarté, soumis aux négo- 
ciateurs allemands les notes qu'il avait prises au jour le 
jour, ces notes revisées par eux devinrent la base de 
l'accord constaté. Dans le courant d'avril et de mai, le 
gouvernement allemand étudia ce compte rendu et le 
2 juin, il adressa à M. Guiot un aide-mémoire confiden- 
tiel, où, après avoir constaté « l'identité des vues sur tous 
les points principaux », il ajoutait : 

Cet aide-mémoire, après avoir été approuvé par les deux gouver- 
nements, servirait de base pour les mesures à prendre en vue de 
faciliter au Maroc le règlement des affaires actuellement en sus- 
pens et de favoriser le développement économique de ce pays. 

Ainsi s'affirmait de nouveau le désir du gouvernement 
impérial d'aboutir rapidement à un résultat positif. 
Ce désii était encore souligné par la dernière phrase de 
l'aide-mémoire qui portait : 

Le gouvernement impérial serait heureux de connaître dans le 
plus bref délai possible les vues du gouvernement français à ce 
sujet. 

Le sens général de ce document, dont on ne saurait 
trop souligner l'importance, n'était point douteux. Le 
gouvernement allemand, dans l'ordre politique et même 
financier, consentait que la France exerçât au Maroc 
une influence prépondérante, soit qu'elle garantit le 
prochain emprunt, soit qu'elle eût la majorité dans les 
divers organes de contrôle que cet emprunt pourrait ren- 
dre nécessaire. M. Guiot dans son rapport au ministre des 
Affaires étrangères écrivait à ce sujet : 

Votre Excellence remarquera que j'ai placé tous nos entretiens 
sur la base, non de la « prépondérance de nos intérêts politiques, 



LE MYSTERE D AGADIR 29 

mais sur celle du renoncement politique de l'Allemagne ». 
A maintes reprises, dans ma rédaction du compte rendu, j'ai mis 
cette formule dans la bouche de M. Erckert. Assurément, ce docu- 
ment n'est pas un compte rendu officiel, et je ne veux pas en exa- 
gérer la portée. Il n'en est pas moins à propos de remarquer 
qu'il a été lu par moi à M. Erckert, qui l'a pleinement approuvé; 
qu'il est resté entre ses mains du 31 mars au 3 avril ; qu'il a été 
annoté par lui sur divers points sans que les expressions « désis- 
tement politique », « renoncement politique » aient fait l'objet 
d'aucune remarque. Le texte que je remets à Votre Excellence 
et celui que j'ai laissé à notre ambassadeur à Berlin ont été expé- 
diés dans les bureaux mêmes de la Wilhelmstrasse l . 



Par contre, le gouvernement allemand tenait à ce que 
l'apparence internationale fût conservée, même si la 
réalité devenait française. Ce qui ne l'empêchait pas 
d'ailleurs de présenter ouvertement te Maroc comme une 
chasse réservée franco-allemande. Il admettait que les 
tiers pussent ramasser les miettes du festin : encore lais- 
sait-il à la France le soin de les leur abandonner. Mais 
seules la France et l'Allemagne devaient prendre place 
à table. Animé d'un tel dessein, le gouvernement impé- 
rial ne pouvait manquer d'être gêné par l'article 107 
de l'acte d'Algésiras imposant la loi de l'adjudication 2 , 
ïl conviait donc la France à une interprétation de cet 
article toute différente de celle qui avait été générale- 
ment admise depuis 1906, de celle qu'il devait lui-même 
soutenir au cours des négociations du mois de septembre 



1. Sénat, 8 février 1912, Discours de M. Pichon. 

2. L'article 107 était ainsi conçu : « La validité des concessions qui 
seraient faites aux termes de l'article 106, ainsi que pour les fournitures 
d'État, sera subordonnée, dans tout l'empire chérifien, au principe de 
l'adjudication publique, sans acception de nationalité, pour toutes les 
matières qui, conformément aux règles suivies dans les législations 
étrangères, en comportent l'application. » 



30 LE MYSTERE D AGADIR 

1911 1 . D'après lui, l'adjudication, au lieu d'être la 
règle, devait devenir l'exception. Il appartenait aux deux 
gouvernements français et allemand de faire prévaloir 
cette manière de voir en « écartant une concurrence 
stérile et nuisible », en limitant strictement l'adjudi- 
cation aux « matières qui, conformément aux règles 
suivies dans les législations étrangères, en comportent 
l'application »; en recourant pour toutes les auties 
« soit à des contrats de gré à gré après concours, soit à 
de simples contrats de gré à gré. » Le but, c'était, en 
propres termes, de permettre à « certains groupements 
allemands et français, qui ont déjà fait des études préa- 
lables et ont dépensé de l'argent à cet effet, de soumis- 
sionner de grandes entreprises avec la certitude de les 
obtenir ». En un mot, la notion de concession, que 
l'acte d'Algésiras avait, au moins pratiquement, exclue 
de la vie économique marocaine, y était réintroduite. 
Et ces concessions devaient avoir pour objet de créer 
un monopole de fait au profit de certains groupements 
français et allemands. 

Le gouvernement impérial déclarait, en effet, de la 
façon la plus nette qu'il entendait n'avoir affaire qu'aux 
Français et ignorer résolument toutes les autres nationa- 
lités. L'aide-mémoire du 2 juin portait : 

Le gouvernement français aura la libre faculté d'associer 
aune entreprise au Maroc, outre des Allemands, aussi des Anglais 
et des Espagnols. Mais cette association sera à la charge de la 
quote-part française. 

Donc obligation pour la France de réserver une part 
à l'Allemagne et à l'Allemagne seule, faculté pour la 

1 Voir ci-dessous, pages 498 et suivantes. 



LE MYSTERE D AGADIR 31 

France d'en donner une, en plus, à des Espagnols ou à 
des Anglais, mais, dans ce cas, obligation pour elle de 
prélever sur sa part cette sous-participation anglaise 
ou espagnole, la part allemande ne devant jamais être 
réduite de ce fait : il était impossible de plus franchement 
confesser que l'Allemagne attendait de l'accord de 
1909 le partage entre la France et elle d'un privilège 
global pour l'exploitation économique du Maroc. 

Le caractère général de l'aide-mémoire du 2 juin étant 
ainsi défini, le gouvernement impérial abordait les ques- 
tions de détail et, en les exposant, laissait à chaque ligne 
apparaître l'idée directrice qui inspirait son programme. 
Très justement, il mettait au premier rang le règlement 
des dettes du gouvernement marocain : faute de ce règle- 
ment, en effet, non seulement nombre d'intérêts euro- 
péens se trouvaient lésés ; mais encore il fallait renoncer 
à toute réforme administrative, à tout progrès écono- 
mique. Le gouvernement impérial commençait donc par 
établir le bilan des dettes du makhzen et il les groupait 
de façon fort logique, mais en n'y faisant figurer ni la 
créance française pour l'indemnité de guerre de la 
Ghaouïa, ni la créance espagnole pour l'indemnité de 
guerre du Rif. Il indiquait seulement dans la suite de 
son exposé qu'ignorant si le gouvernement français avait 
l'intention de se faire rembourser sur l'emprunt, il enten- 
dait que, dans cette hypothèse, « l'emprunt dût être 
porté à un chiffre qui suffirait à satisfaire à toutes les 
créances sus-mentionnées. » Pour souligner sa pensée, 
il ajoutait : « En d'autres termes, il est entendu que 
l'indemnité éventuelle française ne sera pas liquidée 
au détriment des autres créances. La même remarque 
s'appliquera à une indemnité éventuelle espagnole. » 



32 LE MYSTERE D AGADIR 

Bref, la France ne devait espérer aucun traitement 
de faveur dans le classement des créances. Elle serait 
traitée, comme on disait à Algésiras, sur le pied d'éga- 
lité. 

Par contre, l'Allemagne, sur deux points, réclamait 
pour elle-même un tour de faveur à prendre sur les 
10 millions affectés aux travaux publics. Elle demandait 
d'abord que la créance de M. Renschhausen, entrepre- 
neur de travaux publics à Tanger, fit l'objet d'un règle- 
ment partiel et anticipé. Cette créance représentait le 
montant des travaux du môle et de l'égout collecteur de 
Tanger, dont la maison Renschhausen avait obtenu la 
commande avant la conférence d'Algésiras. La dite 
maison ayant reçu en gage les terrains gagnés sur la 
mer, l'existence de ce gage était un argument de plus 
contre le paiement anticipé. Le gouvernement impérial 
insistait cependant pour ce paiement en disant : 

Le règlement partiel de la demande Renschhausen, envisagé 
entre les deux gouvernements, fera une exception, étant basé sur 
le gage des terres-pleins se trouvant entre les mains de M. Rensch- 
hausen. 

En outre, et pour la même raison, le gouvernement 
impérial demandait que, dans l'établissement du pro- 
gramme des travaux publics, le port de Larache, accordé 
avant Algésiras à des entrepreneurs allemands, béné- 
ficiât d'un tour de faveur et que ces travaux eussent 
priorité de paiement sur les fonds de l'emprunt projeté : 

L'objet de l'opération étant établi, le gouvernement 
impérial examinait les gages possibles, savoir les excé- 
dents libres de douane, le monopole du tabac à fumer, 
du tabac à priser, du kif et de l'opium, divers revenus 






LE MYSTERE D AGADIR 33 

du makhzen dans les villes du littoral, différentes taxes 
et loyers de biens appartenant au gouvernement maro- 
cain. Dans ces conditions, l'indemnité de guerre fran- 
çaise ne pouvait figurer dans l'emprunt. En conséquence, 
si le gouvernement français désirait l'y inscrire et élever 
de 80 millions à 150 millions le chiffre de l'emprunt, 
sa garantie deviendrait nécessaire. 

Le gouvernement impérial du reste n'aurait à soulever aucune 
objection de principe contre une garantie donnée par le gouverne- 
ment français. 

Il attacherait du prix cependant à ce qu'une telle garantie 
ne se traduise pas par la création d'un contrôle nouveau et pure- 
ment français de revenus marocains. 

Comme il avait été envisagé dans les pourparlers précédant 
l'accord du 8 février, dans le cas où un contrôle nouveau devien- 
drait nécessaire, il préférerait un contrôle international avec pré- 
pondérance française. 

La conclusion, à laquelle le gouvernement allemand 
était ainsi conduit par des raisons financières, avait pour 
la France un intérêt politique de premier ordre. Si la 
France devenait garante des emprunts marocains, 
elle était en effet assurée de voir, par la force des choses, 
son influence se développer dans l'Empire chérifien. 
Et sans doute, le gouvernement allemand s'en rendait 
compte, puisqu'il demandait que l'organe de contrôle 
de l'emprunt envisagé n'eût pas une façade française. 
Mais cette réserve avait peu d'importance en fait, 
puisque, dans l'une et l'autre hypothèse, — emprunt 
garanti ou non, — il acceptait que l'excédent du revenu 
des douanes fût contrôlé par l'administration (à prépon- 
dérance française) créée en 1904. Pour les taxes des villes 
et des loyers des biens du makhzen, il promettait d' « exa- 



34 LE MYSTERE D AGADIR 

miner » si ce contrôle pourrait être réuni à celui de l'an- 
cien emprunt. En tout cas, l'emprunt serait émis par la 
Banque d'État, les deux gouvernements s'entendant 
pour en faire comprendre la nécessité au gouvernement 
marocain. 

La troisième partie de l'aide-mémoire se référait aux 
travaux publics et c'est dans cette dernière partie que 
s'affirmait le plus nettement la tendance de l'Allemagne 
au monopole économique. On a vu comment elle propo- 
sait de substituer le plus possible à l'adjudication les 
contrats de gré à gré avec ou sans concours. On a vu 
également la priorité qu'elle réclamait, dans l'ordre des 
paiements, pour la créance Renschhausen, d'une part, 
pour le port de Larache d'autre part. Par contre, la conti- 
nuation des travaux de Tanger et de Casablanca serait 
soumise, soit à l'adjudication, soit à la « solution pra- 
tique » ci -dessus définie, c'est-à-dire à l'association 
franco-allemande excluant « une concurrence stérile et 
nuisible ». En outre, la caisse spéciale des travaux publics 
instituée par l'article 66 de l'acte d'Algésiras devrait 
être utilisée d'une façon nouvelle, afin de réunir des 
disponibilités plus élevées. Le gouvernement impérial 
proposait enfin que les deux légations de France 
et d'Allemagne à Tanger fussent « immédiatement après 
que l'identité des vues serait officiellement arrêtée par 
les deux gouvernements », munies d'instructions de 
nature à « faciliter les négociations sur les contrats 
à conclure avec le sultan et surtout celui du prochain 
emprunt, ainsi que les interprétations de certaines pres- 
criptions de l'acte d'Algésiras ». Elles prêteraient aussi 
leur appui pour « prendre les mesures financières des- 
tinées à l'exécution des travaux publics ». 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 35 

En résumé, interprétation nouvelle de l'acte d'Algé- 
siras dans le sens d'un monopole franco-allemand, les 
tiers étant réduits au rôle de sous-participants et cette 
sous-participation étant mise à la charge exclusive 
des groupes français ; préparation d'un emprunt uni- 
quement destiné à liquider le passif du makhzen et à 
payer, si possible, des travaux publics ; adhésion de prin- 
cipe à la garantie française, avec contrôle international 
à prépondérance française ; avantages spéciaux récla- 
més pour deux affaires allemandes ; étroite solidarité 
établie entre les deux légations en vue de l'action à 
exercer sur le sultan, tel était, dans ses grandes lignes, 
le programme allemand. Politiquement, il ne nous offrait 
qu'un avantage, sérieux d'ailleurs, la possibilité de 
garantir les emprunts marocains, possibilité que rien 
n'excluait, à vrai dire, dans l'acte d'Algésiras, mais qui 
eût été, sans entente avec l'Allemagne, d'une utilisation 
malaisée. Économiquement, il posait devant le gouverne- 
ment français, dans la forme la plus précise et la plus 
immédiate, la question du régime futur du Maroc sur 
la base d'une association générale et exclusive des inté- 
rêts français et des intérêts allemands. Ce que le gou- 
vernement français n'avait peut être pas prévu en 
signant l'accord du 8 février prenait corps en plein relief. 
Il fallait opter pour ou contre et l'option était délicate. 

En effet, quoi qu'on dût penser du sens juridique de 
l'article 107 de l'acte d'Algésiras, il était évident qu'en 
fait cet acte avait été compris et appliqué par tous 
comme une charte d'égalité économique, non seulement 
en matière de douanes, mais encore en matière de 
concessions, de construction et d'exploitation. Aussi 
bien, le principe de l'égalité économique si fortement 



36 LE MYSTERE D AGADIR 

défendu par l'Allemagne en 1905 et 1906 ne datait pas 
de cette époque. Il figurait déjà dans l'accord franco- 
anglais de 1904 et dans l'accord franco-espagnol de la 
même année. Ni l'Angleterre ni l'Espagne n'étaient 
d'humeur à se laisser dépouiller de cette garantie au 
profit d'un monopole franco-allemand dans lequel la 
France les eût introduites, à ses frais, par une porte 
dérobée. M. Paul Gambon, ambassadeur de France à 
Londres, en fit la remarque aussitôt. « Il ne pouvait 
être question d'éliminer des premiers travaux à entre- 
prendre pour outiller le Maroc, ni des concessions à 
exploiter, les intérêts anglais qui s'appuyaient sur une 
influence bien plus ancienne et sur des courants 
d'échanges beaucoup plus considérables que ceux de 
l'Allemagne 1 ». Que l'Allemagne arrivât au banquet 
marocain avec un appétit formidable et sans se soucier 
des convives que nous y avions admis auparavant; qu'elle 
nous offrît un profitable tête-à-tête par l'exclusion des 
tiers, rien de plus clair. Mais y pouvions-nous consentir ? 
Soit en droit, soit en fait, en présence de l'acte d'Algé- 
siras d'une part, de nos intérêts politiques de l'autre, 
pouvions-nous admettre que l'Angleterre, pour ne citer 
qu'elle, fût réduite à suivre de loin la manifestation 
de l'association franco-allemande en sous-participant, 
comme à une aumône, à la part française ? Pouvions- 
nous lui demander de considérer, ainsi que le souhaitait 
l'Allemagne, la concurrence comme « stérile et nuisible », 
lui demander d'accepter que « certains groupements 
français et allemands pussent soumissionner pour les 
grandes entreprises avec la certitude de les obtenir ? » 

1. Rapport Baudin, page 25. 



LE MYSTERE D AGADIR 37 

Évidemment non. Les textes ne nous le permettaient 
pas. La sagesse politique nous le déconseillait aussi. 

M. Paul Cambon exprimait d ailleurs une crainte plus 
grave encore. A lire la conclusion de l'aide-mémoire du 
2 juin, l'annonce d'une collaboiation étroite des deux 
légations de France et d'Allemagne, — collaboration des- 
tinée à diriger le makhzen, à lui exposer la nécessité d'un 
emprunt, à lui suggérer des contrats, à lui dicter un 
programme de travaux, — il se demandait si la France 
n'allait pas rouvrir à l'Allemagne dans l'Empire chéri- 
fien cette possibilité d'action, non pas seulement écono- 
mique mais politique, que nous avions depuis 1906 
réussi à lui interdire? Cette association d'intérêts 
n'allait-elle pas devenir en fait un condominium franco- 
allemand? 

L'accord du 8 février, écrivait-il, a posé les principes d'une 
coopération économique franco-allemande au Maroc. Mais il 
deviendrait illusoire et dangereux de faire intervenir les deux 
gouvernements dans le groupement des intérêts privés et la déter- 
mination des participations financières ou industrielles. 

Il est à craindre qu'on ne veuille nous acheminer vers une sorte 
de condominium économique au Maroc. 

Il serait préférable de laisser toute liberté aux commerçants et 
industriels des deux pays dans leurs initiatives et leurs rappro- 
chements. 

Et sans doute, on pouvait répondre qu'il ne s'agis- 
sait en tout cela que de dettes à payer, de phares, de 
ports, de chemins de fer à construire. Il n'en restait pas 
moins que le sultan, en voyant ces propositions solidai- 
rement soutenues par les deux ministres de France 
et d'Allemagne, aurait l'impression d'avoir désormais 
affaire non à treize puissances ou à une seule, mais à 
deux, — c'est-à-dire à trop ou à trop peu. Il n'en restait 



38 LE MYSTERE D AGADIR 

pas moins qu'avec le programme du 2 juin l'Allemagne, 
par notre concours, prendrait au Maroc un rôle plus 
important, plus continu, plus actif que celui qu'elle 
avait joué dans les années précédentes. 

Enfin, du point de vue intérieur, les difficultés n'étaient 
pas non plus négligeables. Pour que les groupements 
français et allemands que l'on se proposait de favoriser 
pussent « soumissionner pour les grandes entreprises 
avec la certitude de les obtenir », il faudrait, de toute 
évidence, limiter la concurrence, non seulement aux 
dépens des étrangers, mais même aux dépens des natio- 
naux. En quoi, en effet, la situation des groupements 
précités serait-elle améliorée si, après avoir écarté les 
Belges et les Portugais, on les laissait exposés à la con- 
currence non moins « stérile et nuisible » de maisons 
françaises ou allemandes? Et certes le gouvernement 
impérial était, nous l'avons dit, tout disposé à prendre, 
pour sa part, la responsabilité de discipliner ses can- 
didats. Il se croyait même, à cet égard, plus maître 
de ses décisions qu'il ne l'était en réalité l . Mais, 
du côté français, en était-il de même? Le gouvernement 
français pouvait-il, sans s'exposer aux vives attaques 
des maisons évincées et de leurs amis politiques, créer 
par son intervention « un véritable monopole de fait 
au profit d'un consortium », truster une catégorie 
d'entreprises? Pouvait-il « écarter des concurrents fran- 
çais, réserver à une société, à l'exclusion des autres, 
la faculté de concourir aux adjudications »? N'en résul- 
terait-il pas « des polémiques et des critiques de nature 
à mettre en cause devant l'opinion et devant les 

1. Voir ci-Jessous, pages 53 et suivantes. 



LE MYSTERE D AGADIR 39 

Chambres la responsabilité du gouvernement)) P 1 C'était 
un gros risque à courir. 

Par contre, il était difficile d'écarter purement et 
simplement la proposition allemande. C'eût été, sitôt 
après l'accord de 1909, en proclamer la faillite. On 
conçoit donc l'embarras de M. Pichon. Cet embarras se 
trahit d'abord par la lenteur de sa réponse : le gouver- 
nement allemand avait sollicité le 2 juin une réponse 
« dans le plus bref délai ». Or c'est seulement le 
14 octobre 1909 que le gouvernement français répondit 
à la communication allemande du 2 juin précédent. Si 
lents que soient les bureaux, un tel retard révélait autre 
chose que de la négligence. Cet embarras'apparut ensuite 
dans le texte même de la note qui, après ce long délai, 
fut remise à l'Allemagne. Sans dire non, en disant oui 
au contraire la plupart du temps, cette note esquivait les 
difficultés essentielles et réservait visiblement, par ces 
prétentions, un moyen de se dérober ultérieurement : 
demi-mesure, trouble et ambiguë, mauvaise comme 
toutes les demi-mesures et qui aggravait par l'équi- 
voque finale l'inconvénient de l'hésitation préalable. 

Ce document, avec un soin voulu, énumérait d'abord 
tous les points secondaires sur lesquels on était d'accord. 
En premier lieu, le gouvernement français tient à donner 
au gouvernement impérial les satisfactions immédiates 
que réclament les nationaux allemands. Il annonce 
qu'il s'est employé (grâce au concours du Crédit Fon- 
cier et Agricole d'Algérie et de Tunisie) 2 à faciliter 
le paiement anticipé, fort peu justifié en droit, de la 
créance Renschhausen. Il ajoute à deux reprises que 

1. Rapport Baudin, page 40. 

2. Voir ci-dessous, page 64. 



40 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

les dépenses du port de Larache seront imputées au 
compte de l'emprunt et imputées « en première ligne ». 
Il a suivi « la procédure indiquée par le gouvernement 
impérial pour l'établissement du compte général des 
dettes du makhzen ». Les négociations engagées à 
l'appel du sultan par le gouvernement de la Répu- 
blique en vue de l'emprunt « ont été conduites dans 
le même esprit qui a inspiré les conclusions de la note 
allemande relative à la question c'est-à-dire avec 
la préoccupation d'éviter toute inégalité de traite- 
ment entre les créanciers de nationalités différentes 
et d'écarter tout privilège pour le remboursement des 
dépenses militaires et navales au piéjudice d'autres 
créances ». Acte est pris de ce que le gouvernement 
impérial ne s'opposerait pas à ce que l'emprunt maro- 
cain fût garanti par la France, etc.. 

Après tant d'hommages rendus à l'harmonie des vues, 
on est tencé de s'étonner que le gouvernement français, 
au lieu d'affîimer, comme faisait le 2 juin le gouverne- 
ment allemand, « l'identité des vues sur tous les points », 
se borne à dire le 14 octobre « qu'il se plaît à constater 
avec le gouvernement impérial qu'ils peuvent tous deux 
se mettre d'accord sur les solutions envisagées par 
M. Guiot et M. Erckert », — formule bien tiède en 
vérité et bien modeste, si la suite ne l'éclairait point. 
En effet, jusqu'à ce point de la réponse française, la 
question capitale n'avait pas été touchée. Cette question 
est-il besoin de rappeler en quels termes elle se posait ? 
Comment le gouvernement de la République envisageait- 
il les suggestions allemandes sur « la nécessité d'éviter 
une concurrence stérile et nuisible »; sur l'intérêt qu'il 
y aurait à restreindre l'adjudication et à « permettre 



LE MYSTERE D AGADIR 41 

à certains groupements français et allemands de sou- 
missionner pour de grandes entreprises avec la cer- 
titude de les obtenir » ; sur la conséquence enfin de 
cette pratique, qui serait que l'Allemagne n'aurait 
affaire qu'à la France, celle-ci pouvant, si bon lui sem- 
blait, prélever sur sa propre part la sous-participation 
des tiers, anglais ou espagnols? Gomment, en un mot 
le gouvernement français entendait-il concilier l'acte 
d'Algésiras et l'accord de 1909, le droit de l'Europe et 
les prétentions de l'Allemagne, l'égalité économique et 
le privilège? Ici la clarté devenait plus que jamais néces- 
saire, si l'on voulait éviter les controverses du lende- 
main. Or à ce moment précisément, l'obscurité montait 
du texte et jetait un voile pudique sur la difficulté. 

Le gouvernement français estime avec le gouvernement alle- 
mand qu'il conviendrait de rechercher les solutions les plus favo- 
rables à la bonne exécution des travaux de cette nature et d'en- 
tendre l'article 107 dé l'acte d'Algésiras dans un sens conforme à 
la pratique généralement suivie en Europe dans des cas analogues. 

Il ne paraît pas douteux, en effet, qu'en posant le principe de 
l'adjudication publique, les rédacteurs de l'article 107 ont entendu 
réserver la possibilité de recourir à des contrats de gré à gré 
après concours ou à de simples contrats de gré à gré dans tous les 
cas où les législations étrangères autorisent ce recours. 

Le gouvernement français est aussi favorable que le gouverne- 
ment allemand à cette interprétation. On verrait avec faveur des 
groupements se former en vue de travaux publics entre des entre- 
preneurs de différentes nationalités offrant de sérieuses garanties, 
et notamment entre des maisons françaises et allemandes. 

L'arrangement du 9 février dernier, qui a expressément prévu et 
encouragé des associations de ce genre, trouverait là une heureuse 
application. Le gouvernement français désire d'ailleurs, ainsi que 
le mentionne la note allemande, faire accéder dans la plus large 
mesure possible, à ces groupements, les industriels anglais et espa- 
gnols, la détermination de la part de chaque nationalité devant 
être laissée aux intéressés. 



42 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

Ce texte, quelque arrondis qu'en fussent les angles, 
laissait apparaître la divergence profonde des points 
de vue. L'aide -mémoire allemand portait : « Ainsi on 
trouverait les moyens propres à permettre à certains 
groupements allemands et français... de soumissionner 
de grandes entreprises avec la certitude de les obtenir, d 
La note française réplique : « On verrait avec faveur des 
groupements se former en vue de travaux publics entre 
des entrepreneurs de différentes nationalités offrant de 
sérieuses garanties et notamment entre des maisons fran- 
çaises et allemandes. » L'aide-mémoire allemand por- 
tait (ne parlant que des Français et des Allemands) : 
« Il est entendu que, conformément à l'accord du 9 février, 
les deux gouvernements tacheront d'associer mutuelle- 
ment leurs nationaux... » La note française réplique 
(parlant non seulement des Français et des Allemands, 
mais des « différentes nationalités », — ce qui est tout 
autre chose) : « L'arrangement du 8 février dernier, 
qui a expressément prévu et encouragé des associations 
de ce genre, trouverait là une heureuse application. » 
Déjà les points de vue s'écartent : pour l'Allemagne, 
l'accord du 8 février faisait disparaître les tiers ; pour la 
France, il les laisse subsister. Mais voici que cet écart 
s'élargit : la note allemande portait : « Le gouvernement 
français aura la faculté d'associer à une entreprise au 
Maroc, outre les Allemands, aussi des Anglais et des 
Espagnols. Mais cette association sera à la charge de la 
quote-part française. » La note française répond en 
éludant la question capitale, en passant à côté de la 
prétention allemande qui consiste à ne voir dans les 
tiers que de simples sous-participants de la part fran- 
çaise : « Le gouvernement français désire d'ailleurs, 



LE MYSTERE D AGADIR 43 

ainsi que le mentionne la note allemande faire accé- 
der, dans la plus large mesure possible, à ces groupements 
les industriels anglais et espagnols, la détermination 
de la part de chaque nationalité devant être laissée 
aux intéressés. » La difficulté, ainsi, est escamotée. 
Est-ce à dire qu'elle soit résolue? 

La suite des événements a montré qu'elle ne l'était 
point. Et si l'opinion publique, ignorant les deux docu- 
ments qui viennent d'être analysés, a eu le droit d'en 
être surprise, le bénéfice de cette excuse ne saurait être 
accordé aux auteurs du malentendu qui ressort de leur 
lecture. Qu'il fût malaisé de s'évader franchement le 
14 octobre 1909 du terrain de privilège et de monopole, 
où l'Allemagne prétendait nous entraîner, on peut 
l'admettre. Mais que, dès l'arrivée à Berlin de M. Guiot, 
au mois de mars précédent, celui-ci n'eût pas reçu l'ordre 
de ne s'y point aventurer, on le conçoit mal. M. Pichon a 
dit à la commission du Sénat 1 que toujours, dans cette 
négociation de mars, nous avions précisé que « respec- 
tueux des engagements pris, nous interprétions l'accord 
franco-allemand comme comportant la participation 
de l'Angleterre et de l'Espagne ». Comment expliquer 
alors que l'aide-mémoire allemand du 2 juin suivant 
ne tînt aucun compte de cette réserve, réserve insuffi- 
sante d'ailleurs, puisqu'elle passait sous silence huit des 
treize signataires de l'acte d'Algésiras? Gomment expli- 
quer surtout qu'en présence de ce désaccord profond, 
la réponse française du 14 octobre ait si rapidement 
glissé sur lui? Sans doute par la confiance que « tout 
s'arrangerait » et par ce goût de l'imprécision qui carac- 

1. Séance du 26 décembre 1911. 



44 LE MYSTERE D AGADIR 

térise fâcheusement certains de nos diplomates. Or, en 
fait, rien ne s'est arrangé. Tout a avorté. Et pourquoi? 
Parce qu'à la base de la collaboration, à la base d'une 
action qui ne pouvait être féconde que si elle était 
concertée, il y avait une équivoque, équivoque connue, 
équivoque voulue, qui a pesé sur le lendemain et qu'on a 
cru, bien à tort, pouvoir résoudre par l'abstention. 



II 



LES MINES 

Toutefois l'échec du premier essai d'application fut 
imputable à l'Allemagne beaucoup plus qu'à la France : 
c'est en effet par des raisons de politique intérieure alle- 
mande que les tentatives de collaboration minière ont 
été, trois ans durant, paralysées. 

En cette matière, les négociateurs de l'accord de 1909 
avaient été devancés et dès 1907 un groupement inter- 
national en majorité franco-allemand s'était constitué 
pour l'exploitation du sous-sol marocain. Ce groupement 
répondait parfaitement au but de l'accord de février. 
Par sa composition et sa puissance, il était à même de 
fournir un gros effort et de faire oeuvre durable. Les prin- 
cipaux participants français étaient la maison Schneider 
et sa filiale la Compagnie marocaine, la Compagnie de 
Chatillon-Commentry, les Aciéries de la Marine, le comte 
Armand, M. Hoskier. Les principaux participants alle- 
mands étaient les maisons Krupp, la société de Gel- 
senkirchen, la maison Thiessen. L'Union comprenait 



LE MYSTERE D AGADIR 45 

en outre des associés, anglais, espagnols, italiens et por- 
tugais. La répartition était la suivante: France, 50% 
environ (avec la présidence et huit administrateurs); 
Allemagne, 20 % (avec le vice-président et deux admi- 
nistrateurs) ; Angleterre, 10 % (un administrateur) ; 
Espagne, 6 % (deux administrateurs) ; Italie, 4 % ; 
Portugal, 2 % (un administrateur) 1 . Le président 
était M. Darcy, président du comité des Houillères 
de France. Dès sa constitution, l'Union avait exécuté 
au Maroc de nombreuses prospections. Elle n'avait 
cependant pu faire plus : car, dès ce moment, diverses 
raisons, les unes de fait, les difficultés de la pénétra- 
tion et l'opposition de la maison Mannesmann, l'autre 
de droit, la non-promulgation du règlement minier 
prévu par l'acte d'Algésiras, lui interdisaient de passer 
aux actes. Cette situation n'a, depuis lors, pas varié. 
Peu connus en Allemagne, où l'exploitation d'un brevet 
ingénieux leur avait valu une fortune récente, MM. Man- 
nesmann avaient, dès 1907, conçu l'idée de profiter 
de l'anarchie marocaine. Ils avaient consenti à Moulay- 
Hafid, encore prétendant, des avances de fonds dont il 
avait grand besoin ; moyennant quoi, ils avaient obtenu 
de lui des firmans miniers très étendus, dont ils espé- 
raient retirer, si non beaucoup de minerai, au moins 
beaucoup de profits. Ils n'ignoraient pas que l'Union des 
Mines, constituée à la même date, les avait précédés 
ou suivis de près sur le même terrain. Mais l'existence 



1. Deux ans après, l'Union, élargissant sa base, absorbait le porte- 
feuille minier marocain de la C ie Mokta el Hadid, qui entrait dans le 
groupe en même temps que la G ie de Saint-Gobain et, sans diminuer 
la part française ni la part allemande, accueillait de puissants associés 
belges et autrichiens. 



46 LE MYSTERE D AGADIR 

même de ce puissant concurrent était l'une des cartes 
dont ils comptaient jouer avec une incontestable habi- 
leté. Créer à l'Union des obstacles en invoquant des titres 
antérieurs ; l'amener, en lui créant ces obstacles, à com- 
position ; devenir ainsi, bon gré, mal gré, les collabo- 
rateurs des plus réputés métallurgistes d'Europe ; 
bénéficier de leur crédit pour le placement de leurs 
valeurs ; trouver par là des facilités de premier ordre 
pour « financer », le moment venu, des mines encore 
inexplorées : tel fut dès le début, leur plan, servi par 
une utilisation supérieurement avisée de tous les moyens 
politiques, par une psychologie clairvoyante, par une 
publicité bien entendue. 

Dans un désir d'entente, suggéré par les conseils pres- 
sants des deux gouvernements, l'Union des Mines au 
lendemain de l'accord franco-allemand de 1909, accepta, 
sans discuter les titres du groupe Mannesmann, de négo- 
cier avec lui. Du 6 au 25 avril 1909, plusieurs entrevues 
eurent lieu à l'ambassade d'Allemagne à Paris, en pré- 
sence du baron de Lancken, conseiller de cette ambas- 
sade, entre MM. Max et Otto Mannesmann et les repré- 
sentants de l'Union. MM. Mannesmann ne demandaient 
rien de moins que la moitié des gisements pour lesquels 
ils seraient en compétition avec l'Union et une parti- 
cipation de moitié dans toutes les affaires, y compris les 
chemins de fer, auxquelles s'intéresserait l'Union. Us refu- 
saient d'autre part de communiquer à leurs interlocuteurs 
la liste des gisements sur lesquels ils invoquaient un droit 
de concession. Cette attitude contradictoire ne fut pas 
sans inspirer à l'Union des Mines et même à l'ambassade 
d'Allemagne quelque scepticisme sur la validité de ces 
droits mystérieux et la conversation n'eut pas de suite. 



LE MYSTERE D AGADIR 47 

Elle reprit pourtant quelques semaines plus tard, à 
Tanger. L'accord franco-allemand brillait alors de son 
plein éclat et les gouvernements souhaitaient être au 
plus tôt libérés de tout ce qui en pouvait gêner l'applica- 
tion. Cette fois, l'Union des Mines offrait à MM. Mannes- 
mann une répartition territoriale qui laisserait à chacune 
des parties son autonomie dans des zones déterminées 
en échange de son désistement pour celles reconnues à 
l'autre. MM. Mannesmann devaient conserver notamment 
l'exploitation totale des mines du Rif. M. Pichon approu- 
vait. M. Rosen, ministre d'Allemagne à Tanger, qui 
avait suivi de près les négociations et tenté d'énergiques 
efforts pour les faire aboutir, témoignait à Berlin de 
l'esprit de conciliation de l'Union. Un nouvel échec fut 
cependant la conclusion de cette seconde négociation. 
Un an bientôt avait passé depuis l'accord franco-alle- 
mand, lorsque M. de Schoen, alors ministre des Affaires 
étrangères d'Allemagne, reprit en mains la question 
en janvier 1910. Il proposait que deux conférences simul- 
tanées fussent tenues, sous le contrôle et la direction 
des gouvernements, l'une à Berlin entre un délégué des 
actionnaires allemands de l'Union et un des frères 
Mannesmann, l'autre à Paris entre un délégué des action- 
naires français et un autre frère Mannesmann. L'Union 
ne crut pas devoir consentir à ce dessaisissement. Cons- 
tituée avant l'accord du 8 février 1909, elle n'avait, 
si accueillante qu'elle se fût montrée toujours aux sug- 
gestions d'entente des gouvernements, aucune obliga- 
tion de leur confier ce rôle de notaires que M. Ribot a 
critiqué au Sénat le 9 février 1912 et dont les ministères 
intéressés se sont le plus souvent si imparfaitement ac- 
quittés. L'Union voulait bien négocier, mais elle voulait 



48 LE MYSTERE D AGADIR 

que ce fût dans l'exercice de son autonomie et de sa 
responsabilité. C'est alors, en mai 1910, que la négo- 
ciation se rouvrit dans des conditions qui valent d'être 
rappelées. 

Le 19 mai 1910, M. Pichon, ministre des Affaires 
étrangères, délégué par le gouvernement français aux 
funérailles du roi Edouard VII, se rencontrait avec 
l'empereur Guillaume II. Après une première conversa- 
tion, l'Empereur s'approcha de nouveau du ministre 
français et lui dit : 

— Je serais bien heureux de voir enfin réglée cette 
question marocaine. Je serais heureux aussi si vous 
pouviez vous entendre avec les frères Mannesmann. 
A ce propos, vous recevrez d'ici peu à Paris la visite 
d'un homme qui a ma confiance, Rathenau. Il est 
chargé de préparer un accord. 

Huit jours après, M. Rathenau arrivait en effet à 
Paris. Le prince de Radolin, le présentait à M. Pichon 
et M. Pichon à l'Union des Mines. M. Rathenau, fort 
apprécié en Allemagne, intelligent et droit, d'un milieu 
social supérieur à celui de la famille Mannesmann, vint 
donc le 26 mai aux bureaux de l'Union et tint à peu près 
ce langage : 

— Les frères Mannesmann, dont je connais peu les 
personnes et nullement les affaires, m'ont prié de négo- 
cier un accord entre eux et l'Union. Je leur ai répondu que 
je n'y consentirais que sur l'assentiment de mon gou- 
vernement. 

M. Rathenau ajoutait : 

— Mon ami, monsieur de Schoen, ministre des Affaires 
étrangères, s'est empressé de saisir l'occasion. J'ai été 
présenté à monsieur Pichon et à monsieur Briand par le 



LE MYSTERE D AGADIR 49 

prince de Radolin. Ces messieurs m'ont dit qu'ils ver- 
raient avec plaisir mes efforts aboutir... Il faudrait qu'il 
n'y eût dans l'accord ni vainqueur ni vaincu. 

L'Union répliqua qu'ayant déjà causé elle était prête 
à causer encore. M. Rathenau répondit qu'il avait les 
pouvoirs nécessaires pour traiter, mais qu'il fallait que 
tout fût bouclé en trois jours. Il envisageait un partage 
minier du Maroc, analogue dans ses grandes lignes à ce 
partage économique que l'Allemagne prétendit plus 
tard imposer à la France dans les négociations du mois 
de septembre 1911 *. L'Union refusa d'y souscrire 
dans la forme brutale où il se présentait. Elle avait 
pour cela d'excellentes raisons. Les unes étaient d'ordre 
technique. Les autres étaient d'ordre politique. L'ar- 
rangement proposé aurait les allures d'une consti- 
tution de monopole propre à effaroucher l'opinion. 
Il serait la consécration définitive du dominium alle- 
mand sur la moitié du Maroc. L'Union proposait, en 
conséquence, de substituer au partage territorial un 
partage par nature de minerais. On placerait dans le 
lot Mannesmann toutes les mines de fer (c'est-à-dire 
ce qui intéressait le plus la métallurgie allemande). 
Les autres mines seraient placées dans le lot de l'Union 
qui assurerait à MM. Mannesmann une redevance de 
20 % sur le produit net de l'exploitation, contre redevance 
pareille sur les gisements exploités par ceux-ci. Bien que 
l'offre fût tentante industriellement^!. Rathenau refusa. 
Une fois encore l'Union, pour répondre au désir qu'on lui 
exprimait en haut lieu, fit un pas en avant. Elle accepta 
le principe d'une division territoriale, mais à une double 

l> Voir ci-dessous, page 515. 



50 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

condition : la première, c'est que le partage ne devait 
s'appliquer qu'au passé, l'ensemble du Maroc restant 
ouvert à tous pour l'avenir; la seconde, c'est que le sud 
et l'ouest du Maroc, dès longtemps prospectés par les 
membres de l'Union, seraient compris dans son lot. 

M. Rathenau accepta ce principe, la ligne séparative 
devant être fixée au 37 e degré. Cet arrangement avait 
été connu dans tous ses détails par M. Pichon. Le 28 mai, 
le projet de convention était établi. Le 31 mai, M. Ra- 
thenau annonçait l'arrivée de M. Mannesmann. On 
pouvait croire qu'on touchait au but. Mais quand M. Man- 
nesmann fut à Paris, le tableau changea. Chaque jour, 
c'était une proposition nouvelle, une exigence inédite. 
L'Union céda sur beaucoup de points, se bornant seule- 
ment à stipuler, pour les sacrifices qu'elle consentait, 
le bénéfice de la réciprocité. Une fois encore, on se mit 
d'accord et la signature fut fixée au mercredi 8 juin. 
Le conseil de l'Union était réuni à cette fin, quand 
M. Rathenau se fit annoncer et déclara que, MM. Man- 
nesmann ayant demandé de nouvelles modifications 
qu'il jugeait injustifiées et injustifiables, il avait rési- 
gné son mandat. MM. Mannesmann désignaient en 
même temps un nouveau négociateur, M. Isay, avocat 
à Berlin. Le conseil de l'Union décida sur-le-champ 
qu'il considérait les pourparlers comme rompus. 

Dès le mois d'octobre 1910, les tentatives de rappro- 
chement se dessinèrent de nouveau pour se préciser plus 
nettement au début de 1911. Il s'agissait, par l'inter- 
médiaire de deux financiers en connexion directe avec 
la haute banque anglo-allemande, de constituer, avec 
l'Union et les Mannesmann, une société dans laquelle 
ces messieurs et le groupe qui les suivait, feraient la 



• LE MYSTERE D AGADIR 51 

majorité. C'était « le groupe départageur ». L'ambas- 
sade d'Allemagne, cette fois comme la précédente, 
paraissait sympathique. Mais l'Union considéra que 
cette combinaison, où l'élément industriel français 
devait être absorbé au profit d'une combinaison finan- 
cière internationale, serait la négation de tout ce 
qu'elle avait voulu faire avec l'agrément du gouver- 
nement français. Elle estima aussi qu'on ne pardon- 
nerait pas à des industriels français de s'être faits les 
hommes de paille de la conquête étrangère. Toutefois, 
pour démêler plus clairement ce qui se projetait, elle 
décida de laisser se produire, avant de rornpre, des pro- 
positions plus précises. Ces propositions furent formu- 
lées en avril : 50 % à l'Union, 40 % aux Mannesmann, 
10 % au groupe départageur anglo-allemand, un di- 
rectorium de six membres, trois nommés par l'Union, 
trois par le groupe Mannesmann. Le groupe Mannes- 
mann, révélant le but immédiat de son action, deman- 
dait en outre : 

1° Un privilège de remboursement sur les premières rentrées 
afin de recouvrer les avances consenties par lui au sultan ; 

2° L'assurance, pour donner satisfaction à la presse pangerma- 
niste, que 40 % du minerai de fer que les deux groupes exploi- 
teraient, seraient offert aux usines allemandes, au « market 
price.» 

Si l'on tient compte de la composition de l'Union, on 
constate que, dans cette combinaison, les capitaux 
fournis par l'industrie et la finance allemandes auraient 
atteint un chiffre deux fois plus élevé que les capitaux 
français. On était trop loin de compte pour pouvoir 
s'entendre. L'Union confirma donc sa résolution néga- 
tive. 



52 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

A ce moment, d'ailleurs, les événements maro- 
cains se précipitaient. On était à la veille de la marche sur 
Fez 1 . Il était clair que la situation générale, loin de 
diminuer les prétentions de MM. Mannesmann, les aug- 
menterait. Un accord eût été onéreux. Un échec eût 
aggravé la tension. L'Union décida donc de laisser dormir 
la question. Même, en juin 1911, elle annonça à l'assem- 
blée générale de ses actionnaires qu'elle comptait sus- 
pendre ses exploitations et consacrer ce qui lui restait 
de ressources à préparer devant l'arbitre de Lausanne, 
prévu par le règlement minier, la défense de ses droits 
acquis. Elle indiquait ainsi une intention de restreindre 
plutôt que d'intensifier son action. Par contre, elle 
démentit formellement, à la demande du gouverne- 
ment français, le bruit répandu d'une liquidation qu'on 
aurait pu dénoncer comme un moyen oblique d'élimi- 
ner les éléments allemands. A la demande également de 
M. Cruppi, qui lui avait dit : « Il me serait agréable que 
vous vous montriez toujours disposés à vous entendre », 
le comité de l'Union prit une délibération ainsi conçue : 

Si FUnion ne se refuse pas et ne s'est jamais refusée à envisager 
un rapprochement avec son principal concurrent, il n'y a pas lieu 
de prendre en considération un système qui introduirait un troi- 
sième copartageant et la mettrait en minorité. 

En d'autres termes, elle opposait un refus très motivé 
à la proposition léonine du mois d'avril. Mais elle con- 
tinuait à se déclarer disposée à un accord. Cette bonne 
volonté persistante s'expliquait par son souci de colla- 
borer fidèlement à la politique d'entente économique 

1. Voir ci-dessous, pajre 371. 



LE MYSTERE D AGADIR 53 

définie en 1909 et qu'en 1911 on s'efforçait de préserver 
d'une faillite déjà certaine 1 . 

Pourquoi l'intransigeance du groupe Mannesmann 
s'était-elle aussi obstinément maintenue? L'explication 
ressort du récit même des négociations. A toutes les 
phases, il avait été clair que, plus encore que la diver- 
gence des prétentions, celle des points de vue dominait 
la question. Pour les frères Mannesmann, cette question 
était avant tout financière ; pour l'Union des Mines, 
elle était d'abord industrielle. Le but du groupe Mannes- 
mann, c'était de s'assurer de la part de l'Union une soli- 
darité morale qui facilitât la spéculation dont les mines 
marocaines étaient pour lui l'instrument. Un autre 
motif aussi explique l'attitude de ce groupe : le prodigieux 
succès politique obtenu en Allemagne par sa campagne 
contie l'Union des Mines et le gouvernement impérial. 
En 1906, personne à Berlin ne connaissait MM. Mannes- 
mann. Quand, en 1907, ces messieurs commencèrent 
à opposer leurs titres à ceux de l'Union, les grandes 
maisons allemandes n'admirent pas l'hypothèse que 
de tels concurrents pussent devenir dangereux. Ils le 
devinrent pourtant et si gravement que, trois ans 
plus tard, les mêmes maisons, tant de fois fortifiées 
et honorées de la protection impériale, se trou- 
vaient seules en face de l'opinion allemande et de 
MM. Mannesmann. Le gouvernement lui-même était 
désarmé. Certes, il ne pouvait combattre un groupement 
composé de ses plus estimés sujets, constitué suivant la 
formule même qu'il développait complaisamment dans 
son aide-mémoire du 2 juin 1909. Mais il ne pouvait pas 

1. Voir ci-dessous, pages 397 et suivantes. 



54 LE MYSTÈRE d'âGADIR 

non plus le soutenir à fond. La neutralité était son refuge, 
— neutralité périlleuse d'ailleurs et dont les risques qui 
s'y attachaient faisaient un acte de courage. Car, à répé- 
ter que la dignité de l'empire se confondait avec les inté- 
rêts du groupe Mannesmann, les journaux avaient fini 
par le croire et par en convaincre le public. Le ministre, 
qui se fut hasardé à appliquer à l'ingénieuse famille les 
règles de discipline que le gouvernement impérial impose 
d'ordinaire à l'action économique de ses nationaux, eût 
été écrasé sous la réprobation publique. M. de Schoen 
professe volontiers que l'affaire Mannesmann est le pire 
souvenir de sa carrière. 

Le gouvernement impérial n'avait cependant que peu 
d'illusions sur la valeur des titres juridiques invoqués 
par MM. Mannesmann 1 . Quand le 4 juin 1906 ces 
messieurs vinrent informer le ministre d'Allemagne à 
Tanger qu'ils avaient sollicité du sultan Abd-el-Aziz 
la concession de droits miniers exclusifs dans l'est du Rif, 
le docteur Rosen reçut du gouvernement impérial 
l'ordre de les « laisser s'avancer seuls ». Il fut en même 
temps chargé de déclarer aux intéressés que l'antériorité 
de leurs déclarations ne pouvait leur assurer un droit de 
priorité qu'à condition que la loi minière prévue par 
l'article 112 de l'acte d'Algésiras contînt à ce sujet des 
dispositions expresses. Trois mois plus tard, à l'automne, 
M. Rosen ayant infoimé son gouvernement que la liste 
remise par MM. Mannesmann comprenait des mines 
d'or, d'argent et surtout de fer dans le Rif et dans toutes 
les parties accessibles du Maroc, le gouvernement impé- 
rial le mit en garde contre la constitution d'une sorte 

1. Voir le Livre Blanc allemand de juin 1910. 



LE MYSTERE D AGADIR 55 

de monopole de nature à barrer la route aux autres inté- 
ressés, fussent-ils allemands. Quelque temps après, 
enfin, le ministre des Affaires étrangères lui-même ex- 
pliqua à MM. Mannesmann que la question de savoir 
s'il était possible — et comment — d'acquérir des droits 
miniers avant la promulgation de la loi minière, était très 
douteuse et que, par suite, ils n'avaient à compter que 
sous réserve, pendant cette période, sur l'appui du gou- 
vernement. 

L'origine même des droits invoqués était, de l'avis 
du gouvernement allemand, tout à fait problématique. 
MM. Mannesmann s'appuyaient sur une prétendue loi 
minière du 7 octobre 1908 édictée par Moulay-Hafid, 
mais le gouvernement impérial répliquait que, d'une 
part, le nouveau sultan était lié comme son prédécesseur 
par l'acte d'Algésiras accepté par lui; que, d'autre part, 
le corps diplomatique, contrairement à la décision du 
20 avril 1908, n'avait pas participé à l'élaboration de 
cette loi ; qu'enfin cette loi, demeurée secrète, commu- 
niquée seulement à MM. Mannesmann, avait la forme 
non d'un texte législatif, mais d'un contrat d'association. 
Le sultan, d'ailleurs, se croyait si peu lié pai elle qu'il 
avait chargé ultérieurement l'ingénieur français, chef du 
service des travaux publics, d'élaborer la loi minière 
prévue par l'acte d'Algésiras. 

Les titres invoqués par MM. Mannesmann étaient 
donc des plus contestables. Néanmoins, deux ans 
durant, les exigences de ces messieurs dominèrent la 
politique allemande et jamais le gouvernement n'osa 
prendre parti contre eux. Quand, en 1910, il fut question 
d'ouvrir de nouveaux pourparlers avec l'Union des Mines, 
le groupe Mannesmann répondit simplement qu'avant 



56 LE MYSTERE D AGADIR 

de négocier, il préférait attendre les débats de la com- 
mission du budget du Reichstag et du Reichstag lui- 
même. Il était impossible de marquer plus clairement 
qu'il comptait, par une manifestation de l'opinion, forcer 
la main au gouvernement. Le 10 mars 1910, l'affaire 
vint en commission. M. de Schoen fit ressortir que 
c'était une erreur de la considérer comme un différend 
entre Français et Allemands seuls, car l'Espagne, l'An- 
gleterre, voire le Portugal et la Hollande, étaient inté- 
ressés dans la question. Il ajouta que, si l'Allemagne sou- 
tenait les Mannesmann contre la foi des traités, elle 
serait en butte aux reproches de tous les États avec 
lesquels elle avait contracté et obtiendrait seulement 
de porter la cause devant un tribunal d'arbitrage avec 
une autorité amoindrie. Le sous-secrétaire d'État aux 
Affaires étrangères, M. Stemrich, montra le danger de réso- 
lutions parlementaires portant sur des questions inter- 
nationales, ces résolutions pouvant se heurter à des 
résolutions contraires dans d'autres parlements. Il 
conclut enfin qu'il serait toujours prêt à soutenir le 
bon droit allemand, mais dans la limite des accords inter- 
nationaux. L'opinion n'en demeurait pas moins nerveuse 
et foncièrement rebelle à l'avis du gouvernement. 
Le 16 mars, la discussion reprit au Reichstag. Le chan- 
celier déclara que le gouvernement allemand ne pouvait 
pas reconnaître la validité de la prétendue loi minière 
de Moulay-Hafid ; qu'il observerait ses engagements 
internationaux et qu'il s'efforcerait de retenir des pré- 
tentions des frères Mannesmann ce qui était compa- 
tible avec les conventions. M. de Bethmann Hollweg 
ajouta que sa politique n'était pas une politique d'aban- 
don des intérêts allemands, mais une politique de conci- 



LE MYSTERE D AGADIR 57 

Jiation. Trois jours plus tard, partant pour l'Italie, il dit 
à M. Jules Cambon qu'il tiendrait la parole donnée par 
lui au Reichstag de défendre les intérêts allemands dans 
la mesure compatible avec les arrangements internatio- 
naux. Il exprima le vœu très vif que l'Union des Mines 
cherchât et trouvât un terrain de conciliation avec 
MM. Mannesmann. Il pria l'ambassadeur de dire à 
M. Pichon combien, personnellement, il souhaitait que 
cette affaire s'arrangeât par une entente entre les inté- 
ressés. Mais d'agir sur les Mannesmann, le chancelier 
ne souffla mot. C'est à l'Union des Mines, et à«elle seule, 
qu'il demandait d'être conciliante. Il était désarmé 
devant les rois de l'opinion. Du beau rêve de 1909, du 
frein à opposer à une « concurrence stérile et nuisible », 
nulle trace ne restait dans ses propos désenchantés. 

La non-promulgation du règlement minier prévu par 
l'acte d'Algésiras concourait d'autre part à interdire 
à l'Union des Mines tout acte d'exécution. Ce règlement 
avait été annoncé par l'article 112 du protocole de 1906. 
Il appartenait au makhzen de l'établir et de le promul- 
guer. Mais dès le début, des rivalités internationales se 
dessinèrent. La légation d'Espagne redoutait de voir 
ce travail se faire sous l'influence de la France. La léga- 
tion de France savait que le makhzen était saisi de pro- 
jets allemands. Tous les autres représentants étrangers 
étaient naturellement enclins à développer le rôle du corps 
diplomatique. Il fut donc demandé au makhzen et admis 
par lui que la future législation serait préparée par 
l'ingénieur de la caisse spéciale et soumise officiellement 
au corps diplomatique en même temps qu'au gouverne- 
ment chérifien : le corps diplomatique pourrait s'assurer 
ainsi que le texte préparé s'inspirait bien des législations 



58 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

étrangères. A la suite de l'accord franco-allemand du 
8 février 1909, le gouvernement allemand fit remettre 
au ministère français des Affaires étrangères une note, 
en date du 6 juin, où il exprimait le désir de s'entendre 
avec nous sur les principes et les dispositions essentielles 
du règlement à établir. La France proposa donc, au 
mois de juillet, la réunion à Paris d'une conférence tech- 
nique à l'examen de laquelle serait présenté le projet 
étudié par l'ingénieur de la caisse spéciale. Cette 
proposition fut admise et quatre spécialistes français, 
anglais, allemand et espagnol se réunirent à Paris, au 
mois de novembre 1909. Cette commission établit à 
titre officieux un projet soumis à la ratification des 
gouvernements. Mais l'Allemagne ayant élevé des objec- 
tions, — toujours sous l'influence du groupe Mannes- 
mann, qui demandait la création d'une juridiction arbi- 
trale étrangère, — il fut nécessaire de réunir une seconde 
fois la commission en mai 1910. Après une discussion 
assez vive, elle adopta un projet en date du 9 juin. Ce 
projet a, depuis lors, été arrêté par des objections de 
détail du gouvernement néerlandais. 

On ne saurait contester qu'en toute cette affaire, le 
gouvernement français n'eût témoigné, aussi bien que 
nos nationaux, d'un large esprit de conciliation et du 
désir sincère de libérer le gouvernement allemand d'une 
difficulté intérieure. Constamment il avait fait appel à 
la bonne volonté de l'Union des Mines et toujours cet 
appel avait été entendu. Si aucune transaction, au 
début de 1911, n'était encore intervenue, aucune 
responsabilité française n'était engagée dans cet échec. 
La faute en était au groupe Mannesmann d'abord, au 
gouvernement impérial ensuite, qui n'avait pas su, en 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 59 

cette occasion, exercer sur ses propres sujets l'autorité 
dont il réclamait l'emploi dans son aide-mémoire 
du 2 juin 1909, qui s'était révélé incapable — incapable 
jusqu'à l'anéantissement — de discipliner le marché alle- 
mand *. Le gouvernement de la République française 
aurait-il, sur d'autres terrains, plus de décision ? Réussi- 
rait-il là où celui de l'Empire venait de si complètement 
échouer ? 



III 



LES TRAVAUX PUBLICS 

La mise en pratique du programme arrêté, de mars à 
octobre 1909, par le gouvernement français et le gouver- 
nement allemand, en matière de travaux publics, exigeait 
la constitution préalable d'un instrument qui, formé 
d'après les principes de ce programme, pourrait s'appli- 
quer à la réalisation immédiate des entreprises envisa- 
gées. Il eût été en effet difficile, sinon impossible, d'établir, 
pour chacune de ces entreprises, une répartition spéciale 
et de remanier chaque fois le contrat d'association. Il 
était plus simple et plus logique de trancher une fois 
pour toutes la question de répartition et, sur cette base 
fixe, de créer un groupement qui, en vertu de ses statuts 
et règlements intérieurs, assurerait par son existence 



1. Il est à remarquer d'ailleurs que la non-promulgation du règlement 
minier eût suffi à empêcher, en matière minière, tout acte d'exécution. 



60 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

même la participation stable des intéressés à l'ensemble 
des travaux. En d'autres termes, on était conduit par 
des raisons de commodité pratique à s'inspirer de la 
formule allemande et à constituer l'un de ces groupe- 
ments puissants préconisés par l'aide -mémoire du 
2 juin 1909. C'est en le constituant que s'établirait 
l'association des intérêts. Mais, cette constitution une 
fois acquise, il deviendrait pratiquement inévitable 
d'exclure les intérêts qui n'y seraient point représentés. 
En un mot, la société à créer pourrait être internatio- 
nale à sa base. Mais à moins de comprendre dans son 
sein, — ce qui n'était pas réalisable — la totalité des 
adjudicataires possibles de chaque nationalité, elle 
serait forcément amenée à prétendre, sous peine de rester 
stérile, à un monopole de fait, à l'exclusion des construc- 
teurs qui ne seraient point au nombre de ses actionnaires. 
Les deux gouvernements seraient ainsi de nouveau mis 
en face du problème que leurs négociations de 1909 
n'avaient qu'incomplètement résolu et qu'avait déjà posé 
la question des mines marocaines. 

C'est dans le dessein d'avoir en mains cet instrument 
nécessaire que le gouvernement français et le gouver- 
nement allemand patronnèrent de la façon la plus directe 
la formation à Paris de la Société Marocaine de Travaux 
publics appelée à devenir le type estampillé, le moule 
officiel de la collaboration économique prévue par 
l'accord du 8 février 1909. Les négociations préparatoires 
commencèrent au mois d'octobre 1909. Une première 
conférence eut lieu alors, à la demande de l'ambassade 
d'Allemagne, au ministère des Affaires étrangères, entre 
MM. Regnault, Guiot, de Lancken, Renschhausen, 
Lauter et les représentants du Crédit Foncier et agricole 



LE MYSTERE D AGADIR 



61 



d'Algérie et de Tunisie. Le Crédit Foncier s'associa la 
Banque de l'Union parisienne, les maisons Schneider, 
Hersent et Dollfus et la Compagnie Marocaine, filiale 
du Creusot, concessionnaire des travaux de Casablanca. 
Du côté allemand, les maisons Holtzmann, de Francfort, 
Jahn, de Tanger, Sager et Wœrner, de Munich, figu- 
raient aux côtés de M. Renschhausen. Après quelques 
discussions, on se mit d'accord par écrit sur les condi- 
tions de l'association. Mais, peu de jours après, les élé- 
ments allemands retirèrent leur adhésion en disant 
que leur gouvernement n'était pas satisfait de ,1a part 
à eux accordée. Le groupe français protesta vivement 
contre cette rupture d'engagement. Mais, à la demande 
du ministère des Affaires étrangères, — ■ très soucieux 
en ce début de 1910 de ne pas augmenter les difficultés 
que la collaboration franco-allemande et le gouverne- 
ment impérial rencontraient du fait de MM. Mannes- 
mann, — il consentit à réviser l'accord et en février 1910, 
la société fut constituée. Le capital social de deux mil- 
lions de francs (2.000 actions de 1.000 francs) se décom- 
posait ainsi qu'il suit : 



France. . . . 
Allemagne. 
Autriche . . 
Angleterre. 
Espagne. . . 

Italie 

Belgique . . 

Suède 

Portugal . . 



1.000 actions 1.000.000 fr 



520 
80 
125 
100 
50 
50 
50 
25 



520.000 — 
80.000 — 
125.000 — 
100.000 — 
50.000 — 
50.000 — 
50.000 — 
25.000 — 



50 » 
26 » 

4 )) 
6 25 

5 » 
2 50 
2 50 
2 50 
1 25 



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2.000 actions 2.000.000 fr. 100 



% 



62 LE MYSTERE D AGADIR 






Le conseil d'administration comprenait six membres 
français, quatre membres allemands, un anglais et un 
espagnol, le président français ayant voix prépondé- 
rante. La société présentait ainsi toutes les garanties 
techniques et financières désirables. Elle était non point 
seulement franco-allemande, mais encore internatio- 
nale. Elle répondait en un mot de la façon la plus com- 
plète au but des deux gouvernements. Les statuts 
déposés le 17 février 1910 définissaient en ces termes 
l'objet très général et le fonctionnement de la société : 

La Société a pour objet : 

1° La recherche et l'étude au Maroc de toutes concessions ou 
entreprises de travaux ou services publics et des affaires qui s'y 
rapportent directement ou indirectement. 

2° L'obtention, l'exploitation, la cession ou l'apport, en tout 
ou partie, à des tiers ou à des Sociétés constituées ou à constituer 
par la présente Société ou toutes autres, de toutes concessions 
ou entreprises de travaux ou services publics au Maroc, notam- 
ment en ce qui concerne les ports, routes, canaux, chemins de 
fer etc., et tout ce qui s'y rattache directement ou indirectement. 
Ladite exploitation pourra également avoir lieu par association ou 
convention avec des tiers ou avec d'autres sociétés déjà constituées 
ou qui viendraient à l'être par des tiers ou par la présente société. 

Et plus loin : 

Le Conseil a les pouvoirs les plus étendus sans limitation et 
sans réserve, pour agir au nom de la Société et faire toutes les 
opérations relatives à son objet. 

Il décide sur toutes questions relatives à l'exploitation soit direc- 
tement, soit avec le concours des tiers ou de Sociéi 

On prévoyait donc que la société pourrait assurer 
à la fois la construction et l'exploitation. Centralisant 
l'effort international, elle créerait, pour ce double objet, 
des sociétés filiales constituées en vue de chaque affaire 



LE MYSTERE D AGADIR 63 

sur le même modèle qu'elle. Il était en outre spécifié, 
pour assurer à chaque participant une part égale 
dans les travaux, que les travaux importants seraient 
mis par la société en adjudication entre ses action- 
naires entrepreneurs, afin que lesdits travaux fussent 
exécutés dans les conditions les plus avantageuses. Les 
travaux d'importance moyenne et secondaire seraient 
attribués, à tour de rôle et proportionnellement à leur 
part dans le capital, aux actionnaires entrepreneurs des 
diverses nationalités. Il était enfin entendu qu'on tien- 
drait compte autant que possible, en attribuant les 
travaux à un entrepreneur de nationalité déterminée, 
de l'intérêt que présenterait pour cette nationalité la 
région où les travaux devraient être accomplis. Rien 
dans les statuts et rien dans les engagements addition- 
nels ne visait une répartition en matière d'exploitation 
et, notamment, de personnel. En règle générale, l'exploi- 
tation est considérée d'ailleurs comme affaire de direc- 
tion et la forme de la société, aussi bien que la consti- 
tution du capital, indiquait que la direction était fran- 
çaise. Rien par conséquent n'obligeait ni la société ni 
ses filiales à faire, à cet égard, une part à telle ou telle 
nationalité. C'est ainsi, au surplus, qu'il avait été pro- 
cédé dans le Bagdad allemand où le groupe français qui 
avait piis 30 % du capital — la même proportion que 
le groupe austro-allemand dans la Société Marocaine, — ■ 
ne reçut jamais aucune part dans le personnel, ni même 
dans la construction 1 . 



1. Malheureusement la lettre explicative annexée à l'accord du 
8 février 1909, n'avait pas été aussi prudente et, en spécifiant seule- 
ment que les directeurs seraient français, elle avait ouvert la porte 
à des prétentions allemandes, relatives au personnel. Ces prétentions 
se manifestèrent en avril 1911. Voir ci-dessous page 81. 



64 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Dès sa constitution, la Société Marocaine rendit au 
gouvernement français le service de le débarrasser de 
deux réclamations allemandes dont le gouvernement 
impérial se montrait fort préoccupé, la créance Rensch- 
hausen et l'affaire du port de Larache. M. Renschhausen, 
entrepreneur d'un môle etd'unégout collecteur à Tanger, 
réclamait un million et demi au makhzen, qui était 
incapable de le payer. Le gouvernement français réussit 
cependant à résoudre la difficulté en obtenant que, 
avant que même ne fût formée la Société marocaine, le 
Crédit foncier d'Algérie mit le makhzen, par une avance 
de 600.000 francs, en mesure de donner satisfaction à 
M. Renschhausen. Le cabinet de Berlin en exprima sa 
reconnaissance au gouvernement français. En ce qui 
concerne le port de Larache, les entrepreneurs allemands 
invoquaient une promesse antérieure du makhzen, pro- 
messe qui, faute de fonds, n'avait jamais connu le 
moindre commencement d'exécution. La Société Maro- 
caine accepta que la somme de 6 millions à prélever 
sur l'emprunt 1910 pour la réalisation de ce projet 
fût tout entière réservée aux Allemands, le groupe fran- 
çais renonçant à toute participation dans ces travaux, 
à charge par la Société de lui îétrocéder par la suite, 
en dehors des règles d'attribution qui ont été analysées 
ci-dessus, un montant de travaux égal à la moitié de 
ceux de Larache, soit 3.125.000 francs. Dans l'un et 
l'autre cas, la Société s'était mise à la disposition du 
gouvernement français pour l'aider à être agréable aux 
Allemands. Ceux-ci en avaient tiré un bénéfice tan- 
gible, — le seul, soit dit en passant, qui soit sorti de tant 
d'efforts. Mais est-il besoin de noter qu'entre ces 
menus services propres à entretenir l'amitié et la vaste 



LE MYSTERE D AGADIR 65 

collaboration économique que l'on avait envisagée, il 
n'y avait, en vérité, rien de commun ? Sous peine de 
l'avouer impossible, il fallait tenter autre chose. 

C'est de quoi se préoccupa aussitôt la Société Maro- 
caine de Travaux publics et, de février 1910 à mai 1911, 
elle adressa au gouvernement marocain et au gouver- 
nement français de nombreuses propositions. Le 17 fé- 
vrier 1910, le jour même du dépôt de ses statuts, elle 
avisa le doyen du coips diplomatique à Tanger de son 
intention de mettre à l'étude la question de l'adduction 
de l'eau et de l'installation de tramways électriques à 
Tanger et, dès le mois de mars suivant, elle envoya sur 
place des ingénieurs pour étudier la question. Le 
15 juillet 1910, elle demanda par deux lettres adressées 
au makhzen et au doyen du corps diplomatique à Tanger 
la concession des phares marocains. Le 22 août sui- 
vant, elle demanda, par une lettre adressée au minis- 
tère français des Affaires étrangères, la concession des 
travaux des ports de Tanger et de Casablanca, la con- 
cession de la voie ferrée Tanger-El-Kçar, avec prolonge- 
ment éventuel sur Fez, la concession de la voie ferrée 
Casablanca-Settat avec prolongement sur Marrakech. 
Le 3 février 1911, elle demanda par lettre adressée à 
El Mokri, l'autorisation de commencer des études pour 
le chemin de fer Tanger- El- Kçar. Le 3 mars 1911, par 
lettre adressée aux ministres français des Affaires étran- 
gères et de la Guerre, elle fit connaître son accord avec 
MM. Massenet et le commandant Maumené pour toutes 
propositions faites antérieurement par eux au sujet des 
lignes Marnia-Taourirt et Casablanca-Marrakech. Le 
12 avril 1911, elle demanda au ministre de France au 
Maroc l'autorisation de commencer les études de la ligne 

5 



66 LE MYSTERE D AGADIR 

Tanger-El-Kçar. Le 22 mai 1911, elle rappela au ministre 
des Affaires étrangères les dispositions prises par elle 
pour l'exécution des chemins de fer stratégiques. 

De tant de propositions aucune, à la fin de juin 1911, 
n'avait reçu la moindre suite. A considérer cependant 
les projets présentés, tous offraient un intérêt réel. En 
ce qui concerne les chemins de ferd'Oudjda et de Casa- 
blanca, la Société s'était attachée à en réserver le carac- 
tère militaire aussi bien en concluant un accord avec 
les premiers demandeurs qu'en laissant au Crédit fon- 
cier seul le soin de négocier cette entente, le groupement 
international ne devant participer qu'à la construction. 
Les autres travaux n'étaient pas moins nécessaires. 
L'insécurité des côtes marocaines est proverbiale et 
la création des phares était réclamée par toutes les com- 
pagnies de navigation. L'aménagement du port de 
Tanger est depuis longtemps indispensable au dévelop- 
pement de la ville, comme aussi les améliorations de 
voierie qu'envisageait la société. Quant au port de 
Casablanca, sa détresse était scandaleuse. Dès 1906, le 
le makhzen avait signé un contrat avec la Compagnie 
marocaine, filiale du Creusot, et les travaux avaient 
commencé le 2 mai 1907. Les événements du mois de 
juillet suivant, le massacre de huit ouvriers de la com- 
pagnie, les opérations militaires qui s'ensuivirent avaient 
interrompu la construction. Depuis lors, rien n'avait 
été fait et le plus français des ports du Maroc, restant 
inaccessible, était menacé de ruine. Comment s'explique, 
dans ces conditions, l'échec total, absolu des proposi- 
tions formulées et tout d'abord de celles qui, ne portant 
point sur les chemins de fer, c'est-à-dire sur des ques- 
tions plus politiques encore qu'économiques, ne posaient 



LE MYSTERE D AGADIR 67 

que des problèmes techniques, d'une solution possible 
et même facile? 

Quand la commission sénatoriale chargée d'examiner 
le traité franco-allemand du 4 novembre 1911 a interrogé 
à ce sujet le ministre des Affaires étrangères, il lui a été 
répondu que cet échec d'ensemble n'était imputable 
ni aux éléments fiançais ni à l'administration chéri- 
fienne des travaux publics et, pour chaque affaire en 
particulier, une explication spéciale a été fournie au 
rappoiteur. Pour les phares, on se serait heurté à l'oppo- 
sition de la légation d'Angleterre qui, jugeant trop 
faible la part anglaise, aurait refusé d'admettre la modi- 
fication du programme antérieurement adopté par le 
comité spécial des travaux publics, et écarté l'adjudi- 
cation en bloc de tous les phares, dont la construction 
avait été à l'origine répartie sur cinq années. La léga- 
tion d'Angleterre aurait en outre protesté contre la 
prétention de la compagnie d'obtenir une concession 
d'exploitation, en même temps que de construction. 
Pour les tramways, l'éclairage électrique et la distri- 
bution d'eau de Tanger, il ne s'agissait que d'un simple 
— mais inexplicable — retard : les études préparatoires 
de l'administration chérifienne des travaux publics 
n'auraient pu être achevées et les cahiers des charges 
étaient encore en janvier 1912 soumis à son examen. 
Quant au port de Tanger, c'est l'état des finances maro- 
caines qui aurait rendu la solution difficile. L'emprunt 
de 1910 n'avait permis en effet que de payer les dettes 
du makhzen 1 . L'emprunt de 1911 prévoyait au con- 
traire une tranche de 43 millions pour les travaux 

1. Voir ci-dessous, pago 120. 



68 LE MYSTERE D AGADIR 

publics. Mais «les circonstances n'avaient pas permis de 
donner suite à cette idée ». 

Et le ministère des Affaires étrangères concluait, ajou- 
tant à ces motifs particuliers des raisons plus générales : 

Les Allemands ont souffert au même titre que les Français des 
médiocres conditions politiques et financières du Maroc qui ont 
suspendu jusqu'ici le développement économique du pays. Il n'a 
pas dépendu de nous que l'ère des travaux productifs s'ouvrît 
plus tôt.... La Société Marocaine n'a rien fait encore, ni ports, 
ni chemins de fer, ni phares.... Si la Société Marocaine n'a pas 
abouti, c'est qu'elle visait de grandes affaires.... Le dossier montre 
comment l'Allemagne entendit présider officiellement à la création 
de la Société et amena les intéressés allemands à revenir sur des 
engagements écrits et signés pour exiger de nouveaux avantages. 
On ne laissait donc pas leur entière liberté aux commerçants et 
industriels qui discutaient les bases de leur association. C'est là 
une conception bien particulière et bien dangereuse des affaires 
économiques. Il est ainsi apparu combien il était difficile de mêler 
la politique aux entreprises économiques sans compromettre 
ces entreprises mêmes. 

Que vaut cette explication — et d'abord la plus géné- 
rale — à savoir que, si la Société Marocaine de Travaux 
publics a échoué, c'est qu'elle visait de grandes affaires? 
Quand les deux gouvernements décidèrent de provoquer 
et de patronner la constitution de cette société, ils avaient 
sous la main, pour procéder à des travaux publics au 
Maroc, les fonds de la Caisse spéciale créée par l'acte 
d'Algésiras. Mais la surtaxe ad valorem de 2,50 %, qui 
seule alimentait cette caisse, ne donnait que des ressour- 
ces minimes et ne permettait par suite que de petits tra- 
vaux comportant, suivant la juste expression du minis- 
tère des Affaires étrangères, « de nombreux marchés 
mais chacun peu considérable ». Les grands travaux, les 
seuls qui pussent être à la fois féconds pour le Maroc et 



LE MYSTERE D AGADIR 69 

fructueux pour l'association franco-allemande, ne pou- 
vaient dans cette caisse trouver leur aliment. Il fallait 
donc autre chose. Et c'est pour cela que fut envisagée 
la Société Marocaine, riche et puissante, capable de con- 
cevoir un plan d'ensemble et de l'exécuter. Dans ces con- 
ditions, comment admettre l'interprétation officielle de 
son échec? Constituée pour faire de « grandes affaires » 
comment s'étonner qu'elle en eût « visé » de telles? Et 
dès lors que le gouvernement français devait en 1«912 
estimer qu'en les « visant », elle s'était condamnée à 
l'insuccès, comment l'avait-il laissée se constituer, com- 
ment l'avait-il poussée à se constituer? L'aide-mémoire 
allemand du 2 juin 1909 était parfaitement explicite à 
l'égard de ces groupements puissants, composés d'entre- 
preneurs expérimentés et la réponse française du 
14 octobre suivant n'avait pas contesté que, la caisse 
spéciale étant insuffisante, il faudrait recourir à de tels 
groupements. Mieux eût valu ne pas leur permettre de se 
former que de leur reprocher, une fois formés, de s'être pro- 
posé le but en vue duquel ils s'étaient précisément formés. 
Que penser d'autre part du grief fait à la Société Maro- 
caine de Travaux publics d'avoir sollicité des conces- 
sions portant à la fois sur la construction et sur l'exploi- 
tation? Quand on travaille dans un pays neuf, il n'y a 
pas trois moyens d'y exécuter des travaux publics ; il 
y en a deux. Si le pays a de l'argent, on peut travailler 
à son compte ; s'il n'en a pas, on doit lui avancer l'argent 
nécessaire à la construction et se récupérer sur l'exploi- 
tation. Or, au Maroc, les ressources financières étaient 
inexistantes. L'emprunt de 1910 1 ne s'était pas préoc- 

1. Voir ci-dessous, page 121. 



70 LE MYSTERE D AGADIR 

cupé d'en créer. L'emprunt de 1911 n'a jamais été mis 
sur pied. Le gouvernement français aurait pu, dès 1910, 
en donnant sa garantie à un gros emprunt marocain, 
rendre possible immédiatement la réalisation du pro- 
gramme des travaux. Il ne l'a point fait : c'était son 
droit. Mais, dès lors qu'il ne le faisait point, il se plaçait 
en face de ce dilemme : ou pas de travaux du tout, ou des 
concessions portant à la fois sur la construction et sur 
l'exploitation, la seconde permettant de rentrer dans les 
frais de la première. D'ailleurs, par ses statuts mêmes, 
la Société Marocaine de Travaux publics avait envisagé 
non seulement la construction, mais aussi l'exploita- 
tion l . Or, ces statuts, le gouvernement français les 
avait connus et approuvés. S'il jugeait les concessions 
d'exploitation incompatibles avec l'acte d'Algésiras, 
comment avait-il approuvé les statuts? Dès lors qu'il 
les avait approuvés, comment interdisait-il à la société, 
une fois née, de faire ce qu'à sa naissance elle avait 
annoncé qu'elle ferait? 

De même, on a opposé à la Société Marocaine de Tra- 
vaux publics les formalités prévues par l'acte d'Algési- 
ras et le règlement spécial du corps diplomatique en 
matière d'adjudication. Mais, ici encore, l'accord du 
8 février 1909 et le commentaire qu'en avaient donné 
l'Allemagne le 2 juin suivant et la France le 14 octobre, 
ne permettaient pas de prévoir de telles objections. 
L'Allemagne, dans l'aide-mémoire du 2 juin, avait net- 
tement énoncé son intention, pour éviter « une con- 
currence stérile et nuisible » de restreindre autant que 
possible l'adjudication et de recourir de préférence à 

1. Voir ci-dessus, page 62. 



LE MYSTERE D AGADIR 71 

des marchés de gré à gré. Or, à cette suggestion qu'avait, 
le 14 octobre, répondu le gouvernement français : 

Il ne paraît pas douteux qu'en posant le principe de l'adjudica- 
tion publique, les rédacteurs de l'article 107 ont entendu réserver 
la possibilité de recourir à des contrats de gré à gré après concours 
ou à de simples contrats de gré à gré dans tous les cas où les législa- 
tions étrangères autorisent ce recours. Le gouvernement français 
est aussi favorable que le gouvernement allemand à cette inter- 
prétation. 

Comment justifier, après plus de deux ans passés, le 
retour strict à la règle de l'adjudication, retour évidem- 
ment inconciliable avec la nature et l'objet de la Société 
Marocaine ? 

On a dit aussi que certains des échecs subis s'expli- 
quent par des controverses internationales et que, dès 
son début, « la Société Marocaine avait été entravée 
par l'opposition de l'Angleterre qui jugeait la part an- 
glaise insuffisante ». Ce motif doit être examiné en fait 
et en droit. En fait, il est exact que les Anglais se sont 
plaints à diverses reprises de l'insuffisance de leur part. 
Mais, pour répondre à leur désir, un accord avait été con- 
clu en 1911, qui avait pour objet, notamment en ma- 
tière de chemins de fer, de leur assurer dans la construc- 
tion une part supérieure à la part détenue par eux dans 
le capital. En droit, l'objection si elle est valable, aurait 
dû être opposée à la constitution de la société et non pas 
à son fonctionnement. Si la part anglaise était insuffi- 
sante — ■ et l'on doit reconnaître qu'elle était bien mé- 
diocre, — c'est lors de la création de l'affaire qu'il aurait 
fallu l'élargir. Or, à ce moment, le gouvernement fran- 
çais n'avait pas fait d'observations. L'équivoque était 
donc à la base. L'aide-mémoire allemand du 2 juin 1909 



92 LE MYSTERE D AGADIR 

prévoyait que Anglais et Espagnols seraient de simples 
sous-participants de la part française et l'on se sou- 
vient que la réponse française du 14 octobre suivant, 
tout en faisant d'eux des participants, avait fâcheu- 
sement glissé sur la capitale divergence des thèses en 
présence. D'où, dans la pratique, cette réduction exces- 
sive des tierces parts qui avait provoqué le méconten- 
tement anglais. Ici encore, l'imprévoyance initiale 
sautait aux yeux. Il semblait qu'on eût laissé se 
former la Société Marocaine sans lire les documents 
allemands qui avaient préparé sa création, sans lire 
les statuts qui avaient réglé son fonctionnement. 

Enfin n'était-ce point une sagesse bien tardive de 
constater seulement en 1912, que l'Allemagne était inter- 
venue dans la marche des affaires et qu'elle avait voulu 
mêler la politique aux entreprises économiques? Si 
telle était la cause dernière des échecs subis par la Socié- 
té Marocaine, comment, encore un coup, avait-on pro- 
voqué sa naissance? En effet cette intervention de la 
politique dans les affaires, cet impérialisme économique, 
dont l'Allemagne est le plus actif représentant, n'est-ce 
point dans l'accord même de 1909 qu'ils étaient explici- 
tement inscrits? Aux termes de cet accord, le gouverne- 
ment français et le gouvernement allemand ne se bor- 
naient pas à déclarer, comme ils l'ont fait dans le traité 
de 1911, qu'ils seraient toujours heureux de voir leurs 
nationaux s'associer. Ils prenaient l'engagement de 
« chercher à les associer ». Ils assumaient la responsa- 
bilité, l'initiative, la direction et le contrôle de cette asso- 
ciation. C'est eux-mêmes qui mêlaient la politique aux 
entreprises économiques. Et alors, de deux choses l'une, 
ou ce programme d'action était légitime et viable, et il 



LE MYSTERE D AGADIR 73 

est inadmissible qu'on ait expliqué par ses défauts pro- 
pres les échecs successifs de son application, ou bien ces 
échecs s'expliquent vraiment ainsi et il est inexcusable 
d'avoir introduit dans l'accord de 1909 une clause inap- 
plicable. 

On ne peut donc méconnaître que, dans le complet 
insuccès de cette tentative outillée pour réussir, la res- 
ponsabilité du gouvernement français est lourdement 
engagée. Sans doute, certains obstacles étaient inhérents 
à la situation. Sans doute aussi les Allemands sont, dans 
ces sortes d'affaires, des interlocuteurs âpres et exigeants, 
confiants jusqu'à l'excès dans l'appui de leur gouverne- 
ment. Il n'en reste pas moins que, lorsqu'on veut un but, 
il faut en vouloir les moyens et qu'ayant fixé ce but par 
l'accord du 8 février 1909 et la note du 14 octobre 1909, 
le gouvernement français a reculé devant des difficultés 
d'application qu'il était à même de prévoir dès le prin- 
cipe. Les objections tirées de l'acte d'Algésiras, du règle- 
ment des adjudications, de l'illégalité des concessions 
d'exploitation, des prétentions des tiers et de l'immixtion 
de la politique dans les affaires ne pouvaient, en logique, 
avoir qu'une sanction : un refus d'approbation opposé 
à la Société Marocaine, quand elle sollicita cette approba- 
tion. Dès lors que les statuts avaient été approuvés, 
il était injustifiable d'invoquer contre les actes de la so- 
ciété les arguments qu'on avait négligés lors de sa forma- 
tion. Dès lors qu'on avait admis le principe, il était injus- 
tifiable d'en repousser les conséquences. Quelle que soit 
la raison de cette faute, manque de prévoyance au 
début, manque de courage par la suite, elle subsiste. On 
avait commencé par l'équivoque, on continuait par 
l'inaction. Le conflit était au bout. Autant que le gouver- 



74 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

nement allemand dans la question des mines, le gouver- 
nement français dans celle des travaux publics s'était 
révélé incapable de mener à bien son programme. 



IV 



LES CHEMINS DE FER 

Il eût été logique qu'en sollicitant au Maroc la tâche 
de présider au rétablissement de l'ordre, le gouvernement 
français mît au premier plan de ses préoccupations la 
construction d'un réseau ferré. Le chemin de fer est, en 
effet, le plus efficace instrument de pacification. L'ordre 
suit le rail, qui permet à la fois de consolider la paix par 
le développement du commerce et de la rétablir rapide- 
ment par le transport immédiat des troupes. Dès lors 
que l'intérêt spécial de la France dans l'empire chérifien 
était reconnu et reconnue également l'étroite liaison de 
cet intérêt avec la consolidation de l'ordre, c'était le pre- 
mier de nos devoirs de servir notre intérêt en affermis- 
sant l'ordre. Il ne semble pas cependant que le gouver- 
nement français ait eu conscience de ce devoir et quand, 
pour la première fois, deux ans après l'accord de 1909, il 
envisagea la construction de deux chemins de fer 
au Maroc, l'un de Casablanca à Settat, l'autre de Marnia 
à la Moulouya, il invoqua exclusivement les nécessités 
de l'occupation stratégique. 

Ce retard s'explique, — s'il ne s'excuse, — par la crainte 
des difficultés. Il était en effet aisé de prévoir que, plus 



LE MYSTERE D AGADIR 75 

qu'aucune autre, la question des chemins de fer mettrait 
à l'épreuve l'accord franco-allemand et que, si cet accord, 
sur ce nouveau terrain, était aussi infécond que sur les 
autres, c'est son glas qu'il faudrait sonner. En ne consi- 
dérant que des lignes stratégiques, on pensait, sinon sup- 
primer, du moins tourner l'obstacle redouté. Comme le 
sultan n'y interviendrait pas, comme la France ferait les 
fonds, comme le génie militaire serait seul en cause, on 
ne tomberait pas sous le coup de l'acte d'Algésiras et l'on 
échapperait à l'adjudication. Toutefois, la façade restant 
telle, on ne pouvait songer à faire construire par le génie, 
nullement outillé pour ce travail. Il fallait des entrepre- 
neurs, et c'est pourquoi des pourparlers avaient été enga- 
gés pour la ligne de Casablanca avec le commandant 
Maumené, pour la ligne d'Oudjda avec M. Massenet. 
Comme d'autre part ces deux entrepreneurs avaient dû 
faire cautionner leurs offres, suivant la règle, par 
un établissement financier qui eût la surface dont ils 
manquaient et comme cette caution leur avait été four- 
nie par le Crédit foncier d'Algérie, cet établissement se 
trouva mêlé à ces premiers pourparlers et, par un enchaî- 
nement naturel, il envisagea la possibilité de réserver 
dans l'affaire une part de construction à la Société Maro- 
caine. L'intervention de cette société semblait au sur- 
plus de nature à conjurer une objection internationale 
que le gouvernement français voyait au même moment 
se dresser devant lui. 

Le 2 février 1911 en effet, le baron de Schoen, ambassa- 
deur d'Allemagne, s'entretenant avec M. Pichondes ques- 
tions marocaines, vint à lui parler des chemins de fer. 
L'ambassadeur ne faisait aucune objection contre les deux 
voies militaires Marnia-Oudjda et Casablanca-Settat, 



76 LE MYSTERE D AGADIR 

mais en ce qui concerne le prolongement de la première 
jusqu'à la Moulouya, il estimait que le caractère mili- 
taire en était contestable ; que c'était en somme l'amorce 
du grand transversal marocain Alger-Fez- Rabat et que, 
par suite, de deux choses l'une, il fallait ou procéder 
selon les règles adoptées à Algésiras, ou conclure un 
accord spécial. M. Pichon répondit 1 : 

— Vous savez bien que le sultan n'a pas d'argent et 
que l'adjudication est impossible. Alors, il n'y aura pas 
de chemins de fer. Ne vaudrait-il pas mieux nous 
entendre ? 

M. de Schoen y consentit — il ne désirait pas autre 
chose — et l'on négocia les bases de cette entente. 
M. Pichon, conscient de la fâcheuse impression qu'avait 
produite en Allemagne la complète stérilité de la Société 
Marocaine de Travaux publics, jugea l'occasion bonne 
de redonner quelque lustre à cette entreprise ; et, con- 
sentant un sacrifice notable, il admit que les deux lignes 
militaires, confiées au génie, payées par l'argent français, 
seraient construites, non par des entrepreneurs français, 
mais par la société internationale. En contre-partie de 
cette avance, M. Pichon, s'aventurant, non sans impru- 
dence sur le terrain préférentiel que l'Allemagne avait 
défini dans sa note du 2 juin 1909, demandait au gouver- 
nement impérial de s'engager à empêcher ses nationaux 
de concurrencer la Société Marocaine pour le prolonge- 
ment d'Oudjda à la Moulouya. M. Pichon acceptait, 
bien entendu, que l'égalité de traitement fût assurée aux 
ressortissants de toute nationalité dans l'utilisation de 
ces lignes. Il acceptait également que, si la ligne dépas- 

1. Commission sénatoriale, séance du 26 décembre 1911. 



LE MYSTERE D AGADIR 77 

sait la Moulouya, on recourût pour le tronçon Moulouya- 
Fez à l'adjudication. Le 22 février, dans un télégramme 
à M. Cambon, le ministre exposait qu'il croyait, sur ces 
bases, l'accord possible et même certain 1 . 

Les propositions françaises ont été résumées comme il 
suit dans l'une des notes remises par le ministère des 
Affaires étrangères à la commission sénatoriale. 

1° La ligne de Casablanca-Settat sera construite par le génie 
militaire, employant un entrepreneur qui s'entendra avec laSociéié 
Marocaine de Travaux publics. 

2° La ligne Oudjda-Moulouya sera construite par le génie mi- 
litaire qui en confiera l'exécution à la Société Marocaine. 

3° Pour les prolongements éventuels de cette dernière ligne, 
M. Cambon devra s'efforcer d'obtenir qu'aucune Société alle- 
mande ne fasse concurrence, dans les adjudications à la compagnie 
Marocaine de Travaux publics. 

Cet accord pourtant, n'était pas aussi sûr que le croyait 
M. Pichon: car, le 2 mars, répondant à la communication 
que lui avait faite M. Jules Cambon en exécution des 
instructions du 22 février, M. de Kiderlen nous remet- 
tait un projet d'accord qui s'écartait sur des points im- 
portants des propositions françaises. D'une part, il 
demandait divers avantages dont il n'avait pas été ques- 
tion jusqu'alors. Ensuite, prenant fort habilement occa- 
sion de la demande formulée en février par M. Pichon, 
— exclusion des concurrents allemands pour la section 
Oudjda-Moulouya, — il généralisait cette clause et propo- 
sait que, pour tous les chemins de fer à construire par la 
suite, les deux gouvernements prissent l'engagement d'in- 
terdire à leurs nationaux d'entrer en compétition avec la 
Société Marocaine de Travaux publics. En d'autres ter- 

1. Commission du Sénat, 26 décembre 1911. 



78 LE MYSTERE D AGADIR 

mes, M. de Kiderlen, au lieu d'envisager un programme 
limité, visait un programme d'ensemble et tirant, pour 
le définir, les conséquences pratiques des idées exposées 
dans la note allemande du 2 juin 1909 et dans la 
note française du 14 octobre suivant, — idées dont 
M. Pichon s'était inspiré en février pour le secteur 
Oudjda-Moulouya — il demandait qu'un monopole fût 
dès maintenant réservé, pour l'ensemble du réseau maro- 
cain, à une société déterminée. 

— Vous êtes, disait-il, tombés d'accord avec nous le 
14 octobre 1909 sur la nécessité de restreindre le champ 
de l'adjudication. Vous avez accepté de faire bénéficier 
de ces restrictions des groupements dont la Société Maro- 
caine est le type officiel, approuvé et estampillé. Vous 
nous avez demandé le mois dernier de protéger cette 
société pour le secteur Oudjda-Moulouya contre la 
concurrence allemande. Nous y avons consenti. Nous 
vous offrons plus que vous ne nous demandez et nous 
sommes prêts à prendre, à condition que vous le preniez 
aussi, un engagement identique s'appliquant, pour une 
durée de dix ans, à l'ensemble du réseau marocain. 

Ainsi, profitant d'une demande française légitime en 
soi, mais singulièrement imprudente par ses conséquences 
possibles, le gouvernement impérial entendait nous lier 
pour la construction de tous les chemins de ter pendant 
dix ans à un régime de privilège. 

La note allemande était ainsi conçue : 

1° Le matériel à employer sur la ligne de la frontière devra 
être tel que l'industrie allemande puisse en fournir de semblable 
pour les prolongements. 

2° La priorité sera assurée à la ligne Tanger-Fez sur toute autre 
ligne à construire au Maroc. 



LE MYSTERE D AGADIR 79 

3° Des compensations seront accordées à l'industrie allemande 
pour le fait qu'elle ne peut concourir à la construction des lignes 
militaires. 

4° Le gouvernement français prendra, en vue des adjudications 
ultérieures, un engagement semblable à celui qu'il demande pour 
la ligne Oudjda-Moulouya et les sociétés françaises seront invi- 
tées, comme les sociétés allemandes, à s'abstenir de faire concur- 
rence à la Société Marocaine. 

Quand ces demandes allemandes parvinrent à Paris, 
M. Pichon avait quitté le ministère et M. Cruppi'l'y 
avait remplacé. La question ne pouvait manquer d'atti- 
rer son attention : car, s'il était à la rigueur possible de 
donner satisfaction à l'Allemagne sur les points secon- 
daires de sa note (matériel et priorité Tanger-Fez), en 
revanche, l'adhésion au système de monopole qu'elle 
entendait instituer pour l'ensemble du réseau marocain 
était singulièrement délicate. Notre ministre au Maroc, 
à qui le projet allemand avait été communiqué, en pré- 
sentait une critique serrée et sur beaucoup de points 
justifiée. Il faisait prévoir, notamment, une opposition 
anglaise. 

Effectivement, le 14 mars, le gouvernement britan- 
nique, informé tardivement par M. Paul Cambon, nous 
répondait qu'à son sens, nous allions créer une situa- 
tion qui nous acheminerait à un condominium économi- 
que avec l'Allemagne, et il ajoutait qu'il n'y saurait 
souscrire 1 . Le 16 mars, dans une nouvelle conversa- 
tion, sir Edward Grey avisait M. Paul Cambon que, 
si des soumissionnai! es anglais, auties que les action- 
naires de la Société Marocaine, se présentaient pour 
construire des chemins de fer au Maroc, il serait obligé 

1. Commission du Sénat, 26 décembre 1911. 



80 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

d'appuyer leurs demandes. Le gouvernement anglais 
avait-il eu connaissance des notes allemandes et fran- 
çaises des 2 juin et 14 octobre 1909? C'est douteux. En 
tout cas, il écartait résolument le point de vue qu'avaient 
alors accepté le gouvernement français et le gouverne- 
ment impérial. 

La situation était donc difficile, pris que nous étions 
entre les objections formelles de nos amis d'une part, nos 
promesses de 1909 et nos demandes de 1911 d'autre part. 
Une conférence eut lieu dans le cabinet de M. Monis, 
président du conseil. M. Jules Cambon y assistait. La 
conclusion fut — et comment eût-elle pu être différente? 
— l'adoption d'une formule moyenne plus atténuée que 
la formule allemande, mais s'en rapprochant quant au 
fond. Savoir : l'adhésion de la France à l'idée que « les 
deux gouvernements favoriseraient la concession des 
chemins de fer à une société dans laquelle les capitaux 
allemands seraient représentés dans la proportion de 
25 %. » Ainsi, nous évitions de souscrire un engage- 
ment ferme au profit d'une société déterminée. Nous 
acceptions néanmoins de prendre vis-à-vis de l'Alle- 
magne une obligation définie, dont la moindre consé- 
quence était qu'une part de 25 % lui étant, en tout cas, 
garantie, toute augmentation des tierces parts devrait 
être prélevée sur la part française. Est-il besoin de 
répéter au surplus, qu'il ne nous était guère pos- 
sible de répondre par un refus après notre note du 
14 octobre 1909, après surtout les demandes formulées 
par M. Pichon en février 1910, à propos du secteur 
Oudjda-Moulouya? 

Cette concession à l'Allemagne devait d'ailleurs être 
inutile. Car, ainsi qu'il arrive en toute affaire qui traîne, 



LE MYSTERE D AGADIR 81 

ainsi qu'il arrive également chaque fois que change en 
France le ministère, Finterlocuteur allemand, devenant de 
plus en plus exigeant, allait outrer encore ses demandes 
du 3 mars. Le 23 mars, par une démarche imprévue, le 
baron de Schoen, ambassadeur d'Allemagne, vint décla- 
rer à M. Cruppi que son gouvernement subordonnait la 
conclusion de l'accord sur les chemins de fer à la réalisa- 
tion de l'accord financier signé à Paris avec l'ambassade 
chérifienne 1 . Les deux questions n'avaient rien de cofri- 
mun. C'était donc une façon nouvelle de peser sur la 
France. Le 8 avril, dans une conversation avec M. Jules 
Cambon, M. de Kiderlen, allant plus loin, posait la ques- 
tion du personnel des lignes à construire et voulait que 
la proportion du personnel allemand au personnel total 
fût la même que celle du capital allemand au capital 
total. Il demandait en outre que l'engagement pris en 
faveur de la Société Marocaine portât, non sur dix ans, 
mais sur vingt ans. C'était la participation de l'Alle- 
magne pendant cette période, non seulement à la cons- 
truction, mais encore à l'exploitation du réseau maro- 
cain. C'était le commencement de ce condominium que. 
dès le mois de février 1909, avait redouté M. Paul Cam- 
bon, contre lequel, le 14 mars 1911 avait protesté sir 
Edward Grey. 

Rien dans les statuts de la Société Marocaine ne 
justifiait la prétention allemande, prétention contraire 
aux usages établis et notamment, on Fa vu, au précé- 
dent du Bagdad. Indépendamment des statuts, aucune 
convention spéciale, aucune promesse écrite ni verbale 
n'avait jamais imposé à la Société Marocaine l'obliga- 

1- Voir ci-dessous page 128. 



82 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

tion d'admettre dans les affaires qu'elle constituerait 
du personnel étranger. Par contre, la rédaction de la 
lettre explicative annexée à l'accord du 8 février 1909, 
et dont nous avons signalé la fâcheuse ambiguïté, 
justifiait, en quelque mesure, la demande allemande. 
S'il était entendu que les postes de directeurs devaient 
être réservés à des Français, on pouvait soutenir a con- 
trario que cette obligation n'existait point pour les 
autres employés. Toutefois, dans la pratique, comment 
concevoir un directeur qui ne fût pas maître de son 
personnel et de tout son personnel ? 

— L'exploitation, déclara M. Jules Cambon, fait partie 
de la direction politique et cette direction nous appar- 
tient en vertu de l'accord de 1909. 

M. Gaillaux, ministre des Finances, ajouta dans le 
même sens : 

— Nous ne voulons pas au Maroc de chefs de gare 
allemands. 

Il fut donc décidé que la réponse due à M. de Kider- 
len serait nettement négative. Toutefois, on se préoc- 
cupa de donner à ce refus une forme qui n'eût pas l'appa- 
rence d'une rupture. Car, à ce moment, l'état général 
des rapports franco-allemands n'était pas tout à fait 
rassurant. Aux échecs antérieurs de la collaboration 
marocaine, — échec de l'Union des Mines imputable 
à l'Allemagne, échec de la Société Marocaine imputable 
à la France, — venait de s'ajouter, huit jours plus tôt, le 
30 mars, la répudiation pure et simple par le cabinet 
Monis du consortium congolais négocié depuis 1909 par 
M. Pichon et le baron de Schoen 1 . En outre, la mol- 

1. Voir ci-dessous, page 347. 



LE MYSTERE D AGADIR 83 

lesse de notre action politique au Maroc 1 avait eu la 
conséquence qu'il était aisé de prévoir. L'anarchie avait 
grandi, menaçant non seulement le trône du sultan, mais 
la vie des Européens; et, dix jours plus tard, le gouverne- 
ment français allait être obligé d'envoyer des troupes 
à Fez, — avoir besoin, en un mot, de la bonne volonté 
de l'Allemagne, au moment où il avait le moins de rai- 
sons d'y pouvoir compter. Il importait donc que, si 
l'on ne s'entendait pas sur les chemins de fer, la respon- 
sabilité de cet échec ne pût nous être imputée. M. Cruppi 
s'appliqua à conjurer ce risque. 

Après avoir négocié avec l'Angleterre au sujet de sa 
participation, avec l'Espagne au sujet de la ligne Tan- 
ger-Fez, il suggéra à M. Jules Cambon, par deux dé- 
pêches en date des 17 et 20 avril, de proposer à M. de 
Kiderlen, puisque l'établissement d'un programme d'ave- 
nir comportait des difficultés, de restreindre le champ du 
débat et de négocier, comme en janvier, sur les deux 
seules lignes d'Oudjda et de Casablanca. Le 25 avril, 
notre ambassadeur fut chargé de répéter au chancelier 
que l'intention du gouvernement français était de me- 
ner à bien la négociation sur les chemins de fer. M. de 
Bethmann l'en remercia. Le 28, M. Cambon donna la 
même assurance à M. de Kiderlen, mais son interlocu- 
teur se borna à prendre acte de sa déclaration, en ajou- 
tant qu'il était excédé de nos lenteurs. Le 8 mai, M. Jules 
Cambon revint à la charge. M. de Kiderlen lui répondit : 

— Nous en reparlerons. Je vais partir en vacances. 
Ce sera pour mon retour. 

Le 10 juin, le secrétaire d'État étant toujours absent, 

1. Voir ci-dessous, pages 89 et suivantes. 



84 LE MYSTERE D AGADIR 

l'ambassadeur de France s'en fut chez M. Zimmermann, 
sous-secrétaire d'État et lui exprima le désir de pour- 
suivre avec lui la négociation. M. Zimmermann se déroba 
en répondant que M. de Kiderlen s'était réservé le sujet. 
Le 11 juin, M. Jules Cambon, reçu par le chancelier, lui 
confirma qu'il était prêt à continuer les pourparlers. 
M. de Bethmann Hollweg lui dit : 

— Allez donc à Kissingen, vous y verrez Kiderlen 1 . 
Le 20 juin, enfin, conformément aux instructions qu'il 

avait reçues de M. Cruppi, M. Cambon dit au secrétaire 
d'État : 

— La négociation sur les chemins de fer est une de 
celles que nous devons terminer. 

M. de Kiderlen ne releva pas l'allusion. Le parti pris 
de l'Allemagne de ne plus causer n'était désormais plus 
douteux 2 et ce troisième échec consacrait la faillite 
de la collaboration économique envisagée en 1909. 
L'association des intérêts, au Maroc du moins, passait 
du domaine des faits dans celui des chimères. 



1. Commission du Sénat, 26 décembre 1911. 

2. Voir ci-dessous, pages 397 et suivantes. 



LE MYSTÈRE D* AGADIR 85 



CONCLUSION 

Jamais politique aussi favorablement acueillie à ses 
débuts n'avait connu pire fortune. Les causes de cette 
disgrâce apparaissent maintenant en pleine clarté. 

A l'origine un désaccord, que l'événement devait 
faire éclater, entre l'interprétation française et l'inter- 
prétation allemande. La France n'avait cru promettre 
à l'Allemagne qu'une association limitée. L'Allemagne 
entendait obtenir une association générale. La France 
n'avait pas songé à exclure les tiers. L'Allemagne avait 
réclamé un monopole à deux, montrant ainsi que son 
attachement antérieur à l'égalité économique n'était 
que de circonstance. Sur ces bases contraires, on aurait 
logiquement dû rompre tout de suite. On n'osa point. 
La France, avec des restrictions mentales, accepta les 
vues de l'Allemagne en ignorant volontairement les 
points de désaccord et c'est ainsi que le 14 octobre 1909 
elle s'engagea, par l'équivoque, dans la voie des décon- 
venues. 

L'Allemagne fut d'ailleurs la première à ne pouvoir 
tenir ses promesses. Le magnifique régime de discipline 
économique, qu'elle nous demandait d'instaurer avec 
elle, elle fut incapable de l'imposer à ses propres sujets. 
Le groupe de l'Union des Mines, qui répondait trait pour 
trait à son programme du 2 juin 1909, ne reçut d'elle 
aucun appui. La campagne Mannesmann tint en échec 



86 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

pendant trois ans le gouvernement de l'Empire et la 
politique de l'Empire. Le gouvernement impérial, qui 
s'était flatté de commander, dut user son courage à 
s'abstenir. Même en Allemagne, pays d'ordre et d'obéis- 
sance, la concurrence fut la plus forte et l'exploitation 
minière, qui s'annonçait, par l'organe de l'Union, harmo- 
nieuse et paisible, resta un rêve irréalisé. 

En matière de travaux publics, l'insuccès fut pareil, 
mais plus lourde la responsabilité du gouvernement 
français. Si les promesses du 14 octobre 1909 étaient 
impossibles à tenir, mieux eût valu ne pas les souscrire. 
Mieux eût valu surtout ne pas créer, pour les traduire 
en actes, un instrument dont on devait ensuite ne pas 
aider ou même entraver le fonctionnement. La Société 
Marocaine de Travaux publics ne trouva auprès du 
gouvernement français aucun concours actif. Il lui 
opposa ou lui laissa opposer des objections qu'il était 
seul à n'avoir pas le droit d'invoquer. Car il ne les avait 
pas retenues, lorsqu'il avait provoqué et approuvé la 
création de cette société, son programme et ses statuts. 

Dans la question des chemins de fer, la même hypo- 
thèque initiale avait pesé sur notre action, sensible, 
tantôt aux prescriptions négatives de l'acte d'Algésiras, 
tantôt aux profits positifs d'un monopole de fait. Inca- 
pable d'établir un programme d'ensemble, le gouverne- 
ment avait pensé esquiver le débat sous le masque 
des chemins de fer stratégiques. Mais en sollicitant de 
l'Allemagne pour une ligne secondaire le bénéfice du 
privilège, il l'avait fâcheusement conviée à réclamer oe 
privilège pour le reste du réseau, alors qu'il se savait 
impuissant à l'imposer aux tiers étrangers ou français. 
L'Allemagne, par la même occasion, avait essaye d'in- 



LE MYSTERE D AGADIR 87 

terpréter à son profit la phrase ambiguë, qu'on avait 
eu le tort d'introduire dans la lettre explicative du 
8 février 1909,. et de réclamer dans l'exploitation des 
chemins de fer marocains un personnel allemand que 
nous ne pouvions accepter. Ici encore apparaissait le 
péril de l'équivoque initiale, origine de l'échec final. 

De cet échec, les deux partenaires portent, à parts 
égales, la responsabilité. Cette responsabilité incombe- 
t-elle aux choses ou aux hommes? L'accord de 1909, dans 
ses clauses économiques était-il inapplicable ou a-t-il 
été mal appliqué ? Il appartient aux lecteurs de répondre 
à cette question sur la base des faits et des textes qui 
leur sont désormais connus. 



CHAPITRE II 



LA COLLABORATION FRANCO-MAROCAINE 



I. — L'Accord Franco-Marocain du 4 mars 1910. — Le but à 
atteindre. — Moulay-Hafid et la France. — M. Regnault à 
Fez. — Le défaut des instructions de M. Regnault. — Deux 
mauvais projets d'accord. — Les vexations marocaines. — 
Les protestations françaises. — L'ambassade marocaine à Paris. 

— L'ultimatum du 22 février 1910. — L'accord du \ mars 1910. 

— Treize mois perdus. 

II. — L'Action Directe de la France. — La Chaouïa et l'accord 
de 1910. — L'insuffisance des effectifs et ses conséquences. — ■ 
La mollesse de l'action gouvernementale. — La détresse 
de Casablanca. — ■ La région frontière et les droits de la France. 

— Le rapport Lyautey du 7 décembre 1908. — Les propositions 
militaires, politiques et économiques du Haut-Commissaire. — 
La suite donnée. — Les opérations de 1910. — L'œuvre des 
soldats. — L'inertie du gouvernement. 

III. — La France et les Finances Marocaines. — Le devoir 
de la France. — La garantie des emprunts. — L'emprunt 
de 1910. — Ses défauts. — L'emprunt de 1911. — Son objet 
et ses moyens. — La question des gages. — Les difficultés 
techniques. — Les lenteurs. — L'échec. — La situation du 
makhzen. — La faute commise. 



LE MYSTERE D AGADIR 



89 



IV. — La France et l'Armée Marocaine. — L'intérêt français. 

— Son instrument. — La mission militaire. — Moulay-Hafid 
et la mission. — Défense à la mission de faire campagne. — Le 
mécontentement du sultan. — L'impopularité de la mission. — 
La révolution militaire du 30 octobre 1910. — Un discours 
de Moulay-Hafid. — Les demandes du commandant Mangin. — 
Aux Affaires étrangères. — La résistance du ministère de la 
Guerre. ■ — ■ Une correspondance attristante. — Cinq mois 
perdus. — Le triomphe de l'anarchie. — En route pour Fez. 

V. — Conclusion. — Les résultats. — L'optimisme de M. Pichon. 

— Relevé des fautes commises. — L'accord du 8 février 1909 
inutilisé. — Les conséquences de l'abstention. 

L'accord du 8 février 1909 avait prévu, d'une part, 
une collaboration économique franco-allemande, d'autre 
part, une collaboration politique franco -marocaine. La 
première, après s'être essayée sur trois terrains, mines, 
travaux publics, chemins de fer, avait complètement 
avorté. L'échec de la seconde, sous sa triple forme 
politique, financière et militaire, ne fut guère moins 
absolu. 



l'accord franco-marocain de 1910 



Pour développer au Maroc l'intérêt spécial dont 
l'accord du 8 février 1909 consacrait la liaison avec la 
consolidation de l'ordre, une seule voie s'ouvrait à nous, 
celle d'une collaboration étroite avec le sultan réalisant, 
sous son couvert et par notre concours, les réformes 
reconnues par tous indispensables et nous dispensant 



90 LE MYSTERE D AGADIR 

par là de prendre directement des initiatives peut-être 
contestables. 

Une telle politique comportait d'abord un budget 
important, — ■ moins élevé à coup sûr que le coût des 
expéditions militaires auxquelles on a abouti faute de 
l'avoir ]Dratiquée, — mais sensiblement supérieur aux 
quelques centaines de mille francs affectées jusqu'alors 
à la « pénétration pacifique ». Elle comportait en outre 
l'acceptation de responsabilités militaires et financières 
qui, subordonnées à l'adhésion des Chambres, exigeaient 
de la part du gouvernement français un programme net 
et complet. Elle comportait enfin, au Maroc même, la 
définition immédiate de nos rapports futurs avec 
Moulay-Hafid, ces rapports ne pouvant être durables 
que s'il y trouvait, comme nous-mêmes, un avantage 
positif et requérant, de notre part, l'emploi de ce mélange 
de fermeté et de souplesse si heureusement inauguré 
en 1901 par M. Révoil. 

Notre entrée en relations avec le sultan fut-elle ce 
qu'elle aurait dû être? Il ne le semble pas. Sans doute 
quelques nuages devaient peser sur elle. Notre intimité 
avec Moulay-Hafid était de fraîche date et de graves 
souvenirs nous séparaient de lui. Il avait contre nous 
proclamé la guerre sainte. Il avait fondé son règne sur 
la haine des Français, et bien que, une fois reconnu, il 
dût, par nécessité, oublier ses passions de prétendant, 
on pouvait craindre que, soit dans sa pensée, soit dans 
son entourage, ne continuassent à flotter les défiances de 
la veille? A vrai dire, une occasion s'offrait à nous d'en 
juger. Le 15 novembre 1908, M. Regnault, ministre de 
France à Tanger, avait reçu du sultan une lettre où 
celui-ci lui demandait de venir à Fez pour « régler direc- 



LE MYSTERE D AGADIR 91 

tement avec lui les points restés en suspens. » Le 
28 décembre, M. Pichon autorisait ce voyage, en ajou- 
tant qu'il le désirait aussi prochain que possible. Les 
instructions du ministre des Affaires étrangères, datées 
du 28 décembre 1908, contenaient plus de conseils néga- 
tifs que d'ordres positifs : rien de plus naturel, à ce 
moment, au lendemain du conflit franco-allemand de 
Casablanca, à la veille des négociations qui devaiant 
aboutir cinq semaines plus tard à l'accord du 8 février. 
Ne rien faire qui pût être interprété comme étant en 
contradiction avec le texte et l'esprit de nos conventions 
internationales ou de nos accords particuliers avec le 
Maroc ; ne rien faire qui ressemblât à une « visée au 
protectorat » ; ne rien faire contre l'égalité commerciale 
et économique ; activer la mise en application de l'acte 
d'Algésiras et des accords marocains de 1901 et 1902 ; 
régler la question de l'indemnité de guerre française 
et des indemnités étrangères ; préciser les conditions 
d'évacuation de la Chaouïa ; envisager même l'évacua- 
tion au moins partielle des points occupés par nous 
dans la zone marocaine limitrophe de l'Algérie, si 
Moulay-Hafid « par des instructions formelles aux 
tribus qui nous avaient combattus, nous garantissait 
la paix » x , c'étaient là des instructions modestes, des 
instructions d'attente, qui limitaient notre ambition 
au règlement de difficultés particulières et sur qui pesait 
lourdement l'hypothèque collective d'Algésiras. Elles 
répondaient, en un mot, à la situation trouble et mena- 
çante qui avait précédé l'accord de 1909. Mais par le 
fait même qu'elles y répondaient, elles ne pouvaient 

1. Livre Jaune, n° 5, page 49. 



92 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

suffire, ni aux nécessités, ni aux possibilités du len- 
demain. 

Ces instructions pourtant, envoyées avant l'accord, 
ne furent pas modifiées après sa signature. C'est sur leur 
base que, jusqu'à la fin de février 1909, M. Regnault 
négocia à Fez. C'est sur leur base qu'il traita le 14 et le 
23 mars suivants. C'est sur leur base enfin, qu'un an 
plus tard, en mars 1910, M. Pichon conclut l'accord défi- 
nitif. Bien reçu par Moulay-Hafid, notre ministre avait 
dû cependant subir ses récriminations. Le sultan récla- 
mait l'évacuation de la Chaouïa. Il exprimait son regret 
d'avoir ratifié les accords franco-marocains relatifs à la 
région frontière de l'Algérie x et, de là aussi, il souhai- 
tait nous voir partir. Quand, le 12 février, il apprit la 
signature du traité franco-allemand du 8, il ne parut 
pas en discerner la portée et rien, dans les documents 
officiels, ne permet de croire que M. Regnault la lui ait 
fortement fait sentir 2 . Les conversations se poursui- 
virent, comme si aucun changement ne s'était produit 
de décembre 1908 à mars 1909. Et les projets d'accords 
arrêtés à la fin de mars ne trahirent par aucun signe que, 
depuis les instructions du 28 décembre, la position de 
la France dans l'empire chérifien se fût sensiblement 
améliorée. Dans l'un et dans l'autre, il n'était question 
que de notre mort, c'est à savoir des conditions dans 
lesquelles nous évacuerions, soit l'ouest, soit l'est du 
territoire marocain. De ce que nous offrions ou de ce 
que nous demandions au sultan pour traduire en actes 
cette étroite action commune que rendait possible et 



1. Livre Jaune n° 5, page 85. 

2. Livre Jaune n° 5, page 81, 



LE MYSTERE D AGADIR 93 

indispensable l'accord du 8 février, pas un mot. Il sem- 
blait ainsi que le seul point du monde où cet accord 
passât inaperçu fût précisément celui où il aurait dû 
produire le maximum d'effet. 

Le premier des deux projets 1 posait deux prin- 
cipes: évacuation ultérieure de la Chaouïa et diminution 
immédiate de l'effectif de tous nos postes. Le makhzen 
prendrait possession des installations diverses créées 
par le corps d'occupation, l'exploitation restant fran- 
çaise sous son autorité — ■ ce contre remboursement. 
L'amende imposée aux tribus serait perçue par les 
caïds, — même sur les censaux, à condition que les 
censaux de toutes nationalités y fussent soumis, — et 
affectée aux travaux du port de Casablanca. Les goums 
formés par nous feraient retour au makhzen. Le sultan 
reconnaissait sa dette de guerre. L'accord ne devien- 
drait exécutoire qu'après la conclusion à Paris d'un 
autre accord relatif à l'évacuation de Casablanca. Est-il 
besoin de signaler que toutes les clauses de cet arran- 
gement étaient exclusivement favorables au sultan, 
l'avantage de la France n'étant représenté que par la 
possibilité qu'elle gardait d'en retarder indéfiniment la 
réalisation ? 

L'accord relatif à la frontière était plus mauvais 
encore. Il portait en premier lieu que le gouvernement 
français évacuerait, dans les conditions ensuite indi- 
quées, Oudjda, les Beni-Snassen, Bou-Anane et Bou- 
Denib. Cette rédaction, qui mettait ces quatre points, 
sur le même rang, constituait une grave imprudence 
car elle faisait table rase d'une des clauses les plus 

1. Livre Jaune n° 5, page 99. 



04 LE MYSTERE D AGADIR 

avantageuses pour la France de l'accord franco-marocain 
du 20 avril 1902. Cet accord disait : 

Le gouvernement chérifien consolidera son autorité dans l'éten- 
due de son territoire depuis l'embouchure du Kiss jusqu'à Figuig. 
Le gouvernement français, en raison de son voisinage, lui prê- 
tera son appui en cas de besoin. 

Le gouvernement français établira son autorité et la paix 
dans les régions du Sahara et le gouvernement marocain, son 
voisin, l'y aidera de tout son pouvoir. 

Il résultait de ce texte, dont le général Lyautey avait 
rappelé au gouvernement toute l'importance dans un 
long rapport du 7 décembre 1908 l qu'avec le consente- 
ment du Maroc une distinction fondamentale avait été 
établie entre le nord et le sud de la région frontière, 
Figuig marquant la limite entre l'une et l'autre. Au nord 
c'est le gouvernement chérifien qui s'engageait à établir 
l'ordre, avec notre concours si besoin. Au sud, c'est à nous 
qu'incombait le soin d'assurer cet ordre et de faire régner 
la paix, sans qu'aucune limitation restreignît cette attri- 
bution, le gouvernement chérifien ne faisant que nous 
aider s'il en était capable. Or, non seulement cette aide 
ne s'était jamais produite, mais nous avions trouvé la 
main de ses agents dans toutes les menées dirigées contre 
nous. Donc, comme l'écrivait le général Lyautey, nous 
n'avions fait qu'exercer un droit strict en intervenant à 
Aïn-Chaïr, dans le Haut-Guir, à Bou-Denib. Nous n'avions 
même pas besoin, pour y être autorisés, de recourir à 
une police mixte. En un mot, la situation de la région 
nord était essentiellement différente de celle de la région 
sud. Elle en était différente à notre bénéfice. Et pourtant 

1. Voir ci-dessous, page 108. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 95 

nous abandonnions bénévolement ce profit en englobant 
dans un même engagement, comme termes équivalents, 
Oudjda et Bou-Denib 1 . 

Le reste des accords signés à Fez comprenait la 
désignation d'un représentant ehérifîen pour la com- 
mission des indemnités de Casablanca et pour celle 
chargée à Tanger d'établir les dettes du makhzen ; 
l'annonce de l'envoi à Paris d'une ambassade appelée 
à négocier un emprunt ; la nomination d'un ingénieur 
français en qualité de conseiller du ministère des finances 
ayant dans ses attributions les travaux publics, les mines 
et l'hygiène ; enfin l'engagement de n'employer pour 
l'instruction de l'armée chérifienne que des instructeurs 
français, le commandant Mangin devenant « l'instruc- 
teur en chef » de l'Empire. Ces deux derniers engage- 
ments, le dernier surtout, avait une réelle valeur, à con- 
dition toutefois qu'on en tirât parti. Seuls, ils consti- 
tuaient dans cette liquidation, où la France cédait tout 
et même au delà de ses obligations, un instrument d'ave- 
nir. Seuls, ils répondaient aux nécessités nouvelles, créées 
par l'accord franco-allemand d-e février. Sur tous les 
autres points, la France reculait, insoucieuse de jouer 
son jeu, négligeant l'occasion, laissant au sultan l'im- 
pression que sa force n'était pas accrue, puisqu'elle 
n'en faisait pas usage, que son concours demeurait 
hésitant, puisqu'elle n'en traçait pas le plan. Nul 
reproche pourtant ne pouvait être adressé au négo- 



1. Les articles suivants fixaient les conditions de cette évacuation : ins- 
tallation dans les régions visées d'une force makhzénienne capable de 
veiller à l'exécution des accords. Les améliorations réalisées par nous 
nous seraient remboursées. Ces précautions ne suffisaient pas à racheter 
la grave erreur de principe consacrée par l'article premier. 



96 LE MYSTÈRE d'àGADIR 

dateur français; car, en le félicitant d'avoir « exécuté 
ses instructions avec correction et fidélité », le gouver- 
nement constatait le 28 mars 1909 qu'il avait fait 
à Fez tout ce qu'on désirait qu'il y fit 1 . 

L'impression de faiblesse qu'en devait garder le 
makhzen ne tarda pas à se manifester par la désinvol- 
ture de ses procédés à notre égard. Nous avions supprimé 
la peur sans éveiller l'intérêt. Nous allions être traités 
comme une quantité négligeable. De juin 1909 à février 
1910, la correspondance de notre légation et de nos con- 
sulats n'est qu'une longue plainte contre les procédés 
vexatoires infligés, sur l'ordre même du sultan, aux natio- 
naux et aux protégés français. S'agit-il de Fez? Nos 
ressortissants y sont brutalement soumis, à l'exclusion 
de tous autres, à des taxes qui lèsent gravement leurs 
intérêts 2 . Dans la région frontière, aussitôt après la 
défaite du Rogui, les agents chérifîens prennent une 
attitude de plus en plus intransigeante, de plus en plus 
hostile à la France 3 . Dans la Chaouïa, mêmes intrigues 
et menées pareilles 4 . Dans le Gharb enfin, à Larache 
et à El Kçar, c'est pis encore. Les membres de nos colo- 
nies sont constamment molestés dans leurs personnes 
et dans leurs biens par les agents du makhzen 5 . « Nos 
compatriotes sont découragés et ruinés. Tous leurs con- 
trats avec les indigènes restent lettre morte 8 ». Dans 
tous ces cas, la responsabilité du sultan n'est pas dou- 
teuse. C'est « sur ses instructions formelles » que les 



1. Livre Jaune, n° 5, page 111. 

2. Livre Jaune, n° 5, 15 septembre. 

3. Livre Jaune, n° 5, 25 septembre. 

4. Livre Jaune, n° 5, 2i juin. 

5. Livre Jaune, n° 5, 17 juin, 4 et G septembre. 

6. Livre Jaune, n° 5, 13 septembre. 



LE MYSTERE D AGADIR 97 

agents du makhzen ressuscitent la vieille politique de 
vexations 1 . Ils disent ouvertement que, dès que le 
sultan aura de l'argent, il jettera les Roumis à la mer 2 . 
En octobre, Moulay-Hafid enjoint à ses caïds de laisser 
de côté les Espagnols; d'être dur, mais sans excès, avec 
les protégés anglais et allemands, mais de n'avoir aucun 
ménagement pour les protégés français 3 . L'attitude 

des fonctionnaires change et va jusqu'à l'imper- 

• 

tinence. Ils déchirent, sans les lire, les lettres de nos 
consuls 4 . Les derniers nommés sont pires que les an- 
ciens. A El-Kçar, la désignation de Remiki apparaît 
comme « un défi à l'opinion 5 ». Il en est de même 
des supplices sauvages infligés par le sultan à ses prison- 
niers en présence des instructeurs français et malgré la 
protestation des consuls G . La situation est telle qu'au 
lieu d'un programme de collaboration, c'est une liste 
de griefs que le gouvernement français est obligé de 
dresser 7 . Cette liste ne comprend pas moins de 24 
points. Désormais, la menace devient nécessaire. Notre 
ministre à Tanger estime que nous ne saurions tolérer 
plus longtemps une attitude nettement hostile. A la 
politique d'entente, c'est la politique de représailles 
qui, par la force des choses, va se substituer 8 . 

On aurait pu espérer que l'ambassade chérifienne, 



1. Livre Jaune, n° 5, 2 août. 

2. Livre Jaune, n° 5, 4 et 6 septembre. 

3. Livre Jaune, 13 octobre. 

4. Livre Jaune, 13 octobre. 

5. Livre Jaune, 24 octobre. 

6. Livre Jaune. 18 avril. 

7. Livre Jaune, 14 et 22 septembre. 

8. On verra plus loin que l'attitude du gouvernement français dans la 
question de la mission militaire peut expliquer pour une part l'hostilité 
du sultan. 



98 LE MYSTERE D AGADIR 

entre temps arrivée à Paris, nous apporterait la solution. 
Cet espoir fut bien vite déçu. L'objet de l'ambassade 
était, d'abord, la ratification des accords signés à 
Fez le 14 et le 23 mars, ensuite, la négociation de l'em- 
prunt marocain nécessaire au règlement du passif. 
Le 6 novembre, sans nouvelles du sultan, M. Pichon 
constatait que, d'une part, les sévices contre nos natio- 
naux continuaient ; que, d'autre part, les ambassadeurs 
chérifiens n'acceptaient pas nos propositions. Contrai- 
rement aux accords provisoires négociés à Fez par 
M. Regnault, le sultan réclamait l'évacuation simul- 
tanée, et non pas successive, de la Chaouïa et de 
Casablanca, le dessaisissement du Haut-Commissaire 
français de la frontière en matière militaire. Il refu- 
sait en outre d'affecter à l'emprunt les gages désignés 
par la France, — d'accord, on s'en souvient, avec 
l'Allemagne l . M. Pichon pourtant patiente encore. Il 
se contente de maintenir ses offres précédentes, — 
excessives à tant d'égards. Il suggère même, sans 
d'ailleurs les préciser, des transactions possibles, c'est à 
dire de nouvelles concessions de notre part. Par contre, il 
demande « sans délai toutes les satisfactions exigées 
par nous en ce qui touche les violations des traités et les 
mauvais traitements appliqués à nos protégés ». Le 
29 novembre, M. Pichon insiste sur « la nécessité et 
l'urgence d'une solution ». Il y a eu un débat à la Cham- 
bre le 23 et les débats à la Chambre sont souvent indis- 
pensables pour que les solutions prennent, au regard 
des ministres, un caractère de « nécessité et d'ur- 
gence ». A ce moment, nous passons aux actes. Le 4 dé- 

1. Voir ci-dessus, page 32. 



LE MYSTÈRE D' AGADIR 99 

cembre, interdiction à nos instructeurs d'accompagner 
les mahallas. Le 16 décembre, bien que les ambassa- 
deurs marocains cèdent sur la Chaouïa, Casablanca et la 
région frontière, c'est-à-dire qu'ils acceptent avec quel- 
ques réserves verbales les clauses, si lourdes pour nous, 
admises par le gouvernement français, M. Pichon dé- 
taille ses exigences au sujet de l'emprunt et réclame de 
nouveau « les satisfactions exigées pour les dommages 
causés à nos ressortissants ». Le 26, nouvelle note des 
ambassadeurs qui, dit le ministre, « établit l'entente sur 
les questions essentielles ». Cette entente est précisée 
le 14 janvier par un arrangement signé de M. Pichon 
et des ambassadeurs. Toutefois, ceux-ci ont réservé 
l'approbation du sultan. Et cependant, au Maroc, les 
mauvais procédés, cette fois à l'égard de notre mission 
militaire, continuent. En outre, le 10 février, M. Pichon 
constate qu'il ne sait rien des intentions de Moulay- 
Hafîd touchant la ratification de l'accord du 14 janvier : 

Il importe donc que nous envisagions sans retard les mesures 
que nous poumons être conduits à prendre pour amener le makhzen 
à ratifier nos arrangements et pour nous garantir contre les 
desseins hostiles qu'il pourrait nourrir à notre égard. 

Le 14 février, il télégraphie à M. Regnault : « N'êtes- 
vous pas d'avis qu'il y aurait lieu, dès maintenant, de 
fixer à Moulay-Hafid un délai pour la ratification des 
accords? Quel serait, dans ce cas, le délai que vous pro- 
poseriez. » M. Regnault répond le 16 : 

Je propose d'envoyer le 18 au sultan une sommation par écrit 
d'avoir à ratifier les accords dans un délai de quarante-huit heures. 

Le 17, pas de nouvelle de la ratification : M. Pichon 
lance alors l'ultimatum et en informe les puissances 



100 LE MYSTERE D AGADIR 

en ajoutant « qu'il ne reculera pas, s'il le faut, devant 
l'emploi des moyens coercitifs ». Cependant, le 18, il 
tronque la note que M. Regnault se proposait de remettre 
au sultan et qui devient un simple mémento. Ainsi, 
même dans la crise, nous allégeons nos demandes et nous 
ménageons l'adversaire. Celui-ci essaie de se dérober. 
Le 21 février, Mokri vient dire qu'il est autorisé à rati- 
fier. Mais il est trop tard. L'ultimatum est parti. Le 
22 février, M. Gaillard le remet aux vizirs. Le 23, palabre 
avec le sultan. Le 24, réponse équivoque. M. Gaillard 
menace de quitter Fez. Le 26, veille du jour fixé pour son 
départ, il annonce que « le makhzen nous donne satis- 
faction sur tous les points ». 

Le 4 mars 1910, l'accord était signé à Paris. C'était, 
après quinze mois de conflits, le premier acte de la colla- 
boration franco-marocaine. De cet acte que résultait-il 
qui précisât la situation nouvelle que l'accord de 1909, 
au moins dans l'esprit public, avait eu pour objet et 
pour effet de nous assurer au Maroc? La France, sous 
diverses conditions, s'engageait à évacuer la Chaouïa, où 
elle ne possédait pas de titres à rester ; la zone nord de la 
frontière algérienne, d'où il n'était pas établi qu'elle dût 
sortir ; la zone sud de cette frontière, où il était certain 
qu'elle avait, en vertu des accords de 1902, le droit de 
demeurer. La France, d'autre part, consentait au sultan 
un emprunt qui devait permettre de liquider le passé, 
maïs non d'organiser l'avenir. Elle obtenait enfin que le 
chef de la mission militaire devînt le chef de tous les ins- 
tructeurs; qu'un ingénieur français fût placé à la tête 
de l'administration chérifienne des travaux publics ot 
que les attributions de notre service de contrôle des 
douanes fussent élargies. Mais pour traduire en actes ces 



LE MYSTERE D AGADIR 101 

promesses, elle avait en face d'elle un sultan qui, d'un 
caractère rebelle et plein de surprises, ne trouvait pas 
dans cet accord la preuve de notre puissance, soit pour 
lui nuire soit pour l'aider. Notre effort s'était usé à lui 
arracher une signature. Il n'avait réussi ni à lui imposer 
des actes ni à lui fournir des armes. La France était pour 
lui un banquier commode plutôt qu'un associé indis- 
pensable et redoutable. En un mot, à la lumière de l'ac- 
cord du 4 mars 1910, le fait nouveau du 8 février 1909 
apparaissait sans sanction. Comme l'avait dit le 23 no- 
vembre, M. Pichon, notre politique au Maroc restait, 
après cet accord, ce qu'elle était auparavant. De cette 
identité excessive, la preuve est facile à fournir, quelques 
terrains que l'on envisage, ceux où les traités et les cir- 
constances nous permettaient d'agir directement, ou 
ceux encore sur lesquels notre action pouvait s'exercer 
par l'intermédiaire du makhzen. 



II 



Deux régions du Maroc, l'une pour des raisons de fait, 
l'autre pour des raisons de droit, se prêtaient à l'action 
directe du gouvernement français. La première était 
la Chaouïa, la seconde, la zone limitrophe de la frontière 
algérienne. 

On a vu à quelles conditions l'accord du 4 mars 1910 
avait subordonné l'évacuation de la Chaouïa et de Casa- 
blanca. Le retrait de nos troupes ne pouvait être envi- 



102 LE MYSTERE D AGADIR 

sage, tant que l'ordre ne serait pas assuré par les autorités 
indigènes. Après avoir établi dans cette province un 
état de paix et de prospérité jusqu'alors inconnu, nous 
avions indiscutablement le droit d'exiger des garanties 
effectives contre le réveil d'anarchie qui eût suivi le 
départ immédiat du corps d'occupation. Nous avions 
obtenu du makhzen la promesse qu'il organiserait une 
force chérifienne constituée et instruite sous la direction 
de nos officiers, dans des conditions analogues à celles 
de la police des ports. Cette force serait soldée par les 
recettes de la province et au besoin sur les ressources 
générales du trésor chérifien. En attendant qu'elle fût 
capable de remplir sa mission, c'est-à-dire d'assurer la 
sécurité des personnes comme celle des transactions com- 
merciales, nous laisserions dans l'intérieur nos postes 
et les troupes auxiliaires marocaines que nous avions 
formées. En ce qui concerne Casablanca, nous n'avions 
jamais cessé de considérer cette ville comme territoire 
marocain et nous n'avions pas l'intention d'y exercer une 
occupation définitive. Nous en retirerions nos troupes, 
lorsque nous aurions pu juger que l'organisation prévue 
pour la Chaouïa était en état d'y maintenir l'ordre d'une 
manière efficace et lorsque toutes satisfactions nous 
auraient été données par le makhzen pour le rembour- 
sement de nos dépenses militaires. Tant que ces garanties 
ne nous étaient pas acquises, nous demeurions à Casa- 
blanca et dans la Chaouïa, maîtres de notre action, 
a fortiori, de nos moyens d'action et, seuls, nous 
étions juges des nécessités militaires que cette action 
nous imposait. L'Allemagne, en signant l'accord du 
8 février 1909 sans poser la question, nous avait, à cet 
égard, laissé toute liberté. 



LE MYSTERE D AGADIR 103 

Or de l'examen des mesures prises dans la Chaouïa 
de 1909 à 1911, il ressort que de cette liberté de droit et de 
fait le gouvernement français n'a pas voulu profiter. 
La diminution des effectifs a été son but unique. Dimi- 
nution trop rapide et qui obligeait les chefs à jouer cons- 
tamment la difficulté, diminution consentie moins à des 
pressions extérieures, qui ne se sont jamais produites, 
qu'à des commodités parlementaires l . A la fin de 1$10, 
le général Moinier ne disposait en tout que de 6000 
hommes (au lieu de 15.000 au début). Défalquez de ce 
chiffre les garnisons des postes de Casablanca, Ber- 
Rechid, Settat, Ben-Ahmed, etc., les indisponibles, 
malades ou autres ; tenez compte de la nécessité de 
laisser une force importante dans le voisinage de l'Oum- 
Rbia, en raison de la harka d'août 1910. Ajoutez que le 
corps d'occupation n'avait que deux pièces de mon- 
tagne ; retenez qu'il se voyait appliquer des règlements 
d'un rigorisme absurde ; que les officiers étaient rappelés 
automatiquement en France après trois ans, quelle que 
fût leur compétence, privant inopinément le général en 
chef de ses meilleurs collaborateurs ; que la relève s'opé- 
rait au plus juste, sans laisser à ceux qui partaient le 
temps de former ceux qui arrivaient, vous concevrez 
les difficultés inutiles auxquelles on exposait nos 
troupes. 

La conséquence? C'est que, les hommes manquant, les 
opérations de police mobile qui sont, au Maroc, la con- 
dition de la sécurité devenaient fort malaisées ; que 
l'immobilité, qui crée l'agression, s'imposait de plus en 



1 . Notamment aux interventions répétées de M. Jaurès protestant contre 
notre « mauvaise foi » et contre le maintien de nos troupes au Maroc. 



104 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

plus ; que les mesures de surveillance rayonnante ne 
pouvaient être prises que par de « petits paquets » 
contrairement à l'axiome lumineux de Gallieni et de 
Lyautey : « Seules, les grosses reconnaissances évitent 
les engagements. Mille hommes passent sans coup férir 
là où cent se font arrêter. » De là des surprises doulou- 
reuses, tel l'assassinat par les Zaer du lieutenant Mar- 
chand et de ses hommes. Pourquoi, d'ailleurs, parler 
de surprises ? « En réalité, tout en entretenant des rela- 
tions avec nos postes du camp Boulhaut et du camp du 
Boucheron, les Zaer étaient en état d'hostilité à notre 
égard... »* C'est l'insuffisance des effectifs, avec, pour 
suite inévitable, l'immobilité totale ou une insuffisante 
mobilité qui avait préparé cette attaque et rendu pos- 
sible cet échec. Les consignes de prudence envoyées 
presque chaque jour au commandant en chef aggravaient 
encore notre impuissance 2 . 

Malgré ces fautes, nos officiers et nos soldats avaient 
transformé la Ghaouïa et l'on ne saurait trop rendre 
hommage à leur magnifique effort. Perception régulière 
des impôts coraniques et des droits de douane, répar- 
tition équitable de ces taxes, travaux de propreté et 
d'hygiène, réfection des anciennes pistes, construction 
de ponts et de tramways, création d'un réseau télé- 



1. Ladreit de la Charrière : En Chaouïa. 

2. Même au Parlement, on se rendait compte de ce risque. M. Charles 
Dumont, rapporteur général du budget écrivait en décembre 1910 dans un 
rapport sur les crédits marocains : « L'opinion publique n'admettrait cer- 
tainement pas que, par suite des réductions excessives du corps d'occupa- 
tion, nos troupes, nos nationaux, nos protégés, les œuvres de civilisation 
que nous avons déjà fondées, les personnes et les biens de tous les Euro- 
péens que nous avons reçu, en même temps que l'Espagne, mandat de sau- 
vegarder, soient exposés, par notre fait, pour raison d'économie, à un retour 
offensif du fanatisme et do la barbarie, b 



LE MYSTERE D AGADIR 105 

graphique, adductions d'eau, construction de caserne- 
ments et d'hôpitaux, le tout par des moyens de fortune, 
avec un misérable budget de quelques milliers de francs, 
le tout, on n'y saurait trop insister, avec l'approbation, 
à la demande même des populations intéressées, des 
caïds, des djemaa, des assemblées de notables : c'était 
un magnifique rayonnement d'influence et de civili- 
sation françaises. Combien médiocre en revanche, appa- 
raissait le résultat si l'on considérait l'ensemble de 
l'œuvre à accomplir, ensemble supérieur aux moyens 
locaux du corps d'occupation et que, seul, le gouverne- 
ment pouvait envisager! En quatre ans, nous n'avions 
pas construit un kilomètre de chemin de fer, nous mon- 
trant incapables de réaliser ce qu'en moins de temps 
les Espagnols avaient su mener à bien à Melilla. A Casa- 
blanca même, les lacunes de notre action sautaient aux 
yeux. L'autorité militaire avait fait, en matière de 
police municipale notamment, tout ce qui dépendait 
d'elle. En revanche, tout ce qui dépendait d'une initia- 
tive gouvernementale était ajourné et en souffrance. 
Deux ans après l'accord de 1909, le port était dans le 
même état que deux ans avant, permettant à peine 
la mise en service de deux remorqueurs et de dix-sept 
barcasses. Pendant ces deux années, on n'avait même 
pas songé à renforcer l'unique jetée qui pût abriter les 
navires. Comme en 1907, il arrivait que les bâtiments 
de commerce restassent au large pendant des semaines 
sans pouvoir procéder à leur débarquement faute de 
matériel d'acconage, ce matériel, dépourvu de tout abri, 
étant brisé à chaque tempête. Comme en 1907, on était 
à la merci de ces raz de marée, — ■ tel celui du 28 octobre 
1911 — qui jetaient à la côte, dans quel état, on le con- 



106 LE MYSTERE D AGADIR 

çoit, remorqueurs et barcasses. Gomme en 1907, on pou- 
vait écrire en 1912 : « La ruine du plus français des ports 
du Maroc est sur le point de se consommer et cela, parce 
que les navires sont dans l'impossibilité absolue de pro- 
céder à leurs opérations 1 ». Voilà pour le port. Quant 
à la douane, en janvier 1911, on annonçait que les 
nouveaux entrepôts ne seraient pas ouverts avant dix- 
huit mois. En attendant, on continuerait à utiliser le 
vieil entrepôt exigu, incommode et sombre. Cette incurie, 
humiliante pour la France, était préjudiciable au com- 
merce étranger comme au commerce français et, à ce 
titre, elle constituait une grave maladresse. Car dès 
lors que le but européen de notre action au Maroc était, 
sous le nom de pénétration pacifique, le développement 
des ressources de l'empire chérifien pour le plus grand 
profit du commerce international, comment justifier 
notre prétention à un intérêt spécial, si, dans un port 
occupé par nous, nous laissions, cinq ans durant, le tra- 
fic de toutes les nations aussi pauvrement outillé? Nos 
devoirs contractuels ne nous imposaient pas cette indif- 
férence. Au contraire, ils la condamnaient. 

Dans la région frontière de l'Algérie, la France comme 
on sait, n'avait pas de comptes à rendre à l'Europe. 
Dans cette région, depuis plus d'un demi-siècle, nos titres 
n'avaient fait que s'étendre. Ni les accords franco-alle- 
mands de 1905, ni l'acte d'Algésiras ne les avaient modi- 
fiés. Ils restaient donc déterminés, en présence du Maroc 
seul, tant par le protocole de 1845 que par les accords 
franco-marocains des 20 juillet 1901, 20 avril, 7 mai et 
30 juillet 1902. Par ces différents textes, l'Empire chéri- 

1. Matin, du 28 janvier 1912. 



LE MYSTERE I) AGADIR 107 

fien avait accepté notre collaboration pour le maintien 
de l'ordre et le développement du commerce. L'accord 
du 20 avril 1902 avait, à cet égard, défini clairement 
notre situation. En droit, cette situation était inat- 
taquable. En fait, elle était inattaquée. Au plus fort 
des crises internationales, notre liberté sur les confins 
n'avait pas été discutée. Indiscutée également, la défini- 
tion que M. Rouvier avait donnée de la région fron- 
tière en écrivant le 30 septembre 1905 : 

La région frontière est déterminée par les conditions spéciales 
•du voisinage des tribus algériennes et marocaines. Envisagée 
à ce point de vue, la région où nous entendons conserver la mis- 
sion exclusive d'assurer la police, d'accord avec le gouvernement 
chérifien, doit comprendre les territoires où résident, campent 
et se meuvent traditionnellement les tribus marocaines sédentaires 
ou nomades, en relations ou en contact habituels avec les tribus 
algériennes. 

Bien que, pour ces motifs, l'accord franco-allemand 
du 8 février 1909 ne touchât pas à la région frontière, il 
est clair que, par la liberté nouvelle qu'il nous reconnais- 
sait au Maroc, il ne pouvait que faciliter notre action 
dans cette région. Or, à la date précisément où se négo- 
ciait cet accord, le gouvernement français avait entre 
les mains le programme complet du possible et du néces- 
saire dans la zone marocaine limitrophe de l'Algérie. 
Le 7 décembre 1908, le général Lyautey, Haut-Commis- 
saire français sur les confins, avait adressé au président 
du conseil et aux ministres des Affaires étrangères et de 
la Guerre un remarquable rapport de plusieurs cen- 
taines de pages qui posait et épuisait la question. Le 
Haut-Commissaire décrivait d'abord, la zone frontière 
tant dans ses limites géographiques : Moulouya (jusqu'à 



108 LE MYSTERE D AGADIR 

Kasbah-el-Makhzen) et Tafilalet que dans ses éléments 
ethniques, les uns stationnant dans les limites de la 
zone, les autres devant être surveillés à ses abords. Il 
indiquait parmi les premiers comme nettement hostiles 
et exigeant une action de police au nord, près d'Oudjda, 
les Beni-bou-Zegou et les Sedjaa;au centre, les Beni- 
Guil de l'ouest, principalement ceux de Debdou ; au 
sud, les Ait-Terouchen ; parmi les seconds, voisins de 
la zone frontière et chevauchant sur elle, au nord les 
Kebdana vis-à-vis des Beni-Snassen, les Ouled-Settout, 
les Beni-Bou-Yahi et les Haouara ; au centre, les Beni- 
Ouarain, les Oulad-el-Hadj et une fraction des Ait- 
Terouchen ; au sud, toutes les tribus du Tafilalet 
« chaudière en ébullition ». Tel étant le terrain, que 
devait être le programme? 

Ce programme se déterminait d'abord par l'instru- 
ment dont nous disposions pour le réaliser — savoir 
les accords franco-marocains de 1845, 1901 et 1902 
d'une part, la situation créée par les attaques des tribus 
d'autre part. Le but des accords était d'établir un 
état de sécurité, ensuite un courant d'échanges com- 
merciaux. Pour cela trois moyens, — l'organisation 
d'une police capable de protéger les marchés et les 
routes ; l'ouverture de nouveaux marchés ; la consti- 
tution de îessources financières nécessaires, — la police 
étant, bien entendu, la condition du reste. Sur quelle 
base instituer cette police? Les accords l'indiquaient. 
Au nord, nous devions intervenir pour aider le sultan, 
s'il était impuissant à assurer l'ordre ; or tout démon- 
trait cette impuissance. Au sud, nous avions qualité 
pour agir sans lui, le gouvernement chérifien devant 
simplement nous aider si possible. 



LE MYSTERE D AGADIR 109 

Nous ne faisions donc qu'exercer notre droit le plus strict en 
assurant par nous-mêmes la police aussi bien à Aïn Chair que sur 
le Haut-Guir, à Bou-Denib et aussi loin qu'il y a à intervenir pour 
se rendre maître des éléments de désordre. 

Dans l'ordre économique, il s'agissait d'ouvrir les 
marchés mixtes ou marocains prévus par les accords 
mais non encore institués. Sur les marchés marocains 
prévus en 1902, deux seulement, ceux d'Oudjda et de 
Cheraa avaient été ouverts et par nos soins. Ceux d'EÎ- 
Aioun-Sidi-Mellouk et de Debdou ne l'avaient pas été, 
pas plus que les deux marchés mixtes de Beni-Ounif et 
de Kenadsa. Il était urgent de « faire procéder, avant 
tout, à l'installation des marchés marocains prévus et 
d'en envisager de nouveaux ». L'organisation finan- 
cière viendrait ensuite. 

Suivant cet ordre logique, le Haut-Commissaire présen- 
tait d'abord un plan complet de l'action de police néces- 
saire, c'est-à-dire du devoir immédiat qu'il pressait le 
gouvernement de remplir. Cette police devrait « assurer 
réellement et d'une façon définitive la protection de la 
frontière algérienne, la sécurité de ses abords, l'inno- 
cuité des foyers d'agression voisins ». A dire vrai, elle 
existait déjà, mais avec un champ d'action insuffisant, 
parce qu'il laissait échapper plusieurs centres de résis- 
tance. Le principe de l'organisation tient en deux mots 
« se garder par le mouvement ». Les conséquences 
étaient les suivantes : 

Créer un petit nombre de grands postes fortement constitués et 
ravitaillés, servant de base d'action à grand rayon à des groupes 
mobiles battant constamment le pays en avant et reliant leur 
action d'une façon que l'on peut comparer au croisement des feux 
de phares sur une côte. Donner à chaque groupe des éléments 



110 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

extra-légers (goums, makhzens à cheval, cavalerie, compagnies 
sahariennes), des éléments légers (compagnies montées et tirail- 
leurs), des éléments de réserve (légion et artillerie de campagne), 
bref selon l'expression du général d'Amade, de la force et du mou- 
vement accumulés. 

N'opérer les reconnaissances qu'à gros effectifs: car c'est une 
très grosse erreur — malheureusement trop répandue — de 
croire que les petites reconnaissances signifient modération et 
prudence, tandis que les grosses reconnaissances impliquent des 
opérations militaires. C'est l'inverse. Six cents hommes passent 
toujours là où cent hommes se font accrocher. 

Il faut, quand il s'agit de police des indigènes, manifester la 
force pour en éviter l'emploi. 

Quelles mesures immédiates convenait-il de prendre 
en 1909? Réponse : l'ouverture des marchés d'El-Aioun 
et de Debdou sous la protection de forces capables de 
châtier les agressions antérieures et de contenir par leur 
présence toute agression ultérieure. A cette fin et en 
premier lieu, le général Lyautey demandait qu'on ren- 
forçât ou que, tout au moins, on maintînt intégrale- 
ment l'occupation de Bou-Denib. 

J'ai été amené depuis cinq ans à la certitude que c'est par une 
bonne organisation du Iïaut-Guir que peut se résoudre la question 
du Tafilalet. 

Bou-Denib tient le HauL-Guir et surveille le Tafilalet. On ne 
saurait trop insister sur l'importance et l'intérêt de ce point, 
qui, chaque jour, s'affirme davantage. C'est, véritablement, le 
pont entre l'extrême sud algérien et le Tafilalet, le passage des 
caravanes, le centre d'attraction de demain, le pivot de la paci- 
fication sud-oranaise, le point où notre action doit s'exercer 
avec le plus de force et de suite. 

Fortifions notre position à Bou-Denib, qui est la clef de la paci- 
fication S'il y a lieu de modifier la composition du poste en y 

faisant entrer des éléments marocains destinés à donner à la police 
un caractère mixte, il importe que cette modification n'entraîne 
pas une diminution de force. C'est sa force, en effet, qui donne 
à l'action de Bou-Denib son efficacité. Les dispositions paci- 



LE MYSTERE D'AGADIR 111 

fiques des populations du Haut-Guir, visées par la lettre du 
général Picquart du 14 novembre 1908, ont pour base essen- 
tielle la présence à Bou-Denib d'une force suffisante pour pro- 
téger ces populations et imposer respect au Tafilalet. L'atté- 
nuation de l'hostilité de cette dernière province ne peut s'obtenir 
qu'au prix de notre maintien. 

Il faut en outre que le groupement de Bou-Denib reste assez fort 
pour se suffire à lui-même dans toute éventualité. 

En ce qui concerne le nord, il fallait trouver, en avant 
d'Oudjda et sur la Moulouya, un point d'appui qui fût, 
dans cette région, ce que Bou-Denib était au sud. 

L'installation des deux compagnies de police, l'une à Taourirt, 
l'autre à Debdou, avec les antennes qu'elles détacheront pour la 
surveillance des gués de la Moulouya, situés dans le rayon d'action 
de ces points, aura vraisemblablement pour conséquence d'assurer 
la sécurité complète des deux marchés d'El-Aioun et de Debdou 
prévus par les accords, etc 

Après ces actes urgents, viendrait l'organisation défi- 
nitive, politique et économique. Quand la police fran- 
çaise aurait rempli sa tâche, on pourrait la transformer 
en police mixte à prépondérance française, dont le Haut- 
Commissaire établissait le budget. Puis, en tenant 
compte des caractères divers des groupements indigènes 
arabes ou berbères, on reconstituerait le commande- 
ment local et l'autorité makhzénienne ; on créerait un 
système d'impôts, on organiserait la direction et le 
contrôle français. Économiquement, on réglementerait 
le fonctionnement des marchés et des bureaux de douane, 
on prendrait les mesures nécessaires contre la concur- 
rence espagnole. Enfin, on consoliderait l'ordre et la 
paix en ouvrant de nouvelles voies de communications. 

Le seul mode moderne de pénétration commerciale est la voie 
ferrée. La première qui s'impose, c'est la prolongation sur Oudjda, 



112 LE MYSTERE D AGADIR 

pour être ultérieurement poussée sur Taza, de la voie ferrée algé- 
rienne de Tlemcen à Marnia. De nombreux projets sont en cours. 
Aucun, jusqu'ici, n'a pu aboutir. On a toujours objecté les stipu- 
lations de l'acte d'Algésiras relatives à l'adjudication des travaux 
publics. Il semble pourtant, en ce qui concerne la prolongation 
immédiate jusqu'à Oudjda, que le ravitaillement de nos troupes, 
leurs besoins journaliers qui en font pour le moment une ligne 
militaire, apportent un argument suffisant pour passer outre, sur- 
tout si l'on tient compte du précédent créé par les Espagnols à 
Melilla où ils ont commencé une voie ferrée vers l'intérieur. 

Des propositions sérieuses ont également été faites pour l'établis- 
sement d'une voie ferrée de Port Say à Oudjda. Il semble qu'elles 
pourraient et devraient aboutir pour le même motif. Cette ligne, 
d'où pourrait se détacher un tronçon de Martimprey sur Berkane, 
présenterait le grand avantage de desservir la riche plaine des 
Triffas ainsi que les exploitations minières qui se créeront vraisem- 
blablement dans le massif des Béni Snassen. 

Dans la zone du sud, où il n'y a pas d'obstacles naturels, où 
le sol est plat, il n'y a, pour ainsi dire, qu'à poser le rail avec un 
minimum d'ouvrages d'art. La voie ferrée d'Ounif à Colomb 
(120 km.), a coûté 5.520.000 francs soit 46.000 francs le kilo- 
mètre, exécutée par une main d'œuvre venant en partie du Tali- 
lalet même. De Colomb à Bou-Denib, la nature du sol est la même, 
pierreuse, sans sable, et il ne s'y trouve même pas de seuils tels que 
ceux qu'il a fallu franchir vers Ben-Zireg. Non seulement, il n'y a 
pas de raisons pour que son prix de revient soit supérieur; mais 
même, plus on s'approchera du Tafilalet, plus la main-d'œuvre sera 
facile à trouver. En partant donc de la même évaluation, les 160 ki- 
lomètres de Colomb à Bou-Denib reviendraient à 7.360.000 francs, 
soit 8 millions au maximum. 

Il semble vraiment que cette dépense serait compensée par les 
avantages de toute nature qui en résulteraient. 

C'est d'abord le ravitaillement de la force installée à Bou-Denib 
force de police franco-marocaine, dès qu'elle sera organisée, et 
jusque-là détachement d'occupation. 

C'est ensuite la faculté de porter sur ce point des renforts en quel- 
ques heures, au lieu de le gagner en six étapes et de pouvoir, de ce 
fait, en réduire l'effectif. La voie ferrée avec la faculté de pourvoir, 
presque instantanément un poste de vivres, de munitions, de maté- 
riel, de renforts, en décuple la valeur militaire offensive et défen- 
sive. 



LE MYSTERE D AGADIR 113 

Mais surtout, c'est le plus puissant moyen de pacification et 
d'attraction que nous puissions introduire dans le pays. 

Ainsi, par l'affirmation de la force et la satisfaction 
des intérêts, la « marche algérienne » serait constituée, 
témoignage éloquent des bienfaits qu'apportait au Maroc 
la paix française. Comment, sous quelle forme, dan» 
quel délai, ce plan magistral, qui forçait la conviction, 
a-t-il été exécuté? . 

Tant que le général Picquart resta ministre de la 
guerre, c'est-à-dire jusqu'à la fin de juillet 1909, les pro- 
positions du Haut-Commissaire ne reçurent aucun accueil. 
Il n'en fut pas de même à dater de la constitution du 
cabinet Briand. Le président du Conseil, le ministre des 
Affaires étrangères et le ministre de la Guerre, pleins d'une 
juste estime pour le général Lyautey, approuvèrent for- 
mellement son programme et furent sincèrement dési- 
reux que ce programme pût être mené à bien. Mais, en 
politique, sentiment et désir ne comptent point, s'ils ne 
s'appuient pas sur la volonté. Or, ici comme ailleurs, la 
volonté fut hésitante et la résolution incertaine. Quand, 
à la fin de 1910, le général Lyautey quitta son commande- 
ment, il avait réalisé une importante partie de son plan, 
mais non ce plan tout entier. Cette réalisation partielle 
n'avait été assurée qu'au prix d'insistances répétées, 
toujours trop lentement entendues, si bien que, d'ordi- 
naire, les mesures proposées ne répondaient plus com- 
plètement, dans l'instant qu'elles étaient autorisées, à 
l'état de choses qui avait motivé la proposition. La sour- 
de hostilité du 19 e corps et de certains bureaux de la 
Guerre, l'existence de ce rouage inutile qu'était le com- 
missariat civil du gouvernement à Oudjda, brisaient 



114 LE MYSTERE D AGADIR 

constamment l'élan. L'esprit de solidarité faisait dé- 
faut. Chacun avait sa doctrine et le gouvernement 
n'avait point l'énergie d'imposer à tous celle de l'homme 
à qui il avait accordé une confiance justifiée par d'émi- 
nents services. 

La première faute commise fut, on l'a vu, dans les 
négociations de Fez de février 1909 et dans l'accord 
franco-marocain du 4 mars 1910, de mettre, contraire- 
ment aux stipulations du traité de 1902, la zone fron- 
tière sud sur le même pied que la zone nord, d'assimiler 
Bou-Denib à Oudjda et d'en promettre, même sous con-. 
ditions, l'évacuation. C'était une erreur de droit : le 
texte du traité de 1902 l'établit péremptoirement. 
C'était, plus encore, une erreur de fait : le rapport du géné- 
ral Lyautey en témoigne avec non moins de force. Le 
Haut-Commissaire avait dit : « Par dessus tout, restons 
à Bou-Denib et restons-y en force. » Comme si per- 
sonne à Paris n'eût lu ce conseil pressant, on disait au 
sultan : « Nous quitterons Bou-Denib avant même 
que n'y existe une force organisée. » Que penser de cette 
incohérence, sinon que ce fut pour la France une heu- 
reuse fortune de trouver dans la crise de 1911 une rai- 
son valable de ne pas appliquer cet accord? 

De la fin de 1909 à la fin de 1910, on permit par 
contre au général Lyautey de faire d'excellente besogne 
en appliquant sa doctrine et en se gardant par le mou- 
vement. Dès novembre 1909, ses avant-postes reprirent 
leur puissance de rayonnement et l'effet s'en fit bientôt 
sentir. De Bou-Denib à Berguent, c'est-à-dire sur tout 
le front, ils procédèrent contre les éléments réfractaires 
à ces balayages préventifs qui, seuls, en prévenant la for- 
mation des harkas, permettent d'éviter les opérations 



i 



LE MYSTERE D AGADIR 115 

militaires, — malheureuses ou heureuses comme celles de 
1907 et 1908. En janvier 1910, le Haut-Commissaire en- 
trait pacifiquement à Aïn-Chaïr qui jusqu'alors, nous 
était resté fermé, — bien qu'en 1908, pendant que le 
général était à Casablanca, nous fussions arrivés en 
force avec 9.000 hommes jusqu'à ses portes. Le Haut- 
Commissaire, escorté de deux escadrons de cavalerie et 
d'une compagnie de tirailleurs, traversa les ksours de 
part en part et reçut, sur la place centrale, la soumis- 
sion rituelle et le cheval d'obédience. Après quoi, en 
avril 1910, le gouvernement autorisa une reconnaissance 
sur Anoual, que le Haut-Commissaire réclamait depuis 
l'automne de 1908. A cette époque, en effet, les Berabers 
Ait-Bou-Chaouen avaient dirigé contre nous une attaque 
où nous avions laissé des morts. Malgré les instances du 
général Lyautey, cette agression était restée impunie 
et cette impunité encourageait nos adversaires. L'opé- 
ration d'avril supérieurement menée par le général Alix 
permit de donner un coup d'éventail général, appuyé 
par les postes de Bou-Denib et de Berguent. Le général 
Alix trouva en face de lui, prêts à reconnaître notre con- 
trôle, 84 chefs Beni-Guil représentant la totalité des frac- 
tions de la confédération. La venue inattendue de cette 
reconnaissance composée de troupes de toutes armes 
avec de l'artillerie montée, faisant des étapes de qua- 
rante kilomètres et plus, rétablit notre prestige. La pré- 
sence, à côté de nos officiers, des principaux chefs indi- 
gènes déjà acquis à la France confirmait ces résultats. 
La sécurité de la zone sud étant ainsi assurée, nous 
restions au nord dans la situation risible d'être immobi- 
lisés dans nos postes d'Oudjda et des Beni-Snassen, sans 
pouvoir organiser les marchés d'El-Aioun et de Debdou 



116 LE MYSTÈRE D\\GADIR 

et la sécurité~de leurs accès, — c'est-à-dire de ne pouvoir 
assurer l'extension effective de notre zone d'influence 
jusqu'à la Moulouya. Depuis des mois, on piétinait, et 
pourquoi? Parce qu'on subordonnait l'exécution de cette 
partie du programme à la création des compagnies de 
police et que, ces compagnies, personne, ni la Guerre, 
ni l'Algérie, ni les Affaires étrangères ne voulait les 
payer : on s'obstinait ainsi dans l'inaction. C'est seule- 
ment en avril 1910 qu'avec une bonne intention servie 
par une mauvaise mémoire, on demanda au Haut- 
Commissaire des « propositions 1 ». Ces propositions, elles 
étaient toutes dans le rapport du 7 décembre 1908. 
Mais quinze mois avaient passé et, sans doute, on en 
avait à Paris perdu le souvenir. Le général Lyautey ne 
put donc que se répéter et demander de nouveau qu'on 
ouvrît et qu'on protégeât les marchés prévus en 1902, 
savoir ceux d'El-Aioun et de Debdou garantis par un 
poste à Taourirt. Le 16 juin suivant, le gouvernement 
autorisait le Haut-Commissaire à aller de l'avant. Le 22 
nos troupes se mettaient en mouvement. Le 29, elles 
entraient à Taourirt sans coup férir. Les jours suivants, 
elles en dégageaient les approches par une série de 
battues au sud dans la direction de Debdou, à l'ouest 
clans la direction des deux gués de la Moulouya menant 
à Taza (Guercif et Si Abdallah Sebaghi), au nord dans 
la direction de Melilla (gué de Mou-El-Bacha). Sur ce 
dernier point, un engagement assez vif se produisit. Le 
2 août, les Beni-Bou-Yahi qui nous avaient attaqués 
demandaient l'aman. A la fin du mois, la situation était 
complètement rentrée dans l'ordre. On négligea cepen- 

1. Livre Jaune n° 5, page 368. 



LE MYSTERE D AGADIR 117 

dant de poursuivre ce succès conformément au pro- 
gramme initial. Le marché de Debdou fut laissé de côté 
et c'est seulement en avril 1911 qu'on s'est décidé à l'ou- 
vrir. De même, la seconde compagnie de police, dont le 
Haut-Commissaire recommandait la constitution rapide, 
n'existait pas encore en janvier 1912. 

Au point de vue économique, le manque de décision 
est plus visible encore. Nos officiers et nos soldats, comme 
dans la Chaouïa, ont fait tout ce qui dépendait d'eux. 
On doit à leur labeur soutenu les 90 kilomètres de ta 
route circulaire du massif des Beni-Snassen, desservant 
Martimprey, Berkane, Taforalt Ain-Sfa, traversant la 
montagne avec une perfection de tracé et un fini d'exé- 
cution qui rappellent les plus belles routes de France, tra- 
vail mené à bien en trois ans, sans crédits, sans indem- 
nités, malgré la fièvre et le climat ; les 70 kilomètres de 
la route d'Oudjda à Berguent, moins achevée mais pra- 
ticable aussi à l'automobile ; les pistes d'El-Aioun-Sidi- 
Mellouk, de Taourirt et de Mou-El-Bacha; les installa- 
tions de lignes et de bureaux téléphoniques, des aména- 
gements d'eau, des pépinières, des marchés, les écoles 
construites et entretenues à Martimprey et à Berkane 
sans aucun concours du budget d'Oudjda, les infirme- 
ries créées en ces mêmes points, en un mot, tout ce qui 
a été fait en dehors d'Oudjda. On leur doit aussi la mise 
en vigueur d'un admirable système de gouvernement 
indirect, programme complet de protectorat. Par contre, 
rien n'a été entrepris de ce qu'eût dû provoquer l'ini- 
tiative gouvernementale. Le chemin de fer sud-oranais, 
mené en 1906 à Colomb-Béchar, n'a pas depuis lors 
dépassé ce point, malgré les demandes pressantes et 
motivées du Haut-Commissaire. A la fin de 1910, le 



118 LE MYSTERE D AGADIR 

chemin de fer de Marnia à Oudjda n'était même pas 
commencé. Et de même pour tout le reste. Gomment 
expliquer une abstention qu'aucune objection d'ordre 
international ne pouvait motiver, sinon par une inertie 
insoucieuse des réalisations et, par-dessus tout, crain- 
tive des objections parlementaires 1 ? 

Ainsi, à la fin de 1910, pas plus dans la Chaouïa que 
dans la région frontière, la France n'avait obtenu 
l'ensemble des résultats qui, conformes à son intérêt 
direct, eussent, du même coup, servi indirectement sa 
politique en montrant au sultan ce dont elle était 
capable. Sans méconnaître la valeur des difficultés 
locales, on est obligé de conclure que, plus que ces diffi- 
cultés, le défaut de vues d'ensemble, le manque de 
volonté, la terreur des socialistes furent la cause d'une 
inaction d'autant plus tentante que les mauvaises con- 
séquences n'en devaient apparaître que dans la suite. Le 
Gouvernement avait défendu contre les attaques des 
démagogues les personnes du général Moinier et du 
général Lyautey. Sa force morale n'était pas allée jus- 
qu'à faire prévaloir contre M. Jaurès les propositions 
de l'un et de l'autre : Quieta non movere. 



1, En janvier 1909, M. Jaurès, portant à la tribune des extraits tronqués 
et falsifiés du rapport Lyautey, avait dénoncé le Haut-Commissaire comme 
un « factieux ». 



LE MYSTERE D AGADIR 119 



III 



LA FRANCE ET LES FINANCES MAROCAINES 

Dans la collaboration que, pour consolider l'ordre et 
servir ainsi son intérêt spécial, la France devait nouer 
avec le makhzen, la question financière était au pre- 
mier plan. Nous avions résolu de développer notre 
influence au Maroc par les voies de la paix plutôt que 
par les voies de la guerre. Mais c'eût été une singulière 
illusion de croire que, même pacifique, une œuvre de 
cette ampleur pourrait être menée à bien sans grands 
frais. On n'a rien pour rien, pas plus dans la vie publique 
que dans la vie privée. Il était donc indispensable, si 
l'on voulait réellement tirer, au Maroc, parti politique 
de l'accord franco-allemand du 8 février 1909, d'envisager 
en face le coût de l'opération. Rétablir l'ordre et aider 
le sultan à réformer son empire, c'était une entreprise 
tentante. Mais il fallait savoir y mettre le prix. Pré- 
tendre y réussir, sans que l'État français participât à 
la dépense, laisser à l'épargne le soin de fournir les 
fonds, c'était d'avance se vouer à l'insuccès. C'est ce 
qu'a fait cependant, jusqu'à la crise de 1911, le gou- 
vernement français, — bien qu'il eût, à cet égard, toute 
liberté du côté allemand 1 . 

Dès 1909, cependant, le problème se posait avec une 
netteté parfaite. La situation du makhzen tenait en 

1. Voir ci-dessus, page 33. 



120 LE MYSTERE D AGADIR 

deux mots : sans argent pas de soldats : car faute de 
solde, on déserte ; et sans soldats, pas d'argent : car 
l'impôt ne rentre que si on le perçoit. C'était un cercle 
vicieux dont, depuis 1904, on avait tenté de sortir par 
l'emprunt. Or l'emprunt en 1909 n'allait pas sans diffi- 
cultés. Les emprunts antérieurs avaient réduit à peu 
de chose les gages disponibles et l'on a vu combien, 
dans leurs conversations de mars, MM. Guiot et Erckert 
avaient eu de peine à trouver les éléments d'une annuité 
de 4 millions 1 . Dès ce moment, l'hypothèse de la ga- 
rantie de l'État français avait été admise par le gouver- 
nement impérial et c'était, à vrai dire, la seule logique. 
Cette adhésion n'eut malheureusement pas de suite. 
Fidèle au vieux système des emprunts gagés tant bien 
que mal, comprimant les prévisions jusqu'à l'extrême 
limite, considérant la liquidation du passif plus que 
la création de ressources nouvelles, évitant par là 
l'intervention de l'État français, c'est-à-dire une discus- 
sion parlementaire, le gouvernement de la République 
a pratiqué au Maroc, pendant ces deux années, une 
politique financière qui, de nature à supprimer des 
difficultés dans le présent, était propre en revanche à 
compromettre l'avenir. 

C'est seulement le 13 mai 1910 que fut signé à Paris, 
entre la Banque d'État du Maroc et El-Mokri le contrat 
d'emprunt, dont, dès la mission à Berlin de M. Guiot 
(mars 1909), les deux gouvernements de France et 
d'Allemagne s'accordaient à proclamer l'urgente néces- 
sité. Le 14 août 1909, le gouvernement français indiquait 
à El-Mokri les gages qu'il demandait et le contrôle qu'il 

1. Voir ci-dessus page 32. 



LE MYSTERE D AGADIR 121 

revendiquait à leur égard. Le 23 octobre, Mokri discu- 
tait sur les gages et refusait la plupart d'entre eux aussi 
bien que l'extension du contrôle des douanes. Le 
16 décembre, il remettait une nouvelle note dans le 
même sens. Le 21, le gouvernement français réfutait 
cette note. Le 26 décembre, les Marocains acceptaient 
notre point de vue. Le 14 janvier 1910, l'accord était 
signé ad référendum, le 4 mars définitivement. Enfin, 
le 13 mai, le contrat, comme il a été dit plus haut, 
était à son tour établi. 

Ce contrat consistait essentiellement à employer les 
ressources disponibles du makhzen pour gager une opéra- 
tion destinée en première ligne, sous des conditions de 
contrôle déterminées, à payer les dettes du gouverne- 
ment marocain à l'égard des particuliers ; ensuite à 
assurer le remboursement de l'indemnité de guerre fran- 
çaise par une annuité calculée au taux du crédit fran- 
çais. Les gages comprenaient le solde disponible des 
douanes, les droits de portes et marchés (mostafadet) 
dans les ports ouverts, la redevance de la ferme du 
tabac et du kif dont le monopole devait être prochaine- 
ment adjugé, la portion de la taxe urbaine dans les ports 
revenant au makhzen, enfin les biens domaniaux. 
L'ensemble de ces revenus devait être contrôlé par 
l'administration du contrôle des douanes. La France 
ne toucherait que par annuités son indemnité de guerre. 
L'opération ainsi définie témoignait indiscutablement 
de notre bonne volonté : bonne volonté d'abord à 
l'égard du makhzen, à qui nous donnions toutes faci- 
lités pour le paiement de l'indemnité en consentant à 
venir en dernière ligne après ses autres créanciers ; bonne 
volonté aussi à l'égard de l'Allemagne, qui, grâce à 



122 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

l'emprunt, était en mesure d'assurer à ses nationaux 
des avantages appréciables : l'indemnisation des Alle- 
mands lésés à Casablanca (1.297.000 francs); le rem- 
boursement de la vieille créance Mendelsohn de 1905 et 
de la créance Renschhausen ; enfin 6.250.000 francs 
de travaux pour le port de Larache. L'Allemagne n'avait 
pas paru d'ailleurs aussi sensible qu'on eût pu l'espérer 
à ces bons procédés et quand il s'agit de préciser, con- 
formément à l'accord du 4 mars 1910, les pouvoirs de 
contrôle dont l'administration française des douanes 
avait besoin, elle fit de nombreuses objections, auxquelles 
d'ailleurs le gouvernement français passa outre, sans 
qu'il en résultât de difficultés sérieuses. 

Politiquement, l'emprunt était pour la France sans 
grande valeur. Aider le makhzen à payer ses dettes, 
c'était, évidemment, améliorer sa situation présente. 
Mais cela ne suffisait pas à améliorer sa situation future. 
En effet, dépourvu de recettes, le makhzen s'endette- 
rait de nouveau et ce, d'autant plus rapidement que 
l'affectation de ses derniers revenus disponibles au ser- 
vice de l'emprunt 1910 allait encore diminuer ses res- 
sources. Pour les augmenter, deux moyens seulement : 
le doter d'une force militaire capable d'obliger les tri- 
bus au paiement régulier de l'impôt, développer par 
des travaux publics l'outillage et le rendement du pays. 
Or, ni à l'une ni à l'autre de ces nécessités, l'emprunt 
ne pourvoyait. Il ne libérait le passé qu'en grevant 
l'avenir. Il ne faisait rien pour fortifier cette collabora- 
tion de la France et du sultan, qui était, pour notre 
pays, la stricte condition d'une application fructueuse 
de l'accord de 1909. Est-il en effet besoin de rappeler 
que, si cet accord nous permettait beaucoup indirec- 



LE MYSTERE D AGADIR 123 

tement et sous le couvert du sultan, il ne nous permet- 
tait rien par nos moyens propres hors de la Chaouïa et 
de la région frontière ? Le problème se ramenait donc 
à développer l'action du sultan pour limiter la nôtre 
et d'abord à lui en fournir les moyens financiers. A cette 
obligation, l'emprunt de 1910 ne répondait pas. Pourquoi? 
Parce que, faute d'être garanti par la France, il était 
trop réduit pour être utile et constituait, sans plus, la 
préface d'un nouvel emprunt. 

Effectivement, c'est le 21 août 1910 que le sultan 
ratifia l'accord financier du 4 mars précédent et, dès 
le mois de novembre suivant, El-Mokri reprenait le che- 
min de Paris pour venir négocier un nouvel appel au 
crédit. Le 3 décembre, le ministre des Affaires étran- 
gères saisissait de la question le ministre des finances et 
définissait ainsi l'objet de l'opération : 

1° Paiement du reliquat des dettes du makhzen non comprises 
dans la liquidation effectuée sur les fonds du dernier emprunt ; 
2° augmentation d'une force militaire suffisante pour assurer le 
recouvrement de l'impôt ; 3° construction des ports de Tanger 
et de Casablanca et autres travaux publics de première 
urgence. 

Il y aurait lieu d'ajouter à ces prévisions la somme que néces- 
siterait le maintien de la police des ports, tout au moins pendant 
deux ans au delà de l'échéance du 31 décembre 1911. 

Une tranche de 15 millions devait servir à liquider 
le reliquat des dettes du makhzen antérieures au 30 juin 
1909, — dettes arbitrées à Tanger par des commissions 
spéciales. Une seconde tranche de 43 millions serait 
affectée à des travaux publics. Enfin une combinaison 
concertée avec la Banque d'État assurerait au sultan 
une avance de 15 millions, à raison de 5 millions 



124 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

par an pour l'accomplissement de la réforme mili- 
taire. Dans son objet, l'emprunt 1911 répondait donc 
heureusement aux nécessités qu'avait négligées l'emprunt 
1910. Il envisageait l'avenir en même temps que le 
passé. Il tendait aussi, — bien tardivement, il est vrai ; 
mais mieux vaut tard que jamais, — à doter le sultan 
d'un budget militaire, qui permettrait, après deux ans 
perdus, de travailler efficacement à la consolidation de 
l'ordre liée à notre intérêt spécial. Pour la première fois, 
on renonçait à traiter le makhzen comme un père indul- 
gent traite un fils prodigue, en entrouvrant périodique- 
ment la bourse française pour de stériles libéralités. Le 
but politique de l'opération apparaissait enfin. Malheu- 
reusement, pour atteindre ce but nouveau, on n'appor- 
tait que de vieux moyens. 

Au lieu, en effet, de reconnaître que, le but étant poli- 
tique, les moyens devaient l'être aus^si ; au lieu de consi- 
dérer l'emprunt comme une aide donnée à l'État maro- 
cain par l'État français ; au lieu de garantir par consé- 
quent cet emprunt pour des raisons internationales qu'il 
appartenait au gouvernement d'exposer aux Chambres, 
on faisait quoi? Un emprunt à l'ancienne mode, un em- 
prunt gagé, et non garanti par la France. On trouve, il 
est vrai, dans les lettres du ministre des Affaires étran- 
gères, l'affirmation que la France donnait à l'emprunt, 
à défaut de sa garantie matérielle, sa garantie morale. 
Mais les garanties morales ne se cotent pas en bourse. 
Des lors qu'il n'y avait point de garantie matérielle, la 
question se ramenait à savoir si les gages étaient sérieux. 
Or, dès 1910, on l'a vu, les gages étaient rares. L'em- 
prunt précédent avait absorbé les meilleurs. Ceux qui 
restaient étaient discutables. On envisageait, par suite, 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 125 

une combinaison transactionnelle, — l'abandon momen- 
tané de la créance reconnue à la France (par l'accord du 
21 mars 1910) 1 au titre de l'indemnité de guerre. Le 
gouvernement français admettait que le Maroc ajournât 
le remboursement de cette dette et, de ce fait, l'annuité, 
qui devait l'amortir par échelons, pouvait être affectée 
à gager l'emprunt. Nous cédions notre rang de créanciers 
privilégiés. Mais, de ce fait encore, des précautions 
devaient être prises pour que la somme ainsi rendue 
libre ne servît qu'à des paiements indiscutables. En un 
mot, dès lors que faisait défaut la garantie de l'État 
français, l'opération se présentait techniquement dans 
les conditions les plus délicates, « très scabreuses », 
a dit dans son rapport M. Pierre Baudin. 

La commission interministérielle chargée de l'exami- 
ner ne put étudier la question que sur la base où elle 
lui était présentée. S'il se fût agi d'un emprunt garanti, 
pour des raisons politiques, par l'État français, l'exa- 
men eût été fort aisé et la solution très rapide. Mais ce 
n'était point le cas. Il s'agissait, comme la fois précé- 
dente, d'un emprunt gagé. Il était donc indispensable 
de vérifier de près la réalité des gages affectés à l'emprunt 
comme aussi celle des créances que l'on avait à rem- 
bourser. Le ministère des Finances éleva des objections 
sur l'un et l'autre point. Il dut rechercher également 
si le chiffre de l'emprunt était incompressible. Or un 
certain flottement apparaissait. A propos des travaux 
publics, les évaluations avaient varié, d'une réunion à 
l'autre de la commission, de 7 millions. On essaya de 
s'accorder sur des bases rectifiées. Le chiffre total fut 

1. Livre jaune n° 5, page 363. 



126 LE MYSTERE D'AGADIR 

réduit de 70 millions à 63. Il fut entendu en outre, le 
3 février, dans une séance tenue au quai d'Orsay, en 
présence des ministres des Affaires étrangères et des 
Finances, que la liquidation des dettes du makhzen 
n'entrerait pas dans la combinaison rendue possible par 
l'abandon de notre créance et serait assurée par un autre 
procédé. Exigence excessive peut-être, si l'on se sou- 
vient que des magistrats français avaient participé à 
l'examen de ces dettes, si l'on retient surtout l'urgente 
obligation qu'avait la France, dans son propre intérêt, 
de venir en aide au makhzen : exigence compréhensible 
pourtant, si l'on note que, malgré le caractère politique 
de l'emprunt, la France ne le garantissait pas et que, 
par suite, la commission interministérielle ne pouvait 
l'examiner que comme une opération financière ordinaire, 
avec l'unique souci d'éviter à l'État français le risque 
d'autoriser un appel au crédit sans être absolument sûr 
de garantir aux prêteurs des gages certains et le paiement 
régulier du coupon. 

Le texte même des propositions remises au ministère 
des Finances par le ministère des Affaires étrangères 
atténuait, plutôt qu'il ne la soulignait, la nécessité poli- 
tique de l'emprunt. Nulle part il n'y était fait mention 
de l'intérêt direct qu'avait la France, si elle ne voulait 
pas que l'accord de 1909 fût frappé de stérilité, à orga- 
niser sans retard une force chérifienne capable d'établir 
l'ordre. L'organisation de l'armée chérifienne était con- 
sidérée, du point de vue strictement marocain, comme 
« un moyen d'assurer le recouvrement de l'impôt ». 
Bien plus, la nécessité impérieuse pour la France, dans 
son intérêt propre, afin de s'épargner une expédition 
ultérieure, de créer cette armée que, depuis 1909, elle 



LE MYSTERE D AGADIR 127 

avait si fâcheusement négligée 1 , disparaissait devant 
le souci terre à terre de continuer simplement cette 
politique d'avances au makhzen qui ne pouvait donner 
de résultat. C'est ainsi qu'à la séance du 22 février 1911 
il fut décidé qu'on prélèverait pour les besoins intérieurs 
du makhzen une somme de 1.500.000 francs sur la pre- 
mière annuité de 5 millions destinée au budget mili- 
taire et que, par suite, on différerait de quatre mois et 
demi la mise en vigueur de ce budget. 

Par là s'expliquent la lenteur relative des travaux de 
la commission et le mécontentement du sultan que 
M. Pierre Baudin a signalés dans son rapport. A la fin 
de janvier, Moulay-Hafid déclarait à notre consul « qu'il 
était étonné de ne pas savoir l'accueil fait par le gouver- 
nement français aux propositions d'entente que El-Mokri 
était chargé de lui soumettre ». Le 6 février, El-Mokri 
écrivait au ministre des Affaires étrangères pour rap- 
peler qu'il n'avait encore été admis à participer à 
aucune discussion sur les propositions qu'il était chargé 
d'apporter au gouvernement. Il indiquait que ces pro- 
positions tendaient à un accord général et intime entre 
les deux pays, en vue d'inaugurer un régime de réformes 
au Maroc, le règlement des difficultés financières étant 
la question la plus urgente. Le 7 février, M. Regnault 
exposait, dans une note au ministre, son désir que la 
commission interministérielle poursuivît activement 
l'étude des questions dont elle était saisie. Le 10 février, 
M. Pichon communiquait à M. Klotz une note rédigée 
par M. Regnault sur le projet de nouvel emprunt maro- 
cain en discussion. Le 28 février, M. Klotz transmettait 

1. Voir ci-dessous, pages 140 et suivantes. 



128 LE MYSTERE D AGADIR 

au gouvernement un projet d'accord financier établi 
par la commission et accepté par El-Mokri. Comme con- 
séquence de cet arrangement, M. Pichon préparait un 
projet de lettre à l'ambassadeur chérifien pour préciser 
les conditions du contrôle auquel devait être subordonnée 
la réorganisation de l'armée marocaine. Les projets 
d'accord financier et de lettre, approuvés par le nouveau 
cabinet, étaient signés le 13 mars. M. Caillaux, en les 
transmettant à M. Gruppi, ne cachait pas le scepticisme 
qu'il éprouvait à leur égard. 

En réalité, l'emprunt de 1911, différent de son devan- 
cier par son objet, était resté pareil par ses modalités. 
Pas plus la première fois que la seconde, le gouvernement 
français n'avait osé faire usage de la faculté, que l'Alle- 
magne lui avait explicitement accordée dès le 2 juin 
1909, de garantir l'emprunt, de lui donner son véritable 
caractère, celui d'une opération plus politique que finan- 
cière, d'une opération faite moins encore dans l'intérêt 
du Maroc que dans l'intérêt de la France, d'une opéra- 
tion destinée à mettre en valeur les droits que nous avait 
reconnus l'accord de 1909, à consolider l'ordre dans 
l'empire chérifien, c'est-à-dire à y affirmer notre in- 
fluence. Pas plus la seconde fois que la première, on 
n'avait compris que, faute de cette garantie, le Maroc res- 
terait condamné à n'émettre, par suite de la raréfaction 
croissante des gages, que de petits emprunts et que 
ces emprunts ne lui permettraient, ni de restaurer l'ordre 
par ses propres moyens ni de créer des ressources nouvelles 
par ces grands travaux publics, qu'on se refusait d'autre 
part à concéder à des particuliers 1 . Notre diplomatie 

1. Voir ci-dessus, page 69. 



LE MYSTERE D AGADIR 129 

persistait, en un mot, à traiter les emprunts marocains 
comme elle eût traité ceux de tout autre puissance étran- 
gère, à ne point tenir compte, en les préparant, de cette 
notion essentielle de notre « intérêt spécial français », 
qui aurait dû cependant, puisque nous l'avions fait ins- 
crire dans tous les actes internationaux, inspirer nos 
actes nationaux. Ainsi posée, la question était insoluble. 
L'emprunt de 1911, plus large que celui de 1910, n'était, 
suivant l'expression de M. Gaillaux, qu'un papier sans 
valeur. Et certes, pour procéder autrement, pour prêter 
de l'argent au Maroc avec notre garantie, il eût fallu 
saisir les Chambres et peut-être n'eût-il pas été aisé 
d'obtenir leur approbation. Une crise ministérielle aurait 
pu s'ensuivre. Mais il y a des périls qu'il faut savoir bra- 
ver, quand on est responsable de la politique d'un grand 
pays. 

Faute d'avoir bravé celui-là, le Gouvernement a laissé 
ignorer à la France les conséquences nécessaires de notre 
action marocaine. Par crainte de M. Jaurès et de l'oppo- 
sition socialiste, il lui a masqué la vérité. Il lui a per- 
mis de croire que la politique définie par l'acte d'Algé- 
siras et par l'accord du 8 février 1909 ne comportait 
d'autres frais qu'un budget de dépenses de quelques 
centaines de mille francs. Il a ainsi démuni cette poli- 
tique de son instrument nécessaire. Le résultat? C'est que 
les sommes, qui n'ont pas été aventurées, — avec chance 
d'ailleurs de les récupérer, — dans des emprunts d'orga- 
nisation, ont été englouties dans des expéditions de 
répression. La France a payé tout de même 1 . 



1. Au début de 1912, la situation financière du Maroc était la suivante : 
La dette se montait à 315 millions, dont 163 millions d'< aprunts, 135 mil- 
lions d'indemnités militaires dues à la France et à l'Espagne, 17 millions 



130 LE MYSTERE D AGADIR 



IV 



LA FRANCE ET L ARMEE MAROCAINE 

Le plus sûr moyen de prendre sur l'esprit du sultan une 
influence durable, c'était de lui donner un instrument 
capable de fonder la solidité de son trône. Cet instrument 
existait : la mission militaire française, qu'il suffisait 
de développer pour mettre en peu de temps à la disposi- 
tion du makhzen une force disciplinée, redoutable et 
redoutée. 

Créée en 1877 par une décision du sultan Moulaï- 
Hassan, qui n'avait pas depuis lors été rapportée, la 
mission militaire se composait à l'origine de neuf offi- 
ciers et sous-offlciers (2 artilleurs, 7 fantassins) et un 
médecin. Son budget était de 60.000 francs. En droit, la 
mission n'avait pas cessé d'exister, puisque le nouveau 
sultan avait confirmé l'ensemble des traités signés par 
ses prédécesseurs. En fait, elle répondait pour Moulay- 
Hafîd à la même nécessité que pour Abd-el-Aziz. De 
même que son frère, Moulay-Hafid avait besoin d'une 
force militaire organisée, soit pour contenir les révoltes, 
soit pour recouvrer les impôts, soit pour restaurer l'au- 
torité du pouvoir central. Son intérêt était de créer 



de divers. Les engagements du makhzen pour le service de la dette s'éle- 
vait à 16 millions et demi. En contre-partie, le contrôle de la dette avait 
encaissé en 1911 1H millions, dont 16 millions et demi pour les douanes, 
1.250.000 francs pour les mostafadets, 250.000 francs pour les domaines. 
Homme d'autre part, les impôts intérieurs, zekkat et acbour, non affectes 
au service de la dette pouvaient donner six millions, les ressources dis- 
ponibles se chiffraient par sept millions et demi. 



LE MYSTERE D AGADIR 131 

cette force. L'intérêt de la France était de la lui fournir. 
Car maîtres de l'armée, nous serions les maîtres du sul- 
tan, à qui nos officiers apparaîtraient comme les gardiens 
mêmes de son trône. Non seulement la gratitude qui 
ne compte guère, mais l'intérêt l'obligerait à ménager 
la puissance dont le concours militaire assurerait sa 
sécurité. Enfin la France politiquement, toutes les puis- 
sances économiquement bénéficieraient de l'ordre accru 
qu'une troupe disciplinée ne manquerait pas d'établir. 
Il fallait toutefois, pour que cette association fût 
durable, que le sultan reçût de la mission les services 
qu'il en attendait et, à cet égard, certaines difficultés 
étaient à craindre. D'après leur contrat de 1877 toujours 
en vigueur, les officiers et sous-officiers français étaient 
chargés d'instruire et de diriger certaines fractions de 
l'armée marocaine. Le mot « instruire » se passait de 
commentaires. Le mot « diriger » était plus équivoque. 
Cette direction était-elle le commandement? S'agissait-il 
du temps de guerre aussi bien que du temps de paix? 
Les instructeurs étaient-ils à la disposition complète du 
sultan ou leurs attributions étaient-elles limitées? Pou- 
vait-on ou ne pouvait-on pas les envoyer en campagne? 
En fait, la mission militaire française avait toujours été 
au feu. Elle y était conduite d'abord par notre tempé- 
rament national, ensuite parce que, les canons étant la 
grande force des mahallas chérifiennes, les artilleurs 
français étaient forcés ou de les manier eux-mêmes ou de 
donner à leurs hommes une instruction plus complète que 
ne le conseillait la prudence. La mission marchait donc 
toutes les fois que l'occasion s'en présentait et de là 
venait principalement son autorité morale sur les troupes 
et sur le sultan. Sa situation n'en était pas moins déli- 



132 LE MYSTERE D AGADIR 

cate avec des soldats indisciplinés, peu sûrs, barbares, qui 
souvent lui échappaient et sur lesquels elle n'exerçait 
point une autorité matérielle en rapport avec ses respon- 
sabilités morales. 

Dès sa reconnaissance, Moulay-Hafid, sans illusions 
sur la solidité de son trône, se préoccupa de l'affermir et 
nous demanda des instructeurs. Quand M. Regnault vint 
à Fez à la fin de 1908, il annonça au sultan l'arrivée pro- 
chaine du commandant Mangin, ancien instructeur en 
chef de la police des ports, qui venait prendre le comman- 
dement de la mission, avec, pour adjoints, deux capi- 
taines, un lieutenant, deux sous-officiers français et un 
sous-officier algérien. Moulay-Hafid, dans la joie de 
l'appui promis, déclara spontanément à M. Regnault 
qu'il entendait désormais ne faire appel qu'à des Fran- 
çais pour réorganiser son armée et qu'il donnerait au 
commandant Mangin le titre de chef des instructeurs. 
Le 22 février 1909, le ministre chérifien des Affaires 
étrangères informait effectivement M. Regnault que son 
maître avait confirmé dans ses attributions la mission 
militaire française ; qu'une augmentation du nombre des 
instructeurs serait réalisée, si besoin ; qu'enfin la mission 
serait chargée de réorganiser dans son ensemble l'armée 
marocaine. C'était là un résultat tout à fait conforme à 
ce que l'accord franco-allemand du 8 février nous per- 
mettait d'espérer. Mais ce succès nous imposait des char- 
ges. Il était évident que Moulay-Hafid entendait obtenir 
de nous, non pas seulement un concours dogmatique, 
mais une aide pratique ; qu'il comptait sur nos officiers 
pour mener ses troupes au combat ; qu'il venait à nous 
pour participer à notre force. Tant vaudrait pour lui 
l'appui de la mission, tant vaudrait notre influence. Si 



LE MYSTERE D AGADIR 133 

la mission ne lui donnait pas ce qu'il en attendait, 
cette déconvenue l'écarterait de la France. 

Les premiers résultats furent excellents. La mission 
prit le commandement de plusieurs mahallas et, le 8 mars 
1909, M. Régna ult signalait à M. Pichon « l'ascendant 
moral que nos instructeurs avaient su acquérir sur les 
caïds et sur leurs troupes frappées de la justesse du tir 
de l'artillerie dirigée par le lieutenant Sedira et l'adju- 
dant Rouchon ». Bientôt pourtant les difficultés com- 
mencèrent à se manifester. Continuellement en campagne 
et irrégulièrement payées, les troupes du sultan témoi- 
gnaient d'une indiscipline menaçante pour la sécurité 
des instructeurs français et d'une cruauté offensante 
pour leur dignité. Le commandement exercé dans de 
telles conditions comportait des risques matériels et 
moraux, dont on ne pouvait méconnaître l'étendue et que 
soulignait avec force notre légation de Tanger. Dès le 
16 avril 1909, bien peu de temps par conséquent après 
l'arrivée à Fez de la mission, le comte de Saint- Aulaire, 
chargé d'affaires de France, demandait au ministre 
si le concours donné par les officiers et sous-officiers 
français aux mahallas chérifiennes ne devrait pas être 
subordonné à « l'adoption d'un ensemble de mesures 
garantissant autant que possible leur sécurité, leur 
dignité et l'efficacité de ce concours ». Le 18 août sui- 
vant, notre chargé d'affaires, considérant la sauvagerie 
des actes commis par les mahallas, écrivait : 

L'opinion française ne comprendrait pas que des officiers fran- 
çais devinssent, même indirectement, les auxiliaires d'une pareille 
répression *. 

1. Livre jaune, n° 5, page 202. 



134 LE MYSTERE D'AGADIR 

Conclusion : restreindre le rôle de la mission et, à 
défaut des garanties jugées nécessaires, lui interdire 
d'accompagner les mahallas en campagne ; la ramener, en 
un mot, jusqu'à nouvel ordre, du rôle de commandement 
à celui d'instruction. 

Les propositions de la légation se justifiaient évidem- 
ment par des raisons de prudence appréciables et par des 
préoccupations morales fort respectables. Mais, dans 
l'ordre politique, elles étaient grosses de périls. Au 
moment où tous les rapports de notre consul à Fez mon- 
traient « très précaire » la position du sultan en face 
des tribus révoltées ; au moment par conséquent où 
Moulay-Hafid avait le plus pressant besoin d'être soutenu 
militairement, n'était-il pas imprudent de lui retirer 
l'aide précieuse de notre mission, de le priver de son 
expérience et de sa valeur ? N'était-ce pas une sûre 
façon de l'éloigner de nous, de perdre le plus efficace 
de nos moyens d'action, de ruiner nous-mêmes notre 
crédit? M. Pichon, avec beaucoup de clairvoyance, en 
jugea ainsi et refusa d'abord de souscrire aux demandes 
de la légation : sa réponse en date du 21 juin 1909 
débutait en ces termes : 

Bien que les dangers courus par ce personnel d'élite appa- 
raissent très grands et semblent dépasser les risques professionnels 
ordinaires, je ne crois pas possible d'opposer en principe et d'une 
manière absolue, un refus aux demandes du sultan à ce sujet. 
Une pareille attitude, contraire aux précédents adoptés depuis la 
reconnaissance du nouveau sultan, serait considérée par lui 
comme un abandon de sa cause et risquerait de porter la plus grave 
atteinte à l'heureuse influence prise par le commandant Mangin 
auprès du makhzen 1 . 

1. Livre jaune, n° o, page 171. 



LE MYSTERE D AGADIR 135 

Toutefois, si fortes que fussent ces objections, — on 
doit même penser qu'elles étaient décisives ■ — le ministre 
des Affaires étrangères, en présence d'une situation assu- 
rément complexe, ne crut pas pouvoir s'y tenir et cher- 
cha, suivant l'usage, un moyen terme, qu'il modifia 
d'ailleurs à diverses reprises. Dès le 21 juin, il invitait 
le commandant Mangin à statuer d'après les circons- 
tances. Le 17 septembre, il allait plus loin et prescrivait 
aux instructeurs ((d'éluder les demandes qui leur seraient 
faites par Moulay-Halid d'accompagner les mahallas ». 
En conséquence, la légation de Tanger envoyait au chef 
de la mission l'ordre « d'inviter ses collaborateurs à 
se renfermer dans leur véritable rôle qui est de dresser 
à l'européenne les troupes régulières du makhzen ». 
C'était le refus d'une aide active et à quel moment? 
A la veille d'une campagne que le capitaine Brémond, 
chef de la mission par intérim, annonçait comme « très 
sérieuse ». Dans ces conditions, et bien que le capitaine 
lui-même fût d'avis de s'abstenir, cette solution devait 
apparaître au sultan comme une véritable désertion. 
M. Pichon le craignit sans doute; car une fois de plus, il 
changea ses ordres. Le 21 juin, le ministre avait dit : 
« N'empêchez pas d'une manière absolue les instruc- 
teurs d'accompagner les mahallas en campagne. » Le 
17 septembre, il avait dit : « Cantonnez nos officiers 
dans leur rôle d'instructeurs et ne les laissez plus 
partir en campagne. » Le 6 décembre, il télégraphiait : 
« Laissez-les partir, mais à condition que ce soit avec 
des troupes instruites par eux. » Le ministre ajou- 
tait : 

D'une façon générale, le chef de notre mission aura à apprécier 
si, dans chaque cas particulier, les garanties fournies par le 



136 LE MYSTERE D AGADIR 

makhzen ont une valeur suffisante pour qu'on puisse détacher des 
instructeurs auprès des mahallas l . 

Appréciation malaisée, malaisée en tout temps, plus 
malaisée encore en pleine crise, alors que le sultan, 
harcelé de toutes parts, allait au plus pressé, utilisant, 
telles quelles, les troupes bonnes ou mauvaises qu'il 
avait sous la main. Appliquées à la lettre, les instruc- 
tions ministérielles aboutissaient en fait à l'abstention 
et l'abstention, c'était le sultan soustrait à l'influence 
française. 

Les conséquences de ces instructions ne tardèrent 
pas à se développer. Ne pouvant plus compter que sous 
réserves sur les instructeurs français, Moulay-Hafid 
en chercha d'autres. Le 9 novembre 1909, on apprenait 
qu'il avait engagé à son service un ancien capitaine 
et dix sous-officiers turcs 2 et certes cet engagement 
était contraire aux promesses qu'il nous avait faites le 
17 février. Mais n'avait-il pas le droit de dire que, 
de son côté, la France lui avait manqué de parole? Le 
10 décembre, le conflit s'accentuait. Le sultan, ayant 
décidé l'envoi de trois mahallas chez les Hayaïna, avait 
voulu leur adjoindre les instructeurs français. Dans l'in- 
certitude où il était, le commandant Brémond répondit 
« n'avoir pas encore reçu les instructions demandées 
par lui » et, en conséquence, refusa de marcher. Moulay- 
Hafid fit alors partir les instructeurs turcs. C'était la ruine 
de notre crédit. M. Regnault le constatait le 6 février 
1910. Mais il ne semblait pas soupçonner que les refus 
opposés par nous aux demandes du sultan étaient peut- 



1. Livre jaune, n° 5, page 286. 

2. Livre jaune, n° 5, page 270. 



LE MYSTERE D AGADIR 137 

être pour quelque chose dans le changement de son 
attitude. 

Le 11 février 1910, le commandant Mangin, en pré- 
sence de l'intolérable attitude de l'hajib et du ministre de 
la Guerre, était obligé de décider que la mission militaire 
cesserait son service. M. Regnault l'approuvait et disait : 

Évidemment, le sultan, après s'être rendu compte que l'emploi 
des instructeurs turcs en mahalla n'a donné lieu à aucune protes- 
tation, cherche à lasser la patience de nos officiers par des incidents 
journaliers et à les réduire à un rôle négatif 1 . 

Sans doute : mais, encore un coup, à qui la faute? Que 
l'attitude du sultan fût inacceptable, on ne peut le con- 
tester. Qu'elle fût explicable, on doit l'admettre. L'in- 
cident, d'ailleurs, fut compris dans le règlement général 
de février. Des excuses furent faites au commandant 
Mangin par le ministre et les fonctionnaires coupables. 
Enfin, le sultan s'engagea tant à congédier les instructeurs 
turcs qu'à consulter la mission militaire sur les questions 
d'approvisionnement. Toutefois, en prenant cet engage- 
ment, le ministre chérifîen des Affaires étrangères, Si- 
Aïssa-ben-Omar, ajoutait : 

— Je veux bien renvoyer les Turcs. Mais alors n'em- 
pêchez pas les Français de faire campagne. 

Cette dernière demande, que notre consul refusa d'ad- 
mettre à titre de condition et n'accueillit que comme un 
vœu, éclaire tout le conflit des six mois précédents. Pour 
garder l'autorité, il fallait accepter les responsabilités, si 
lourdes fussent-elles. Prétendre à l'une en se dérobant 
aux autres était une entreprise impossible. Le gouverne- 
ment français s'avisait un peu tard que les refus opposés 

1. Livre jaune, n°5, page 316. 



138 LE MYSTERE d' AGADIR 

par lui au sultan en matière militaire avaient contribué 
à accroître, sinon à provoquer, son hostilité contre nous. 
Dans les mois qui suivirent, le commandant Mangin 
et ses collaborateurs utilisèrent habilement toutes les 
circonstances pour reconquérir la confiance du sultan et 
regagner le terrain perdu. Profitant de l'échec subi et des 
désordres provoqués par l'envoi, contre leur avis, d'une 
mahalla non payée chez les Hayaïna, ils déterminèrent on 
septembre 1910 Moulay-Hafid à adopter enfin le pro- 
gramme de réorganisation élaboré par eux plus d'un an 
auparavant. Le commandant Mangin commença par 
désarmer avec infiniment d'adresse et de résolution la 
mahalla des Hayaïna, élément permanent de troubles 
et d'anarchie. Après quoi, il donna lecture d'un décret 
chérifien, énonçant les conditions nouvelles de recrute- 
ment et d'engagement, les peines encourues pour fautes 
contre la discipline, les récompenses réservées aux sol- 
dats méritants et il procéda aux réengagements. 
C'était là, selon son expression, une « petite révolution 
militaire » . Le lendemain, le sultan fit appeler les caïds 
dont les tabors avaient refusé d'accepter les conditions 
nouvelles et, en présence du commandant Mangin, leur 
adressa des reproches dont le texte est à citer tout 
entier : 



— Vous n'êtes pas contents, paraît-il, des réformes que, par 
l'intermédiaire du commandant, je viens de donner à mon armée. 

Vous voulez rester dans cet état de bassesse et d'incapacité 
qui est le vôtre. A part Bou-Aouda, vous propagez tous en ville 
des sentiments contraires à ceux de makhzen. Je n'admettrai plus 
qu'on puisse me raconter des choses pareilles. 

Je réorganise mon armée parce que, telle qu'elle est, elle n'a 
donné aucun résultat. 

Pour cela, je suis obligé d'avoir recours aux gens expérimentes 



LE MYSTERE D AGADIR 139 

et de suivre, pas à pas, leur méthode qui est du reste la seule pra- 
tiquée par le monde civilisé, en tête duquel je vous cite la France. 

Je me suis assuré que cette méthode ne renferme rien de con- 
traire aux prescriptions coraniques. 

La Turquie, nation islamique par excellence, qui l'a adoptée, 
vous le prouve. 

Je vous donne la liberté de quitter mon armée, si vous le 
voulez, car si vous travaillez de mauvaise volonté, vous n'amélio- 
rerez pas le mauvais état dans lequel vous vous trouvez. 

Vous êtes allés aux Hayaïna, pourquoi faire ? Pour toucher 
la solde et vivre en paix. J'ai toujours attendu le fruit de votre 
travail et vous êtes revenus sans résultats. 

Je voulais vous envoyer contre les Zemmour ; mais mainte- 
nant j'ai perdu tout espoir en vous, puisque vous n'avez pas pu 
réduire cette petite tribu des Hayaïna. 

Combien de fois vous ai-je adressé l'ordre de prendre l'offen- 
sive ? Et toujours la peur vous retenait. 

Vous ne travaillez que pour vos intérêts personnels et le 
makhzen n'est rien pour vous. 

Ne croyez-vous pas que je ne sache pas jour par jour ce qui 
s'est passé chez les Hayaïna ? 

Vous aviez 14.000 soldats et vous n'avez pas osé prendre 
l'offensive. 

Vous n'avez pas rempli vos devoirs de soldats et c'est pour- 
quoi je ne vous ai pas envoyé de solde. » 

Les caïds reha ont protesté de leur dévouement et demandé 
l'aman. 

Le vizir Si Madani leur a dit alors : 

— Saluez votre seigneur et prosternez-vous. Apprenez que rien 
ne lui échappe. Vous êtes ses soldats ; rien ne doit vous intéresser 
si ce n'est ce qui le touche. On l'a insulté en votre présence et vous 
ne l'avez pas défendu. Votre devoir est de tuer quiconque dit du 
mal de lui. Il n'y a que du bien dans ce qu'il vient de faire pour son 
armée l . » 

En un mot, le sultan s'engageait résolument dans la 
voie que lui traçait notre mission militaire. L'occasion 
était unique de fonder notre autorité en réalisant vite 

1. Le commandant Mangin au ministre de la Guerre. 



140 LE MYSTERE D'AGADIR 

et bien l'organisation arrêtée par le commandant Man- 
gin. Pour cela, il fallait de l'argent et, à ce moment 
même, El-Mokri allait en chercher à Paris. Il fallait 
aussi des hommes, car le commandant Mangin n'avait 
avec lui à Fez que quatre officiers et six sous-officiers, 
c'est-à-dire un nombre d'instructeurs insuffisant pour 
un effort d'ensemble. On a vu que l'emprunt négocié 
à Paris dans de fâcheuses conditions ne devait pas réussir 
à résoudre le problème financier. On va voir que le pro- 
blème militaire ne fut pas résolu davantage. Est-il 
besoin de signaler les conséquences certaines de cette 
impuissance, faiblesse du makhzen, progrès de la rébel- 
lion, insécurité croissante, risques enfin imposés à notre 
mission militaire? 

Dès le 13 octobre 1910, le commandant Mangin avait 
demandé un premier renfort. Il écrivait à cette date à 
M. Regnault : 

J'ai l'honneur de vous rendre compte que le sultan, d'accord 
avec le grand vizir Si-Madani-el-Glaoui, m'a fait part de sa volonté 
de mettre dès à présent en application le règlement provisoire 
d'organisation et d'instruction des troupes chérifiennes que je lui 
ai soumis l'an passé. 

Il m'a informé en outre de son intention de ramener le plus tôt 
possible à Fez la mahalla de Hayaïna afin que nous puissions la 
reprendre en main, la discipliner et l'instruire. 

J'ai fait ressortir au sultan qu'il m'était matériellement impos- 
sible d'entreprendre une tâche aussi lourde avec un personnel 
aussi peu nombreux que celui dont je dispose à Fez. 

J'ai demandé que la portion centrale de la mission fût augmen- 
tée de : un médecin militaire, un interprète militaire, quatre sous- 
ofïîciers... 

Moulay-Hafid a donné son assentiment à cette proposition. 

Il m'a chargé de vous demander d'intervenir auprès du gouver- 
nement français pour que ce personnel nouveau fût envoyé le 
plus tôt possible au Maroc. 



LE MYSTERE D AGADIR 141 

Si Taieb-el-Mokri doit écrire au vizir Hadj-Mohamed-el-Mokri 
pour le mettre au courant de cette décision du sultan et l'inviter 
à faire effectuer le versement en Banque d'État de la somme 
de 42.888 francs. 

Cette augmentation de personnel est d'autant plus nécessaire 
que, ainsi que vous le savez, nous sommes forcés de tout faire ici, 
faute d'auxiliaires marocains instruits. 

Il en résulte pour tous des fatigues excessives : c'est ainsi 
qu'actuellement le sous-officier d'artillerie Guerraz souffre d'une 
fièvre typhoïde, heureusement légère, qui doit être attribuée 
à un été particulièrement pénible et au surmenage que nous ne 
pouvons éviter complètement 1 . 

En novembre, après le désarmement des tabors et le 
réengagement de leurs soldats, de nouveaux renforts 
deviennent nécessaires. Le sultan demande, outre les 
six instructeurs réclamés le 13 octobre, un officier de ca- 
valerie et sept sous-officiers. Le 9 novembre 1910, le 
chargé d'affaires de France à Tanger appuie cette de- 
mande et en signale le caractère d'urgence. 

Il semble qu'au moment où Moulay-Hafid cherche à nous don- 
ner des preuves de sa bonne volonté, il y aurait tout intérêt à cons- 
tituer ainsi à Fez une mission renforcée qui, en introduisant l'ordre 
et l'instruction militaire dans les mahallas, permettrait au sultan 
de lever les impôts dans des régions jusqu'ici inaccessibles à ses 
troupes. 

De plus, la création de ces unités donnerait peut-être à Moulay- 
Hafid une supériorité militaire qui inspirerait de la crainte aux 
tribus du Maroc septentrional et serait susceptible d'arrêter le 
travail de désagrégation politique qui se poursuit avec succès 
dans un rayon toujours plus étendu 2 . 

Ce « travail de désagrégation », c'est lui qui, en se 
développant, nous obligera en avril 1911 à marcher sur 



1. Le commandant Mangin au ministre de la Guerre. 

2. M. deBillyàM.Pichon. 



142 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Fez. De promptes mesures prises six mois plus tôt nous 
eussent épargné peut-être cette obligation. Aussi bien 
les demandes du sultan se précipitent. En décembre, El- 
Mokiï, d'ordre du sultan, prie le gouvernement français 
d'envoyer d'urgence à Fez, pour servir à la portion cen- 
trale de la mission militaire, en plus du personnel exis- 
tant ou réclamé antérieurement, dix officiers et vingt 
sous-officiers. Le même mois, le 5, le commandant Man- 
gin explique le mieux du monde l'état d'esprit du sultan 
et les fortes raisons que nous avons de lui donner satis- 
faction. Le rapport du commandant au ministre de 
la guerre porte la mention « urgent ». 

Le sultan et son makhzen sont maintenant convaincus de l'effi- 
cacité de notre intervention dans les questions militaires. 

Ils ont constaté la nécessité de donner, dans le plus bref délai 
possible, aux nouvelles troupes régulières et à celles qui seront 
tirées sous peu de la mahalla de Moulay-Youcef, une discipline et 
une instruction susceptibles d'imposer aux tribus. 

Ile ont reconnu que, pour obtenir ce résultat, il fallait affecter 
à chaque tabor et d'une manière permanente les instructeurs 
nécessaires. 

Ils ont, en conséquence, décidé de demander d'urgence au 
gouvernement français de mettre à leur disposition dans le plus 
bref délai possible, pour servir à la portion centrale, dix officiers 
et vingt sous-officiers en sus de l'excédent actuel et les six récem- 
ment nommés 

J'ose espérer que vous voudrez bien donner satisfaction à cette 
demande du sultan, ce qui nous permettra d'établir définitivement notre 
influence militaire dans ce pays et d'éluder toute concurrence possible. 

Le 24 décembre, enfin, le commandant Mangin, tou- 
jours sous le timbre « urgent » revient à la charge au 
nom du sultan et demande qu'on se presse en expliquant 
pourquoi. 

Le ministre des Affaires étrangères ne pouvait mécon- 









LE MYSTERE D AGADIR 143 

naître l'importance de ces appels et la nécessité d'y ré- 
pondre au plus tôt. Enfin, vingt mois après la conclusion 
de l'accord franco-allemand, le sultan nous offrait le 
moyen d'affirmer notre intérêt spécial en travaillant avec 
lui à la consolidation de l'ordre. Toute notre politique 
marocaine était en cause dans ce problème d'apparence 
technique. La solution qu'il recevrait déterminerait la 
suite des événements, nous éviterait ou nous impose- 
rait, suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, rapide 
ou lente, la redoutable nécessité, en présence des tribus 
révoltées et du sultan aux abois, de prendre à notre 
charge le rétablissement de l'ordre. Eut-on au quai d'Or- 
say, au moins au début, une vue très nette de cette situa- 
tion parfaitement définie le 9 novembre par la légation 
de Tanger? Il ne le semble pas. Sans doute, on transmit 
à la Guerre, avec avis favorable les demandes du com- 
mandant Mangin, le 29 octobre celles du 13, le 21 no- 
vembre celles du 30 octobre, le 30 décembre celles du 
5 décembre, le 6 janvier celles du 24 décembre. Mais on 
négligea fâcheusement d'en souligner le capital intérêt. 
Le 29 octobre et le 21 novembre, le ministre des Affaires 
étrangères se borne, comme s'il s'agissait d'une demande 
de sursis ou de permission, à « recommander la question 
au plus bienveillant accueil de son collègue de la Guerre ». 
La lettre du 21 novembre qualifie de « très intéres- 
santes » les propositions du commandant Mangin. Le 
30 décembre, M. Pichon ajoute : « Vous jugerez sans 
doute comme moi que nous avons tout intérêt à donner 
suite à cette demande. » Le 6 janvier 1911, il écrit : « Je 
n'ai pas besoin d'insister auprès de vous sur l'intérêt que 
nous avons à donner satisfaction aux demandes de Mou- 
lay-Hafid. » Opinion discutable, car l'attitude du minis- 



144 LE MYSTERE D AGADIR 

tère de la Guerre prouvait dès ce moment et allait, plus 
encore, démontrer dans les semaines suivantes qu'une 
énergique insistance eût été nécessaire pour triompher 
de sa résistance. 

Visiblement, en effet, les bureaux de la Guerre étaient 
mal disposés à l'égard de la mission militaire. Les 
hiérarchies n'aiment jamais les « hors cadres ». Quand 
le commandant Mangin demandait des renforts, le pre- 
mier mouvement était de penser que cet officier supé- 
rieur voulait jouer au général et se donner de l'impor- 
tance. Sans souci des raisons politiques et des conditions 
locales, on examinait donc à la loupe, d'après le crité- 
rium métropolitain, toutes ses propositions et on affec- 
tait d'apporter à cet examen la sage et dédaigneuse 
lenteur d'une expérience éclairée, rebelle aux improvisa- 
tions. A la première demande du 13 octobre 1910 (1 mé- 
decin, 1 interprète, 4 sous-officiers), le ministre de la 
Guerre avait répondu le 28 novembre en désignant ces 
six instructeurs. Mais, dès la demande suivante (1 officier, 
7 sous-officiers), il posait la question préalable et récla- 
mait des renseignements. Renseignements sur quoi? On 
a peine à le concevoir. Le ministre de la Guerre était en 
possession des rapports du commandant Mangin et de 
ses prévisions techniques. La mission avait besoin de 
renforts parce que, à la suite de la « révolution mili- 
taire » du 30 octobre, sa tache s'élargissait au plus grand 
profit des intérêts français. Les embarras du sultan 
étant pressants, il fallait faire vite, et cette obligation 
n'avait rien de mystérieux. Cependant, le 2 décembre, le 
chef d'État-Major général écrit au commandant Mangin : 

Ces données ne sonl pas suffisamment précises pour me per- 
mettre d'étudier et ultérieurement de solutionner cette question. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 145 

Je vous prierai donc, pour le cas où la mesure susvisée serait 
prochainement réalisable, de me soumettre toutes les indications 
de détail nécessaires pour me permettre de répondre aux vues de 
M. le Ministre des Affaires étrangères l . 

A la troisième demande, celle du 5 décembre 1910 
(10 officiers, 20 sous-officiers), les bureaux de la Guerre 
se cabrent plus encore. Ils prétendent d'abord « se for- 
mer une idée d'ensemble de la situation et de la solution 
qu'elle comporte. » 

Il me serait indispensable de posséder les renseignements 
suivants : 

Nouvelle composition de l'armée chérifienne, répartition par 
armes, effectifs. 

Encadrement par les instructeurs français, leur répartition, 
leur rôle. 

Propositions pour la désignation de ces derniers, grades, âge, 
aptitudes ; (j'estime en effet, contrairement à l'opinion que vous 
émettez, qu'une organisation de cette importance doit comporter 
une proportion suffisante de capitaines). 

Résultats obtenus jusqu'ici par l'emploi de la mission ; indica- 
tions à en tirer pour l'emploi ultérieur de la mission augmentée. 

Rôle éventuel de l'armée chérifienne réorganisée, date possible 
de son utilisation pour ce rôle. (J'appelle votre attention sur la 
nécessité de préciser le plus possible les conditions dans lesquelles 
l'armée chérifienne, mise au point par ses instructeurs, sera 
employée, avec ou sans le concours de ces derniers, ainsi que 
la date à laquelle, ainsi transformée, elle pourra commencer à jouer 
son nouveau rôle.) 

Je vous prierai de faire établir et m'envoyer aussitôt qu'il vous 
sera possible, un document fournissant succinctement les indica- 
tions énumérées ci-dessus : l'ensemble de ces renseignements 
me permettra de donner aux demandes dont je suis saisi une 
suite conforme aux besoins de la situation et aux intérêts en cause 
dont je reconnais toute l'importance 2 . 



1. Le ministre de la Guerre au commandant Mangin. 

2. Le même au même. 

10 



146 LE MYSTERE D AGADIR 

Voilà donc ajournée, — à quelles calendes? — la solu- 
tion dont le sultan, El-Mokri, M. de Billy signalaient 
l'extrême urgence. Et pourquoi? Parce qu'au ministère 
de la Guerre, on entend statuer sur l'armée marocaine, 
comme s'il s'agissait de l'armée française, comme si les 
choses de Fez se passaient à Versailles ou à Ghâlons. 
Dans une lettre du 14 janvier à son collègue des Affaires 
étrangères, le ministre de la Guerre accuse le fâcheux 
dogmatisme de son point de vue en écrivant : 

Dans un ordre d'idées plus spécial, il semble résulter du rapport 
n° 103 du commandant Mangin (que vous m'avez transmis le 
6 janvier), qu'il est fait état du renforcement de la mission pour 
assurer la discipline et augmenter la valeur des forces chérifiennes 
qui doivent accompagner le sultan dans son prochain déplacement. 

Je tiens à signaler les mécomptes que pourrait causer un pareil 
espoir, car il est dûment établi qu'il est impossible, en deux mois, 
de transformer des recrues, ■ — même métropolitaines — en troupes 
capables de tenir la campagne 1 . 

Dès le 27 janvier, le commandant Mangin, en soldat 
discipliné, s'exécute et sa réponse ne trahit rien de la 
légitime nervosité que pourraient éveiller en lui ces 
chicanes bureaucratiques ignorantes du péril imminent 
que, dès lors, il prévoit. Il explique d'abord à son mi- 
nistre que le Maroc est très différent de la France. 

Il n'existe ni administration régulière, ni budget. La prévari- 
cation est à l'ordre du jour. La vente des charges est la principale 
ressource financière du sultan. Il n'est d'autre règle écrite que la 
loi religieuse. L'argent, produit de la vente des charges ou des 
dons faits au souverain religieux, n'est pas normalement affecté 
aux dépenses du gouvernement. Il reste à l'entière discrétion du 
sultan. 

L'armée, telle que nous la comprenons, n'a jamais existé au 

1. Le ministre de la Guerre au ministre des Affaires Étrangères. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 147 

Maroc ; les troupes ont été jusqu'ici formées de contingents levés 
pour les besoins du moment, entretenues théoriquement par leurs 
tribus, mais vivant surtout de pillage; le service qu'elles fournis- 
saient était limité et dépassait rarement six mois. Ces traditions 
sont, on le sait, encore en vigueur, le makhzen n'ayant pas la puis- 
sance nécessaire pour imposer, même aux tribus soumises, un 
mode régulier de recrutement 1 . 

Le commandant Mangin examine alors point par 
point les questions posées par le ministre. Chemin fai- 
sant, il note des vérités certaines qui soulignent l'inuti- 
lité de l'exposé théorique que l'on exige de lui. 

Il est impossible de dire si les effectifs réglementaires seront 
atteints et à quelle date, car le makhzen n'a pas l'autorité voulue 
pour recruter : il se borne à prélever sur les troupes actuelles 
les hommes qui veulent bien servir dans les conditions nouvelles. 
Je ne puis non plus affirmer que le sultan n'augmentera pas le 
nombre des imités pour donner satisfaction à sa clientèle et à 
celle du vizir... 

Nous ne faisons pas ce que nous voulons. 

Nous ne pouvons que donner des conseils, le sultan reste libre 
de les accepter ou non, voire de les modifier. 

C'est ce qui s'est produit dans la question de la réorganisation 
militaire, également dans celle de l'augmentation de la mission. 

Les questions techniques lui échappent complètement et ne le 
touchent que peu. La question financière, au contraire, le préoc- 
cupe singulièrement. Une fois d'accord sur la somme qu'il enten- 
dait mettre à ma disposition, il m'a laissé carte blanche pour le 
nombre d'instructeurs à en déduire, leur arme, leur grade. Il n'a 
d'ailleurs pas encore pu comprendre la différence qu'il y a entre un 
officier et un sous-officier. 

Le commandant explique ensuite pourquoi, malgré 
les règles de la doctrine, il n'a demandé que des lieu- 
tenants et pas de capitaines. Sa conclusion est à la fois 

1. Le commandant Mangin au ministre de la Guerre. 



148 LE MYSTERE D' AGADIR 

pleine de sens et de modestie : elle consiste à rappeler 
au ministre que, si la mission du point de vue maro- 
cain doit remplir un rôle militaire, ce rôle, du point de 
vue français, est essentiellement politique. 

Les résultats obtenus sont, au point de vue français, d'ordre 
politique, au point de vue marocain d'ordre militaire, c'est-à-dire 
purement technique. 

Au point de vue français, la mission a fait son trou au Maroc ; 
elle y devient de plus en plus indispensable ; son personnel tend 
à constituer le cerveau de cette armée. Car si on peut faire des 
soldats des Marocains en un temps assez court, autre chose est 
de créer des chefs. Donc, tendance à une collaboration militaire 
dans laquelle l'élément français serait l'élément directeur. 

A la dernière question d'une si parfaite candeur : 
rôle éventuel de l'armée chérifienne, il répond : 

Cette armée est à la disposition du sultan, dont on connaît les 
tendances autoritaires. Il en fera donc ce que bon lui semblera, 
si une autorité plus puissante que la sienne n'intervient : cette 
autorité ne peut être que l'influence prépondérante de la France, 
assez puissante pour se faire entendre. 

D'une manière générale, j'aime à croire que cette armée servira 
à rétablir dans le Maroc du makhzen le respect de l'autorité ché- 
rifienne, la sécurité, la liberté des transactions, et à assurer le 
paiement de l'impôt et la protection des travaux publics. 

Quant à la date de son utilisation pour ce rôle, elle dépendra des 
ressources financières, du nombre des instructeurs, de l'autorité 
qui leur sera attribuée par le makhzen et du maintien des troupes 
dans les camps d'instruction. 

Cette démonstration si simple et si lumineuse à la fois, 
devrait, semble-t-il, forcer la conviction. Il n'en est rien. Et, 
le 12 février, le ministre de la Guérie se borne à annoncer 
la désignation de dix instructeurs au lieu de trente qu'on 
lui demandait. Il poursuit le dépouillement des dossiers 
et il entend « se rendre un compte exact de la nouvelle 



LE MYSTERE D AGADIR 149 

situation de la mission ». Cette fois ]e ministre des 
Affaires étrangères s'alarme et, pour la première fois, 
met les points sur les i. 11 faut envoyer dès maintenant 
le renfort complet, « dans le plus bref délai ». La ques- 
tion est « essentielle ». C'est une question « politique ». 

Je vous serais obligé de procéder dès maintenant à la désignation 
des autres officiers et sous-officiers demandés par le makhzen et 
de les diriger le plus tôt possible sur Tanger. 

L'état des négociations engagées avec l'ambassadeur chérifien 
El Mokri permet en effet d'escompter l'organisation d'un budget 
militaire suffisant pour l'exécution du programme que le com- 
mandant Mangin a fait accepter par le sultan. 

Nous devons favoriser par les moyens dont nous disposons, 
cette reconstitution de l'armée marocaine. 

Aussi, me plaçant au point de vue des intérêts politiques dont mon 
département a la responsabilité et dont la mission militaire est un 
élément essentiel, je considère comme très désirable de renforcer, dans 
le plus bref délai, notre cadre d'instructeurs jusqu'à V effectif admis 
par le sultan l . 

Mais cette insistance vient trop tard : car la Guerre 
est butée. En outre, elle est froissée : car elle a reçu, par 
les Affaires étrangères, un projet de réorganisation de 
l'armée marocaine et elle a l'impression qu'on la des- 
saisit. 

Il résulte des divers documents concernant l'augmentation 
de notre mission militaire au Maroc, que vous m'avez adressés 
et de ceux qui m'ont été envoyés par le chef de la mission que le 
projet de réorganisation de l'armée chérifienne n'est pas soumis 
à mon département pour étude ou avis préalable, mais au contraire 
présenté comme un fait acquis, arrêté entre le chef de la mission 
et votre département 

Je m'étonne que le chef de la mission ne m'ait pas préalable- 
ment soumis, au point de vue technique, son projet de réorganisa- 
tion des troupes chérifiennes. 

1. M. Pichon au général Brun. 



150 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Il vous semblera sans doute, comme à moi, tout à fait préjudi- 
ciable aux résultats recherchés, qu'une affaire de cette importance 
soit présentée comme définitive et en quelque sorte hors de dis- 
cussion. 

Comme le projet dont il s'agit n'a pas été, sans doute improvisé 
brusquement, le chef de la mission aurait suivi une voie meilleure 
en me faisant part de son projet avant même de provoquer une déci- 
sion du sultan l . 

Le ministre de la Guerre maintient d'autre part sa 
prétention de considérer la question comme une ques- 
tion militaire ordinaire. A cet égard, les règles de la 
hiérarchie s'opposent à ce qu'un chef de bataillon ait 
des attiibutions aussi larges. 

Le projet du chef de la mission a peut-être été dicté par des 
considérations financières, mais paraît l'avoir été beaucoup moins 
par des considérations militaires. 

En ce qui concerne le côté financier, je me borne à vous signaler 
qu'un chef de bataillon (le chef de notre mission) ne paraît peut- 
être pas qualifié pour employer, gérer, administrer un budget de 
cinq millions par an. 

Quelle que soit sa valeur, on peut admettre comme probable 
que, sans préparation et sans éludes spéciales, il ne soit pas en 
état de satisfaire à une pareille tâch . 

Suit une critique ironique de l'œuvre accomplie et 
du programme présenté. 

Si des résultats politiques ont été obtenus par la mission, les 
résultats militaires sont moins évidents. 

Le commandant Mangin apprécie, en effet, comme un succès 
d'avoir procédé récemment au licenciement des mahallas que nos 
officiers et sous-officiers avaient pour mission d'instruire depuis 
deux ans. 

Je suis loin de méconnaître les difficultés très sérieuses rencon- 
trées par nos instructeurs dans leur tâche, mais le passé conseille 
de ne pas engager l'avenir sans mûre réflexion. 

1. Le ministre de la Guerre à M. Pichon. 



LE MYSTERE D AGADIR 151 

Le commandant Mangin a loyalement avoué qu'il 
ne pouvait fournir certaines précisions. Il a, avec raison, 
compté qu'il se « débrouillerait ». Le ministère de la 
Guerre en conclut que son programme est prématuré et 
qu'il vaudrait mieux constituer d'abord un tabor 
unique — c'est-à-dire presque rien, — mais qui aurait 
le mérite d'être « réglementaire ». Au surplus, si le 
ministre des Affaires étrangères y tient, on fera partir 
quand même les vingt autres instructeurs, bien qu'on 
juge leur départ inutile. 

A cette lettre du 2 mars, le nouveau ministre des 
Affaires étrangères, M. Cruppi, répond par deux lettres 
du 7. Il commence par couvrir très nettement le com- 
mandant Mangin. 

Le reproche adressé au commandant Mangin de ne pas avoir 
soumis au ministère de la Guerre, pour étude ou avis préalable, 
le projet de réorganisation de l'armée chérifienne, préparé sur la 
demande du sultan et sanctionné par Moulay-Hafid, me paraît 
sans fondement. 

En effet, à la date du 1G janvier 1909, le général Picquart, 
ministre de la Guerre, faisait connaître à mon département la 
façon dont il comprenait l'organisation de notre mission mili- 
taire au Maroc, qui devait « s'attacher à développer les préro- 
gatives accordées par le makhzen pour arriver ultérieurement 
à devenir le conseiller militaire du sultan ». 

La conduite du commandant Mangin ne saurait donc être 
incriminée dans la circonstance et vous penserez sans doute avec 
moi qu'étant sur les lieux seul à même d'observer immédiatement 
les conditions locales, ayant la responsabilité de ses actes, et 
d'autre part, ayant pleinement justifié jusqu'ici la confiance du 
gouvernement, nous devons lui laisser le soin de régler les détails 
d'une organisation qui doit être spécialement adaptée aux néces- 
sités marocaines 1 . 



1. M. Cruppi à M. Berteaux. 



152 LE MYSTERE D'AGADIR 

Cela dit, le ministre insiste vivement pour que la 
mission soit aussitôt renforcée. 

Étant donnée la situation difficile dans laquelle le commandant 
Mangin se trouve actuellement, n'ayant à sa disposition que des 
troupes insuffisamment instruites, j'estime qu'il y a lieu de l'aider 
dans sa tâche en lui envoyant immédiatement le complément 
d'instructeurs qui vous a été demandé par mes lettres précédentes. 

Je vous serais obligé de vouloir bien me faire connaître, le plus 
promptement possible, les décisions que vous aurez prises et dont 
vous apprécierez certainement comme moi l'urgence. 

Par la seconde lettre, M. Cruppi précisait en ces 
termes la situation militaire qui justifiait sa conclusion: 

Plusieurs tribus voisines de Fez, notamment les Beni-Hassen 
et les Cherarda, ayant pris une attitude hostile au makhzen, 
Moulay-Hafid a jugé nécessaire de faire une manifestation mili- 
taire dans cette région. 

Il en a profité pour mettre à l'essai les nouvelles troupes 
dont il avait commencé la réorganisation ; il a donc envoyé 
2.500 hommes contre les Cherarda et les a placés sous le comman- 
dement de notre mission. 

Cette mahalla doit assurer les communications entre Fez et 
Tanger et empêcher les Cherarda et les Oulad-Aïssa de faire 
défection. 

D'après les dernières nouvelles envoyées par notre consul à 
Fez, à la date du 7 de ce mois, les instructeurs français avaient 
pu maintenir l'ordre et la mahalla donnait une impression satis- 
faisante. 

La décision prise par le commandant Mangin, dans des circons- 
tances aussi difficiles et avec des moyens d'action assurément 
très limités, montre combien nous avons intérêt à renforcer le plus 
tôt possible notre mission militaire, investie pour la première fois 
du commandement des troupes chérifiennes. 

Enfin la Guerre se décide. M. Berteaux consent. Tou- 
tefois, par un inexplicable hasard, la lettre des Affaires 
étrangères, datée du 7 mars et qui portait le timbre rouge 



LE MYSTERE D AGADIR 



153 



urgent, n'arrive rue Saint- Dominique que le 14. M. Ber- 
teaux le fait remarquer dans sa réponse en désignant 
dix-neuf instructeurs. Mais dans cette réponse même, 
dont on doit louer la rapidité, s'étale un nouveau 
triomphe du formalisme. Il manque un instructeur, 
un officier du génie, car le seul candidat de cette arme 
est à Casablanca. Raison de plus, pensera-t-on, pour, 
de là, le faire venir à Tanger? Non, car, comme il n'a 
pas fini « son temps de séjour réglementaire dans la 
Chaouïa, on ne pourra l'envoyer à Fez qu'en octobre ». 
Voilà donc les instructeurs enfin désignés. Malheu- 
reusement, il est trop tard. En effet, pendant que le 
ministère de la Guerre épiloguait, les événements mar- 
chaient au Maroc, suivant la ligne même qu'avaient 
prévue le commandant Mangin, et, avec lui, toutes les 
personnes renseignées. Ce qu'avait voulu, au début de 
novembre 1910, le chef de la mission militaire, c'était, 
discernant une forte agitation qui devait s'épanouir 
au printemps de 1911, être à cette époque en mesure 
d'encadrer solidement les troupes chérifiennes. Or cette 
insurrection, dès la fin de février, éclatait et prenait 
en quelques jours une formidable extension. A ce 
moment, le commandant Mangin n'avait reçu, au lieu 
des treize officiers et vingt-quatre sous-officiers qu'il 
avait réclamés qu'un médecin, un interprète et quatre 
sous-officiers en 1909 ; quatre officiers et six sous- 
officiers en 1910. Les autres n'avaient pu le rejoindre. 
La révolte des Cherarda d'abord, le soulèvement géné- 
ral des tribus de la région de Fez ensuite, avaient coupé 
les communications. Le 12 février, une faible partie des 
instructeurs avait fait leur jonction avec le comman- 
dant Brémond. Les autres avaient dû s'arrêter à Tanger. 



154 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

C'est donc avec les seules forces, dont ils disposaient six 
mois plus tôt, que Mangin, Brémond et leurs hommes 
durent défendre, pendant des semaines, la capitale 
chérifienne. 

Il est incontestable que ce retard a beaucoup con- 
tribué à aggraver la crise d'avril 1911 et il n'est pas 
interdit de penser que, si dès le mois de décembre 1910, 
on avait accueilli les demandes du commandant Mangin, 
il aurait pu, dans les trois mois suivants, encadrer des 
mahallas qui eussent assuré en avril la défense de Fez. 
Faute d'argent et faute d'instructeurs, le commandant 
Mangin ne put rien faire et la gravité du danger obligea 
la France à intervenir. Ainsi s'accuse la faillite de la 
collaboration militaire, qu'il eût été si utile pour notre 
pays d'instituer avec le sultan. Retardée pendant dix- 
huit mois par les circonstances et par les consignes 
d'abstention imposées de Paris aux instructeurs français, 
elle le fut, de nouveau, par les objections formalistes du 
ministère de la Guerre et par la mauvaise orientation de 
l'emprunt, au moment où elle était plus que jamais 
possible et nécessaire. Une de nos meilleures cartes 
n'avait pas été jouée. Deux ans après la signature de 
l'accord franco-allemand, l'armée, comme les finances 
marocaines, était dans le même état qu'à la veille de cet 
accord. La France, malgré le zèle de ses agents locaux, 
n'avait pas su en tirer parti. 



LE MYSTERE D AGADIR 155 



CONCLUSION 

Il est, après cet exposé, légitime de conclure que, si 
la première des collaborations prévues par l'accord du 
8 février 1909, la collaboration économique franco- 
allemande, a complètement échoué, la seconde de ces 
collaborations, la collaboration politique franco-maro- 
caine, n'a pas connu une fortune meilleure. 

Le contraire, à vrai dire, a été soutenu. A la Chambre 
le 12 janvier 1911, au Sénat, le 2 février suivant et le 
8 février 1912, M. Pichon a exprimé éloquemment l'opi- 
nion que notre situation au Maroc au commencement 
de 1911 était, de tous points, excellente. Il a rappelé 
que la prépondérance de nos intérêts n'était pas con- 
testée ; que les accords relatifs à la Ghaouïa et à la fron- 
tière algéro-marocaine avaient déterminé les condi- 
tions de l'occupation, sinon définitive, du moins à très 
long terme, de ces deux régions ; que l'emprunt de 1910 
avait liquidé le passif du makhzen; que nous avions, 
dans la Ghaouïa et dans la zone frontière, créé des 
marchés, des écoles, des hôpitaux, développé l'agri- 
culture, le commerce et la richesse et il a conclu : « Tout 
cela n'est rien ? Tout cela ne facilite pas la propagande 
française ? Tout cela ne sert pas à faire aimer la France, 
à établir au Maroc la situation que vous nous contes- 
tiez tout à l'heure ? Permettez-moi de ne pas être de 
votre avis. » 



156 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

A la lumière des faits et des textes, cet optimisme 
semble excessif. En réalité, du début de 1909 au prin- 
temps de 1911, la situation de la France dans l'empire 
chérifien s'est très peu améliorée. Il y avait des diffi- 
cultés : règne nouveau, anarchie chronique. Mais nos 
fautes les ont aggravées. En 1909, lors de la mission 
Regnault à Fez, aucun programme d'ensemble n'a été 
tracé et l'accord du 4 mars 1910, conclusion de quinze 
mois de querelles, n'a stipulé, soit en ce qui concerne 
le passé soit en ce qui concerne l'avenir, d'avantages 
que pour le sultan. A aucun moment, ni en 1909, ni en 
1910, ni en 1911, le gouvernement français n'a envisagé 
les conditions financières de la politique pacifique qu'il 
poursuivait au Maroc 1 et, négligeant d'user du droit 
que l'Allemagne lui avait reconnu le 2 juin 1909, il a 
condamné les emprunts marocains à être aussi stériles 
pour le Maroc que pour la France, faute de la garantie 
de l'État français, garantie justifiée par le caractère 
de ces emprunts et par l'importance de nos intérêts 
politiques. En matière militaire, il a en 1909 porté un 
coup sensible à l'autorité de nos instructeurs en leur 
interdisant de suivre les mahallas. Il a tardé en 1910 
et en 1911 à leur donner en argent et en hommes les 
ressources dont ils avaient le plus urgent besoin. Sans 
doute dans la Chaouïa et dans la zone frontière, nos 
troupes ont fait œuvre utile et servi la cause de la civi- 



1. Les crédits pour la pénétration pacifique étaient restés dérisoires. 
Pour le budget de 1910, la légation de Tanger avait demandé une augmen- 
tation de 90.000 francs. Le rapporteur, M. Paul Deschanel, écrivait à ce 
sujet: « Telles sont les augmentations demandées en 1911 par notre 
ministre au Maroc. Le ministre des Affaires étrangères n'ayant pas fait 
siennes ces propositions, la commission du budget n'a pas cru devoir en 
prendre l'initiative. » Les 90.000 francs furent d'ailleurs accordés huit 
jours après. Mais le crédit restait quand même insuffisant. 



LE MYSTERE D AGADIR 157 

lisation. Mais le gouvernement a peu contribué à les 
aider. La réduction excessive des effectifs, l'absence de 
plan économique, la lenteur des décisions, notamment 
en matière de ports et de chemins de fer l , témoignent 
à un égal degré de l'activité des agents locaux de notre 
politique et de l'inaction du pouvoir central. Au terme 
de ces trente mois, le désordre marocain était aussi pro- 
fond qu'à leur début. 

Ces lacunes indiscutables sont plus regrettables encore, 
si, après les avoir considérées en elles-mêmes, on les 
examine en fonction de l'accord franco-allemand du 
8 février 1909. Cet accord promettait à l'Allemagne un 
profit économique, à la France un profit politique. 
Le second a été aussi médiocre que le premier. La 
France, sur cette base nouvelle, a-t-elle fait dans 
l'Empire chérifien plus qu'elle n'aurait fait sans elle, 
plus qu'elle n'avait fait avant elle? Voilà toute la ques- 
tion et à cette question force est de répondre négati- 
vement. L'accord de 1909 nous avait donné une liberté 
élargie pour travailler au développement solidaire de 
notre intérêt spécial et de l'ordre public. Avions-nous 
développé notre intérêt spécial? Avions-nous déve- 
loppé l'ordre public? Le sultan était-il mieux armé en 
1911 qu'en 1909 pour le maintien de cet ordre lié à notre 
intérêt? Non, puisque la rébellion de 1911 a été possible 
et qu'elle a trouvé le makhzen aussi démuni financière- 
ment que militairement ; non, puique cette rébellion, 



1. On peut citer, dans le même ordre d'idées, la protestation du 
comité du commerce français à Tanger en janvier 1911 contre les 
retards apportés aux travaux du port. De même aussi la dét stable 
organisation du service de la poste française, rattachée à la direction de 
Marseille, soumise aux règlements métropolitains sur le repos hebdo- 
madaire, insuffisamment dotée à tous égards. 



158 LE MYSTERE d' AGADIR 

ne rencontrant pas en face d'elle les obstacles marocains 
que la France, en deux années, aurait dû lui opposer, 
n'a pu être réduite en mai 1911 que par une intervention 
française. 

Aussi bien, il ne semble pas que M. Pichon lui-même 
ait jamais pensé — avant 1912 — que l'accord de 1911 
nous donnât des perspectives nouvelles, puisqu'à di- 
verses reprises, il a déclaré à la tribune qu'après comme 
avant cet accord, notre situation demeurait identique 1 . 
L'erreur du gouvernement français a été de croire que 
le temps travaillait pour lui. Or le temps, comme le ciel, 
n'aide que ceux qui s'aident. 11 a obtenu le maximum 
de tranquillité par le minimum d'action : ces sortes de 
transactions se paient tôt ou tard. M. Ribot disait au 
Sénat, le 6 avril 1911 2 , que la France de 1909 à 1911 
a insuffisamment « pratiqué » ses alliances et ses 
ententes. Elle a non moins insuffisamment pratiqué ses 
accords, notamment celui du 8 février 1909. Elle l'a 
considéré comme une fin de querelle, non comme un 
principe de réalisations. Elle n'en a rien tiré de concret. 
Elle l'a laissé inutilisé, et faute d'agir sur le terrain 
qu'il lui ouvrait, elle a été entraînée sur celui qu'il ne 



1. Chambre des députés, 23 novembre 1909. 

2. Dans le môme discours, M. Ribot disait à propos de la politique 
marocaine des mois précédents : 

« Cette politique, elle n'a pas été suivie avec assez de suite, ni surtout avec 
assez de vigueur. Voilà plusieurs mois que le colonel Mangin et le sultan 
lui-même demandent, l'un des instructeurs, l'autre de l'argent... 

» Car la détresse de ce sultan est vraiment extrême, et l'arrangement 
financier que vous avez proposé ne résout pas la question. Elle est à 
reprendre si nous voulons que le sultan puisse vivre, puisse agir, dans notre 
intérêt aussi bien que dans le sien. Pour qu'il nous débarrasse de ce fardeau 
qui consisterait à faire nous-mêmes la police au Maroc, il faut lui en donner 
les moyens ; il faut lui donner des instructeurs ; il faut lui donner de 
l'argent. On a attendu plusieurs mois. » 



LE MYSTERE D AGADIR 159 

lui ouvrait pas. La politique de 1911 n'a été en effet 
que la conséquence de celle de 1909. C'est pour n'avoir 
rien créé à Fez, — et évité par là des discussions 
à Paris — que nous avons dû marcher sur Fez. C'est 
l'insuffisance de notre action qui en a déterminé l'ex- 
tension. Les possibilités inemployées ont eu pour contre- 
partie les initiatives forcées. Nous avons dû jouer la 
difficulté, parce que nous avions négligé l'occasion, faire 
trop pour avoir fait trop peu. 



DEUXIEME PARTIE 



L'ÉCHEC CONGOLAIS 



CHAPITRE PREMIER 



LES ORIGINES ALLEMANDES DU CONSORTIUM 
CONGOLAIS 



I. — Le Congo Sacrifié. — Les constatations de M. Lebrun. — 
Une colonie sacrifiée. — Manque d'argent et disette d'hommes. 

— Le Congo inoccupé. — Une frontière ouverte. — L'inva- 
sion étrangère. — Les responsabilités de l'État vis-à-vis des 
concessionnaires. — Les responsabilités de l'État envers lui- 
même. — Solidarité [de l'intérêt public et de l'intérêt privé 

— Le devoir national. 

IL — L'Invasion Allemande. — Trois millions d'hectares fran- 
çais occupés par les Allemands. — Les empiétements allemands 
de 1899 à 1905. — Les aveux des Allemands. — Les constata- 
tions du capitaine Cottes. — Confirmation des gouverneurs et 
des ministres. — Caractère de l'occupation allemande. — Com- 
merce illégal et souveraineté usurpée. — Le préjudice subi 
par les concessionnaires. — Le préjudice subi par l'État. — • 
Encouragement aux convoitises allemandes. — Une suggestion 
de M. de Kuhlmann. 

11 



162 LE MYSTERE D AGADIR 

III. — L'Inertie Française. — Indemnité en terre à la N'Goko 
Sangha. — Inaction de l'État. — Propositions d'occupation 
du capitaine Cottes. — Affirmations ministérielles. — Le pro- 
gramme d'occupation non réalisé. — L'action diplomatique. — 
Les Colonies disent qu'elle s'exerce. — Les Affaires étrangères 
refusent de l'exercer. — M. Pichon et le procès de Hambourg. — 
La compagnie concessionnaire immobilisée. — L'intervention 
parlementaire. — Conclusions unanimes de la commission des 
Affaires extérieures. — Nécessité d'une transaction. 

IV. — Conclusion. — Inertie coloniale. — Inertie diplomati- 
que. — Dommages privés. — Dommages publics. — Conséquence 
de deux séries de fautes. 



L'accord franco-allemand relatif au Maroc avait été 
signé le 8 février 1909. C'est le 15 mai suivant, c'est-à- 
dire trois mois après sa conclusion, que les deux gou- 
vernements envisagèrent la possibilité de l'étendre à 
d'autres terrains. 

Plusieurs raisons expliquent cette extension. D'abord 
le désir légitime de montrer que la formule arrêtée le 
8 février n'était pas seulement un expédient local, 
mais aussi un principe général d'action; ensuite le souci 
d'éviter que des conflits survenant sur d'autres points 
du monde ne troublassent le fonctionnement de l'ac- 
cord ; enfin la situation créée au Congo par deux ordres 
de difficultés, les unes franco-allemandes, les autres 
franco-anglaises, dont l'évolution parallèle conduisait le 
gouvernement français à chercher la solution dans une 
transaction, qui, longtemps impossible, trouvait désor- 
mais au Maroc un précédent commode. 



LE MYSTERE D AGADIR 163 



LE CONGO SACRIFIE 

Le Congo français est, depuis le 4 novembre 1911, une 
colonie mutilée. C'était, depuis beaucoup plus longtemps, 
une colonie sacrifiée. 

Toujours, parmi nos possessions d'outre-mer, celles 
de l'Afrique équatoriale — moins jeunes que d'autres, 
pourtant, — ont connu un traitement de défaveur. Il 
n'en est pas que la métropole ait plus constamment 
négligées, plus parcimonieusement munies d'hommes et 
d'argent. M. Albert Lebrun, ministre des Colonies, l'a 
franchement reconnu à la Chambre et au Sénat. 

Voici près de trois quarts de siècle que nous sommes à libre- 
ville, voici plus de trente ans que notre pavillon flotte à Brazza- 
ville et cependant nous n'avons rien fait ou presque rien dans cette 
fraction de la colonie d'un accès relativement aisé. 

Cela s'explique, messieurs, parce que tout l'effort de la métro- 
pole s'est porté vers l'hinterland, vers le Congo moyen, vers 
l'Oubanghi, le Chari et leurs affluents, en vue de gagner nos rivaux 
de vitesse et d'atteindre au plus tôt le centre africain ; les événe- 
ments qui se déroulent à cette heure au Ouadaï et qui auront, 
je l'espère, une prochaine et heureuse solution, ne sont que le 
couronnement de ce long et héroïque effort. 

Pendant que nous poursuivions cette œuvre, nous avons négligé 
la fraction de la colonie voisine de la côte, et cela contrairement 
à ce qui s'était passé dans toutes nos colonies, notamment en 
Cochinchine pour l' Indo-Chine, et au Sénégal pour l'Afrique 
occidentale. 

Et plus loin, parlant non plus de la mise en valeur, 
mais de l'occupation de la colonie, c'est-à-dire de la plus 



164 LE MYSTERE D AGADIR 

élémentaire affirmation de la souveraineté, le ministre 
ajoutait : 

Il est exact que, jusqu'il y a deux ans, presque rien n'avait été 
fait au Congo, 

Quand on pense qu'au début de 1908, un cinquième à peine était 
occupé, on peut mesurer le chemin parcouru depuis trois ans l . 

De même à la commission du Sénat, le ministre di- 
sait : 

En ce qui concerne les territoires mêmes, nous avons fait tous 
nos efforts pour les conserver, mais dans certains points, nous 
n'avions pas encore occupé le pays et les Allemands l'avaient 
appris, ce qui leur a donné une grande force 2 . 

Si l'on vient aux faits et aux chiffres, on constate que 
l'aveu ministériel n'est que trop justifié. S'agit-il des 
dépenses de la métropole? A l'Afrique occidentale elle a 
donné, depuis 1895, 423 millions dont 179 millions 
d'emprunts garantis ; à l'Afrique équatoriale, 79 mil- 
lions dont 21 millions seulement d'emprunts garantis. 
Compare-t-on les derniers budgets? Dans celui de 1910, 
l'Afrique occidentale s'inscrit pour 17 millions, l'Afrique 
équatoriale pour 9 millions. S'agit-il des effectifs de 
garde? L'Afrique occidentale dispose de 12.500 hommes 
de troupes, l'Afrique équatoriale de 5.460 hommes. Encore 
faut-il noter que ce second chiffre accuse un progrès 
sensible par rapport à un passé tout récent. Au Gabon, 
c'est-à-dire dans la région riche peuplée de 500.000 habi- 
tants indociles, qui borde, depuis la mer, la Guinée espa- 
gnole et le Cameroun allemand, il n'y avait en 1904 

1. Chambre des députés, 14 décembre 1911. 

2. Commission sénatoriale, 15 janvier 1912. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 165 

qu'une compagnie de tirailleurs. On en a ajouté trois 
autres en 1908, deux autres en 1909, une septième en 1911, 
une huitième en 1912. D'où il ressort qu'en 1908 ce vaste 
territoire ne comptait encore que 700 hommes de troupes, 
distribués en douze postes distants les uns des autres 
de 250 à 400 kilomètres. Dans le Moyen Congo, une seule 
compagnie jusqu'en 1908, deux de plus en 1908, une 
quatrième en 1909, une cinquième en 1910, une sixième 
en 1912. Notez que ce sont là les plus anciennes parties 
de la colonie, celles qui pouvaient et qui devaient être 
occupées les premières. Plus loin, sur la frontière est 
du Cameroun, de Ouesso au Logone, pas un tirailleur. 
Pas un non plus dans le bassin de la Sangha et dans celui 
de la Likouala. Retenez ces noms : vous les retrouverez 
dans le traité du 4 novembre 1911, qui nous a pris ces 
terres pour les donner à l'Allemagne. En réalité, depuis 
dix ans, nous les avions perdues, faute de savoir ou de 
vouloir les défendre. 

On peut résumer la situation en disant qu'au début 
de 1908, il y avait au Congo 1 fusil pour 850 kilomètres 
carrés et pour 4.000 habitants, alors qu'à Madagascar, 
la proportion était de 1 fusil pour 55 kilomètres carrés et 
245 habitants, en Afrique occidentale de 1 fusil pour 
250 kilomètres et 1.000 habitants. Or l'Afrique équato- 
riale est plus difficile à tenir que l'Afrique occidentale : 
car, de superficie égale et à peine moins peuplée, elle ne 
compte que des populations primitives et barbares, qui 
n'apportent aucun concours à l'action administrative. 
Ainsi, plus de vingt ans après l'acte de Berlin qui a donné 
son statut à cette partie de l'Afrique, la France laissait 
son domaine équatorial inoccupé et inadministré. 

Par cette inoccupation, l'État français manquait aux 



166 LE MYSTERE D AGADIR 

engagements que, dans l'exercice de sa liberté, il avait 
pris en 1899 vis-à-vis des tiers. A cette date, en effet, il 
avait concédé ce domaine inoccupé. Dira-t-on que la 
concession était un moyen de suppléer à l'occupation 
et que, comme l'exemple s'en est présenté en d'autres 
pays, l'État, préférant momentanément ne pas exercer 
ses droits de souveraineté, les avait délégués à de grandes 
compagnies? Les textes s'opposent à cette interpréta- 
tion. Car ils établissent que les concessions de 1899 ne 
comportaient aucune délégation de souveraineté. On lit, 
en effet, à l'article 13 des instructions ministérielles du 
24 mai 1899 relatives aux concessions : 

Le concessionnaire n'a reçu aucune délégation de souveraineté. 
D'une manière générale, ses agents devront éviter toute ingérence 
administrative ou politique. 

Les mêmes instructions précisent que les concession- 
naires n'auront, à aucun degré, à assurer la police géné- 
rale du territoire, — a fortiori l'occupation et la garde 
des frontières (art. 18). 

Les postes chargés de la police générale du territoire seront 
installés par la colonie et entièrement à ses frais. 

Si les concessionnaires demandent, en outre de ces 
postes de police générale installés et payés par la colonie 
seule, des postes supplémentaires pour la protection de 
leurs établissements, ils paieront l'installation de ces 
postes, mais n'exerceront sur eux aucune action (art. 16). 

Un commis des affaires indigènes ou un chef de poste devra être 
attaché en permanence à chacun de ces postes, lorsque le gradé 
commandant les miliciens ne sera pas lui-même un Français. 
Il faut en effet éviter que les agents des concessionnaires aient la 
disposition directe des forces de police préposées à leur protection. 



LE MYSTERE D AGADIR 167 

En un mot, l'État français précise qu'il se réservera 
rigoureusement tous les attributs de la souveraineté, 
partant toutes ses responsabilités et qu'il ne signera avec 
le concessionnaire qu'un contrat d'ordre économique. 
A l'État, et à lui seul, incombent la défense militaire, 
l'organisation de la police, l'exercice de la justice, le re- 
couvrement des impôts, bref, l'action gouvernementale, 
dont la forme essentielle est précisée par l'article 14. 

Les administrateurs et autres agents préposés à la direction des 
postes de police, des postes de douanes et du service de surveil- 
lance mobile que vous ne devrez pas tarder à organiser sur les 
fleuves et frontières, etc. 

Aux concessionnaires, moyennant des obligations 
déterminées par le contrat, appartient un monopole 
d'exploitation que le ministre définit en ces termes 
(art. 7, 8, 9). 

L'avantage que l'administration s'est engagée à assurer au 
concessionnaire est, pour celui-ci, de jouir seul du domaine concédé 
et d'être seul à en recueillir les fruits 

Les tiers n'ont aucun droit à édifier aucun bâtiment, à faire 
aucune installation sur les terrains de la concession et l'adminis- 
trateur de la région ou le chef de poste devra prêter son concours 
à la répression immédiate de toute usurpation de ce genre, etc.... 

En un mot, le gouvernement français, en cédant à 
l'appel pressant de certains écrivains coloniaux, — ■ no- 
tamment, M. Pierre Mille dans son livre Au Congo (1899), 
— qui réclamaient l'institution sur le territoire français 
de grandes concessions sur le modèle belge, n'avait 
pas été dans cette voie jusqu'à l'application totale du 
principe qu'on lui recommandait. Il avait délégué la 
jouissance, en s'engageant à garantir un privilège de 



168 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

récolte. Il s'était réservé la souveraineté. Mais, par là 
même, il s'engageait à exercer cette souveraineté et, 
notamment, à occuper les territoires qu'il se chargeait, 
et qu'il se chargeait seul de garder et de policer. Que ce 
régime fût bon ou mauvais, ce n'est pas ici le lieu d'en 
juger. Et d'ailleurs s'il était mauvais, c'est l'État qui 
était coupable de l'avoir institué. Qu'il ait été inégale- 
ment appliqué, très loyalement par certains fonction- 
naires, moins loyalement par d'autres, très correctement 
par certains concessionnaires moins correctement par 
d'autres, il faut l'admettre. Qu'il fût peu compatible 
avec notre régime politique et nos mœurs parlementaires, 
on n'en peut douter l . La seule chose à retenir, c'est 
qu'il augmentait, loin de les diminuer, les devoirs de 
l'État en ce qui touche l'organisation militaire, la garde 
des frontières, la police générale, en un mot, tout ce qui 
a pour objet d'assurer l'intégrité du territoire et le main- 
tien de l'ordre public. 

Aussi bien, en cette matière, les devoirs de l'État 
envers lui-même primaient-ils ceux, — si stricts qu'ils 
fussent, — qui le liaient aux concessionnaires. Les terri- 
toires du Congo n'eussent pas été concédés qu'ils n'en 
auraient pas moins dû être occupés. L'occupation, au 
moins celle des frontières, n'est pas seulement, aux ter- 
mes de l'acte de Berlin, la condition nécessaire de l'appro- 
priation. Elle est aussi et plus encore l'affirmation indis- 
pensable et initiale de la souveraineté. L'inoccupation 
est attentatoire à la dignité de la puissance qui s'en rend 
coupable par l'aveu d'incapacité ou d'insouciance qu'elle 
implique. Elle est en même temps préjudiciable à ses 

1. Voir ci-dessus page 17. 



LE MYSTERE D AGADIR 169 

intérêts : car elle la frustre de recettes diverses, droits de 
douanes, redevances, impôts, réquisitions qui ne sont 
pas recouvrables lorsque Ton n'occupe pas *, Est-il 
besoin d'ajouter que l'humiliation et le préjudice s'aggra- 
vent, quand la puissance qui n'occupe pas a des voisins 
qui occupent en son lieu et place ; lorsque la frontière 
est violée, non par suite d'erreurs inévitables aux colo- 
nies, mais d'une façon systématique ; non pas à cinq ou 
dix kilomètres de cette frontière, mais à dix, vingt, cin- 
quante et cent kilomètres ; non point par intermittence, 
mais pendant des années, non pas commercialement et 
économiquement, mais administrativement, politique- 
ment, militairement. Or c'est cela qu'a rendu possible au 
Congo français l'insuffisance des effectifs et l'incurie du 
gouvernement. Et comme ceux qui commettaient cette 
faute étaient les plus intéressés à la tenir cachée ; 
comme, par suite, les plaintes qui l'ont rendue notoire, 
sont venues des concessionnaires, c'est-à-dire de per- 
sonnes privées, on a affecté de ramener le débat à des 
revendications particulières plus ou moins justifiées et 
de repousser ces plaintes au nom de l'intérêt public. 

Par quelle aberration inconsciente ou voulue mécon- 
naît-on cependant que l'intérêt public était le premier 
atteint et que la dignité de la France, plus que les droits 
des compagnies, protestait contre l'invasion chronique 
du sol français par des commerçants étrangers, par des 
fonctionnaires étrangers, par des officiers étrangers? 
Si l'État français se devait de ne pas tolérer cet abus, 
ce n'est pas parce que les terres ainsi livrées à nos voi- 
sins étaient des terres concédées dont il avait promis, 

1. Voir ci- dessous page 185. 



170 LE MYSTERE D AGADIR 

par contrat, de garantir l'exclusive jouissance. C'est 
d'abord et surtout parce que ces terres étaient des terres 
françaises dont l'intégrité était confiée à sa garde. Un 
seul intérêt, confondu avec un seul devoir, dominait en 
un mot la question et cet intérêt et ce devoir étaient tous 
deux nationaux, puisqu'ils se ramenaient à assurer, 
par l'autorité de la France, le respect de la loi et le respect 
de la frontière. 



II 



L INVASION ALLEMANDE 

Il est difficile de concevoir comme possible ce que des 
centaines de témoignages obligent à tenir pour certain. 
Après avoir dépouillé ces témoignages, on ne peut que 
s'incliner pourtant devant la surprenante et attristante 
vérité. De 1899 à 1908, sur toute la frontière méridionale 
du Cameroun, le Congo français, sur une superficie de 
plus de trois millions d'hectares, a été un simple prolonge- 
ment de la colonie allemande. Les produits du sol pre- 
naient, sans payer ni redevances ni droits, le chemin du 
Cameroun. Les Allemands ne se bornaient pas à pénétrer 
chez nous. Ils y vivaient, à plusieurs journées de marche 
de la frontière, installés dans des factoreries qui, au nom- 
bre de 35, drainaient le caoutchouc et l'ivoire l . Ils 



1. Sept maisons allemandes, C ,e du Sud Cameroun, Bramer West Afriea 
Gesellschaft, Félix Krause, Hamburg Afriea Gesellschaft, Lubeke, Randad 
etStein, Wœrmann etCie, avec 20 agents blancs, 17 clerks, 25 postes et 
200 traitants noirs étaient les agents de cette abusive exploitation. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 171 

y vivaient, conscients d'être abusivement en territoire 
français, résignés à partir si on les y forçait, mais con- 
vaincus par une longue expérience que le gouvernement 
français avait d'autres soucis que de prendre possession 
de sa colonie. Ils y vivaient sous la sauvegarde de mili- 
ciens allemands, sous le contrôle d'officiers allemands, 
qui réquisitionnaient, percevaient et jugeaient, faisant à 
la fois acte de commerce illégal et de souveraineté 
usurpée. 

Cette étrange intrusion s'était manifestée dès 1899 et 
d'abord à l'est du Gabon dans la région de la N'goko 
et de la Sangha 1 . Dès 1899, le rapport présenté aux 
actionnaires de la Compagnie allemande du Sud-Came- 
roun fait connaître que cette société possède un établis- 
sement principal à N'goko, des factoreries à Dzimoun, 
Molondou, Bomedali, et en outre plusieurs postes dans 
la même région. Or cette région est en tenitoire fran- 
çais. En 1900, le rapport de la même compagnie indique 
deux factoreries avec trois postes d'achats principaux 
et beaucoup de petits postes avancés dans la région de 
Moasi et N'Galimbomu, toujours en territoire français. 
Le 3 novembre 1900, une pièce officielle, ultérieure- 
ment saisie par la compagnie française et signée d'un 
officier allemand, qualifie N'Goila de village allemand. 
Or ce village est français et situé à plus de 30 kilo- 
mètres de la frontière. En décembre 1900, le lieutenant 
allemand de Stein remonte la rivière Koudou en terri- 
toire français sur un parcours de 110 kilomètres et impose 
aux indigènes l'autorité de l'Allemagne. La même année, 



1. Les faits suivants, reconnus vrais en 1905 parle ministère français des 
Colonies, figurent dans un mémoire que ce ministère a transmis cette année 
à celui des Affaires étrangères. Voir ci-dessous page 19i. 



172 LE MYSTERE D AGADIR 

les Allemands s'emparent du cours de la N'goko, de N'gali 
au rapide Chollet, soit 150 kilomètres d'accès aux deux 
rives de ce cours d'eau au lieu de 35 qu'ils tenaient du 
protocole de 1894, sur une seule de ces rives. 

Ces empiétements continuent en 1901. Le lieutenant de 
Stein les justifie par une carte du D r Plehn, carte inexacte, 
non notifiée au gouvernement français et qui n'est d'ail- 
leurs pas conforme à celle établie par le grand atlas 
colonial officiel allemand, d'après les données mêmes du 
D r Plehn. La même année, les agents de la compagnie 
constatent la présence des Allemands à 40 kilomètres de 
la frontière, en territoire français. D'avril à octobre 1901, 
un fonctionnaire des douanes allemandes en compagnie 
de trois soldats oblige M. Morrisson, agent de la Compa- 
gnie N'goko-Sangha, à abandonner le poste de Bomedali, 
reconnu français par le protocole de 1894, et si indiscu- 
tablement français qu'il a été cédé à l'Allemagne, par 
voie d'échange, lors du traité d'avril 1908. Le 28 octobre 
1901, un fonctionnaire allemand, M. de Lundinghau- 
sen, se présente à la factorerie Emile Loubet pour en 
arrêter le gérant. Il fait saisir une allège de la compagnie 
française qui n'a été restituée qu'en 1907, après de longs 
pourparlers, dont la prolongation même a produit sur 
les indigènes le plus fâcheux effet moral. 

Le 18 mars 1902, le même fonctionnaire allemand atta- 
que les villages français de Bomedali, Lobolo, Songa- 
longo, sous prétexte que les indigènes avaient eu des 
relations avec les Français. Il dépeuple systématique- 
ment les villages et emmène la population en territoire 
allemand. Le 21 avril suivant, le lieutenant alle- 
mand de Stein arrache le drapeau français du village 
français de Bomedali! Il est assisté par le chef d'une 



LE MYSTERE D AGADIR 173 

mission allemande de délimitation, le capitaine En- 
gelhardt. Les marchandises de la Compagnie N'goko- 
Sangha sont saisies et le commerce est rendu impossible 
sur toute la rive française. Le 22 avril, les Allemands 
somment la compagnie d'évacuer Bomedali. Le 6 mai 
M. Morrisson, agent de la Compagnie N'goko-Sangha, 
arrive à Kusso, en territoire français et à 50 kilomètres 
de la frontière, pour y installer une factorerie. Il trouve 
une factorerie allemande dont le clerck le menace. Ce 
clerck lui montre deux lettres de la Compagnie du Sud- 
Cameroun qui ne laissent aucun doute sur la situation. 

Il y a des rumeurs qu'une expédition française vient à Kusso. 
Si ces gens veulent s'installer dans le pays, vous leur direz qu'à 
Kusso, ils ne peuvent rien faire. S'ils veulent s'immiscer dans vos 
affaires, vous leur direz d'aller plus loin. Il va de soi que, si un agent 
du gouvernement français est présent, vous devrez vous incliner, 
car vous ne pouvez opposer aucun argument. 

Ou encore : 

Deux blancs de la compagnie îs'Goko Sangha montent à 
Kusso et Moasi. Empêchez-les de se fixer dans vos factoreries 
et faites tous vos efforts pour acheter tout le caoutchouc du pays 
avant que les Français ne vous succèdent. 

En avril 1903, les Allemands prétendent arrêter à 
coups de fusil, sur la N'Goko, les embarcations de la com- 
pagnie française, bien que la navigation soit libre dans 
le bassin conventionnel du Congo en vertu de l'acte de 
Berlin. Le 17 juin, l'administrateur Dupont obtient d'un 
représentant du gouvernement allemand la promesse 
d'évacuer les points français occupés indûment et de 
restituer ou de rembourser les marchandises saisies à 
la compagnie française, mais le pavillon français hissé 



174 LE MYSTERE D AGADIR 

à N'Goko est, peu de jours après, enlevé par les Alle- 
mands. A cette même époque, le Journal Colonial Alle- 
mand reconnaît que la Compagnie du Sud-Cameroun a 
dû abandonner quatre factoreries et quatre postes 
« qu'elle avait en territoire français ». De janvier à 
août 1904, M. Chaussé, directeur de la N'Goko-Sangha, 
trouve les indigènes de Sanguie et Matuli excités contre 
la France par les Allemands. Les factoreries allemandes 
installées dans la région ont été brûlées à l'approche du 
directeur français. Celui-ci avait établi une factorerie 
à Sanguie, mais le 7 avril 1904, M. Kalmar, agent de 
la société allemande du Sud-Cameroun, accompagné 
de 20 soldats, somme l'agent français de se retirer l „ 
Les autorités françaises lui promettent d'établir un poste 
à Matuli et d'occuper la région située à l'ouest, mais cette 
promesse n'est pas tenue. 

Les mêmes faits ont été relatés par M. Pichon 2 . 
L'étendue du territoire occupé parles Allemands a atteirt 
dans cette première région 600.000 hectares. Une partie 
a été évacuée par eux en 1902, une autre en 1903, une 
troisième en 1904. Mais à ce moment, on s'aperçut que, 
plus à l'ouest, dans le bassin de l'Ivindo et jusqu'à la 
Guinée espagnole, des empiétements identiques et plus 
caractérisés encore portant sur 2.800.000 hectares se com- 
mettaient depuis des années. Quelques mois plus tard, 
une série de constatations non douteuses permettaient 



1. C'est au cours d'une reconnaissance envoyée dans la région que se 
produisit le sanglant incident de Missoum-Missoum où six tirailleurs 
français furent tués par les Allemands et dont M. Pichon a rappelé qu'on 
avait pu redouter la répercussion européenne. Missoum-Missoum a été 
laissé à l'Allemagne par le traité d'avril 1908. Mais les empiétements 
allemands avaient dépassé ce point de plus de 100 kilomètres. 

2. Sénat, 5 juin 1911. 



LE MYSTERE D AGADIR 175 

d'analyser dans le détail et de saisir sur le vif les procé- 
dés des envahisseurs. 

Parmi les preuves qui en ont été fournies, les unes 
viennent des Allemands eux-mêmes. Car dans l'un des 
innombrables incidents de cette longue histoire, il advint 
que, dans diverses factoreries de la région dont il s'agit, 
on saisit leur correspondance K Ici, c'est un chef de 
factorerie, M. Lessner qui félicite son agent de Minvoul 
(territoire français) de « cette entreprise devenue avan- 
tageuse grâce à son ardeur ». Il ajoute, parlant d'un 
autre employé : 

Marshall travaille fort bien et serait à utiliser pour un poste 
avancé. (C'est-à-dire plus loin en territoire français) 2 . 

Le 8 février 1905, c'est un autre Allemand qui raconte 
son installation à Kormolo, à plusieurs jours de marche 
au sud de Minvoul. Il écrit ingénument : 

Le pays est français. . . . Mais si les Français viennent, ce seront sans 
doute des commerçants qui, n'ayant pas de sextant, ne pourront 
pas prouver aux Allemands qu'ils sont en territoire français 3 . 

Autre lettre : 

Si l'on fait une délimitation de la frontière, c'est fini pour 

nous 4 . 

Nouvel aveu (21 février 1905) : 

Cette situation ne durera guère : alors profitez du moment et 
ramassez tout ce que vous pourrez 5 . 

1. Cette correspondance allemande, originaux ou photographies, a été 
remise le 19 décembre 1910 à la commission du budget de la Chambre des 
députés. 

2. Commission du budget, sténographie du 19 décembre 1910. 

3. Ibid. 

4. Ibid. 

5. Ibid. 



176 LE MYSTERE D AGADIR 

Le 22 avril 1905, un lieutenant allemand en service 
commandé écrit à un commerçant : 

Comme le centre des événements actuels est à 30 kilomètres 
au sud de la frontière, il n'est plus guère possible qu'il puisse être 
encore question du territoire allemand l . 

Ce qui n'empêche une douce philosophie de régner 
chez les commerçants étrangers : 

C'est toujours, écrit l'un d'eux (12 septembre 1905) la bou- 
teille à l'encre, tant que les Français ne seront pas venus recon- 
naître la frontière 2 . 

Et le même d'ajouter dans une lettre du 13 septembre : 

L'histoire avec les Français est ancienne et je crois que vous 
prenez la chose trop au sérieux 3 . 

Les mêmes documents allemands précisent l'étendue 
du préjudice subi par les commerçants français et par 
l'État français. Les comptabilités saisies des postes de 
Kormolo et de Mako, situés fort loin de la frontière en 
territoire français, produisaient en six mois 19 tonnes de 
caoutchouc, soit 40 tonnes par an, c'est-à-dire pour 
trente-cinq factoreries plus de 700 tonnes qui, d'une part, 
échappaient aux concessionnaires et qui, d'autre part, 
frustraient la colonie des droits de douane et redevances 
diverses y aiïérant. 

Après les témoignages allemands, voici ceux des fonc- 
tionnaires français. Ils ne sont pas moins affîrmatifs. 
En 1906, le capitaine Cottes, président de la mission 



1. Commission du budget, sténographie du 19 décembre 1910. 

2. lbid. 

3. Ibid. 



LE MYSTERE D AGADIR 177 

française, qui, de concert avec une mission allemande, 
abornait la frontière sud Cameroun, échappe aux objec- 
tions de son collègue allemand, qui lui a donné l'éveil 
en tentant de le retenir, pénètre soudainement dans 
cette région inexplorée et, à chaque pas, il rencontre des 
factoreries allemandes, des approvisionnements alle- 
mands dans une« quiétude idéale, depuis des années» l « 
Il écrit le 25 mai au lieutenant gouverneur du Gabon : 

Entre le Haut-Abangha et leWoleu, je suis entré en contact avec 
de nombreux traitants indigènes du Cameroun, que j'ai refoulés, 
ainsi que le représentant de la Hamburg Africa Gesellschaft, dont 
la factorerie était installée à Angoun au sud du N'Tem. 

Les Allemands ont fait de cette région un prolongement de la 
contrée bien organisée qui s'étend au nord de la frontière, sillon- 
née de routes de 4 à 5 mètres de largeur et respirant un air 
d'administration effective 2 . 

Le 27 juillet, il saisit le commissaire général et lui 
rend compte des mesures qu'il a prises : 

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les constatations 
que j'ai été amené à faire au cours de mon récent parcours de 
Libreville à la Sangha en ce qui concerne l'intrusion en territoire 
français et dans la zone de concession octroyée à la Société N'Goko 
Sangha, en particulier d'un certain nombre de firmes du Came- 
roun (allemandes et anglaises) pour le plus grand détriment de 
nos intérêts commerciaux. 

Bien que n'ayant aucune attache avec l'administration locale, 
j'ai estimé néanmoins pouvoir et devoir prendre les mesures de 
circonstance pour mettre un terme à une contravention flagrante 
et refouler au nord de la frontière les commerçants indélicats 
qui nous ont gravement lésés depuis plusieurs années, en se livrant 
à l'exploitation intensive d'une contrée particulièrement riche en 
caoutchouc et en ivoire. 

1. L'absolue authenticité du témoignage du capitaine Cottes a été 
reconnue par la Commission du budget, le 10 février 1911. Voir ci-dessous 
page 337. 

2. Le président de la' mission Sud-Cameroun au lieutenant gouverneur 
du Gabon. 

12 



178 LE MYSTERE D AGADIR 

Le schéma ci-joint montrera d'un coup d'œil les progrès 
de l'intrusion étrangère et sur mon simple parcours, la densité 
des comptoirs poursuivant hâtivement ce commerce lucratif, 
qui escomptait encore la bonne période avant les grandes pluies 
puisque les opérations de la commission de délimitation n'étaient 
attendues que venant de l'Est et laissaient encore le temps d'espé- 
rer de beaux bénéfices. 

L'exode vers le nord de tout ce personnel étranger a amené 
dans la région un grand soulagement, car les populations terro- 
risées par les échos arrivant d'Elobowa des mêmes répressions 
habituelles aux pays allemands, se voyaient journellement 
en butte aux exigences des traitants ou porteurs continuellement 
en mouvement 4 , 

Quelques mois plus tard, dans un rapport au ministre 
des Colonies, le Président de la mission française 
résume ces constatations (9 mai 1907) : 

1° A Angoun. 

C'est à Angoun que j'ai rencontré la première factorerie 
allemande de la Hamburg Africa Gesellschaft, dirigée par 
M. Schraeder. 

Depuis plusieurs jours déjà, j'étais entré en contact avec les 
petits groupements de traitants noirs du littoral, relevant de cet 
agent, et je les avais invités à se replier vers le nord.... 

Il est à noter qu'au moment de mon arrivée, M. Schraeder 
suivant Vaveu qu'il me fit, était sur le point de transférer sa facto* 
rerie d' Angoun sur la rivière Lara, à plus de 100 kilomètres au sud 
de la frontière... 

2° A Minvoul : 

Ayant assuré le refoulement de la vague étrangère, j'entrai en 
relations avec un groupe important de commerçants étrangers. 

Or, en 1905, le capitaine allemand Foerster avait constaté la 
situation de Minvoul en territoire français. Les agents de la fac- 
torerie avaient aussi connaissance de ce fait. 

3° Entre N'Tem et V Aïna (Haut-Ivindo) : 

Je trouvai un certain nombre de traitants indigènes ressortis- 
sant aux factoreries installées au nord... 

1. Le président de la mission Sud-Cameroun au commissaire général 
du Congo. 



LE MYSTERE D AGADIR 179 

4o Nota : 

Le trafic commercial auquel se livraient les étrangers nécessi- 
tait pour les factoreries entre le N'Tem et le Woleu environ 
500 porteurs, sillonnant continuellement le pays et pour le groupe 
du N'Tem et de l'Aïna plusieurs milliers. 

5° Conclusion : 

Le préjudice causé aux intérêts des compagnies françaises est 
indéniable. 

La forêt a été bien souvent abimée, les arbres et les lianes à 
caoutchouc saignés et coupés sans précaution, dans la poursuite 
d'une récolte intensive et rapide, sont en bien des régions perdus 
définitivement. Quelle est la valeur du dommage ? Elle est bien 
difficile, sinon impossible à préciser. Mais elle est considérable. 

Il ne saurait donc faire aucun doute que ces sociétés ont subi un 
grand préjudice 1 . 

Notons d'autre part que, sur le chiffre de ces dommages, 
les rapports des fonctionnaires concordent avec les docu- 
ments allemands cités plus haut. Ces documents per- 
mettaient d'évaluer la perte annuelle — perte de pro- 
duits pour les concessionnaires, perte de taxes pour 
l'État français — à 700 tonnes de caoutchouc par an. 
De son côté, le capitaine Cottes disait le 26 août 1906 : 

J'ai trouvé à Minvoul 80 tonnes de caoutchouc réalisé. A 
mon avis, les maisons allemandes ont, en l'espace de quelque 
temps, sorti de cette région, de 3 à 400 tonnes de caoutchouc. 

Rien de plus naturel au surplus dans un pays dont 
ses premiers explorateurs évaluaient la récolte annuelle 
à 1.000 tonnes 2 et que le capitaine Cottes qualifiait 
dans un de ses rapports « merveilleux pays caoutchou- 
tier ». 

Il faut ajouter enfin que le dommage causé au com- 
merce français et à l'État français portait non seulement 

1. Le président de la mission Sud-Cameroun au ministre des Colonies. 

2. Voir notamment les rapports du Père Trilles, de M. Lesieur et 
de M. Fondère. 



180 LE MYSTERE D AGADIR 

sur le passé, mais encore sur l'avenir. Les Allemands, 
conscients de la précarité de leur exploitation, la con- 
duisaient sans souci du lendemain. Au lieu de saigner 
les lianes à caoutchouc, ils les coupaient, obtenant ainsi 
plus de caoutchouc, mais tuant pour dix ans la produc- 
tion. On se souvient que, le 21 février 1905, un agent 
allemand, M. Lessner, écrivait à M. Buhbe à Minvoul : 

La situation ne durera pas longtemps; profitez du moment 
et ramassez tout ce que vous pourrez l . 

Le 22 décembre 1906, le docteur Gravot, chargé spé- 
cialement dans la mission Cottes de l'étude des questions 
caoutchoutières, écrit : 

La région est encore très riche en caoutchouc, mais cette 
richesse ne tardera pas à disparaître, étant donné que les indigènes 
coupent toutes les lianes, sans souci de l'avenir, employant ainsi 
la méthode préconisée par de nombreuxcommerçants allemands 2 . 

Le 1 er juillet 1907, le docteur Gravot dit qu'il a vu 
le ravage considérable fait par les Allemands. Le 25 jan- 
vier 1908, le même docteur écrit : 

Les agents des factoreries étrangères laissent toute liberté 
aux indigènes de couper les arbres à caoutchouc, de manière à 
recueillir le plus de produits possibles et à réaliser un maximum 
de bénéfices pendant leur séjour colonial 3 . 

De son côté le 9 mai 1907, le capitaine Cottes écrit 
à M. Milliès-Lacroix : 

La forêt a été bien souvent abimée et la valeur du dommage 
est considérable 4 . 

1. Commission du budget, 19 décembre 1910. 

2. Le médecin major Gravot au capitaine Cottes. 

3. Le même au même. 

4. Le capitaine Cottes au ministre des Colonies. 



LE MYSTERE D AGADIR 181 

Dans tout ce territoire occupé et dévasté par eux, 
les Allemands se comportaient en véritables souverains : 

La factorerie de la Hamburg Africa Gesellschaft à Minvoul 
disposait d'une sauvegarde de quatre hommes (de la Schutz 
truppe ou force armée régulière) détachée de la station allemande 
d'Ebolowa. 

J'ai constaté leur présence dès mon arrivée le 25 mai dernier. 
M. le Capitaine Foerster avait déjà, il y a un an, au cours de la 
mission officieuse qu'il exécuta huit mois durant sur la frontière 
Sud-Cameroun pour préparer les opérations actuelles, constaté 
la situation de Minvoul en territoire français ; les agents de la 
factorerie avaient aussi connaissance de ces faits, comme ils 
nous l'ont déclaré. 

Il est aussi à signaler que l'autorité militaire allemande exécu- 
tait normalement des réquisitions de vivres (manioc, bananes, 
cabris) tant dans toute la contrée que jusqu'à Bibé (àun jour au 
sud du N'Tem) tant pour l'effectif de Minvoul (antérieurement 
d'une dizaine d'hommes) que pour les troupes concentrées autour 
d'Elobowa, et constituées en colonnes pour les opérations en pays 
dzimous K 

Le 31 août, nouvelle confirmation de cet exercice en 
territoire français de la souveraineté allemande : 

Je puis signaler que les agents de la Hamburg Africa Gesellschat 
rencontrés à Angoun et Minvoul exerçaient quasiment des droits 
de suzeraineté dans la contrée environnant leurs factoreries, réglant 
les affaires de justice entre indigènes, prenant des porteurs, etc.. 
Il en était de même partout où les représentants des autres firmes 
opéraient. 

Au village de Bibé (trois jours au sud-ouest de Minvoul) au 
sud du N'Tem, le chef m'a signalé avoir obtempéré comme les 
autres villages de la contrée, à des réquisitions (non payées) de 
vivres, moutons, etc., exécutées en mai ou juin 1905 par un déta- 
chement d'une quinzaine d'hommes de la Schutz truppe, venu 
du N'Tem, où alors se trouvait un capitaine allemand (vrai- 
semblablement M. Foerster) qui, en effet, exécutait la mission offi- 
cieuse dont j'ai précédemment parlé 2 . 

1. Le capitaine Cottes au commissaire général du Congo 27 juillet 1906. 

2. Le même au lieutenant gouverneur du Gabon, 31 août 1906. 



182 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Sur cet envahissement de la colonie française tout le 
monde est d'accord. D'abord les fonctionnaires et en 
premier lieu le commissaire général : 

N° 99. — Capitaine Cottes à Brazzaville me communique les 
renseignements suivants : Il a fait évacuer plus de 35 factoreries 
allemandes installées en territoire français, abondamment pourvues 
de marchandises *, 

Le commissaire général par intérim Fourneau précise 
le 4 août 1906 par un nouveau télégramme : 

Au cours de son voyage de Libreville à la Sangha par le Haut- 
Congo, M. le capitaine Cottes, président de la Commission fran- 
çaise de délimitation du sud Cameroun, vient de constater que 
les maisons allemandes et anglaises de la colonie voisine occupent 
en territoire français un très grand nombre de points dans la 
concession octroyée à la Société de la N'Goko Sangha, par leurs 
postes, factoreries ou firmes. 

Une série de documents joints à cette communication, lettres, 
déclarations, schémas cartographiques, vous montrera que cette 
occupation inadmissible de notre colonie s'est développée dans 
des proportions très préjudiciables k nos intérêts '-. 

Le lieutenant-gouverneur du Gabon n'est pas moins 
net le 7 septembre suivant et constate que l'administra- 
tion française était incapable d'occuper la frontière. 

La zone voisine de nos frontières du nord a été soumise à un 
véritable envahissement, non seulement de la part du commerce 
allemand, mais encore de celle des autorités coloniales du sud- 
Cameroun proprement dites. 

Ces contestations officielles du président de la commission de 
délimitation, sont venues confirmer d'une façon saisissant o 
certaines plaintes formulées par des représentants de la société 
du Haut-Ogoué et de la compagnie de la N'Goko-Sangha à la 
suite de leurs premières tentatives de pénétration commerciale 

1. Le commissaire général au ministre. 24 juillet 1906. 

2. Le même au même. 



LE MYSTERE D AGADIR 183 

sur le Haut-Ivindo ou Aïna et qui avaient d'autant plus ému 
l'administration locale que les moyens dont elle disposait au cours 
de ces dernières années ne lui permettaient pas d'entreprendre 
l'exploration et l'occupation méthodique des territoires situés à 
l'ouest de la concession accordée en 1905 à la Compagnie, la 
N'Goko Sangha *. 

Après les fonctionnaires de la colonie, les membres 
du Gouvernement. Le ministre des Colonies reconnaît, 
lui aussi, la violation continue de notre frontière. Voici le 
témoignage de M. Milliès-Lacroix : 

11 est certain que les Allemands ont établi des factoreries sur le 
territoire de la colonie du Gabon. Il est certain que les traitants 
noirs se sont infiltrés dans les régions concédées à la compagnie, y 
ont fait des actes de commerce dont ils ont fait bénéficier les fac- 
toreries allemandes 2 . Il n'est pas douteux que la compagnie a 
pu constater l'emploi de procédés destructifs et notamment 
l'abattage de tous les arbres à caoutchouc 3 . 

Le ministre des Affaires étrangères confirme : 

11 est certain qu'il y a eu dommage. S'il n'y avait pas eu dom- 
mage, le ministère des Colonies ne m'aurait pas constamment 
harcelé pour que je soumette à Berlin les réclamations de la com- 
pagnie. 

Comment aurais-je pu réclamer pour une compagnie française 
si elle n'avait pas subi des dommages et comment le ministère 
des Colonies pourrait-il soutenir à un moment quelconque que 
ces dommages n'avaient pas été subis et ne devaient pas être 
réparés, s'il me demandait d'intervenir auprès du gouvernement 
allemand pour obtenir des dédommagements ? 

Il est avéré que les traitants allemands ont commis sur le ter- 
ritoire français et à une grande distance de la frontière, des abus 
dont la compagnie française N'Goko Sangha a éprouvé un dom- 
mage certain et considérable. C'est au point que les incursions 

1. Le lieutenant Gouverneur du Gabon à l'administrateur Weber. 

2. Commission des Affaires extérieures, sténographie du 29 juin 1908. 

3. Mémoire de M. Milliès-Lacroix du 20 avril 1909. 



184 LE MYSTERE D AGADIR 

de ces traitants ont traversé de part en part l'énorme terri- 
toire concédé à la compagnie française et atteint au sud le poste 
de Rebulard, situé sur le domaine concédé à une autre compa- 
gnie, la société du Haut-Ogoué. 

En 1908, la commission des Affaires extérieures et colo- 
niales de la Chambre des députés, après une minutieuse 
étude ae la question, décrit longuement cet extraordi- 
naire état de choses. Le 29 avril 1910, le premier prési- 
dent de la Cour des comptes appelé par le Gouvernement 
à évaluer les pertes de nos nationaux, conclut dans sa 
décision : 

Considérant que des dossiers établis, tant par la Compagnie de la 
N'Goko-Sangha, que par l'administration, il résulte, que pendant 
toute cette période de temps, les empiétements des commerçants 
étrangers sur le territoire de la compagnie ont été certains, per- 
manents et importants, que ces commerçants avaient établi de 
nombreuses factoreries sur la concession de la compagnie. 

Enfin, en 1911, la commission du budget a dû, par 
l'organe d'un rapporteur nettement hostile au Congo, 
reconnaître la réalité de ces faits affligeants. On lit, en 
effet, dans le rapport de M. Viollette, la mention « dont 
acte » en face de l'affirmation suivante d'un des témoins 
entendus : 

Il n'est pas contesté qu'en 1905 et en 1906, plus de 35 facto- 
reries étrangères étaient installées sur le territoire de la N'Goko 
Sangha 2 . 

Il va de soi que les troubles ainsi constatés lésaient gra- 
vement les intérêts des concessionnaires français, mais 
ils lésaient non moins gravement les droits et l'autorité 

1. Commission des Affaires extérieures, 1 er juillet 1906. 

2. Rapport Viollette, annexes. 



LE MYSTERE D AGADIR 185 

de l'État français et ce point de vue, qu'on a laissé dans 
l'ombre, est le seul qui doive, ici, retenir notre attention. 
Quand les ministres disaient : « Le dommage n'est pas 
douteux », ils visaient le dommage incontestable subi 
par le concessionnaire, mis par l'inoccupation française 
et par l'occupation étrangère dans l'impossibilité d'exploi- 
ter les territoires dont le gouvernement français lui avait 
assuré « la jouissance exclusive et le privilège d'être seul 
à en recueillir les fruits 1 . » Mais que dire du dommage 
matériel et moral subi par la France elle-même, du 
navrant aveu d'impuissance que cette situation révélait, 
des préjudices de toutes sortes qu'elle avait pour consé- 
quence? De cela, le gouvernement ne parlait pas. Les 
fonctionnaires de la colonie cependant l'avaient averti. 
Dès le 27 juillet 1906, le capitaine Cottes avait écrit : 

Les constatations, — que m'a permis de faire inopinément un 
grand mouvement tournant, dont le but était de percerle mystère 
dont s'enveloppait mon collègue allemand sur toute la section de la 
frontière à l'ouest de l'Ivindo mystère qui présageait même un 
arrêt des opérations de délimitation, dans le but patent mainte- 
nant de couvrir les opérations commerciales en cours et non liqui- 
dées encore, — ces constatations peuvent être mises à profit par 
l'administration pour poursuivre auprès des firmes mises en 
cause les réparations légitimes qui nous reviennent 2 . 

Le 8 août 1906, le commissaire général du Congo con- 
viait de nouveau le Gouvernement à prendre en main la 
défense de l'ordre public et des droits de l'État : 

Je tenais à vous rendre compte tout de suite de ces faits, car 
cette constatation de M. le capitaine Cottes doit nous permettre 
de revendiquer ultérieurement auprès des autorités allemandes des 

1. Voir ci-dessus page 167. 

2. Le capitaine Cottes au Commissaire général du Congo. 



186 LE MYSTERE D AGADIR 

indemnités pour commerce des produits domaniaux faits dans un 
territoire concédé à la Société de la N'Goko-Sangha (indemnités 
à la société) et ensuite pour le commerce dans des régions 
appartenant à la colonie du Congo français, propriétaire des 
terres et biens vacants dans la période antérieure à celle de la 
cession de cette zone à la Compagnie concessionnaire. 

D'autre part, il y a lieu de réclamer aussi de légitimes répara- 
tions pour introduction et trafic de marchandises n'ayant pas 
acquitté de droits de douane, ces mêmes marchandises ayant payé 
à leur entrée dans le territoire allemand pour enrichir le budget 
de la colonie voisine à nos dépens. 

Il faut encore tenir compte dans ces évaluations de levées 
d'impôt dans le pays, réquisitions de toute nature pour le por- 
tage, le pagayage, le ravitaillement en vivres, etc.. * 



Il y avait donc à sauvegarder, à côté des droits privés, 
des droits publics. Pour la défense des uns et des autres, 
deux moyens : des mesures locales, des mesures géné- 
rales, les unes incombant au ministère des Colonies, les 
autres au ministère des Affaires étrangères, les premières 
comportant des actes immédiats et complets d'occupa- 
tion, les autres des revendications diplomatiques pres- 
santes et soutenues. De ces deux séries de mesures, ni 
les unes, ni les autres n'ont été piises. La situation intolé- 
rable, qui vient d'être décrite, intolérable pour nos co- 
lons, intolérable plus encore pour la colonie, a été sup- 
portée pendant des mois, après qu'elle avait été dévoi- 
lée, détaillée, contrôlée par des rapports officiels tous con- 
cordants. La crainte des difficultés, la phobie de l'ac- 
tion, l'épouvante de mériter les attaques de M. Jaurès en 
défendant, avec la frontière française, l'argent français, 
ont maintenu nos ministres dans l'abstention. Et sans 
doute, pensait-on qu'ainsi la question s'éteindrait d'elle- 

1. Le commissaire général du Congo au ministre des Colonies. 



LE MYSTERE D AGADIR 187 

même. Mais la logique a des revanches que la faiblesse 
ne prévoit pas. 

Par suite de cette faiblesse, les Allemands de 1899 à 
1908 avaient pu, sans obstacle, occuper le territoire 
français à plus de 100 kilomètres au sud de la frontière, 
exploiter, organiser, administrer tout le pays, inventorier 
ses richesses, apprécier ses ressources. Nous avions, par 
notre inertie, notre indifférence, notre négligence, 
éveillé toutes les convoitises, justifié toutes les espérances 
de concurrents avisés, laissé prendre à l'Allemagne une 
hypothèque de fait, ouvert la voie aux exigences qui 
bientôt allaient se manifester. Cai, notons-le, c'est au 
mois de janvier 1905 que M. de Kuhlmann, conseiller 
de la légation d'Allemagne à Tanger, disait à son 
collègue français M. de Cherisey : 

— Donnez-nous la liberté économique au Maroc et 
des avantages territoriaux au Congo : le Maroc sera à 
vous politiquement 1 . 



III 



l'inertie française 



L'inertie du gouvernement français s'est manifestée 
pendant trois ans, tant au Congo qu'à Paris, avec une 
ingéniosité qui, mise au service de l'action, eût donné 
d'excellents résultats. 

Au début de 1905, le gouvernement s'était préoccupé 
non point de défendre les droits de la France, mais 

1. Voir ci-dessous page 438. 



188 LE MYSTERE D AGADIR 

d'apaiser les réclamations de la compagnie concession- 
naire, en augmentant la concession de celle-ci. Il n'avait 
pas jugé qu'il fût possible d'invoquer contre elle la clause 
du cahier des charges qui exclut tout droit à indemnité 
pour faits de guerre, révolte des indigènes et insécurité. 
En effet, l'occupation constante et paisible par une puis- 
sance étrangère de territoires français non occupés par 
la France ne rentrait manifestement dans aucun de ces 
trois cas. En conséquence, le cabinet présidé par M. Rou- 
vier avait, le 30 mars 1905, moyennant le retrait des re- 
cours introduits par la compagnie devant le Conseil 
d'État, négocié avec elle un arrangement que M. Pichon 
a résumé en ces termes : 

Un arrangement intervint entre le gouvernement et la Compa- 
gnie de la N'Goko-Sangha pour obtenir, tout au moins, le retrait 
des deux recours en indemnité formés par elle devant le Conseil 
d'État. 

Il consentit à la compagnie, par un décret du 30 mars 1905, 
une nouvelle concession territoriale. 

Il s'engageait à ne réclamer aucune redevance pour cette conces- 
sion nouvelle pendant dix ans. 

Il acceptait également d'accorder à la compagnie, à l'est et au 
sud de ses deux concessions primitives, certaines rectifications 
de limites l . 

Est-il besoin de signaler que cette transaction ne cons- 
tituait à aucun degré, du point de vue du droit public, une 
mesure de protection efficace, du point de vue du droit 
privé, une réparation des faits postérieurs à sa conclusion 
et signalés en 1906 par tous les fonctionnaires de la colo- 
nie ? Pour répondre à ce double devoir, il était indispen- 
sable de procéder à l'occupation du Congo, conformé- 
ment aux piopositions du capitaine Cottes et de récla- 

1. Sénat 5 iuin 1911. 



LE MYSTERE D AGADIR 189 

mer à l'Allemagne les satisfactions dues par elle aussi 
bien à l'État français qu'aux concessionnaires français. 
En ce qui concerne l'occupation de la frontière, le 
capitaine Cottes avait, en effet, précisé clairement le de- 
voir du Gouvernement. Il écrivait le 25 mai 1906 au 
lieutenant gouverneur du Gabon. 

Je compte en juillet ou août prochain qu'il me sera possible de 
descendre à Brazzaville et à Libreville (pour revenir ensuite sur le 
T'Nem par Kribi au N. de Campo) afin de m'entretenir avec le 
commissaire général et avec vous de l'ensemble des mesures 
qui s'imposent pour l'occupation effective qui ne saurait être retar- 
dée sans atteinte grave à notre prestige vis-à-vis d'une population 
habituée au commerce immédiat et continuel des Allemands r . 

Le 19 novembre, nouvelle instance du président de la 
commission qui établit tout un plan d'occupation. 

J'ai Vhonneur d'appeler votre attention sur la responsabilité 
grave que V administration locale s'expose actuellement à encourir. 
Le fait de ne pas faire procéder à une occupation immédiate de la 
frontière, déterminée contradictoircment laisse la porte ouverte à des 
réclamations des sociétés concessiomiaires, car les comptoirs étran- 
gers en bordure de notre territoire (qui ont en suspens des intérêts 
considérables dans tout le Gabon nord) sont sur le point de reprendre 
leurs errements d'antan. 

Les propositions concernant la création de deux cercles frontières 
occupés chacun par une compagnie de tirailleurs, que je soumis à 
M. le Commissaire général (et dont il voulut bien vous faire part 
quelles avaient son approbation) me paraissent strictement indis- 
pensables 2 . 

A la commission sénatoriale, M. Milliès-Lacroix a sou- 
tenu que, dès 1907, le plan d'occupation du président de 
la mission de délimitation avait été réalisé. Il se peut 

1. Le capitaine Cottes au lieutenant gouverneur du Gabon. 

2. Le même au même. 



190 LE MYSTERE D AGADIR 

que telle ait été l'intention du ministre. Déjà son pré- 
décesseur, M. Georges Leygues, avait écrit le 20 août 1906 : 

J'ai donné au commissaire général les instructions précises en 
vue d'assurer le respect de nos droits et de nos intérêts l . 

Mais, devant l'histoire, les intentions ne comptent pas et 
les actes seuls doivent être considérés. Or les documents 
officiels établissent que l'occupation, qui aurait dû être 
complète et immédiate, a été incomplète et tardive, et 
qu'après comme avant la mission de 1906, — et ce, pen- 
dant plusieurs années, — le Congo français est resté ou- 
vert aux incursions étrangères. Cette situation, signa- 
lée avec insistance par la compagnie concessionnaire, a 
été constatée par les fonctionnaires de tout ordre et de 
tout grade. 

Le 28 octobre 1907, le lieutenant-colonel en retraite 
Weber, administrateur de la région du Woleu-N'Tem, 
se plaint du manque d'hommes disponibles. Il ajoute : 

Les Allemands ont perdu tout scrupule dans leurs agisse- 
ments 2 . 

Le 15 octobre 1907, le commandant de cercle Gluck 
rend compte que, comme auparavant, il a trouvé des 
Allemands en territoire français. Il en trouvera encore 
l'année suivante (rapport du 21 mars 1908). Mais il 
y a plus : le 15 février 1907, le lieutenant-gouverneur du 
Gabon, M. Cureau, confesse que l'administration ne 

1. Le ministre des Colonies au président de la Compagnie X'Goko- 
Sangha. 

2. L'administrateur Weber au directeur de la Compagnie N'Goko- 
Sangha. 



LE MYSTERE D AGADIR 191 

peut pas occuper le Moyen Congo, ce qui serait très 
utile pour surveiller les Allemands. Il ajoute : 

Désirant me mettre à couvert de tout accident possible dans la 
colonie, je me suis efforcé de démontrer au conseil de gouverne- 
ment, faits et chiffres en main, les avantages et le profit d'une occu- 
pation intégrale. 

Dans un rapport ultérieur, M. Cureau résume ainsi 
la situation : 

Inoccupation complète du pays et liberté entière donnée aux 
entreprises de nos voisins. 

Enfin, en 1908, le 24 avril, un inspecteur du contrôle 
local, M. Cercus, constate explicitement que le plan 
d'occupation du début de 1907 n'a pas été exécuté. 

Il faut déclarer que le projet d'occupation exposé dans le télé- 
gramme du 15 janvier 1907 était le seul possible et que son aban- 
don a été une erreur... 

M. Weber, pour excuser l'insuffisance des résultats obtenus, 
s'est retranché derrière la mauvaise volonté ou l'incapacité de 
certains de ses subordonnés. 

Il vaudrait mieux reconnaître qu'il n'a pas disposé immédiate- 
ment des moyens appropriés pour mener à bien une telle entre- 
prise... 

Il est incontestable que notre occupation effective ne s'est réali- 
sée qu'après plusieurs mois de retard sur les prévisions établies 
par M. Weber. 



La même année, le 22 mai, un inspecteur des Colonies 
M. Rheinart, écrit en parlant de la même région : 



Cette région est en voie à la fois d'occupation militaire et d'orga- 
nisation administrative. Rien n'y est encore définitif ni même bien 
à sa place. 



192 LE MYSTERE D AGADIR 

D'ailleurs, le 29 juin 1908, M. Milliès-Lacroix, qui 
avait déjà reconnu dans une lettre du 9 août 1907 que 
le programme de janvier n'avait pas été réalisé dans les 
limites de temps prévues, disait à la commission des 
Affaires extérieures saisie des réclamations de la compa- 
gnie concessionnaire : 

J'assurerai (au futur) à la compagnie la paisible exploitation 
de sa concession. 

Bref, à l'automne de 1908, rien ou presque rien n'avait 
été fait. Comme le disait à la Chambre M. Albert Lebrun, 
ministre des Colonies, « le cinquième à peine de la colo- 
nie était occupé ». Comme il le disait un mois plus tard 
à la commission du Sénat, « après 1909, nous eûmes à 
déplorer dans ces régions des rencontres qui entraînèrent 
des blessures et qui indiquent bien que leur état actuel 
est celui d'un commencement d'occupation ». 

Faute de crédits ou faute de volonté, les intentions 
énoncées au début de 1907 étaient donc, deux ans 
durant, restées lettre morte. Le Congo français, débar- 
rassé en 1906 par le capitaine Cottes des installations 
des Allemands, demeurait ouvert à leurs incursions. 
Le ministère des Colonies semblait considérer cet état 
de choses d'un point de vue tout privé et se bornait 
à transmettre au ministère des Affaires étrangères les 
plaintes des concessionnaires. Qu'une question de souve- 
raineté y fût engagée, il ne semblait pas le soupçonner. 
La situation lui paraissait de nature à justifier, au profit 
des concessionnaires, le paiement d'indemnités obtenues 
des Allemands par la voie diplomatique. Il n'estimait 
pas en revanche qu'elle imposât à TÉtat français, vis- 
à-vis de lui-même, un devoir de sauvegarde et de défense. 



LE MYSTERE D AGADIR 193 

L'action diplomatique valait d'ailleurs l'action admi- 
nistrative. Cette action, le ministre des Colonies n'avait 
jamais cessé d'affirmer qu'elle s'exerçait avec suite et 
ténacité. Dans une lettre du 2 janvier 1907, le ministre 
des Colonies écrivait à la compagnie : 

De la réponse que m'a adressée M. le Ministre des Affaires étran- 
gères, il ressort que les négociations relatives à votre réclamation 
sont poursuivies diplomatiquement et qu'il convient d'en attendre 
le résultat. 

En 1909 encore, il affirmait dans son mémoire d'avril : 

Le gouvernement se devait de défendre les intérêts de ses natio- 
naux auprès du gouvernement étranger qui leur avait causé des 
préjudices. Il l'a fait antérieurement. Il le fait encore actuelle- 
ment et il n'a jamais laissé échapper aucune occasion, etc. 

Faut-il penser qu'avant de formuler des assurances 
aussi nettes, le ministre des Colonies eût négligé de se 
renseigner auprès de son collègue des Affaires étrangères? 
Faut-il penser que, renseigné, il crût habile d'endormir 
par ces assurances les inquiétudes de la compagnie con- 
cessionnaire? Quoi qu'il en soit, les textes démontrent 
que ces affirmations étaient contraires à la vérité et que, 
tandis qu'elles se produisaient, l'action diplomatique, 
dont elles signalaient la continuité, ne s'exerçait à aucun 
degré. Et de ce côté-là non plus, nul ne s'avisait qu'au- 
tant et plus que les intérêts privés, l'intérêt national 
fût atteint moralement et matériellement par les empié- 
tements étrangers sur le sol de notre colonie. Cette affaire 
congolaise apparaissait au quai d'Orsay comme un im- 
portun fardeau. On entretenait avec l'Allemagne des rela- 
tions difficiles que le Maroc suffisait à nourrir de conflits. 
Fallait-il qu'au Maroc le Congo s'ajoutât? Ce n'est donc 
qu'à regret et de mauvaise grâce qu'on s'occupait des 

13 



194 LE MYSTÈRE D 'AGADIR 

«arpents de brousse » envahis indûment par les commer- 
çants allemands et les officiers allemands. Le 31 août 
1905 ■ — notez cette date, en pleine crise marocaine, 
entre l'accord du 8 juillet et celui du 26 septembre, - — 
l'ambassade de France à Berlin transmet purement et 
simplement à la chancellerie allemande un mémoire que 
le ministre des Affaires étrangères a reçu de son collègue 
des Colonies : ce sont les réclamations de la compagnie 
concessionnaire. Le ministère des Colonies leur fait 
prendre, parce qu'il les juge justifiées, la voie diploma- 
tique. Mais des revendications de l'État français, pas un 
mot. Les Allemands répondent la même année par un 
contre-mémoire : on est à la veille d'Algésiras, ce n'est 
pas le moment de discuter. Le quai d'Orsay, effective- 
ment, ne reparle plus jamais du mémoire du 31 août 1905. 
C'est une affaire qui dort et qui dormira toujours. Quand 
la compagnie concessionnaire la rappelle au ministre,, 
celui-ci répond : « J'agirai si vous voulez, mais je ne 
réussirai pas. » 

La chancellerie allemande est saisie. Je veux bien la presser ; 
mais vous savez ce que sont des négociations avec la chancellerie 
allemande comme avec celle de tous les grands pays ; elles sont 
très longues et très difficiles. On pourra peut-être aboutir à un arbi- 
trage, mais ce sera très long, quels que soient les efforts que je 
fasse... 

Je veux bien continuer de défendre vos réclamations par voie 
diplomatique, mais ce n'est peut être pas un moment très heureu- 
sement choisi, parce qu'en ce moment nous avons des contesta- 
tions avec l'Allemagne sur la délimitation du Cameroun. L'Alle- 
magne va vous faire attendre probablement et vous dire qu'il 
faut attendre que la question de frontière soit réglée, car on n'ob- 
tient pas de l'Allemagne très facilement des satisfactions de celte 
nature qui sont sujettes à des contestations... x 

1. Sténographie de la Commission des Affaires extérieures du 1 er juil- 
let 1908. Déclarations de M. Pichon. 



LE MYSTERE D AGADIR 195 

En réalité, on ne fit. rien. D'abord, comme on négo- 
ciait des échanges territoriaux en vue de donner au Congo 
et au Cameroun des limites naturelles, on décida d'at- 
tendre que cette négociation fût achevée, avant de re- 
prendre la question des réclamations. Puis, la négociation 
terminée, — le 15 mai 1909 — on décida de ne plus rien 
réclamer du tout. C'était au lendemain de l'accord franco- 
allemand du 8 février. On était en trop bons termes avec 
l'Allemagne pour défendre contre elle les droits de l'État 
français et des citoyens français. Ainsi, que les relations 
fussent mauvaises comme en 1905, ou bonnes comme en 
1909, la conclusion était pareille. « Pour ne pas éveiller 
de polémiques », on s'abstenait dans les deux cas. 
M. Pichon résumait ainsi, dans une lettre du 10 avril 1910, 
cette résolution négative : 

Le dossier des réclamations de la Compagnie N'Goko-Sangha 
a été transmis à l'Office impérial des Affaires étrangères de Berlin 
le 31 août 1905. Le 13 septembre de la même année, un double en 
a été remis à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. Puis les gouver- 
nements français et allemand ont décidé d'envoyer des missions 
pour délimiter le Congo français et le Cameroun : mon département 
a estimé que toute nouvelle action diplomatique en faveur de la 
Compagnie N'Goko-Sangha devait, en tout état de cause, être 
suspendue jusqu'à la fin de cette délimitation. 

Les travaux d'abornement ayant été terminés au mois de 
décembre 1908, le ministre des Affaires étrangères et le ministre 
des Colonies ont examiné, au début de l'année 1909, la question 
de savoir s'il convenait de saisir de nouveau le gouvernement 
impérial des réclamations de la société française. 

Or, le 15 mai 1909, j'ai eu l'occasion de m'entretenir de ces récla- 
mations avec le chargé d'affaires d'Allemagne à Paris. De cette 
conversation il est résulté « que la transmission à l'Office impé- 
rial des Affaires étrangères du dossier des réclamations delà compa- 
gnie ne pourrait avoir d'autre effet que de réveiller inutilement 
les polémiques alors apaisées ». Dès lors, aucune action diploma- 
tique n'a plus été exercée à ce sujet. 



196 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

On faisait même plus que de s'abstenir. On imposait 
aux tiers l'abstention. Découragés d'espérer une action 
gouvernementale qui ne se produisait jamais, ni au 
Congo, ni à Berlin, les concessionnaires français, en 1907, 
avaient entrepris de soutenir leurs droits devant les 
tribunaux de Hambourg. A dire vrai, le ministère des 
Colonies n'avait rien fait pour fortifier cette action. On 
a vu combien de rapports et combien précis lui étaient 
parvenus sur les faits imputés aux Allemands. La com- 
munication à la compagnie de ces documents était pour 
elle la condition nécessaire du succès des revendica- 
tions que, d'après le ministre des Colonies, elle devait 
adresser à l'Allemagne, soit par la voie judiciaire, soit 
par la voie diplomatique. Or ces rapports sont demeurés 
secrets jusqu'en 1910. Ils n'ont été transmis ni à la com- 
pagnie, ni au ministère des Affaires étrangères. Bien plus, 
dans sa correspondance avec la compagnie, le ministre 
des Colonies qui, muni des rapports du capitaine Cottes, 
des lieutenants gouverneurs et gouverneurs généraux, 
ne peut conserver aucun doute sur la réalité et sur 
l'étendue des empiétements commis par les Allemands, 
paraît surtout désireux d'atténuer et même de masquer 
ces empiétements. Le 21 novembre 1906 il écrit : 

Vous avez cru devoir appeler mon attention sur le trouble qu'au- 
rait apporté à l'exploitation de votre concession la présence d'éta- 
blissements étrangers. 

Le 7 janvier 1907, il se borne à dire : 

Le capitaine Cottes indique qu'il a été amené à certaines cons- 
tatations en ce qui concerne l'intrusion en territoire Français 
et dans le territoire de la N'Goko-Sangha en particulier d'un 
certain nombre de maisons allemandes et anglaises. 






LE MYSTERE D AGADIR 197 

Le 27 janvier 1907, il emploie, pour définir la situa- 
tion un curieux euphémisme et parle, non des dom- 
mages subis par la compagnie mais de la « situation 
spéciale résultant pour la société de son voisinage avec 
le Cameroun ». Enfin, le 12 octobre 1909, le ministre 
écrit : « Les dommages que vous auriez éprouvés. » 
On passait ainsi du terrain des réalités sur celui des 
hypothèses, comme si l'on eût perdu tout souvenir des 
constatations décisives des fonctionnaires de la colonie. 

Un procès engagé sur cette base volontairement affai- 
blie n'eût eu que peu de chances de réussir. Mais ce 
procès même, que le ministère des Colonies prenait si 
peu de soin de nourrir, le ministre des Affaires étran- 
gères, le trouvant encore trop audacieux, se réservait 
de l'interdire : car les « mêmes polémiques pouvaient 
en résulter que d'une réclamation diplomatique ». 
M. Pichon donna donc à nos compatriotes l'avis très net 
de ne pas poursuivre leur instance. Pourquoi ? Pour 
deux raisons, dont l'une était mauvaise et l'autre con- 
testable. La première était la suivante : 

Jai dit à la compagnie : « Il faut que vous choisissiez entre la 
voie diplomatique et la voie judiciaire ; vous ne pouvez pas en 
même temps recourir aux deux. Eh bien, la procédure à laquelle 
vous voulez recourir, qui vous conduirait devant un tribunal 
allemand a encore moins de chances que la voie diplomatique. » 

M. Gavini. — Il y avait un procès engagé à Hambourg ? 

M. le Ministre. — Oui... 

Quand on m'a consulté sur ce procès, j'ai répondu que c'était 
une procédure qui avait peu de chances d'aboutir, parce que je ne 
croyais pas qu'un tribunal allemand donnerait raison à une com- 
pagnie française *. 



1. Sténographie de la Commission des Affaires extérieures du 1" juil- 
let 1908. Déclarations de M. Pichon. 



198 LE MYSTERE D AGADIR 

Mauvaise raison, est-il besoin de le noter, puisque 
l'action diplomatique, que le procès, d'après le ministre, 
risquait d'affaiblir, ne s'était jamais exercée, ne devait 
jamais s'exercer. La seconde raison, sans être plus déci- 
sive, était plus véridique : 

Je ne crois pas qu'en ce moment ce soit une bonne chose (on 
a parlé de « patriotisme », je n'ai pas employé ce mot) d'en- 
gager un procès devant un tribunal allemand pour une contestation 
de cette nature. Nous étions en pleine contestation avec l'Alle- 
magne. Un procès de plus me paraissait devoir être évité *. 

Le procès fut donc abandonné et les choses demeu- 
rèrent en l'état. Elles y seraient demeurées éternellement 
si, après s'être adressés vainement au pouvoir exécutif, 
les intérêts particuliers lésés, dont le gouvernement ne 
prenait pas plus de souci que de ses intérêts propres, 
ne s'étaient, par voie de pétition, retournés vers le 
parlement. 

Quand la commission des Affaires extérieures de la 
Chambre des Députés, saisie de cette pétition, l'exa- 
mina à l'occasion du traité franco-allemand du 8 avril 
1908, elle ressentit une telle surprise, qu'elle voulut 
immédiatement entendre les deux ministres intéressés, 
Du ministre des Colonies, elle apprit que les faits pro- 
duits à la charge des Allemands étaient incontestables, 
mais que l'administration coloniale se refusait à en 
accepter la responsabilité et entendait que la question 
se résolût au moyen d'une action diplomatique. Du 
ministre des Affaires étrangères, elle apprit que cette 
action n'avait pas été exercée, ne le serait vraisembla- 
blement pas et que le procès de Hambourg avait été 

1. Sténographie de la Commission des Affaires extérieures du 
i" juillet 1908. Déclarations de M. Pichon. 



LE MYSTERE D AGADIR 199 

arrêté. A aucun moment, dans ces deux séances, les 
membres du Gouvernement ne parurent envisager 
l'affaire du point de vue de l'ordre public : c'était pour 
eux une réclamation privée et rien de plus. En outre, 
M. Pichon se déclarait partisan de la solution qu'écar- 
tait énergiquement M. Milliès-Lacroix, c'est à savoir 
de l'indemnisation de nos compatriotes par la France 
même : 

Quant à moi, j'avais toujours été pour la procédure d'entente de 
la Compagnie avec le ministère des Colonies. 

M. Hubert. — Naturellement.... 

M. le Ministre. — Évidemment. Cela m'enlevait une difficulté. 
Je le reconnais 

On pouvait penser que c'était la meilleure façon de régler la 
question.... 

J'ai donc dit au représentant de la Compagnie N'Goko-Sangha : 
Il me semble que si réellement vous avez subi des dommages, — 
et cela me paraît incontestable, — je le répète, en vous adressant 
au ministère des Colonies pous pourriez peut-être obtenir certaines 
satisfactions. 1 

A la Chambre, en 1911, M. Paul Deschanel, président 
de la commission des Affaires extérieures, a résumé en 
ces termes l'impression produite par cette double 
audition : 

Donc l'affaire se présentait ainsi devant la commission : 
1° Le ministre des Colonies, qui possédait à fond tout le dossier 
et qui avait eu sous les yeux les rapports des gouverneurs, le 
ministre des Affaires étrangères et le directeur des Affaires poli- 
tiques étaient d'accord pour déclarer qu'il y avait eu dommage, 
mais sans pouvoir en préciser l'étendue. 

2° Le ministre des Affaires étrangères renvoyait la solution 
de l'affaire au ministère des Colonies et le ministre des Colonies 



1. Sténographie de la Commission des Affaires extérieures du 
1 er juillet 1908. Déclarations de M. Pichon. 



200 LE MYSTERE D AGADIR 

en renvoj^ait la solution au ministère des Affaires étrangères. 
(Sourires). 

3° Le ministère des Affaires étrangères avait conseillé à la 
compagnie de ne pas plaider devant les tribunaux allemands. 

4° Les négociations diplomatiques étaient restées en suspens 
pendant trois ans, et le gouvernement ne paraissait pas désireux 
de les reprendre. 1 

A la commission même, M. Deschanel avait répondu 
à M. Pichon : 

Ce qui nous préoccupe, c'est qu'on n'a pas encore, à l'heure 
qu'il est, l'air de savoir si c'est aux Colonies ou aux Affaires étran- 
gères de résoudre la question 

Va-t-on indéfiniment se renvoyer la balle d'un ministère à 
l'autre ? 2 

Une sous-commission fut alors désignée. Elle déposa 
en décembre 1908 un long rapport et, à l'unanimité des 
vingt-trois membres présents, la commission des affaires 
extérieures adopta les conclusions du rapport libellées 
ainsi qu'il suit : 

Ilya dans cette affaire un ensemble de faits qui sont clairement 
établis à la lumière de nombreux témoignages, il y a aussi l'apa- 
thie, l'inertie, l'impuissance administrative et gouvernementale; 
dès lors le principe de la réclamation devient justifié. 

La solution contraire, se désintéressant du sort de nos natio- 
naux, aurait d'ailleurs les effets les plus déplorables dans le milieu 
financier où évoluent les compagnies coloniales en général et la 
Compagnie N'Goko-Sangha en particulier. 

La commission des Affaires extérieures et coloniales, en 
examinant cette pétition, n'a pas voulu qu'il en soit ainsi. Elle a 
voulu qu'on puisse dire, quand nos nationaux sont spoliés, qu'ils 
sont toujours désintéressés, d'une façon ou d'une autre. 

Le gouvernement ne pourra pas ne pas être de cet avis. Il no 

1. Chambre des députés, 5 avril 1911. 

2. Commission dos Affaires extérieures, sténographie du 1 er juillet 1908. 



LE MYSTERE D AGADIR 201 

s'agit pas de savoir à quel ministre incombe la responsabilité de ce 
dédommagement, ni si elle doit être partagée entre le département 
des Affaires étrangères et celui des Colonies. La question est tout 
autre ; cette affaire intéresse le gouvernement tout entier. Il y 
a là une question de haute justice qui prime tout. 

Nous ajouterons, en outre, que la situation géographique 
de la N'Goko-Sangha, le long de la frontière du Cameroun, est 
unique et que les événements qui se sont accomplis dans sa conces- 
sion sont heureusement spéciaux à cette compagnie. Il n'est donc 
pas à craindre que d'autres concessionnaires s'autorisent comme 
d'un précédent de la solution admise par la commission pour 
venir présenter des demandes analogues. 

Pour ces différents motifs, il nous a paru juste d'admettre, 
en faveur de la N'Goko Sangha, le principe d'une indemnité pécu- 
niaire importante destinée à compenser les pertes qu'elle a pu 
subir depuis 1905 dans la jouissance de sa concession. 

Au cas où on viendrait à décider que le paiement de l'in- 
demnité dont le montant reste à déterminer serait supporté par 
la colonie, il y a lieu d'observer qu'il n'en résulterait pas pour 
elle une charge trop lourde. 

En effet, l'intérêt d'une somme de 2.500.000 francs, par 
exemple, à 4 %, représente une somme d'environ 100.000 francs. 
Par conséquent, si une indemnité voisine de ce chiffre était 
payée par le budget local du Congo à la N'Goko-Sangha, c'est 
100.000 francs environ que le budget perdra. 

Par ces motifs, 

La commission des Affaires extérieures et coloniales vous 
propose : 

En admettant le principe d'une indemnité pécuniaire à accorder 
à la N'Goko-Sangha, en réparation des préjudices subis par elle 
depuis 1905 au Congo, d'inviter le gouvernement à la réaliser 
dans les conditions les plus équitables, soit directement, soit par 
voie d'arbitrage. 

Depuis lors, à diverses reprises , la commission 
demanda au Gouvernement quelle suite il entendait 
donner à sa décision. M. Pichon a rappelé ces demandes 
dans les termes suivants : 

Le 25 décembre 1908, j'ai reçu de M. Paul Deschanel, président 



202 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

de là commission des Affaires extérieures et coloniales, une lettre 
ainsi conçue : 

« J'ai l'honneur de vous adresser ci-inclus une copie du vœu 
qui a été émis à l'unanimité par la commission des Affaires exté- 
rieures et coloniales au sujet des réclamations formulées par la 
Compagnie N'Goko-Sangha. 

» Le rapport de la sous-commission chargée d'examiner 
l'affaire sera envoyé d'autre part incessamment à M. le Ministre 
des Colonies. » 

A cette lettre était jointe la note suivante, résumant l'opinion 
de la commission des Affaires extérieures et coloniales : 

« La commission des Affaires extérieures et coloniales, confor- 
mément aux conclusions du rapport de la sous-commission qu'elle 
a nommée pour examiner en détail les griefs énumérés dans une 
pétition, par la Compagnie N'Goko-Sangha, ainsi que les pièces 
présentées à l'appui, estime qu'une indemnité est due à cette 
compagnie. 

» Elle compte sur le gouvernement, et plus particulièrement sur 
les ministres des Colonies, des Affaires étrangères et des Finances 
pour rechercher le moyen d'assurer, dans un bref délai, à la Com- 
pagnie N'Goko-Sangha le paiement de l'indemnité à laquelle 
celle-ci a droit. » 

Le 20 février 1909, je recevais de M. Paul Deschanel, une nou- 
velle lettre écrite au nom de la commission et me transmettant 
de nouvelles plaintes de la Compagnie ; voici cette lettre : 

« J'ai l'honneur de vous communiquer, à toutes fins utiles, les 
deux lettres ci-jointes qui m'ont été adressées par l'administrateur 
délégué de la Compagnie N'Goko-Sangha. » 

Le 14 mai 1909, je recevais de M. le Président de la Commission 
une nouvelle lettre relative aux conditions d'exécution du traité 
de délimitation qui, d'après la Compagnie, causait à celle-ci de 
nouveaux dommages. M. Deschanel m'écrivait : 

« J'ai l'honneur de vous communiquer une lettre et une note de 
la Compagnie N'Goko-Sangha, sur la mise à exécution du traité 
du 18 avril 1908. Je vous serais reconnaissant de vouloir bien me 
faire connaître les mesures que le gouvernement compte prendre 
à cet égard. » 

Le 15 mai 1909, je recevais encore du président de la commis- 
sion des Affaires extérieures et coloniales, une nouvelle lettre 
ainsi conçue : 

« La commission des Affaires extérieures me charge d'avoir 



LE MYSTERE D AGADIR 203 

l'honneur de vous demander où en sont les négociations que le 
département devait entamer au sujet des réclamations de la Com- 
pagnie N'Goko-Sangha. Je vous serais obligé de vouloir bien me 
mettre en mesure de lui donner une réponse. » * 

La situation, au début de 1909, était donc la suivante. 
De 1900 à 1908, une notable partie du Congo français 
n'étant pas occupée avait été envahie économiquement, 
administrativement, voire même militairement par les 
Allemands du Cameroun. Les mesures locales annoncées 
au début de 1907 n'avaient pas été réalisées et, de l'aveu 
même du ministre, en 1908, « un cinquième seulement 
de la colonie était occupé ». Cette situation avait porté 
atteinte à la fois aux droits des concessionnaires et aux 
droits de l'État français. Pour défendre les seconds, 
dont la charge lui incombait, le gouvernement n'avait 
rien fait. Pour défendre les premiers, il souhaitait éga- 
lement ne rien faire. Les Colonies disaient : « Cela regarde 
les Affaires étrangères. » Les Affaires étrangères répon- 
daient : « Je ne veux pas m'en occuper. » Cette situation 
se serait prolongée sans terme, si le parlement, saisi, 
non point par l'État des griefs d'ordre public qu'on 
continuait à négliger, mais par les concessionnaires 
des griefs d'ordre privé qui protestaient contre cette 
négligence, n'avait dit aux deux ministères : « J'ignore 
vos querelles de département à département. Je ne 
retiens que votre accord sur la réalité du dommage et, 
puisque vous n'êtes pas en mesure d'obtenir des 
étrangers la réparation de ce dommage; puisque déjà 
en 1905 vous avez indemnisé directement un dommage 
identique, je requiers cette réparation, non de tel ou 
de tel ministre, mais du gouvernement français. » 

1. Sénat 5 juin 1911. 



204 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Situation embarrassante pour ledit gouvernement, 
embarrassante notamment pour le ministre des Affaires 
étrangères. Obtenir que le ministre des Colonies chan- 
geât d'avis, c'était difficile ; que la commission des 
Affaires extérieures se déjugeât, c'était impossible. Il 
fallait, pour dénouer l'imbroglio qu'avait tramé notre 
impuissance soit à occuper le Congo, soit à défendre 
nos droits, modifier les données du problème. 



IV 



CONCLUSION 



Pour n'avoir pas, dix ans durant, occupé la frontière 
allemande du Congo, le gouvernement français s'était 
placé dans la situation la plus fâcheuse. 

Il avait d'abord, vis-à-vis de la puissance à qui il 
importe le plus de prouver en Europe et hors d'Europe 
la fermeté de la politique française, témoigné d'une 
indifférence et d'une mollesse, dont l'effet devait se 
faire sentir, — l'événement l'a prouvé, — au Congo 
d'abord, ailleurs aussi. D'autre part, l'occupation abu- 
sive de plus de trois millions d'hectares de territoire 
français, le détournement de produits qui en résultait, 
l'usurpation de souveraineté qui s'y attachait, avaient 
infligé à l'État français un préjudice matériel dont tous 
les fonctionnaires de la colonie étaient unanimes à 
signaler l'étendue. Nous étions, de ce fait, placés dans 
l'alternative ou de subir ce préjudice ou d'en exiger 



LE MYSTERE D AGADIR 205 

réparation, c'est-à-dire d'engager avec l'Allemagne, dans 
des circonstances difficiles, une négociation scabreuse. 
Telle était la conséquence d'une incurie administrative 
qui avait duré près de dix ans, en dépit des rapports 
précis du capitaine Cottes, de M. Fourneau, de tous 
leurs subordonnés ou collègues. 

En même temps que la dignité et les droits de l'État, 
des intérêts particuliers parfaitement légitimes avaient 
été lésés ; car les terres livrées aux Allemands étaient 
des terres concédées et, en les concédant, le gouverne- 
ment français, d'une part, s'était réservé le soin d'assurer 
la police générale et de surveiller la frontière, d'autre 
part, avait garanti aux concessionnaires le privilège de 
jouir seuls du territoire concédé et d'être seuls à en 
recueillir les fruits. De ce fait, le gouvernement fran- 
çais avait encouru une responsabilité à laquelle il ne 
pouvait échapper que de deux façons, ou en indem- 
nisant lui-même les concessionnaires ou en obtenant de 
l'Allemagne une indemnité pour eux. Dans une pre- 
mière période, en 1905, il avait adopté la première 
méthode (indemnité en terres). Dans la seconde, (1905- 
1910) il avait refusé de se reconnaître responsable et 
avait soutenu que, seuls, les Allemands devaient réparer 
le dommage causé par eux. Il s'était, en outre, engagé 
à appuyer diplomatiquement les réclamations de nos 
nationaux. Mais en fait, à aucun moment, il ne les avait 
défendues et quand ceux-ci, découragés, avaient voulu 
soutenir leur droit devant les tribunaux allemands, 
ce procès, que le ministre des Colonies avait rendu 
difficile en cachant à la compagnie les rapports officiels 
qui confirmaient ses dires, avait été déconseillé par le 
ministre des Affaires étrangères dans une forme qui 



206 LE MYSTERE D AGADIR 

n'avait pas permis aux demandeurs de le poursuivre. 
Ainsi les intérêts privés avaient été aussi constamment 
sacrifiés que les intérêts publics. 

Cette situation se trouva modifiée par l'intervention 
parlementaire. En décidant le 16 décembre 1908 que 
le Gouvernement, n'ayant agi, ni localement au Congo, 
ni diplomatiquement à Berlin, devait réparer directe- 
ment le dommage, la commission des Affaires exté- 
rieures de la Chambre des Députés rendit impossible la 
prolongation du statu quo et détermina le ministre 
des Affaires étrangères à chercher une transaction qui 
conciliât les contraires. Cette transaction devait être 
envisagée par lui le 15 mai 1909 dans une conversation 
avec le chargé d'affaires d'Allemagne. L'accord franco- 
allemand du 8 février précédent la rendait en effet pos- 
sible et désirable. 



CHAPITRE II 



LES ORIGINES ANGLAISES DU CONSORTIUM 
CONGOLAIS 



I. — Les Débuts du Conflit Franco-Anglais. — Les conces- 
sions et les tiers. — Les exigences des maisons Holt, Hatton et 
Cookson. — Une série de procès. — Condamnation des Anglais. 

— Les tribunaux de la colonie confirment au profit des conces- 
sionnaires le droit de recueillir seuls le caoutchouc et l'ivoire. 

— Le gouvernement français s'approprie cette doctrine. — 
Une dépêche de M. Delcassé. — Réfutation des prétentions 
anglaises. — Echec juridique des maisons de Liverpool. 

II. — La Campagne Anglo-Française contre le Congo. — 
Le programme de M. Edmund Morel. — Les principes et les 
affaires. — Sus aux concessions. — Commerce libre et indem- 
nité. — L'aveu de l'apôtre. — La campagne française. ■ — 
Le Courrier Européen et les Ligues de protection. — La conver- 
sion de M. Mille. — Les attaques de M. Paix contre les com- 
merçants, les fonctionnaires et les ministres. — Le Niger 
oublié. — Différences entre la campagne anglaise et la campagne 
française. — La campagne française se déclare exclusivement 
morale. • — Solidarité du but et des moyens. — La campagne 
française approuve les demandes anglaises d'indemnité. — Elle 
affaiblit la force de résistance du gouvernement français. 



208 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

III. ■ — La Résistance Française. — Les prétentions du Foreign 
Office. ■ — Arbitrage ou conférence. — Le droit et le fait. — 
Les « conditions » de MM. H oit, Hatton et Cookson. — La 
fermeté de M. Delcassé. — Un refus de M. Rouvier. — La doc- 
trine française invariable jusqu'en 1906. 

IV. — La Capitulation Française. — Ses causes. — La cam- 
pagne contre les concessionnaires. — Faiblesses locales. — 
Entraves apportées à l'action judiciaire des concessionnaires. 

— Une cour d'appel supprimée. — Un magistrat qui voyage. — 
Les interventions de M. de Merona. — Un procès qui dure long- 
temps. — Le parquet de Rouen et le quai d'Orsay. — La pre- 
mière faiblesse. — M. Binger à Londres. — La volte-face du 
ministère des Affaires étrangères. — L'indemnité du 14 mai 1906. 

— Un paiement vite effectué. — Conséquences juridiques de 
l'indemnité. 

V. — La Récidive Anglaise. — Les maisons Holt, Hatton et 
Cookson en état de récidive. — Les constatations du capitaine 
Cottes. — La saisie-arrêt de 603.000 francs. — Protestations 
anglaises. — Capitulation immédiate du ministère des Affaires 
étrangères. — Résistance du ministère des Colonies. — Un tour- 
noi de jurisconsultes. 

VI. — La Seconde Capitulation Française. — Le désir d'en 
finir. — Un témoin gênant. — Les Affaires étrangères s'en 
prennent au capitaine Cottes. — Injustice des critiques formu- 
lées. — M. Milliès-Lacroix introduit une note secrète dans le 
dossier du capitaine. — Un témoignage annulé. — Première 
satisfaction donnée aux Anglais. — Le décret du 5 août 1908. — 
Les concessionnaires dénoncés. — Un brusque changement. — 
Une nouvelle campagne du Courrier Européen. — Archives 
voyageuses. 

VII. — Conclusion. — De la fermeté à la faiblesse. — Une cam- 
pagne bien menée. — Embarras persistants du Gouvernement. 

— La transaction nécessaire. — Vers le consortium. 



Les difficultés iranco-anglaises au Congo sont con- 
temporaines des difficultés franco-allemandes e1 I» 1 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 209 

principe en est identique. Leur évolution, par contre, a 
été beaucoup plus mouvementée tant dans l'ordre 
diplomatique que dans l'ordre de l'opinion. Le con- 
sortium franco-allemand de 1909-1910 a fourni au 
gouvernement français un moyen de les résoudre. 
Comme les difficultés franco-allemandes, les difficultés 
franco-anglaises ont préparé cet accord. 



LES DEBUTS DU CONFLIT FRANCO- ANGLAIS 

Au début de 1909, la crainte de difficultés avec 
l'Angleterre conduisait M. Pichon à la conclusion même 
que lui suggérait la crainte de difficultés avec l'Alle- 
magne. Ici encore, une longue suite d'erreurs, de négli- 
gences, d'abdications orientait le gouvernement fran- 
çais vers la solution transactionnelle dont l'accord du 
8 février 1909 allait lui fournir la formule. 

Quand en 1899 le Congo français fut organisé dans les 
conditions qui ont été rappelées ci-dessus, le privilège 
accordé par l'État français aux concessionnaires « d'être 
seuls à recueillir les fruits du domaine concédé », ne 
fut pas sans léser divers intérêts dont les plus importants 
étaient des intérêts anglais. Diverses maisons, notam- 
ment les maisons John Hoît et Hatton et Cookson, de 
Liverpool, avaient depuis longtemps au Congo des 
comptoirs dont les agents, par l'intermédiaire de trai- 
tants indigènes, achetaient l'ébène, l'ivoire et le caout- 

14 



210 LE MYSTERE D'AGADIR 

chouc. Ce commerce ne comportait pas des établisse- 
ments considérables. Les maisons anglaises ne dispo- 
saient que de constructions légères, peu coûteuses, faites 
de simples bambous et « d'une destination provisoire, 
comme le commandent l'insécurité du pays et le carac- 
tère essentiellement mobile des opérations volantes qui 
constituent la traite » l . Elles n'avaient point du reste 
pour but de faire œuvre de colonisation proprement 
dite, ni de mettre le pays en valeur, et leur exploitation 
même n'était pas sans danger pour son avenir. Gomme 
ellesprenaientlecaoutchoucpartout où elles le trouvaient, 
sans ménagements techniques, les lianes peu à peu s'épui- 
saient. Dès 1899, celles-ci avaient complètement disparu 
sur la côte et près des grandes rivières, et au moment 
précisément où les décrets de concessions se préoccu- 
paient de mettre un terme à cette destruction. L'ensem- 
ble des établissements anglais fut estimé en 1906 par 
leurs propriétaires à 82.300 francs, par l'administration 
à 34.000 francs et la vente du matériel ne produisit que 
28.000 francs. Il convient de noter aussi que, sur 11 facto- 
reries de la maison Hatton et Gookson, alors remises aux 
autorités, cette maison n'a pu fournir pour aucune de 
titres de propriété. Il en a été de même pour onze sur 
douze factoreries de la maison John Holt. 

En fait, depuis les décrets de 1899, la situation de ces 
maisons, par rapport aux concessionnaires français, eût 
été, si on leur eût permis de continuer leurs affaires, des 
plus avantageuses. Tandis que ceux-ci étaient astreints, 
par leur cahier des charges, à des obligations de toute 
sorte, travaux d'utilité publique, redevances annuelles, 

1. Jugements du tribunal de Libreville. 



LE MYSTERE D AGADIR 211 

contributions à l'établissement des postes de douane, 
des lignes télégraphiques, des lignes de navigation, 
transport de la poste, installation de factoreries, les mai- 
sons anglaises, échappant à ces obligations, pouvaient 
payer le caoutchouc plus cher et faire aux concessionnai- 
res français une ruineuse concurrence. C'est ce qu'avaient 
voulu éviter les instructions ministérielles du 24 mai 1909 
en disposant que l'administration devrait protéger 
contre les usurpations des tiers les compagnies conces- 
sionnaires. 

Si des tiers veulent pénétrer dans les territoires concédés 
pour s'y livrer à des opérations commerciales, vous n'avez pas le 
droit de les contraindre à renoncer purement et simplement 
à leurs intentions, dans le bassin conventionnel tout au moins, 
les décrets de concessions rappelant expressément les dispositions 
de l'acte général de Berlin. Vous ne pouvez donc pas les empê- 
cher de circuler librement sur les cours d'eau et les autres parties 
du domaine public, ni d'entrer en relations avec les indigènes 
pour leur vendre les marchandises importées et leur acheter les 
produits des territoires réservés à ces indigènes. 

Mais ils n'ont aucun droit à établir de piano des bâtiments ou 
factoreries, soit sur les terrains réservés aux indigènes en vertu 
de l'article 10 du décret, soit sur les terrains non concédés réservés 
dans l'intérieur de la concession en vertu du paragraphe 2 de 
l'article 2 du cahier des charges ; les terrains de ces deux catégo- 
ries sont en effet des dépendances du domaine de l'État, et l'État 
seul a le droit d'en disposer. 

A fortiori, les tiers visés aux alinéas précédents n'ont aucun droit 
à édifier aucun bâtiment, à faire aucune installation sur les terrains 
de la concession, et l'administrateur de la région ou le chef de 
poste devra prêter son concours à la répression immédiate de toute 
usurpation de ce genre, en la constatant sur la plainte du conces- 
sionnaire et en en dressant un procès-verbal qui sera déféré par 
le ministère public au tribunal compétent. 

L'avantage que V Administratioîi s'est engagée à assurer au conces- 
sionnaire est en effet, pour celui-ci, de jouir seul du domaine concédé 
et d'être seul à en recueillir les fruits. 



'212 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Il pourra arriver que, sans s'établir sur les terrains de la conces- 
sion, ni sur les terrains réservés, les tiers susvisés cherchent à 
s'approprier les produits de la concession d'une manière détour- 
née en les faisant recueillir par les indigènes. Il appartiendra encore 
dans ce cas au concessionnaire de faire respecter ses droits par 
la voie judiciaire ; l'administrateur ou le chef de poste devra, 
en sa qualité d'officier de police judiciaire, prêter son concours à 
la constatation du vol, et le procès-verbal qu'il dressera sur la 
plainte du concessionnaire, sera déféré au tribunal compétent. 

C'est avec le même caractère que devront être envisagées 
les contestations susceptibles de se produire entre les tiers anté- 
rieurement établis sur le territoire concédé et le concessionnaire. 
L'acte de concession ne peut avoir pour effet de préjudicier à 
ces tiers, mais seulement dans leurs droits actuels. Sur cette déter- 
mination de leurs droits actuels, il est possible que des difficultés 
s'élèvent. Ce seront là des questions à débattre alors devant les 
tribunaux de droit commun. 

Au surplus, dans un esprit pratique qu'on ne peut 
qu'approuver, le ministre des Colonies avait demandé 
aux compagnies françaises, pendant un délai de deux 
années à dater de l'acte de concession, de ne pas faire 
valoir leurs droits et d'employer ce délai à une négocia- 
tion amiable de rachat avec les maisons étrangères. 
Les choses se passèrent ainsi que l'avait souhaité Je 
gouvernement français. Un accord amiable s'établit 
avec toutes les maisons étrangères, à l'exception pour- 
tant de deux, les maisons John Holt et Hatton et Cookson 
dont les prétentions exorbitantes rendirent l'entente 
impossible. M. Delcassé, ministre des Affaires étran- 
gères, le rappelait en ces termes à l'ambassadeur de 
France à Londres le 11 février 1903 : 

Sous l'inspiration officieuse du gouvernement, les concession- 
naires sont entrés en pourparlers avec les maisons commerciales 
qu'ils trouvaient en relations d'affaires avec les régions où ils 
allaient s'établir à leur tour. Des arrangements successifs sont 
ainsi intervenus avec des négociants de diverses nationalités, et 



LE MYSTERE D AGADIR 213 

ce n'est qu'avec les maisons Holt, Hatton et Cookson que les 
tentatives d'accommodement étaient restées sans résultat. 

En présence de cette situation, les Français, ainsi que 
le prévoyaient les instructions ministérielles du 24 mai 
1899, portèrent leurs revendications devant la justice. 
Les maisons anglaises invoquaient à l'appui de leurs 
prétentions les actes de Berlin et de .Bruxelles qui ont 
établi dans les bassins conventionnels du Congo et du 
Niger la liberté commerciale. A dire vrai, à la plupart 
des espèces l'acte de Berlin n'était pas applicable. Car 
le plus grand nombre des territoires, théâtres du litige, 
étaient sis en dehors du bassin conventionnel : donc le 
gouvernement français était libre d'y instaurer tel 
régime, fût-ce de monopole commercial, qu'il lui plai- 
sait. Au surplus, les juges de la colonie estimèrent que, 
même dans le bassin conventionnel, la récolte des pro- 
duits du sol n'étant pas un acte de commerce, l'acte de 
Berlin, qui n'exclut que les monopoles commerciaux, 
ne pouvait pas être invoqué. De nombreux jugements 
et arrêts (juge à compétence étendue deLoango, 24 sep- 
tembre 1900 ; tribunal de Libreville, 25 février 1901, 
4, 11, 16 et 23 janvier 1902, 10 mai 1902, 16 août, 25 
octobre 1902, 14 mai 1903; conseil d'appel de Libreville, 
24 octobre 1901, 29 mars 1902, 20 mai, 17 juin 1902. 
Cassation 8 mars et 6 mai 1905) prononcèrent dans ce 
sens, avec des motifs variés, parmi lesquels on relève 
« les opérations accomplies nuitamment, l'absence de 
toute autorisation des autorités françaises, la destruc- 
tion des lianes, etc., tous actes réprouvés par la cons- 
cience universelle et réprimés par l'article 419 du Code 
pénal ». 

Dans les trois seuls jugements qui aient débouté le» 



214 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

concessionnaires français, (22 avril 1903, 25 janvier 1904, 
Cassation 8 janvier 1906), le motif invoqué est, dans l'un, 
qu'il n'a pas été établi que les maisons anglaises achetas- 
sent l'ébène, l'ivoire ou le caoutchouc; dans l'autre, 
qu'il n'a pas été établi que le caoutchouc récolté eût été 
recueilli sur le territoire de la société plaignante ; dans 
le troisième, qu'aucun témoignage n'est venu établir 
l'origine des produits détournés. Par conséquent toutes 
les décisions de justice, conformément aux décrets de 
1899 et aux instructions ministérielles de la même année, 
ont, sans aucune exception ni réserve, confirmé le droit 
des concessionnaires français à être seuls à recueillir 
clans le territoire de leurs concessions, l'ébène, l'ivoire et 
le caoutchouc. Et toutes les fois qu'a été faite la preuve 
de l'origine, ils ont condamné les maisons anglaises à la 
cessation du commerce du caoutchouc, à la restitution 
des produits récoltés et à des dommages et intérêts dont, 
en 1906, ces maisons évaluaient le total à 1.900.000 francs 
environ. Les sociétés françaises bénéficiaires de ces 
divers jugements, qui, de façon si claire, posaient les 
principes, étaient les compagnies du Congo occidental, 
de la Haute N'Gounié, du Setté-Cama, du littoral Bavili 
et du Fernan Vaz. 

A la même époque d'ailleurs, et parallèlement aux 
tribunaux locaux, le ministère des Affaires étrangères 
se préoccupait de définir sur cette question la politique 
nationale et il arrivait, après une minutieuse étude, 
à des conclusions identiques. Après avoir examiné la 
thèse des commerçants anglais, le gouvernement fran- 
çais concluait qu'elle était de tout point irrecevable. 
Hors du bassin conventionnel, pas de question : le gou- 
vernement français était libre de faire ce qu'il voulait. 



LE MYSTERE D AGADIR 215 

Dans ce bassin même avait-il outrepassé ses droits? Le 
ministère ne le pensait pas. De la façon la plus explicite, 
il affirmait la légitimité du régime institué au Congo 
français, régime pareil d'ailleurs à celui que la Grande- 
Bretagne en 1888, trois ans après la signature de l'acte 
de Berlin, avait institué dans son Afrique orientale. 
Il rappelait en outre que les étrangers pouvaient, comme 
les Français, solliciter et obtenir des concessions au Congo 
français ; qu'il n'y avait donc pas régime d'exception, 
mais de droit commun, sans acception de nationalité ; 
que seuls d'ailleurs MM. John Holt, Hatton et Cookson 
avaient, par leurs exigences, provoqué des difficultés. 
Cet exposé, qui mérite d'être cité tout entier, confirmait 
catégoriquement la thèse des concessionnaires et la 
jurisprudence des tribunaux de la colonie. On le trouve 
formulé dans une longue et remarquable dépêche de 
M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères à M. Paul 
Carnbon, ambassadeur de France à Londres en date 
du 11 février 1903. M. Paul Carnbon avait ordre d'en 
laisser copie à Lord Lansdowne. M. Delcassé rap- 
pelait tout d'abord les bases du régime institué au 
Congo français : 

Un décret du 8 février 1899 a, en premier lieu, fixé et organisé 
le domaine public au Congo français, en y affectant notamment 
les rivages de la mer, les cours d'eau et les routes. Quant aux autres 
terres susceptibles d'appropriation privée et d'aliénation, un décret 
du 28 mars 1899 a déterminé, pour les immeubles appartenant à des 
Européens, ou à des indigènes naturalisés français, eu y adaptant 
les garanties et les facilités spéciales du système de l'immatricu- 
lation, les dispositions destinées à assurer la conservation et la 
transmission de la propriété foncière, des hypothèques et autres 
droits immobiliers. Les biens appartenant aux indigènes restaient 
régis par les coutumes et les usages locaux, pour tout ce qui con- 
cerne leur acquisition, leur conservation et leur transmission. 



216 LE MYSTERE D AGADIR 

Enfin, un dernier décret du 28 mars 1899 a placé dans le domaine 
de l'État les terres vacantes et sans maîtres dans le Congo fran- 
çais. On y déterminait aussi dans quelles conditions ce domaine 
privé pouvait être aliéné et dans quelles limites il pouvait être 
concédé en jouissance temporaire. 

Ces trois actes ont été publiés dans les numéros du journal 
officiel de la République française portant les dates du 9 février 
et du 2 avril 1899. 

La constitution ainsi donnée au régime foncier de la colonie 
faisait des terres deux groupes nettement distincts : 

D'une part, les biens destinés à l'usage commun, et, par suite 
inaliénables, qui étaient incorporés dans le domaine public de 
l'État ; 

D'autre part, les biens susceptibles d'appropriation, qui se 
répartissaient entre deux classes de propriétaires : les particuliers, 
européens ou indigènes, dont les droits acquis étaient respectés 
et se trouvaient régis par des dispositions appropriées au statut 
personnel des intéressés, et le gouvernement français exerçant le 
droit de propriété qui, dans tous les pays, appartient à l'État 
sur les biens vacants et sans maîtres. 

De ces principes, la conclusion suivante se dégageait : 

Devenu ainsi, en vertu de principes incontestés dans leur essence 
comme dans leur application, possesseur d'un domaine privé 
au Congo français, le gouvernement a pu légitimement, comme 
tout autre propriétaire, disposer de ses biens, en tout ou en partie, 
bous les formes et dans les conditions qui lui convenaient le mieux. 
Il a été, par suite, fondé, au lieu d'en tirer parti lui-même, à en 
concéder à certaines personnes, en vertu de conventions parti- 
culières, l'exploitation agricole, forestière et industrielle. 

Il s'agit donc là de l'exercice de la propriété dans l'une de ses 
formes les plus usuelles. Prétendre, comme le font les notes 
anglaises du 22 juin 1901 et du 3 juillet 1902, dont communication 
vous a été donnée, que la cession de ces démembrements du droit 
de propriété constitue un privilège ou un monopole contraire 
à l'acte de Berlin, conduirait à contester le droit de propriété lui- 
même. 

Suivait l'interprétation française de l'acte de Berlin : 
L'acte de Berlin ne saurait comporter une semblable interpré- 



LE MYSTERE D AGADIR 217 

tation, dont l'effet serait d'étendre au régime de la propriété du 
sol, des dispositions qui n'ont trait qu'au régime du commerce. 
Si l'on se reporte à la l'ois aux travaux préparatoires et au texte 
de cette convention, le but poursuivi par la conférence africaine, 
dans le bassin conventionnel du Congo, apparaît clairement. 

Les monopoles et les privilèges, dont l'article 5 interdit la conces- 
sion en matière commerciale, avaient, à cette époque, et ont 
encore, dans la pratique, un sens bien défini. C'est l'attribution à 
un seul, et le plus souvent dans un but fiscal, du droit d'être, 
pour certaines marchandises, l'intermédiaire exclusif ou spécia- 
lement favorisé entre le producteur et le consommateur. Il y 
aurait là évidemment une atteinte « à la faculté illimitée pour 
chacun, de vendre ou d'acheter, d'importer ou d'exporter des pro- 
duits et des objets manufacturés », que les gouvernements locaux 
sont tenus d'assurer, sans cependant que leurs obligations doivent 
aller au delà. 

Mais le second paragraphe de ce même article 5 montre qu'à 
côté de la liberté commerciale, la conférence africaine s'est non 
moins préoccupée d'assurer la protection des autres éléments 
de la prospérité publique, et, nommément, des biens mobiliers 
comme des biens immobiliers. Le respect de la propriété, qui est 
elle-même une des garanties essentielles du commerce, limitera 
ainsi la zone d'exercice de la liberté commerciale. 

D'ailleurs l'Angleterre avait donné l'exemple. 

Ces principes, d'ailleurs, le gouvernement français n'a pas été 
seul à s'en inspirer et à les appliquer. Avant lui, ils avaient été 
mis en vigueur, comme ils le sont encore aujourd'hui, à l'intérieur 
du bassin conventionnel, par un État voisin, dans de vastes ter- 
ritoires limitrophes de ses possessions. Et ce dernier État n'avait 
fait lui-même, semble-t-il, que s'engager dans la voie ouverte 
en 1888 par la constitution de l'Impérial British East Africa 
Company, à laquelle le gouvernement britannique octroyait, 
le 3 septembre 1888, l'investiture et l'exercice de droits régaliens 
sur un ensemble de territoires compris dans la partie orientale 
du bassin conventionnel. 

L'article 16 de la charte accordée à cette compagnie lui inter- 
disait la concession ou la constitution d'aucun monopole de com- 
merce, alors que l'article 23 l'autorisait à « exploiter les mines 
ou autres industries, à accorder à des tiers des concessions de 



218 LE MYSTERE D AGADIR 

mines, le droit d'exploiter les forêts ou d'autres droits, à amé- 
liorer, assainir, défricher, planter et cultiver toutes les terres 
acquises ou à acquérir par la compagnie, à coloniser ces terri- 
toires et à provoquer l'immigration de colons, à concéder toutes 
terres comprises dans les territoires de la compagnie, à terme 
ou à perpétuité, à titre de gage ou autrement. » 

Ainsi la compagnie pouvait concéder les terres de son domaine 
privé dans les conditions et sous les formes qui lui convenaient, 
alors que les monopoles en matière de commerce lui étaient interdits. 

Il semble dès lors bien clairement établi qu'aux yeux du gouver- 
nement britannique lui-même, le droit de propriété de l'État, avec 
toutes les modalités de dispositions qui en découlent, n'avait alors 
rien d'inconciliable avec les principes de liberté du trafic, caracté- 
risés dans le bassin conventionnel du Congo par l'interdiction de 
concéder des monopoles ou des privilèges en matière commerciale. 
En dernière analyse, ce que nous avons fait, correspond, mais 
dans une moindre mesure, à ce quia été fait en 1888 pour l'Afrique 
orientale anglaise presque au lendemain de la clôture des travaux 
de la conférence africaine. 

Gomment, dès lors, concevoir, si le cabinet de Saint-James 
a admis l'abandon en bloc par la couronne à un particulier de sem- 
blables prérogatives dans une colonie tout entière, que le droit 
d'en consentir des cessions partielles puisse aujourd'hui être vala- 
blement contesté ? 

Le gouvernement français a respecté et assis sur des bases juri- 
diques solides les droits de propriété acquis antérieurement : 
il a assuré à tous l'égalité de traitement, la communauté de légis- 
lation. A aucun moment, il n'a été dans la pensée du département 
des Colonies qu'on pouvait empêcher les tiers de circuler librement 
sur les cours d'eau et les autres parties du domaine public, d'entrer 
en relations avec les naturels du pays pour leur vendre les mar- 
chandises importées et leur acheter les produits des territoires 
réservés aux indigènes. 

Tel a toujours été le sens des instructions que le département 
des Colonies a données à ses agents. 

Or tous les principes de liberté inscrits dans l'acte 
de Berlin étaient respectés par les décrets de 1899. 

Si on analyse maintenant, au point de vue de l'application 
de ces principes, les actes de concession et les cahiers des charges 






LE MYSTERE D AGADIR 219 

y annexés, qui, d'ailleurs, comme les décrets organisant le régime 
foncier au Congo français, ont été, en leur temps, publiés au Jour- 
nal Officiel, on constate que leur teneur réserve expressément 
la liberté du commerce, les droits des tiers européens et des indi- 
gènes. Il a été prévu, à cet effet, dans les limites de chaque conces- 
sion des enclaves correspondant à tous les centres susceptibles 
de quelque développement. 

Les enclaves ainsi constituées et les territoires qui n'ont pas 
fait l'objet de concessions, représentent, dans la partie française 
du bassin conventionnel du Congo, une superficie totale de 
140.000 kilomètres carrés ou 14 millions d'hectares. 

De plus, pour chacune des concessions accordées, les cahiers 
des charges permettent de prélever au profit des tiers, en vue 
d'établissements agricoles, des parcelles pouvant avoir une éten- 
due de 5.000 hectares. 

En outre, les sociétés concessionnaires ne peuvent exercer leurs 
droits de jouissance et d'exploitation qu'en dehors des villages 
occupés par les indigènes, et des terrains de culture, des pâturages 
ou des bois qui leur sont réservés. Mais l'administration ne s'est 
pas bornée à définir ainsi la situation des tiers ; elle a entendu la 
faire respecter et, dans ce but, un commissaire spécial du gouver- 
nement a été désigné, qui a également pour mission de procéder 
à la délimitation des réserves indigènes. Ces facilités sont loin 
d'être négligeables. Elles offrent un intérêt pratique si peu contes- 
table qu'elles ont permis à des maisons non concessionnaires 
de commercer avec succès dans toute l'étendue du Congo français. 

D'ailleurs, ce régime foncier, tel qu'il a été développé en 1899, 
n'a pas été institué au bénéfice exclusif des nationaux français. 
Rien n'empêche un étranger de solliciter et d'obtenir une conces- 
sion territoriale au Congo français. En fait, un certain nombre 
d'étrangers s'y trouvent actuellement associés à l'administration 
et à l'exploitation de concessions existantes. 

Donc les maisons anglaises n'étaient pas fondées à 
réclamer contre un acte de souveraineté nationale fran- 
çaise, conforme aux actes internationaux. 

En ce qui concerne les maisons anglaises qui ont sollicité en 
leur faveur l'intervention du gouvernement britannique, la situa- 
tion dans laquelle elles se trouvent actuellement est le résultat 



220 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

inévitable de l'établissement d'une souveraineté régulière et d'un 
régime juridique de la propriété, dans des territoires vagues et 
sans maîtres où ne s'était exercée jusque-là aucune autorité. 
En prenant possession des régions qui lui étaient dévolues, 
l'administration s'est préoccupée de reconnaître et de déterminer 
les droits de chacun, et tel a été l'objet des décrets que j'ai analysés 
au début de cette lettre. 

Dans la pratique, on avait usé de grands ménagements 
à l'égard des maisons anglaises. Mais ces ménagements 
n'étaient pas de nature à leur créer un droit. En consé- 
quence, la conclusion était formelle. 

Les décrets qui, en février et mars 1899, ont, comme je l'ai indi- 
qué plus haut, organisé dans le Congo français la propriété fon- 
cière dans ses diverses modalités, apparaissent au gouvernement 
français comme ayant été pris dans le plein exercice de sa souve- 
raineté et comme réglant des matières que n'affectent, en aucune 
manière ni à aucun titre, les stipulations de l'acte général de la 
conférence africaine. Ils ne sauraient donc, pas plus que les actes 
de disposition qui en ont été l'application régulière, être contestés 
au point de vue de cet accord. 

Ce vigoureux système était inattaquable. La doctrine 
française ainsi définie, conformément aux principes géné- 
raux du droit et à la jurisprudence des tribunaux, ne 
laissait aucun espoir aux maisons de Liverpool. Vaincues 
sur le terrain judiciaire, celles-ci, sans tarder, allaient 
s'engager sur un autre. 






LE MYSTERE D AGADIR 221 



II 



LA CAMPAGNE ANGLO-FRANÇAISE CONTRE LE CONGO 

La méthode anglaise, essentiellement moderne et 
souple, a consisté, dès que fut officiellement constatée 
pour les maisons de Liverpool l'impossibilité de triom- 
pher en droit, à agiter l'opinion par une campagne de 
presse et à peser par là sur les décisions des gouverne- 
ments. C'était en 1901. Les relations franco-anglaises, 
deux ans après Fachoda, manquaient de cordialité. Les 
commerçants de Liverpool n'auraient sans doute pas 
grand'peine à mobiliser le Foreign Office. De cette entre- 
prise méthodique, le but et l'organisation ont été com- 
plètement révélés par l'homme actif qui en a été dès le 
début et qui en reste le chef, M. Edmund D. Morel, 
alors membre de la section d'Afrique de la Chambre de 
commerce de Liverpool, collègue à ce titre et en outre 
« intime ami » de M. John Holt. 

Dans un volume, publié en 1901, Problèmes de V Ouest- 
Africain, dont une partie sur cinq est consacrée au 
Congo français, M. Morel raconte avec indignation 
les mésaventures judiciaires de MM. John Holt, Hatton 
et Cookson, dont il vante les mérites et déplore les 
déboires. Il précise que : 

Ce que l'Angleterre pouvait se refuser à accomplir s'il s'agissait 
seulement de considérations humanitaires, elle ne saurait y demeu- 
rer plus longtemps étrangère alors que ses intérêts en Afrique 
sont directement menacés. 



222 LE MYSTERE D AGADIR 

Ces intérêts, M. Morel en définit la nature : ce sont 
« des intérêts commerciaux ». Le fait grave, c'est que 
a les commerçants anglais ont été expulsés sans un sou 
d'indemnité ». Expulsés, M. Morel le reconnaît, non 
point seulement du bassin conventionnel, mais aussi, 
et surtout, de territoires sis en dehors de ce bassin. 
M. Morel n'en proteste pas moins pour l'un et l'autre 
cas. Et, pour caractériser plus clairement cette protes- 
tation, il écrit : 

En Angleterre, nous rencontrons une heureuse alliance de phi- 
lanthropie tout instinctive, de science acquise et de sens commer- 
cial unis dans un but commun et, grâce à ces sentiments, aucune 
question ne parut jamais, dans les choses africaines, mêler aussi 
étroitement la morale et l'intérêt pratique. 

En vertu de cette définition, c'est encore M. Edmund 
D. Morel qui nous l'apprend, la « morale » fut prise 
en mains par des associations de protection des indigènes 
qui, dans de nombreuses réunions, notamment le 15 mai 
1902, à Mansion House, protestèrent pour le bien des 
noirs, contre le régime du monopole, contraire, décla- 
raient-elles, à l'acte de Berlin et au développement 
des autochtones. L' « intérêt pratique » ne fut pas moins 
activement défendu. Dès 1898, la Chambre de com- 
merce de Manchester avait protesté par avance auprès 
de Lord Salisbury contre le projet du gouvernement 
français d'établir des monopoles au Congo. A partir de 
1899, ces protestations des Chambres de commerce se 
multiplièrent. En 1900, neuf d'entre elles envoyèrent 
une députation au marquis de Lansdowne, ministre des 
Affaires étrangères. Simultanément, d'innombrables 
articles de journaux, Manchester Guardian, West Afri- 



LE MYSTERE D AGADIR 223 

can Mail, Daily Chronicle, Morning Post, Liverpooî 
Daily Post, Globe, Evening News, Courrier de Londres, 
African Times, engagèrent la campagne contre le Congo 
français. Cette campagne trouva la même année une 
expression d'ensemble dans le livre de M. Morel auquel 
sont empruntés les renseignements qu'on vient de lire. 
Dans ce livre, ce ne sont pas seulement les commer- 
çants français qui sont pris à partie : le gouvernement et 
le pays lui-même ne sont pas mieux traités : 

M. Decrais fit paraître le 20 mars 1901 une circulaire dont on 
ne peut dire qu'une chose, c'est que si, quelques années aupara- 
vant, on avait prédit qu'un ministre français pourrait préparer 
un tel document, la prophétie eût été accueillie avec une mépri- 
sante incrédulité Cette circulaire ouvrit la porte aux abus les 

plus monstrueux, aux atteintes les plus iniques à l'humanité. 

L'initiative du gouvernement français se signale par 
« son infatuation, son insouciance, le manque absolu 
de réflexion, une désinvolture presque criminelle ». 
Ainsi « la France s'est jetée tête baissée dans un abîme 
où elle s'est déjà sali les mains ». Dans cette déchéance 
de la France, il est malaisé de déterminer ce qui a le plus 
de part : la prétendue violation de l'acte de Berlin ou 
les malheurs des maisons de Liverpooî, « les lourdes 
amendes infligées à nos compatriotes ; l'arrêt complet 
de leurs affaires ; la saisie de leurs produits dans les 
ports africains et même dans un port français ; leur 
départ de la colonie », toutes choses également contraires 
à la morale et à l'intérêt pratique solidairement défendus 
par la Chambre de commerce de Liverpooî avec un lyrisme 
commercial inspiré du mot de Seeley : « Le commerce, 
c'est l'Empire. » Mot que M. Morel compléterait volon- 
tiers en disant : « Le commerce, c'est la vertu. » Le but 



224 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

de la campagne est clairement énoncé : intimider le gou^ 
vernement français par de véhémentes attaques contre 
les concessionnaires et, par cette campagne, le détour- 
ner de les défendre ; le menacer de mettre en discus- 
sion le régime institué par lui en 1899 ; par là, le déter- 
miner, soit à abolir ce régime, soit à accorder aux 
maisons anglaises cette indemnité dont M. Edmund 
Morel avait parlé dans son livre» 

Trois ans après, une campagne identique, placée dès 
son origine sous le patronage souvent invoqué de M. Ed- 
mund D. Morel, commença à Paris. Elle eut, dès 1905, 
pour organe habituel un journal bi-mensuel à tirage 
limité, le Courrier européen, fondé le 14 novembre 1904 ; 
puis, à partir de 1906 et 1908, deux ligues de protection 
des indigènes, l'une française, l'autre internationale, sises 
dans deux immeubles mitoyens 276 et 278 boulevard 
Raspail. Gomme M. Edmund D. Morel, le journal et les 
ligues se donnaient pour but officiel de faire respecter les 
principes de liberté commerciale définis par l'acte de Berlin 
et qu'ils proclamaient nécessaires au bien-être des indi- 
gènes. Mais parle titre même des ligues et par l'action du 
journal, l'application de ces principes se trouvait curieu- 
sement mutilée. L'acte de Berlin et l'acte de Bruxelles 
visent les deux bassins du Congo et du Niger. Quand la 
ligue française se constitua, un de ses membres demanda 
donc fort logiquement qu'elle s'occupât solidairement 
du Niger et du Congo l . Or, ce vœu ne reçut jamais 



1. Rendant compte de la réunion constitutive de la Ligue Le Courrier 
Européen écrivait le li décembre 1906 : 

« Ensuite une intéressante discussion s'engage. Un membre de la réu- 
nion fait remarquer que l'acte de Berlin s'applique au bassin du Niger 
aussi bien qu'au bassin du Congo; alors pourquoi ne pas étendre au Niger 
la future association ? Parce que, répondent d'autres membres, on ne sait 



LE MYSTERE D AGADIR 225 

de suite, sans qu'on ait d'ailleurs expliqué pourquoi. Il 
en résulte que la propagande juridique et morale de la 
ligue, contraire à la doctrine des tribunaux et du gou- 
vernement français 4 , s'exerça exclusivement sur les 
territoires français concédés du bassin conventionnel 
du Congo et négligea les territoires anglais concédés du 
bassin conventionnel du Niger. A cette restriction illo- 
gique du rôle de la ligue répondait d'ailleurs une double 
extension de ce rôle. D'une part, dans ses premiers 
appels, il n'avait été question que du «Congo léopoldien » 
et très vite cependant le plus grand nombre des criti- 
ques formulées portèrent sur le Congo français. D'autre 
part, au Congo français même, ces critiques s'appli- 
quèrent à des territoires sis en dehors de ce bassin et 
échappant, par conséquent, au programme des deux 
ligues. 

Ligues et journal furent ainsi conduits à concentrer 
leurs attaques sur le Congo belge et le Congo français, 
dont les régimes sont d'ailleurs différents à beaucoup 
d'égards. Par leur violence ces attaques dépassèrent dès 
l'abord celles mêmes de M. Edmund D. Morel. Ce ne 
sont pas seulement les commerçants français qui sont 
visés, et sous quelle forme ! sans aucune discrimination 

pas avec certitude qu'il ait été commis dans le bassin du Niger des atrocités 
semblables à celles du Congo léopoldien. Cependant la question peut être 
posée : si l'acte de Berlin doit être considéré comme la charte de l'asso- 
ciation future, il convient d'en étudier l'application dans toute l'étendue 
du domaine qu'il doit régir. L'assemblée ne s'oppose pas à l'adjonction 
provisoire du mot Niger au mot Congo, dans le titre et dans les statuts de 
l'association, quitte à ne pas traiter la question du Niger s'il est démontré 
qu'il n'y a pas lieu de la soulever ». Cette démonstration ne figure pas 
dans le Courrier européen. Tout au contraire, M. Pierre Mille écrivait le 
17 août 1911 que M. Morel avait précédemment défendu le commerce libre 
contre la Royal Niger Company. La ligue française cependant ne s'occupa 
jamais du bassin du Niger. 

1. Courrier européen, du 13 octobre 1905. 

15 



226 LE MYSTERE d\\GADIR 

entre les bons et les mauvais, avec un mépris systématique 
des faits, des textes et des chiffres. Ce sont aussi tous 
les fonctionnaires et tous les ministres français, qualifiés 
en bloc de « criminels m 1 . MM. Gentil, Martineau, 
Binger, Roumo couvrent les massacreurs subalternes. 
MM. Etienne, Delcassé, Lebon, Clémentel, Trouillot, 
Milliès-Lacroix, « enlevé par un choix imprévu à la 
direction du grand bazar de Dax ; qui ne sait rien et ne 
veut rien savoir » 2 couvrent les hauts fonctionnaires, si 
bien que, du haut en bas de l'échelle, s'établit une mons- 
trueuse solidarité dans le crime, dont les compagnies 
concessionnaires sont l'instrument officiel 3 . Il s'agit 
de déshonorer en bloc tout ce qui, de près ou de loin, 
touche au Congo. 

Cette propagande colorée empruntait un caractère 
particulier à la personnalité de certains de ses chefs. 
La ligue et le Courrier européen avaient des comités de 
direction où figuraient des hommes politiques et des 
écrivains. Mais la réalité de l'action était aux mains 
de trois personnes, MM, Paix, dit Paix-Séailles, Challaye 
et Mille. Le troisième n'était pas un inconnu dans les 
milieux coloniaux. En 1899, M. Pierre Mille avait été 
en effet le champion le plus ardent du régime des grandes 
concessions et c'est sa propagande qui avait le plus con- 
tribué à faire instituer ce régime. Dans son livre Au 

1. Voici un spécimen du ton de cette polémique : « C'est une bande 
d'aigrefins qui met en coupe réglée notre domaine colonial et son minis- 
tère. Depuis M. Lebon qui tailla dans le Congo le domaine des sociétés 
concessionnaires, jusqu'à M. Clémentel qui s'intéressa, dit-on, autant aux 
alcools d'Indo-Chine qu'aux caoutchoucs du Congo, tous ont été systéma- 
tiquement aveugles, quand ils n'étaient pas complices du pillage or- 
ganisé de nos colonies » {Courrier européen, 25 décembre 1907). 

2. Courrier européen du 29 novembre 1907. 

3. Courrier européen des 13 octobre 1905, 13 février, 2 mars, 14 décem- 
bre 1906, puis tous les numéros suivants. 



LE MYSTERE D AGADIR 227 

Congo belge, il avait reproché au gouvernement français, 
avec une verve dépourvue d'indulgence, de n'avoir pas 
su imiter celui de l'État libre. Avec une insistance, à 
laquelle les pouvoirs publics ne restèrent pas insensibles, 
il avait préconisé la création au Congo français de grandes 
Compagnies à monopole. 

Il faut, écrivait-il, céder à bail le sol à des sociétés jouissant d'un 
fort capital. 

Il raillait la Chambre et le Sénat d'avoir repoussé en 
1891 ce projet de « grandes compagnies de colonisa- 
tion », si vivement attaqué depuis par le Courrier Euro- 
péen l . Il réclamait « comme chez nos voisins, des 
sociétés puissantes ayant de grands capitaux ». Il s'attris- 
tait de voir la France « décourager avec soin la création 
de telles compagnies ». 

De telles sociétés, je ne me lasserai pas de le répéter, sont indis- 
pensables pour la mise en valeur de nos territoires Nous ne 

sommes pas à Asnières et c'est ce que nos juristes ont quelque peine 
à comprendre. 

Et il résumait son point de vue par ces mots : 

Il faut, pour qu'on aille risquer sa peau et ses capitaux aux 
colonies, que cette peau et ces capitaux soient payés très cher. 

La thèse qu'il soutenait ainsi prenait donc exacte- 
ment le contre-pied de celle qu'à la même époque les 
Chambres de commerce anglaises recommandaient à la 
sollicitude du Foreign Office. Celles-ci disaient dès 1899 : 
« L'acte de Berlin interdit la création de grandes com- 

1. Voir ci-dessus page 226. 



228 LE MYSTERE D AGADIR 

pagnies dans le bassin conventionnel ». M. Pierre Mille 
répliquait : 

Un principe de droit universellement reconnu a permis au 
souverain de l'état indépendant, (donc à la France aussi), de 
restreindre cette liberté à peu près autant qu'il lui plaît. 

Il approuvait la perception de l'impôt sur les indi- 
gènes par une force armée. Il ajoutait plaisamment : 

Un sergent de haoussas y réussira toujours mieux qu'un gratte- 
papier civil. 

Il était aussi, à l'inverse de M. Morel, pour l'impôt 
perçu en nature. Il louait comme « une mesure extrê- 
mement sage, le maintien provisoire de l'esclavage de 
case )>. Bref, le Congo belge l'enthousiasmait. 

Je suis de ceux qui croient, que cette oeuvre sera durable et qui 
s'en réjouissent. 

Son seul regret était que la France n'eût pas fait la 
même chose. Il déplorait que nos colonies démocra- 
tiques n'eussent pas « un patron tout-puissant, maître 

absolu, administrant d'une façon neuve et pratique 

sans ingérence du Parlement. » Il paraissait infiniment 
sceptique à l'égard des critiques, dès lors formulées en 
Angleterre, contre le Congo belge. Les unes lui semblaient 
« parfaitement fausses ». Des autres, il écrivait : « De 
tels crimes se passent partout », et il plaidait les cir- 
constances atténuantes. Il n'en devait être que plus 
remarqué lorsqu'en 1905, dans un livre préfacé par 
M. Edmund D. Morel, devenu désormais son parrain 
dans la petite église du « libre commerce », il écrivait 






LE MYSTERE D AGADIR 229 

à propos du régime même, dont il avait, six ans plus 
tôt, réclamé avec tant d'ardeur et obtenu l'institution. 

Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Il faut tirer le bassin 
conventionnel du Congo, — le Congo belge et le Congo français, — 
de cette abominable situation... 

On doit, dès maintenant, déclarer que les indigènes ont droit 
à la propriété absolue des produits qu'ils recueillent, même sur les 
terres considérées comme « vacantes ». On n'aura pas le droit de 
les forcer à les recueillir. Ils ne devront qu'un impôt en argent, 
impôt minimum ne dépassant pas deux francs par tête et par 
an, comme dans notre Afrique occidentale. 

La campagne française, identique dans son but, — ■ 
suppression des concessions, — à la campagne anglaise, 
s'en distinguait par les considérants qu'elle invoquait. 
M. Edmund D. Morel avait dit, et les Chambres de com- 
merce avec lui : 

Ce que l'Angleterre pouvait se refuser à accomplir, s'il s'agis- 
sait seulement de considérations humanitaires, elle ne saurait y 
demeurer plus longtemps étrangère, alors que ses intérêts en 
Afrique étaient directement menacés. 

La campagne française, tout en poursuivant le même 
résultat, ne se recommandait que de la « morale » et 
ne parlait pas de l'intérêt. M. Edmund Morel, présenté 
aux lecteurs français par M. Mille 1 , n'est plus que le 
chef d'un « mouvement d'opinion vraiment humani- 
taire, un homme d'un parfait désintéressement ». Il 
n'est question, dans cette présentation, ni des « intérêts 
commerciaux » des maisons anglaises, ni des Chambres 
de commerce britanniques, ni de leurs réclamations 
« pratiques », que cependant, peu de temps après sa fon- 

1. Courrier européen, 14 décembre 1906. 



230 LE MYSTERE D'AGADIR 

dation, le Courrier européen avait signalées sans bienveil- 
lance (24 février 1905). 

Certes, nous ne nous leurrons pas sur les mobiles à quoi obéit 
la presse anglaise dans ses attaques systématiques contre le Congo 
belge. Après la campagne du Soudan égyptien, le coup du Trans- 
vaal et les atrocités envers les indigènes de Sierra-Léone, l'Angle- 
terre est mal venue de donner aux autres nations colonisatrices 
des leçons de civilisation. Le souci d'humanité dont elle fait 
montre aujourd'hui n'a pas d'autre but que de cacher ses convoi- 
tises et de préparer une intervention intéressée. 

Au contraire, à partir du milieu de 1905, quand on 
parle aux Français des Anglais de Liverpool, on ne 
voit plus en eux que des « apôtres » et on nie que leur 
intervention soit « intéressée ». M. Morel lui-même, quand 
il s'adresse au public français par l'organe du Courrier 
européen où il collabore fréquemment, n'invoque que la 
« morale » et donne du mouvement anglais une défi- 
nition toute différente de celle que contenait son livre : 

Le mouvement anglais, écrit-il le 7 juin 1907 dans le Courrier 
Européen, est un mouvement purement et exclusivement huma- 
nitaire ; personne qui l'a observé ou qui serait disposé à l'étudier 
en toute liberté ne pourrait en disconvenir. C'est un mouvement 
populaire, dégagé de toute arrière-pensée politique ou mercantile. 
Tout ce que les Chambres de commerce anglaises ont fait, c'est 
d'enregistrer une protestation de leur réunion annuelle. Elles 
n'ont en aucune façon participé à la lutte. 

Ou encore, 10 avril 1908 : 

C'est une campagne humanitaire comme l'Angleterre n'en a 
jamais vue depuis Wilberforce. 

Un contradicteur de M. Edmund D. Morel le rappelait 
d'ailleurs quelques jours plus tard au souvenir de la réa- 



LE MYSTERE D AGADIR 231 

lité « morale et pratique » à la fois qu'il avait exposée 
dans son livre, en écrivant : 

M. Morel semble ne pas aimer que je fasse allusion aux intérêts 
mercantiles qui sont en jeu, alors même que je déclare tenir ces 
intérêts pour légitimes. Il préfère voir dans toute cette campagne 
la preuve que l'Angleterre possède toujours « l'esprit de Glarkson 
et de Wilberforce » et que les fondateurs de la « Congo Reform 
Association » soient tous animés par cet esprit, je ne le mets pas 
en doute. La ligue anglaise est puissante, si puissante, — je cite 
à nouveau M. Morel, — qu'elle a déchainé un mouvement popu- 
laire plus spontané et infiniment plus grand que celui que provo- 
qua Gladstone contre les atrocités bulgares. 

M. Morel me permettra de voir dans ce passage de sa réponse, 
un argument qui se retourne contre sa thèse ; ce qui rend plus 
intense le mouvement de protestation contre les abus léopoldiens 
que ne l'était l'agitation contre les atrocités bulgares, c'est préci- 
sément parce qu'ici le mobile humanitaire se corse du mobile 
mercantile, sans quoi la « Congo Reform Association » n'aurait 
pas trouvé auprès du parlement et du gouvernement anglais 
les appuis énergiques que l'on sait 1 . 

La campagne se couronnait donc d'un double éten- 
dard. Philosophique et pratique à la fois pour le public 
anglais, qui se distingue par « l'heureuse alliance du 
sens commercial et de la philanthropie », elle était 
purement dogmatique pour le public français, entaché 
comme on sait, d'un idéalisme incurable et rebelle aux 
principes dès qu'il les voit liés au succès des affaires. 

Pratique, à dire vrai, la campagne, anglaise ou fran- 
çaise, née de raisons commerciales et de conflits mer- 
cantiles, ne pouvait pas ne pas l'être, fût-ce en dehors 
de la volonté de ses chefs. Si elle triomphait, la disparition 
des concessions ne consacrerait pas seulement le triomphe 
d'une idée, mais celui aussi des commerçants de Liver- 

1. Courrier européen du 5 juillet 1907. 



232 LE MYSTERE D AGADIR 

pool. Bon gré mal gré, si étrangers qu'ils s'affirmassent 
à toute préoccupation mercantile, les meneurs français 
de la campagne servaient les mêmes intérêts que leurs 
collègues anglais. Ils savaient par le livre de M. Morel, 
que ces intérêts étaient des « intérêts commerciaux » 
et, de ce fait, en dépit qu'ils en eussent, ils ne pouvaient 
pas se dégager d'une solidarité d'affaires soulignée par le 
soin arrogant qu'ils ont mis à revendiquer, sept ans 
durant, le monopole de l'idée pure. En fait, la logique 
les amenait à approuver explicitement les prétentions 
commerciales des Anglais. Ils ne se bornaient pas à le 
faire dans une forme générale soit en écrivant : « Il faut 
supprimer les concessions », soit en discréditant par d'in- 
justes outrages tous les commerçants et tous les fonc- 
tionnaires français. Ils étaient conduits à des précisions. 
C'est ainsi que le 2 mars 1906, dans le Courrier européen, 
M. Challaye ne cachait pas qu'il était partisan des récla- 
mations anglaises : 

Deux maisons de commerce anglaises possédaient des factore- 
ries dans les régions de la côte qui furent concédées en 1899. 

Elles vouluren t continuer à ache ter aux indigènes du caoutchouc. 
Les compagnies concessionnaires s'y opposèrent, firent saisir 
comme ayant été recueilli dans leur propriété et par conséquent 
leur appartenant, le caoutchouc récolté par les traitants des mai- 
sons anglaises, leur intentèrent des procès où elles eurent gain de 
cause. Les maisons de commerce anglaises protestèrent contre ces 
jugements et le litige est encore actuellement l'objet de discussion 
entre les deux diplomaties. 

Il semble bien difficile de nier que le régime dos concessions viole 
l'acte de Berlin conclu en 1885. 



De même, quatre ans plus tard, les maisons anglaises, 
ayant fait entre temps capituler le gouvernement fran- 



LE MYSTERE D AGADIR 233 

çais et obtenu une indemnité, M. Paix, dans le Rappel, 
en approuvait le principe : 

Puisque l'on a parlé des compagnies anglaises qui étaient ins- 
tallées depuis vingt-cinq ans sans titres dans cette région du 
Gabon, je dirai que vingt-cinq ans d'occupation de terres sans 
maître peuvent aux colonies passer pour un titre, puisque trente 
ans sous nos climats suffiraient à établir un titre valable... 

Malgré les condamnations prononcées en vertu d'un droit écrit 
qui ne pouvait en V espèce que consacrer une injustice, la colonie s'est 
crue tenue eu équité à payer une indemnité de 1.500.000 francs 1 . 

Cette union des « principes » et des « affaires » a 
été appréciée dans les termes suivants à la tribune de la 
Chambre par M. Guernier dans un discours fort applaudi. 

M. Morel affirme que la philanthropie est étroitement unie aux 
intérêts commerciaux. Précieux aveu qui éclaire d'un jour singu- 
lier le rôle des sociétés philanthropiques de protection des indi- 
gènes dans les colonies d'Afrique. 

Assurément, il y a dans ces sociétés des hommes admirables 
que je respecte et même quelques-uns que je vénère. Mais à côté 
de ces hommes de sentiment élevé, il y a des habiles qui savent 
mettre en valeur cette heureuse alliance de la philanthropie 
et des intérêts commerciaux. 

L'aveu de M. Morel éclaire à merveille ce qu'il y a parfois de 
contradictoire dans la politique de certaines sociétés de protection 
des indigènes. On comprend alors que, tandis qu'elles sont consti- 
tuées pour protéger les indigènes du bassin conventionnel du 
Congo, elles portent de préférence leur attention, non sur les indi- 
gènes de ce bassin conventionnel, mais bien sur ceux qui résident 
en dehors et que, comme par hasard, les faits qu'elles dénoncent, 
à propos de ces mêmes indigènes, servent précisément la politique 
et les intérêts commerciaux de M. Morel et de ses amis. 

Eh bien ! il y a là une attitude qu'il serait coupable de laisser 
dans l'ombre et s'il faut tenir largement compte des sentiments 
nobles et généreux, il faut en même temps se mettre en garde 

1. On a quelque peine à concilier cette opinion avec celle que M. Chal- 
laye, collègue de M. Paix, exprimait en avril 1911 : « Si notre ligue avait eu 
à se prononcer sur l'indemnité Hatton et Cookson, elle s'y serait résolu- 
ment opposée. » Courrier européen de mai 1911. 



234 LE MYSTÈRE d\\GADIR 

contre les habiles qui se laissent peut-être un peu trop facilement 
séduire par l'alliance de la philanthropie et du sens commercial. 

Comprendra-t-on par exemple, que, en 1899, le président de 
l'une de ces sociétés ait écrit un ouvrage, très intéressant d'ailleurs 
sur le Congo, où il se faisait l'apôtre véhément des concessions 
et des sociétés de colonisation et que, ensuite, ce même président, 
cédant sans doute au souffle inspirateur de la philanthropie bri- 
tannique qui le ravit, l'Esprit-Saint lui-même, soit tout d'un coup 
devenu le plus acharné de leurs détracteurs ? 

Messieurs, cet état de choses doit nous faire réfléchir, parce 
que, lorsqu'on viendra nous parler des protestations des sociétés 
de civilisation et de patronage des indigènes, nous écouterons avec 
déférence ceux qui parlent avec leur cœur, mais nous nous mettrons 
en garde contre ceux qui seraient tentés par l'heureuse alliance 
chère à M. Edmund Morel *. 

Ainsi se présentait, à son début, la campagne anglo- 
française contre le Congo français. Quelle que fût l'inten- 
tion de ceux qui y présidaient, cette campagne allait 
être, en dernière analyse et par la force des choses, 
l'instrument des intérêts anglais contre les intérêts 
français, de la politique anglaise contre la politique 
française. Ce n'était pas une idée s'opposant à une idée, 
c'étaient deux concurrents aux prises. Il s'agissait de 
savoir à qui, Français ou Anglais, iraient les bénéfices 
du Congo, si Liverpool triompherait de Paris. Si haut 
que les meneurs de cette campagne prétendissent placer 
leur idéal, ils se mouvaient sur le roc des réalités finan- 
cières et chaque coup porté par eux au régime institué 
par la France préparait un profit tangible pour les négo- 
ciants anglais, dont cependant ils avaient dit le 24 février 
1905. « Le souci d'humanité dont ils font montre aujour- 
d'hui n'a pas d'autre but que de cacher leurs convoi- 
tises. » 

1 . Journal officiel du 5 avril 1911. 



LE MYSTÈRE d' AGADIR 235 



III 



LA RESISTANCE FRANÇAISE 

La pression exercée au nom des principes moraux — et 
de neuf chambres de commerce, dont M. Edmund D. 
Morel était le leader, — trouva au Forcign Office un écho 
presque immédiat. C'est au printemps de 1902 que les 
représentants autorisés des commerçants de Liverpool 
avaient prié lord Lansclowne d'agir. Dès le 3 juillet 
de la même année, cette action s'exerçait sous la forme 
d'une offre d'arbitrage que M. Paul Cambon transmit 
à M. Delcassé et à laquelle celui-ci répondit le 11 fé- 
vrier 1903 par la très forte et très ferme dépêche qu'on 
a lue ci-dessus. On se souvient que, dans cette dépêche, 
M. Delcassé, après avoir établi en droit et en fait l'ab- 
solue légitimité du régime institué par la France au 
Congo en 1899, rappelait qu'il s'était employé à amener 
une entente entre les concessionnaires français et les 
maisons Holt, Hatton et Cookson. Il disait à ce sujet : 

Il va de soi que les dispositions conciliantes manifestées par le 
ministère des Colonies ne sauraient être interprétées comme infir- 
mant à aucun degré la régularité juridique du régime foncier en 
vigueur dans la partie française du bassin conventionnel du Congo, 
ni comme étant de nature à engager l'avenir. 

Ce qui a été cherché, c'est de faciliter, à titre gracieux et dans le 
plus large esprit de conciliation et de bienveillance, en tenant 
compte aussi complètement que possible des divers intérêts qui 
pouvaient être en jeu, la transition d'un état de fait, auquel ne 
s'attachait aucun droit valablement établi, à un état légal régu- 
lièrement ordonné. 



236 LE MYSTERE D AGADIR 

Quant à l'arbitrage proposé par le gouvernement bri- 
tannique, M. Delcassé le jugeait inutile et précisait en 
tout cas qu'il ne l'accepterait que dans des conditions 
nettement déterminées, la question de principe et de 
droit étant laissée en dehors. Tel fut le point de départ, 
entre Londres et Paris, d'un débat qui a duré de 1902 à 
1910 et qui a trouvé sa conclusion, par un singulier 
détour, dans le consortium congolais négocié à cette der- 
nière date entre la France et l'Allemagne. 

Les huit derniers mois de 1903 furent consacrés à la 
négociation du rapprochement franco-anglais, qui 
aboutit, l'année suivante, à la signature du traité du 
8 avril 1904. Pendant cette période, le gouvernement 
britannique laissa dormir la réclamation Holt, Hatton et 
Gookson. Mais deux mois après la signature du traité, 
il la réveilla avec un regain d'ardeur. Il réclamait pour 
les deux maisons de Liverpool une indemnité. La de- 
mande anglaise suggérait subsidiairement un recours 
possible à l'arbitrage. Par un singulier abus d'interpré- 
tation, elle prétendait que les ménagements gardés au 
Congo vis-à-vis des tiers de 1899 à 1901 équivalaient 
à la reconnaissance de leur droit. Elle prétendait même, 
d'après des publications de journaux, que le gouverne- 
ment français avait imposé aux concessionnaires l'obli- 
gation de racheter les établissements étrangers, c'est-à- 
dire d'indemniser leurs propriétaires. 

Le 19 octobre 1905, le Foreign Office revint à la charge 
et, détail à noter, il se plaça précisément sur le double 
terrain défini depuis plusieurs mois en France et en 
Angleterre par les ligues de protection des indigènes, par 
M. Morel et ses amis français, en couplant étroitement 
les réclamations particulières de MM. John Holt, Hatton 



LE MYSTERE D AGADIR 237 

et Cookson avec la question générale de l'interprétation 
de l'acte de Berlin et en proposant, à ce sujet, la réu- 
nion d'une conférence. Il ne s'agissait plus d'une indem- 
nité, c'est-à-dire d'une satisfaction de fait, mais d'une 
revendication juridique de nature, si elle triomphait, 
à mettre en question les droits souverains de la France 
sur ses possessions d'Afrique équatoriale. Dans des 
termes presques identiques, le 2 mars 1906, M. Challaye, 
président de la ligue de protection des indigènes du 
bassin conventionnel du Congo, définissait les réclama- 
tions anglaises, en indiquant, on Fa vu, que l'acte de 
Berlin les justifiait à son sens 1 . 

Dans le mois même où paraissait à Paris cet article, 
le 21 mars 1906, lord Lansdowne écrivait à M. Paul 
Gambon pour lui exprimer sa « vive espérance » que 
le gouvernement français trouverait moyen de donner 
satisfaction à MM. John Holt, Hatton et Cookson. Il 
rappelait que, le même jour, le gouvernement britan- 
nique avait consenti à racheter aux porteurs français 
leurs titres de la Compagnie des Chemins de fer Sud- 
Africains et il invoquait la bonne volonté dont l'Angle- 
terre avait témoigné en cette affaire pour souhaiter 
que la France fut également conciliante. Il n'établissait 
entre les deux questions aucun lien juridique ni diplo- 
matique. Il reconnaissait qu'elles n'avaient rien de 
commun au fond. 

Bien que les deux cas ne soient pas, à strictement parler, ana- 
logues, ils ont ceci de commun que les négociations ont pour tous 
deux été traînées injustement en longueur et ont montré une 
complète divergence de vues sur une question de principe sur 
laquelle, en aucun cas, le côté de la défense n'a voulu céder. 

1. Voir ci- dessus page 232. 



238 LE MYSTERE D AGADIR 

Il ne s'agissait donc, à aucun degré, d'une convention 
à deux termes entre les deux gouvernements, mais seu- 
lement d'un appel à « l'esprit libéral » du gouverne- 
ment français, en vue d'une indemnité accordée « à 
titre gracieux ». Bref, le gouvernement britannique, 
allant moins loin cette fois que dans sa dépêche précé- 
dente, moins loin aussi que les ligues anglaise et fran- 
çaise de protection des indigènes, s'abstenait de discuter 
en droit et se bornait à solliciter de notre bonne volonté 
une satisfaction pécuniaire pour ses nationaux. 

Toutefois, quatre jours plus tard, la séance de la 
Chambre des communes détruisait la sécurité qu'eût 
pu, par son changement de ton, nous donner la lettre 
du 21 mars. En effet, en réponse à une question d'un 
député, sir Edward Grey déclarait de nouveau qu'il 
n'acceptait pas la thèse française définie le 11 février 1903 
par M. Delcassé. M. Paul Cambon rendait compte en ces 
termes, le 28 mars, des déclarations de sir Edward Grey : 

Le secrétaire d'Étal pour les Affaires étrangères s'est prononcé 
contre la théorie attribuée aux concessionnaires français et belges, 
d'après laquelle les produits des forêts ne constitueraient pas le 
« commerce proprement dit » et réduirait ainsi les échanges 
permis aux négociants anglais aux seuls produits de l'art ou de 
l'industrie indigènes, ne portant pas sur les produits naturels des 
forêts. 

Quant aux réclamations des maisons britanniques, sir Kdward 
Grey s'est contenté de dire que le gouvernement s'en occupait 
activement, mais qu'il ne pouvait faire aucune déclaration pré- 
cise dans l'état actuel des négociations. 

C'était donc la théorie intégrale, celle de MM. Edmund 
D. Morel, Challaye, etc., que le gouvernement britan- 
nique persistait à soutenir. C'était tout le régime du 
Congo français qu'il contestait et, par suite, les réela- 



LE MYSTERE D AGADIR 239 

mations de MM. Holt, Hatton et Cookson posaient, 
comme au premier jour, la question de principe, sur 
laquelle M. Delcassé s'était déclaré irréductible. Ces 
réclamations se faisaient d'ailleurs de plus en plus pres- 
santes. En avril 1906, le Foreign Office profitant de la 
présence à Londres de M. Binger, directeur des affaires 
d'Afrique au ministère français des Colonies, lui faisait 
connaître « les conditions auxquelles MM. Holt, Hatton 
et Cookson consentiraient à traiter ». Ces conditions 
n'étaient point modestes, puisqu'elles comportaient la 
suppression pure et simple de onze procès alors engagés 
contre elles par les concessionnaires français (demande 
en restitution de produits et en 1.900.000 francs de 
dommages et intérêts), plus une indemnité globale de 
2.500.000 francs à partager par moitié entre les deux 
maisons. Moyennant quoi, ces maisons abandonneraient 
leurs réclamations et aussi leurs établissements dont la 
médiocre valeur a été indiquée plus haut. La situation 
était donc la suivante : pour le présent, MM. Holt, 
Hatton et Cookson accusés de détournements de pro- 
duits exigeaient l'annulation de ces plaintes. Pour le 
passé, ils réclamaient, en compensation des condamna- 
tions subies par eux, deux millions et demi d'indemnité : 
voilà pour le fait. Quant au droit, les condamnations 
antérieures et les instances engagées étant basées sur 
la doctrine invariable des tribunaux de la colonie et du 
gouvernement français, la réparation pécuniaire des 
premières et l'abandon des secondes ne pouvaient pas 
ne pas porter une sensible atteinte à cette doctrine. 
Comme en 1902, le gouvernement français devait opter 
entre ces deux termes : maintien de la thèse française 
nettement opposée à la thèse anglaise et pas d'indem- 



240 LE MYSTERE D AGADIR 

nité ; indemnité et affaiblissement de la thèse fran- 
çaise, quelque artifice de forme qu'on employât. 

Pendant plusieurs années, les ministères des Affaires 
étrangères et des Colonies maintinrent, avec une inva- 
riable fermeté, le point de vue si fortement opposé 
le 11 février 1903 aux prétentions solidaires de 
M. Edmuncl D. Morel et de ses amis, de MM. Holt, 
Hatton et Cookson, des Chambres de commerce anglaises 
et du gouvernement britannique. Le 7 décembre 1904, 
M. Delcassé répondait à la dépêche anglaise du 17 juin 
précédent et confirmait rigoureusement ses conclu- 
sions de 1903. Il montrait d'abord que la prétention 
anglaise d'arguer, soit des ménagements observés vis- 
à-vis des tiers au Congo français, soit d'articles de jour- 
naux, pour soutenir que MM. Holt, Hatton et Cookson 
avaient « droit à une indemnité » était proprement 
insoutenable. 

J'aurais tout d'abord à faire remarquer que ce qu'imprime 
le Bulletin de V Afrique Française, qui est une publication privée, 
ne saurait, à aucun degré, engager le gouvernement ou ses ayants- 
cause. 

Ainsi que je l'ai mentionné au mois de février 190:!, les actes 
de concession et les cahiers des charges y annexés, ont été succes- 
sivement insérés en leur temps au Journal Officiel. C'est là, et là 
seulement, que peut être cherché ce qui, dans les tractations dont il 
s'agit, constitue la loi des parties, leurs obligations réciproques 
et les droits des tiers. Je n'y trouve aucune clause de la nature 
de celle qu'invoque la dépêche anglaise. 

Il est néanmoins tout à fait exact, et nous sommes heureux de 
voir lord Lansdowne le constater, que des égards très grands ont 
été témoignés à tous les commerçants qui avaient noué des rela- 
tions d'affaires dans le périmètre des concessions ; qu'au lieu d'agir 
immédiatement dans la rigueur de leurs droits, nos concession- 
naires ont entamé des pourparlers, ont tâché d'entrer en accom- 
modement. Il est non moins vrai que l'administration française 
s'est montrée très favorable à ces tentatives de conciliation ; 






LE MYSTERE D AGADIR 241 

qu'elle a enregistré avec satisfaction les résultats obtenus, et qu'elle 
croit pouvoir s'en faire honneur dans la mesure où elle a été à 
même d'y contribuer. 

Mais cette situation, nous l'avons déjà exposée au mois de 
février 1903. J'avais, dès ce moment, rappelé qu'à côté des droits 
légitimement acquis, qu'il incombait à nos autorités de consacrer, 
il s'était présenté des situations de fait, que, rigoureusement, 
nous n'eussions pas été tenus de prendre en considération et que 
telle n'avait pas été cependant notre attitude. 

J'y marquais toutefois que, si c'était sousl'inspiration de notre 
administration que nos concessionnaires étaient entrés en négo- 
ciations avec les marchands étrangers, cette intervention n'avait 
eu (et ne pouvait avoir en effet), qu'un caractère purement offi- 
cieux. « Les dispositions conciliantes manifestées par le minis- 
« tère des Colonies, disais-je, ne sauraient être interprétées 
« comme infirmant à aucun degré la régularité juridique du régime 
« foncier en vigueur dans la partie française du bassin convention- 
« nel du Congo, ni comme étant de nature à engager l'avenir. » 

A plus forte raison, dois-je ajouter aujourd'hui, puisque la 
valeur et la portée pratiques de nos réserves ne semblent pas 
s'être suffisamment dégagées des termes où nous les avions 
formulées, qu'il ne saurait être question pour les maisons anglaises, 
de vouloir trouver dans un traitement, qui ne leur a été accordé 
qu'à titre absolument gracieux et précaire, l'ouverture d'un droit 
quelconque à une indemnité. 

J'avais noté aussi en 1903, que ce n'était qu'avec MM. Holt, 
Hatton et Cookson, que nos concessionnaires n'avaient pu s'arran- 
ger. J'ai, à l'heure actuelle, le regret de constater que, malgré de 
nouvelles tentatives d'entente, les choses en sont toujours au 
même point. 

Qu'en conclure, sinon que nos concessionnaires ont dû se heur- 
ter, cette fois encore, à des prétentions vraiment excessives et 
qu'en bonne équité, les maisons anglaises n'ont à s'en prendre 
qu'à leurs exigences des difficultés dont elles cherchent, à tort, 
à rejeter sur d'autres les responsabilités. 

Cela dit, M. Delcassé indiquait que, bien que ces pré- 
tentions lui rendissent plus difficile pour l'avenir « l'atti- 
tude constamment bienveillante » qu'il avait observée 
dans le passé, il restait disposé à faciliter une entente. 

16 



242 LE MYSTÈRE d'àGADIR 

Nous ne voudrions cependant pas considérer comme définiti- 
vement exclue toute possibilité d'arrangement, et j'ai la confiance 
que, sous le bénéfice des réserves ci-dessus formulées, le ministère 
des Colonies ne se refuserait pas, cette l'ois encore, à faciliter une 
reprise des échanges de vues entre les parties en cause, si les mai- 
sons anglaises en exprimaient le désir et donnaient, par ries 
actes, un gage de leurs dispositions. 

Quant à la proposition anglaise d'arbitrage, M. Del- 
eassé rappelait avec insistance qu'elle ne paraissait 
tenir aucun compte de ses objections de février 1903 
et les renouvelait formellement. 

Ces conditions préalables, la dépêche anglaise semble les igno- 
rer. Isolant notre adhésion des modalités dont elle dépendait, 
le principal secrétaire d'État britannique en prend texte pour 
nous proposer d'appeler le tribunal de la Haye, moins à examiner 
la conformité avec l'acte de Berlin, des pratiques suivies dans une 
colonie particulière (ce qui serait déjà tout à fait en dehors de 
ce que nous avions accepté) qu'à apprécier, d'une part, « la signi- 
fication à donner aux termes de cet acte destiné à garantir 
dans sa sphère d'application, les principes de la liberté commer- 
ciale et de l'égalité de traitement » et, d'autre part, « la mesure 
dans laquelle ces principes ont été généralement observés ». 

Nos réserves avaient cependant pour nous un caractère essentiel. 

Tout d'abord, nous entendions mettre hors de toute discussion 
l'organisation du régime foncier au Congo français, telle qu'elle 
résulte, en droit comme en fait, des décrets qui l'ont instituée, 
et des actes de disposition qui en ont été la conséquence. 

Un tel débat eût, en effet, empiété sur le domaine de la souve- 
raineté intérieure des Étals, où la conférence africaine s'était, 
à juste titre, interdit de pénétrer. Ainsi que je l'écrivais, le 
3 février 1903. le gouremeinent français a agi là dans le plein 
exercice de ses droits souverains, étendes matières que n'affectent, 
en aucune manière ni à aucun degré, les stipulations de l'acte 
général de Berlin. 

D'autre part, sans vouloir dire que jamais une juridiction arbi- 
trale ne pourrait être appelée à connaître de questions du genre 
de celles qu'on nous propose aujourd'hui de lui soumettre, il est 
permis d'affirmer qu'il n'est pas dans sa mission normale, pas plus 
d'ailleurs que dans celle de toute autre juridiction, de statuer sur 



LE MYSTERE D AGADIR 243 

des difficultés qui ne portent pas sur des espèces précises et bien 
déterminées. 

Nous pensons, en effet, qu'il pourrait y avoir une cause sérieuse 
de trouble et d'incertitude pour les rapports internationaux 
à laisser se créer, pour ainsi dire en marge des traités, un corps 
de doctrines théoriques qui, conçues en dehors de litiges matériels, 
ne seraient limitées, au point de vue de leur application et de 
leurs conséquences, ni dans le présent ni dans l'avenir. 

En conséquence, le gouvernement français n'admettait 
pas qu'on discutât le droit dont il avait usé en instituant 
au Congo le régime des concessions. 

Il importe de ne point perdre de vue que les principes que nous 
avons appliqués dans la partie occidentale du bassin convention- 
nel du Congo sont, comme l'a démontré ma lettre du 11 février 
1903, en parfaite conformité avec les mesures prises parle gouver- 
nement britannique lui-même dans les régions Est de la même 
zone, à l'intérieur des territoires de l'Afrique orientale anglaise. 

Cette situation de droit et de fait nous paraît exclure entre les 
deux gouvernements tout litige de principe ou même de doctrine. 

Si des difficultés de détail se produisaient, nettement 
distinctes du principe, l'arbitrage serait possible, mais 
à cette condition seulement. Le gouvernement britan- 
nique n'ayant rien répondu à la démonstration fran- 
çaise de 1903, M. Delcassé prenait acte de ce silence 
comme d'une implicite adhésion. 

La dépêche anglaise du 19 octobre 1905 établit que 
cette adhésion, le gouvernement britannique n'enten- 
dait pas l'avoir donnée : car, comme on l'a vu, l'Angle- 
terre y proposait pis encore que l'arbitrage, la réunion 
d'une conférence internationale qui eût, ainsi qu'un 
tribunal d'appel, statué sur le régime du Congo fran- 
çais sous prétexte d'interpréter l'acte de Berlin. Cette 
proposition était plus inacceptable encore que la pré- 



244 LE MYSTERE D AGADIR 

cédente. Elle ne tenait aucun compte de nos objections. 
Elle prétendait nous associer à une initiative manifes- 
tement dirigée contre nous. Bien qu'on fût en pleine crise 
marocaine et que l'appui de l'Angleterre au Maroc nous 
fût, plus que jamais nécessaire, M. Rouvier eut le mérite 
de ne point céder. Il en avisa M. Paul Cambon le 
26 janvier 1906 l . 

Nous avons exclu de toute discussion le régime de nos conces- 
sions basé sur les principes appliqués avant nous par le gouverne- 
ment britannique dans ses possessions du bassin conventionnel 
du Congo ; ce régime étant essentiellement distinct des questions 
de liberté commerciale régies par l'acte général de Berlin. 

Sous ces réserves, et pour le cas où en dernière analyse, un arran- 
gement amiable ne pourrait intervenir avec les maisons anglaises, 
nous avons accepté le recours à un arbitrage, mais « sur des 
espèces précises et sur des faits pertinents ». Encore était-il 
supposé que la liberté commerciale au sens et dans les limites 
que nous avions déterminées aurait été atteinte. Nous deman- 
dions aussi que nos concessionnaires pussent saisir l'arbitre des 
griefs qu'ils pouvaient avoir contre des maisons anglaises. Le 
Foreign Office nous propose maintenant une formule de compromis 
qui limite les pouvoirs de l'arbitre aux réclamations britanniques 
et pose la question dans des termes qui, d'après M. le Ministre des 
Colonies, nous conduiraient forcément à une condamnation. 

D'autre part, donnant, sans tenir compte de nos réserves réité- 
rées, un sens qu'elle n'a pas à notre acceptation d'un recours 
éventuel à l'arbitrage, le gouvernement britannique nous demande 
maintenant de nous associer à lui pour convoquer une conférence 
européenne où se discuteraient, à propos de la révision de l'acte 
de Berlin, des questions qui ne paraissent pas pouvoir être soule- 

1. En décembre 1906, lors de la constitution de la Ligue française 
de protection des indigènes, les fondateurs de cette ligue préconisèrent 
la conférence que le gouvernement français repoussait avec tant de raison. 
On lit en effet dans le Courrier européen du 14 décembre 1906 : « M. Pierre 
Mille affirme que les Français doivent s'intéresser à la réforme du Congo 
léopoldien ; car les procédés du Congo léopoldien ont pénétré dans le 
Congo français. Une conférence internationale, évoquant la question de 
l'État libre du Congo, serait nécessairement amenée à exiger la réalisation 
de réformes au Congo français, puisque ces décisions s'appliqueraient 
à tout le bassin conventionnel du Congo » 



LE MYSTERE D AGADIR 245 

vées sans mettre en cause et sans exposer aux risques d'une 
condamnation notre régime de concessions. 

M. le Ministre des Colonies considère que la formule de compro- 
mis, est, pour nous, inacceptable et que, si le gouvernement anglais 
veut convoquer une conférence, il doit le faire sous sa responsabi- 
lité et sans que nous ayons à nous entendre avec lui. 

D'ailleurs, ainsi que je l'ai montré, les propositions du Foreign 
Office, d'une part méconnaissent pour ainsi dire systématiquement 
ce que nous avons fait ou dit, et ramènent le différend à la simple 
satisfaction des convenances britanniques en déplaçant absolu- 
ment le terrain du débat. 

M. Rouvier demeurait disposé à faire preuve de bonne 
volonté. Mais il estimait que le gouvernement britan- 
nique ne lui en fournissait pas les moyens. 

Par conséquent, au mois de janvier 1906, malgré 
l'action diplomatique de l'Angleterre, malgré la cam- 
pagne de presse menée en Angleterre et en France contre 
le principe des concessions congolaises, le gouverne- 
ment français, fidèle à sa doctrine initiale de 1903 et 
à la jurisprudence invariable des tribunaux de la colonie, 
n'admettait pas, que, sous prétexte de donner satisfac- 
tion aux intérêts plus ou moins lésés de MM. Holt, 
Hatton et Cookson ou, comme disait M. Rouvier, 
aux convenances britanniques, la France vît discuter 
des actes de souveraineté qu'elle estimait conformes à 
ses engagements internationaux et dont d'ailleurs 
l'Angleterre lui avait en 1888 donné l'exemple. C'était 
une doctrine cohérente, un bloc qu'il importait 
de ne pas laisser toucher, si l'on avait souci de la 
dignité et de l'indépendance de notre politique. Le 
ministère des Affaires étrangères, au cours de cette 
période, avait défendu cette doctrine avec une fer- 
meté qui lui fait grand honneur. 



246 LE MYSTERE D AGADIR 



IV 



LA CAPITULATION FRANÇAISE 

Cette fermeté devait être, hélas ! sans lendemain. 
Faut-il penser que le désir, à l'issue de la conférence 
d'Algésiras, de marquer au gouvernement britannique 
l'étendue de notre gratitude ait primé dans l'esprit de 
nos ministres tout autre considération ? Peut-être. Il 
est, d'autre part, incontestable que le gouvernement 
français a été impressionné par la féroce campagne 
menée, à Paris plus encore qu'à Londres, contre le 
régime de notre Congo, contre tous ceux, hommes 
privés ou hommes publies, qui avaient charge de 
l'appliquer. Cette attaque, sous le feu de l'ennemi, 
désarmait nos ministres. Ils en venaient, comme 
dans la question allemande 1 , à oublier qu'il ne s'agis- 
sait point seulement d'intérêts privés, mais aussi et 
surtout d'intérêts publics, qu'il y avait une doctrine 
politique française à défendre et que cette doctrine ne 
pouvait être défendue qu'à condition d'être acceptée et 
soutenue tout entière et d'inspirer constamment l'ac- 
tion de notre diplomatie. Dès lors que les concessions 
étaient en cause, il semblait que l'affaire devint sus- 
pecte et, par là, l'étrange violence de quelques-uns 
compromettait la cause nationale si vaillamment sau- 

1. Voir ci-dessus, page 108. 



LE MYSTERE D AGADIR 247 

vegardée cinq ans durant par le ministre des Affaires 
étrangères. 

Depuis 1902, au Congo même, de nombreux symp- 
tômes témoignaient de la mollesse des pouvoirs publics à 
protéger le commerce français. Les instructions minis- 
térielles du 24 mai 1899 avaient cependant dicté, à cet 
égard, leur devoir aux fonctionnaires de tout ordre dans 
des termes qui méritent d'être rappelés. 

Il ne faut pas que, dans l'exécution des conventions inter- 
venues, les deux parties contractantes apportent une méfiance 
réciproque, ni surtout un sentiment inexplicable de rivalité 
secrète, toujours prêt à se manifester par une attitude inquiète, 
tracassière et processive. Vous devrez considérer, en ce qui vous 
concerne, que non seulement le succès des exploitations proje- 
tées intéresse au plus haut degré l'avenir de la colonie, mais 
encore qu'il doit avoir en France un écho retentissant, et que 
cette répercussion, mieux que toute œuvre de propagande, peut 
contribuer au développement général de notre empire colonial. 

Il importe que l'administration ne néglige rien pour faciliter 
cette réussite, non seulement par l'observation franche et loyale 
de ses engagements (ce qui ne serait qu'un concours passif) mais 
encore en donnant aux entreprises toutes les facilités compatibles 
avec les intérêts publics dont elle a la garde, en traitant les agents 
de ces entreprises comme des collaborateurs qu'elle a le devoir 
d'aider dans leur tâche, en veillant constamment à ce que ses 
propres agents apportent dans leurs rapports quotidiens avec les 
représentants et agents des concessionnaires, non seulement une 
courtoisie parfaite, mais encore la plus grande bienveillance 
et un désir sincère de contribuer autant qu'il sera possible au 
succès de leurs efforts. 

Or cette collaboration n'existait pas et bientôt la 
neutralité allait faire place à l'hostilité. A la fin de 1902, 
une première mesure est prise qui précise l'attitude 
qu'adoptera désormais l'administration ; les fonction- 
naires de la colonie reçoivent défense de procéder à l'ave- 



248 LE MYSTERE D AGADIR 

nir, à la demande des sociétés concessionnaires, à des 
constats en matière de détournements de produits. 
Cette procédure qu'autorisaient, semble-t-il, les ins- 
tructions de 1899 * était nécessaire, puisque les 
tribunaux allaient exiger la preuve de l'origine des 
produits détournés 2 . Faute de cette preuve, que 
deviendrait la jurisprudence qui, invariable sur le 
principe, serait désormais privée des moyens légaux de 
constater le fait ? N'était-ce point, dans la lutte judi- 
ciaire, qui se poursuivait âprement entre Français et 
Anglais, désarmer pour l'avenir les premiers au profit des 
seconds ? Pour le passé d'ailleurs, une seconde mesure 
allait dépouiller les jugements antérieurs de toute 
force exécutoire. Les concessionnaires, ayant triom- 
phé en première instance, attendaient de la juridiction 
d'appel la confirmation de leur droit. Que fit-on ? Pen- 
dant quinze mois, à la demande du gouvernement britan- 
nique, la Cour d'appel de Libreville fut supprimée par 
la mise successive en congé de tous ses membres. Le 
16 février 1904 Je West African Mail, journal de M. Ed- 
mund D. More!, annonçait cette bonne nouvelle à ses 
amis de Liverpool. 

La dispute ouverte depuis plusieurs années a causé de nom- 
breux procès tous gagnés au début par les sociétés françaises. 

Les maisons anglaises ont fait appel de chaque arrêt, mais le 
ministre des Affaires étrangères français, craignant de graves 
conflits au cas où les appels seraient encore gagnés contre les 
Anglais, suspendit le fonctionnement du Tribunal d'appel dans 
la Colonie. 

Cette situation dure depuis deux ans et les compagnies fran- 
çaises ont besoin d'en finir. 

1. Voir ci-dessus page 211. 

2. Voir ci-dessus page 214. 



LE MYSTERE D AGADIR 249 

Il semble en effet, bien qu'aucune autre trace ne s'en 
trouve dans les dossiers français, que le gouvernement 
français eût négocié avec le gouvernement britannique 
cette étrange transaction : car dès le 4 mars 1903, un 
fonctionnaire du Foreign Office avait avisé les maisons 
Holt, Hatton et Cookson qu'il allait être sursis, en rai- 
son des négociations en cours, à toutes les instances 1 . 

4 mars 1903. 
Messieurs, 

En référence à votre lettre du 24 courant et vos correspon- 
dances précédentes concernant la procédure à adopter pour obte- 
nir un sursis dans les actions encore pendantes contre vous dans 
le Congo français, je suis dirigé par le marquis de Lansdowne à 
vous transmettre les extraits annexés du rapport fait sur ce sujet 
à l'ambassade de Sa Majesté à Paris. 

L'ambassadeur de Sa Majesté a été dirigé à exprimer au gou- 
vernement français l'espoir conçu par le gouvernement de Sa 
Majesté que le procureur de la République va prêter son appui 
à la demande qui doit être faite à la Cour de Libreville par votre 
agent et celui de MM. Hatton et Cookson pour un sursis dans 
toutes les actions en cours en attendant l'interprétation des négo- 
ciations pendantes entre les gouvernements anglais et français 
sur la signification véritable de l'article 5 de l'acte de Berlin (1885). 
En accordance, j'ai à suggérer que les ordres seront donnés à 
votre agent de Libreville de faire une application à la Cour à 
cet effet. 

La présente lettre servira comme lettre officielle du Foreign 
Office avec laquelle, d'après l'avis donné à l'ambassadeur de Sa 
Majesté, vous serez muni en ordre à justifier à la Cour l'existence 
des négociations entre les deux gouvernements. 

Veuillez agréer 



Traduction certifiée conforme. 
Libreville le 6 mai 1903. 

1. Traduction du Foreign Office. 



Si^né : j. h. villiers. 



Signé : James demmin. 



250 LE MYSTERE D AGADIR 

Au printemps de 1903, on s'était cependant décidé 
à désigner un président, M. de Merona, pour le Conseil 
d'appel de Libreville. Mais, par une curieuse conception 
du rôle de la magistrature, le nouveau président, avant 
de prendre possession de son poste, fut autorisé par le 
ministère des Colonies à se rendre en Angleterre. Pour 
quel objet ? Pour négocier un arrangement avec les 
Anglais, condamnés en première instance, qu'il allait 
avoir à juger en appel. Rentré à Paris après cette négo- 
ciation, dont tout le monde, sauf lui, aurait pu être 
chargé, M. de Merona se retourna vers ses autres justi- 
ciables, les concessionnaires français et les invita à se 
rencontrer avec M. Holt au ministère des Colonies. La 
Compagnie française du Congo occidental déclina cette 
invitation, mais les lettres, que lui adressa à cette occa- 
sion le président du tribunal d'appel, témoignent du 
zèle avec lequel celui-ci s'acquittait de sa mission extra- 
judiciaire. 



Mercredi, 27 mai 1903 



Cher Monsieur 



Décidément, je joue de malheur. Au moment où je me dispo- 
sais à rédiger la lettre dont je vous avais parlé, j'ai reçu un mot 
de M. X... m'invitant à le venir voir. 

Devant ses bonnes dispositions et son désir de hâter les inten- 
tions de M. Holt, j'avais renoncé à écrire avant mon retour de 
Londres. 

Or t ce matin, j'ai reçu un mot de il/. Holt m'invitant à le venir 
voir. 

Nous avons eu ensemble une conférence fort longue ce matin 
et cet après-midi nous avons conféré avec M. Binger. 

Il résulte de toutes ces conversations, que MM. Holt et Gook- 
son sont disposés à entrer dans la voie d'un arrangement. 

Comme il importe de battre le fer pendant qu'il est chaud, 
je vous serai très obligé de me recevoir vendredi matin afin que 



LE MYSTERE D AGADIR 251 



nous puissions élaborer un plan ensemble qui faciliterait les négo- 
ciations. 

Je serais venu demain, mais je m'absente pour la journée. 

Merci d'avance. Croyez-moi votre dévoué. 

Signé : de merona. 

Si vous avez une communication, adressez-la à M. de Merona, 
7, rue du Havre. 



M. de Merona se trompait d'ailleurs et la tentative 
d'arrangement, où il s'était si étrangement fourvoyé, 
n'eut aucune suite. Par contre, dès son arrivée à Libre- 
ville, il rendait, redevenu magistrat, un arrêt en date du 
27 janvier 1904, cassant le jugement du 28 juin 1902 
du tribunal de Libreville, non point qu'il contestât le droit 
des compagnies à être seules à recueillir l'ivoire et le 
caoutchouc sur le territoire concédé, mais faute à la 
Compagnie du Congo occidental d'avoir établi l'origine 
des produits dérobés, preuve qui devenait au surplus 
impossible depuis l'interdiction des constats. Ainsi, lés 
concessionnaires, au début de 1904, se trouvaient dans 
le cas paradoxal de voir la justice continuer à recon- 
naître leur droit, mais leur refuser réparation des dom- 
mages subis par eux, parce que l'administration leur 
avait enlevé, en supprimant les constats, le moyen d'en 
établir la réalité. 

Or, à ce moment, par une singulière imprudence, 
alors que la campagne contre les concessionnaires battait 
son plein, alors que le ministre des Affaires étrangères 
les défendait tenacement contre les prétentions anglaises, 
le ministère des Colonies se donna l'apparence de caution- 
ner moralement les attaques dirigées contre ses admi- 
nistrés. En effet, en mars 1904, le très estimable éditeur 
qui publie la plupart des documents officiels du minis- 






252 LE MYSTERE D* AGADIR 

tère des Colonies, mit en vente une traduction française 
du livre de M. Edmund D. Morel, Problèmes de VOuest 
Africain. L'auteur de cette traduction n'était autre que 
le chef du bureau de l'Afrique au ministère des Colonies, 
dont le nom et le titre figuraient sur la couverture. La 
responsabilité personnelle de ce haut fonctionnaire ne 
saurait d'ailleurs être mise en cause, puisqu'il a été 
établi qu'il n'avait fait cette traduction qu'avec l'auto- 
risation, sur les conseils et avec l'approbation de ses 
chefs. Mais que dire de l'imprudence du ministère qui, 
en pleine bataille, après les exigences du Foreign 
Office, la résistance de M. Delcassé, la campagne 
« morale et pratique » des Chambres de commerce 
anglaises et du Courrier européen, donnait ainsi son 
aval aux violentes attaques dirigées par le représen- 
tant des « intérêts commerciaux anglais » contre les 
commerçants français à qui le liait un contrat, contre 
l'administration française, contre les ministres français ? 
C'était une aggravation de la mission singulière confiée 
en 1903 au président de Merona l . 

Quelques mois plus tard, un nouvel incident judiciaire 
se produisait. L'une des sociétés françaises en procès 



1. L'exposé de ces faits devant la commission du budget de la Chambre 
des députés, le 25 janvier 1910, a provoqué, entre autres interruptions, les 
suivantes : 

M. ajam. — Voilà ce qui est grave ! 
m. massabuau. — C'est scandaleux ! 

M. chaules dumont, rapporteur général. — C'est fantastique ! 
m. ajam. — C'est abominable ! 

M. Viollette, rapporteur des budgets locaux. — C'est intéressant ! 
m. milliès-lacroix. — Je l'ignorais. 
M. augagneur. — C'est une question de haute moralité. 
m. viollette. — C'est tout à fait intéressant. 

m. augagneur. — Et ce président est dans le dernier décret de pro- 
motion ! 

M. viollette. — Ce point est tout à fait capital. 



LE MYSTERE D AGADIR 253 

avec les Anglais, la Société du Setté-Cama, lasse d'at- 
tendre un arrangement jamais réalisé, avait fait réins- 
crire au rôle du tribunal civil du Havre l'affaire Hatton 
et Cookson. Le 28 février 1906, le procureur général près 
la Cour de Rouen en informait le Garde des Sceaux 
et déclarait, qu'à son avis, toute remise était impos- 
sible. Cette lettre montre quelle patience les instances 
du gouvernement avaient imposée aux sociétés fran- 
çaises. 

Pour faire suite à mes rapports, en date des 8 mai, 31 juillet, 
9 novembre 1903, 19 juillet et 14 décembre 1904, j'ai l'honneur de 
vous informer que M. Roussel, avoué de la Société Setté-Cama, 
demanderesse, a fait réinscrire au rôle du Tribunal civil du 
Havre, l'affaire contre Hatton et Cookson. 

M. Roussel a fait connaître à mon substitut qu'il s'opposerait 
à toute nouvelle remise et qu'il insisterait pour que l'affaire 
fût jugée. 

Cette affaire ayant été inscrite depuis près de trois ans, f estime 
que le ministère public n'a plus à s'associer à une demande de renvoi 
et j'ai l'intention, à moins d'instructions contraires de votre part, 
d'écrire en ce sens à mon substitut du Havre. 

Pour la première fois, à ce moment, le ministère des 
Affaires étrangères paraît faiblir et le 15 mars, le len- 
demain de la constitution du cabinet Sarrien, au plus 
fort du débat d'Algésiras, il écrit aux Colonies pour 
obtenir une nouvelle remise, afin d'éviter de « fournir 
en Angleterre un aliment à des polémiques et à des 
réclamations qu'il est de notre intérêt de ne pas voir se 
ranimer » . Mauvaise raison, car les polémiques et les 
réclamations n'ayant jamais cessé et se manifestant au 
début de 1906 avec un vigueur particulière, il n'y avait 
aucun risque de les réveiller. La crainte des polémiques 
nous avait déjà détournés de défendre nos droits 



1254 LE MYSTERE D AGADIR 

contre les Allemands, c'est-à-dire contre des adver- 
saires. La même crainte allait-elle inspirer notre poli- 
tique à l'égard des Anglais, c'est-à-dire à l'égard d'amis ? 
Très rapidement, l'événement démontra qu'il en devait 
être ainsi. Dès le mois de janvier 1906, le ministre des 
Colonies, par une initiative sans précédent, avait posé 
à son collègue des Affaires étrangères la question de 
savoir si « une nécessité de notre politique générale » 
justifierait « les sacrifices pécuniaires que pourrait com- 
porter un arrangement ». Le ministre des Colonies, 
bien qu'en termes vagues, s'engageait ainsi sur un ter- 
rain jamais abordé jusqu'alors. Le gouvernement fran- 
çais s'était déclaré prêt à favoriser un arrangement 
amiable entre Anglais et Français ; rien de plus légi- 
time. Car un tel arrangement laissait subsister la doc- 
trine affirmée constamment depuis le mois de février 1903 
par le gouvernement français. Mais ce maintien de notre 
thèse, possible tant qu'il s'agissait d'un arrangement 
direct des parties, cessait de l'être, s'il s'agissait d'un 
«sacrifice pécuniaire » imposé à l'État français. L'étrange 
initiative du ministre des Colonies s'expliquait d'autant 
moins que, à la fin de 1904, il avait écarté une solution 
privée que lui suggéraient les Compagnies françaises en 
procès avec les Anglais : abandon de leur concession 
moyennant une indemnité de 700.000 francs, représen- 
tant leurs frais de premier établissement l . Comment 
concevoir, après ce refus, que l'on envisageât l'hypo- 
thèse d'une indemnité à payer aux Anglais par l'État 
français, avec toutes les conséquences de droit qui 
risquaient de s'y attacher ? 

1. Lettre du ministre des Colonies à la Compagnie du Congo occidental 
<20 février 1904.) 



LE MYSTERE D AGADIR 



255 



Dès ce moment, la brèche est faite et la capitulation 
se précipite. Le 16 avril, on Fa vu 1 , M. Paul Cambon 
fait connaître au gouvernement français les « condi- 
tions )> de MM. Holt, Hatton et Cookson. Le 29 avril, 
le ministère des Affaires étrangères s'engage à son tour 
dans la voie des concessions. Le ministère des Colonies 
lui a demandé s'il n'existerait pas une « nécessité de 
politique générale » de nature à justifier « un sacrifice 
pécuniaire», pour lequel on semble désireux de trouver 
un prétexte, à défaut d'un motif. Cette nécessité, qu'on 
n'avait aperçue, ni en 1903, ni en 1904, ni en 1905, 
devient soudainement impérieuse en 1906. La thèse 
juridique, que l'on jugeait si forte pendant les années 
précédentes et qui, pour rester forte, n'avait besoin 
que d'être soutenue, n'est même plus mentionnée. On 
n'aperçoit que des avantages à la laisser de côté. On 
ne verrait que des dangers à l'invoquer. On insiste 
notamment sur le péril d'un arbitrage, oubliant que, 
précisément dans toutes les lettres antérieures, on a 
écarté cet arbitrage à moins qu'il ne fût nettement 
circonscrit, c'est-à-dire inofîensif. M. Paul Cambon 
demande qu'on en finisse. Le gouvernement anglais a 
fait appel le 21 mars à notre « bonne volonté », en citant 
comme un précédent moral, l'affaire des chemins de fer 
du Transvaal. Le ministère des Affaires étrangères, se 
référant à la suggestion des Colonies du 30 novembre 1905, 
abonde dans le même sens : volte-face te cale, inexplicable, 
troublante, que ne suffisait pas à justifier, vu la gravité 
des principes débattus, le légitime désir de reconnaître 
le loyal concours de l'Angleterre dans l'affaire marocaine. 



t. Voir ci-dessus, page 239. 



256 LE MYSTERE D AGADIR 

Dans sa lettre précitée du 30 novembre 1905, M. Clémentel 
avait marqué que, pour chercher les moyens de faciliter une solu- 
tion amiable par un « sacrifice d'argent », il conviendrait que le 
ministre des Affaires étrangères déclarât qu'un accord avec les 
maisons anglaises lui paraît impérieusement répondre à certaines 
nécessités de notre politique générale. Comme vous le verrez, 
notre ambassadeur n'hésite pas à répondre affirmativement à cette 
question. Son sentiment concorde entièrement avec le mien, et 
je suis tout disposé, si vous croyez devoir entretenir de l'affaire 
le Conseil des ministres, à m'exprimer dans le même sens. 

Il ne semble pas que le Conseil des ministres ait été 
saisi ; et cependant, la négociation si inattendue marche 
à grands pas, comme si tout eût été préparé d'avance. 
M. Holt arrive à Paris au début de mai. Deux conférences 
ont lieu au ministère des Colonies Je 4 et le 5 mai et le 
14 mai, M. Georges Leygues informe M. Léon Bourgeois 
que tout est conclu. La convention signée de MM. Holt, 
Hatton et Binger, contre-signée par M. Georges Leygues, 
est ainsi conçue : 

1° Les Sociétés concessionnaires du Congo français ci-après 
énumérées : 

A. — La Compagnie française du Congo occidental ; 

B. ■ — La Société agricole et commerciale du Setté-Cama ; 

C. — La Compagnie coloniale du Fernan-Vaz ; 

D. — La Compagnie de la Haute N'Gounié ; 

E. — La Société du Littoral Bavili ; 

se désisteront des procès qu'elles ont engagés contre les deux 
maisons anglaises John Holt et Hatton et Cookson et renonce- 
ront à tout recours à leur égard concernant les dommages qu'elles 
estiment leur avoir été causés depuis 1899 ; elles renonceront 
également à tirer parti des divers actes de procédure conserva- 
toire accomplis contre ces mêmes maisons ; 

2° Une somme totale de 1.500.000 francs sera allouée aux 
maisons John Holt et Hatton et Cookson, à charge pour elles de 
se la partager par moitié. Cette somme leur sera payée de la façon 
suivante : savoir 500.000 francs dans le délai d'un mois à partir 



LE MYSTERE D AGADIR 257 

de l'approbation ministérielle du présent accord et 1 million de 
francs en dix annuités à 4 %, soit 123.290 fr. 94 chacune. La pre- 
mière de ces annuités sera payable un an après le versement 
des 500.000 francs ci-dessus stipulés. Toutefois, la colonie se 
réserve le droit de verser par anticipation les sommes restant 
dues et cela sans indemnité ni intérêt. 

3° Moyennant l'exécution des conditions énumérées plus haut, 
toutes les réclamations présentées par les maisons anglaises 
ci-dessus indiquées, soit directement, soit par l'intermédiaire 
de leur gouvernement, seront définitivement éteintes. 

4° Les deux maisons anglaises feront abandon au gouverne- 
ment local du Congo français de l'ensemble de leurs établissements 
situés dans les territoires qui ont été concédés aux cinq sociétés 
énumérées d'autre part. Cet abandon comprendra les terrains, 
les constructions, les plantations, le matériel d'exploitation, 
les marchandises ainsi que les produits en magasin ou entreposés 
à la douane. La remise de ces établissements sera effectuée aus- 
sitôt que possible après le versement des 500.000 francs. 

5° Il est en outre entendu que la maison John Holt obtiendra du 
gouvernement local du Congo français en plusieurs lots et en toute 
propriété (mines exceptées) 30.000 hectares de terres à choisir 
dans un délai de cinq ans dans les territoires non concédés. 

La délimitation et l'immatriculation de ces 30.000 hectares 
auront lieu sans frais pour la maison John Holt. 



Par cette convention, les maisons anglaises obtenaient 
entière satisfaction sur le principe, satisfaction presque 
entière sur l'application. Sur le principe, l'abandon des 
onze instances engagées contre elles et une indemnité 
réparatrice des condamnations antérieures ; sur le fait, 
une indemnité inférieure, il est vrai, de un million à 
leur demande du mois d'avril, mais complétée par l'at- 
tribution de 30.000 hectares de terres en toute propriété. 
Gomment concilier cet énorme sacrifice avec la démons- 
tration, tant de fois renouvelée auparavant, que le 
régime du Congo français était inattaquable? Une 
indemnité aussi forte versée par l'État en compen- 

17 



258 LE MYSTERE D AGADIR 

sation d'actes judiciaires qui n'étaient que l'application 
stricte de la doctrine du gouvernement français, était le 
désaveu pratique de cette doctrine. D'ailleurs, comme 
on l'a justement observé, c'est à partir de 1906 que 
notre politique congolaise a évolué sous la pression de 
ce précédent et que le régime de 1899 a été de plus en 
plus modifié. Dans la lettre par laquelle, le 14 mai, le 
ministre des Colonies annonçait au ministre des Affaires 
étrangères la conclusion de l'accord, il insistait sur 
ce que l'on « n'avait rien eu à sacrifier de part ni 
d'autre des droits que l'on revendiquait ». C'était vrai 
de l'Angleterre. Ce ne l'était pas de la France. L'in- 
tervention du ministre des Colonies dans un accord, qui 
aurait dû être conclu entre les adversaires directement, 
ne suffisait pas évidemment à donner à cet accord 
la forme ni la valeur d'une convention diploma- 
tique. Mais il constituait en fait, dans une notable 
mesure, l'abandon de principe que l'on se flattait 
d'éviter. 

L'exécution de cet accord fut immédiate et de cette 
rapidité, quiconque connaît les usages de notre admi- 
nistration, ne sera pas moins surpris que de l'accord lui- 
même. Dès le mois de juin, les sociétés françaises du 
Congo occidental, du Setté-Cama, du Fernan-Vaz, de 
la Haute-N'Gounié, du Littoral Bavili, étaient, par des 
injonctions répétées, invitées à se désister de leurs ins- 
tances. Le paiement de l'indemnité avait été plus 
prompt encore. Le 22 mai, le Bulletin Officiel admi- 
nistratif du Gabon publiait l'arrêté que voici : 

Il sera prélevé sur la caisse de réserve de la section 
spéciale une somme de 500.000 francs pour être versée au cha- 
pitre VII de l'article 2 des recettes. 



LE MYSTERE D AGADIR 259 

Les paiements par la colonie eurent lieu aux dates 
suivantes : 

20 mars 1907 500.000 fr. 

29 juin 1907 123.290 — 

24 décembre 1907 900.000 — 

20 juillet 1908 182.000 — 

1.705.290 fr. 

Ces sommes furent prélevées, sans aucune objection 
des ministres des Finances, ni de la commission du bud- 
get, sur les fonds de la colonie. Le 17 août 1911, M. Pierre 
Mille, président du comité international de la Ligue 
pour la défense des indigènes du bassin conventionnel 
du Congo, a soutenu le contraire, — comme s'il eût 
souhaité excuser l'opération approuvée l'année précé- 
dente par son collègue, M. Paix: 

Des actionnaires français du chemin de fer de l'Afrique du sud 
(écrivait-il) se plaignaient d'avoir été dépossédés par le gouver- 
nement anglais après la conquête du Transvaal. L'Angleterre 
versa une somme très considérable et l'on stipula quelle servi- 
rait à désintéresser, non seulement les actionnaires des chemins de 
fer de l'Afrique du Sud, mais encore les maisons étrangères du Gabon. 

Cette excuse est sans valeur et inventée de toutes 
pièces pour les besoins de la cause. On a vu en effet 
que les sommes payées aux Anglais avaient été pré- 
levées sur le fonds de réserve de la colonie. Au surplus, 
ni la convention, ni la négociation n'avaient lié les 
deux questions du Congo et du Transvaal. Le gou- 
vernement français avait, aux frais du Congo, sans 
enquête et sans contrôle, consenti un cadeau d'un mil- 
lion et demi aux clients de M. Edmund Morel. Au total, 
les maisons anglaises recevaient une indemnité pour 



260 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

faire ce à quoi elles avaient été condamnées et les 
sociétés françaises n'étaient délivrées de leur concur- 
rence qu'en abandonnant, sur l'ordre du gouvernement, 
la défense d'un droit, dont le gouvernement même 
avait proclamé la légitimité. C'était une solution dou- 
blement onéreuse, juridiquement et financièrement. 



LA RECIDIVE ANGLAISE 

Il est rare, dans la vie publique aussi bien que dans 
la vie privée, qu'une capitulation procure à ceux qui 
y souscrivent la tranquillité qu'ils en attendent. La 
convention du 14 mai 1906 était à peine signée que de 
nouvelles réclamations anglaises, peu considérables 
d'ailleurs, étaient présentées par M. Paul Gambon en 
faveur des maisons Tayloret Dennetet que, mieux encore 
au Congo même, les maisons Holt, Hatton et Cookson, 
malgré le traitement d'étonnante faveur dont elles 
avaient été l'objet, apparaissaient non plus sur la côte 
du Congo, mais dans le haut-pays à l'état de récidive 
caractérisée. 

Le 6 août 1906, le commissaire général du Congo fran- 
çais informait le ministre des Colonies que le capitaine 
Cottes avait trouvé, parmi les factoreries allemandes 
établies en territoire français, des factoreries anglaises 
appartenant précisément aux maisons Holt, Hatton et 



LE MYSTERE D AGADIR 261 

Cookson 1 . Ces factoreries étaient au nombre de huit, 
occupant neuf agents blancs, douze agents noirs et de 
nombreux traitants. Le 7 janvier 1907, M. Milliès- 
Lacroix, ministre des Colonies, interrogé à ce sujet par 
la compagnie de la N'Goko-Sangha, l'informait que 
« le capitaine Cottes indiquait dans son rapport qu'il 
avait été amené à certaines constatations au cours de 
son narcours de Libreville à la Sangha, en ce qui con- 
cerne l'intrusion, en territoire français et dans la zone 
de concession octroyée à la société N'Goko-Sangha en 
particulier, d'un certain nombre de firmes du Cameroun 
allemandes et anglaises pour le plus grand détriment de 
nos intérêts commerciaux », et que parmi ces maisons 
figurait la maison Hatton et Cookson, — comme aussi, 
bien que le ministre ne l'indiquât point, la maison Holt. 
Dès l'année précédente, la compagnie N'Goko-Sangha 
qui, n'ayant pas participé à la convention du 14 mai 1906, 
gardait les mains libres pour agir judiciairement, avait 
introduit un référé et, le 28 novembre 1906, elle avait 
obtenu de M. Ditte, président du Tribunal de la Seine, 
une ordonnance l'autorisant à exercer une saisie-arrêt 
de 603.000 francs sur les sommes restant dues par 
l'État français aux maisons Holt, Hatton et Cookson. 
Le 15 décembre suivant, sur une assignation en main- 
levée des maisons anglaises, le président du Tribunal 
avait confirmé la saisie-arrêt par mesure conservatoire. 
De ce fait, les maisons anglaises se trouvaient dans 
l'impossibilité de toucher l'intégralité de leur créance. 
De ce fait, leurs « intérêts pratiques », à défaut de la 
morale, étaient de nouveau lésés. On n'allait pas tarder 

1. Voir ci-dessus, page 182. 



262 LE MYSTERE D AGADIR 

à voir, sur des terrains variés, s'en développer les con- 
séquences. 

Dès le 25 janvier 1907, M. Pichon, ministre des Affaires 
étrangères, préoccupé de voir renaître, encore que la 
France n'y fût pour rien, les difficultés de la veille, 
mettait en garde le ministre des Colonies contre les récla- 
mations de la compagnie de la N'Goko-Sangha visant 
notamment les maisons John Holt, Hatton and Cookson. 
Huit mois plus tard, il intervenait de nouveau, mais 
cette fois à la demande de l'ambassadeur d'Angleterre. 
Effectivement, MM. Holt, Hatton et Cookson étaient 
fort déçus de n'avoir pu, par suite de la saisie-arrêt de 
la compagnie française, toucher l'intégralité de leur 
indemnité. Le 7 octobre 1907, ces messieurs exprimaient 
leur mauvaise humeur d'être ainsi contrecarrés par cette 
compagnie, « dont ils n'avaient jamais rien su jusqu'en 
décembre 1906 ». Ils ajoutaient, dans une forme savou- 
reuse : 

La compagnie s'est mise en avant, à notre avis, parce qu'elle 
sait que le gouvernement français détient des fonds qui nous appar- 
tiennent et qu'elle croit, par conséquent, l'occasion bonne pour 
porter contre nous une accusation de ce genre dans l'espoir de 
s'emparer de ces fonds. 

Le 20 novembre 1907, sir Francis Bertie écrivait à 
M. Pichon qu'il avait reçu de sir Edward Grey « des 
instructions à l'effet de lui faire des représentations à 
ce sujet » et d'obtenir « la révocation de l'ordonnance 
d'opposition », singulière prétention de la part d'un 
pays constitutionnel où les pouvoirs sont séparés. 
Immédiatement, M. Pichon saisissait le ministre des 
Colonies avec le vif et évident désir de donner satisfac- 



LE MYSTERE D AGADIR 263 

tion à l'Angleterre. Il transmettait à son collègue l'argu- 
mentation anglaise, invoquant, pour déclarer inutile 
la saisie-arrêt, les gros intérêts de MM. Holt au 
Congo français. On doit estimer que l'argument était 
faible, si l'on se rappelle que les établissements aban- 
donnés au Congo en 1906 par les maisons anglaises n'a- 
vaient été évalués que 34.000 francs par l'administration 
française. Le ministère des Affaires étrangères témoi- 
gnait, d'autre part, d'une ignorance extraordinaire de la 
situation ; car la convention du 14 mai 1906, qui aggra- 
vait le cas des Anglais en caractérisant leur récidive, 
devenait dans sa dépêche un argument en leur faveur. 
Cette ignorance s'étalait aussi dans la confusion commise 
entre le régime du Congo français et celui du Came- 
roun allemand. 

J'aurais, d'autre part, intérêt à être éclairé sur l'instance enga- 
gée par la Compagnie de la N'Goko-Sangha contre MM. Holt. Il 
semble en effet, autant que je puis m'en rendre compte, que les 
motifs sur lesquels se base cette compagnie soient de même nature 
que ceux que, sur la côte, d'autres concessionnaires avaient 
opposés à MM. Holt et qui avaient eu pour effet de soulever avec 
le gouvernement britannique, sur le principe même des concessions, 
un débat des plus graves. Il serait fâcheux que le différend se ral- 
lumât sur un autre point de nos concessions dans le bassin conven- 
tionnel, alors que MM. Holt semblent avoir toutes les facilités de 
trafic dans les territoires allemands voisins. 



En mémo temps, dans une note destinée au directeur 
politique, les services compétents exprimaient sans plus 
attendre, l'opinion que l'ordonnance du président Ditte, 
était « contestable » car : disaient-ils, la convention 
du 14 mai 1906 avait un caractère diplomatique. Il 
convenait donc de rechercher les moyens de « dessaisir 



264 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

les autorités judiciaires, de faire casser l'opposition ou 
bien de n'en pas tenir compte » . 

L'opposition pratiquée par la Compagnie de la N'Goko-Sangha 
(lettre de l'ambassade d'Angleterre du 20 novembre 1907) sur 
les sommes que le ministère des Colonies doit verser à MM. Holt 
et C ie en exécution des arrangements de 1906 paraît contestable. 

Il s'agit, en effet, de prestations d'un caractère spécial. 

A la suite de réclamations de la maison anglaise Holt et C ie , 
présentées et soutenues par le gouvernement britannique, le 
ministère des Colonies a traité avec ladite maison en 1906. Une 
indemnité a été convenue dont une partie payable immédiatement 
(ce qui a été fait) et le reste à acquitter par versements échelonnés. 
C'est sur ces versements que porte l'opposition de la Compagnie 
de la N'Goko-Sangha. 

Le gouvernement britannique n'a pas été partie directe à 
l'accord, mais la conclusion en a eu pour conséquence d'arrêter 
son intervention. C'est donc sous la médiation du gouvernement 
britannique que s'est passé l'arrangement et la première atteinte 
qui vient d'y être portée a pour effet immédiat d'amener la ren- 
trée en scène de l'ambassade d'Angleterre. 

On ne saurait donc considérer les engagements pris en 1906 
par le ministère des Colonies comme un simple pacte avec un par- 
ticulier. 

Le gouvernement français a voulu mettre fin et a mis fin, en 
effet, à un débat diplomatique qu'au point de vue des intérêts 
généraux dont il a la charge, il a estimé nécessaire d'arrêter. 

Il y a eu là un acte qui échappe, absolument semble-t-il, 
à la compétence des autorités judiciaires et dont il ne peut être 
loisible à un tribunal, pas plus qu'à un particulier d'entraver 
l'exécution. 

Il conviendrait donc de rechercher les moyens qui peuvent exister 
soit de dessaisir les autorités judiciaires et de faire annuler l'opposi- 
tion dont il s'agit, soit de n'en pas tenir compte. 



Le 12 décembre suivant, M. Paul Cambon concluait 
dans le même sens en signalant le danger d'un procès 
qui poserait devant l'opinion anglaise la question du 
bassin conventionnel. 



LE MYSTERE D AGADIR 265 

Je ne puis que partager entièrement l'opinion que Votre 
Excellence a exposée à M. le Ministre des Colonies dans la lettre 
dont elle a bien voulu me donner connaissance ; l'action intentée 
par la Compagnie N'Goko Sangha contre les maisons Holt, Hatton 
et Cookson pourrait difficilement être engagée à un moment plus 
inopportun et dans des conditions plus fâcheuses. 

Il paraîtrait donc désirable que l'opposition formée sur les 
sommes qui doivent être payées par le gouvernement français 
aux maisons Holt, Hatton et Cookson pût être levée. 

En d'autres termes, l'ambassadeur de France à 
Londres, s'appropriait purement et simplement la thèse 
de M. Holt, soit en ce qui concerne l'inutilité de la 
saisie (en raison des gros intérêts de la maison Holt 
au Congo), soit en ce qui touche son illégalité. Quant 
au risque de poser la question du bassin conventionnel 
du Congo, M. Paul Cambon confessait lui-même la fra- 
gilité de son argumentation; car il écrivait dans la même 
dépêche : 

La région au sujet de laquelle la contestation s'est produite est 
en dehors du bassin conventionnel du Congo. 

Mais l'ambassadeur ajoutait : 

Nous devons nous préoccuper de ne pas paraître avoir supprimé 
dans notre colonie un régime de liberté commerciale qui existe- 
rait dans la colonie allemande voisine. 

Il importe plus encore, si les commerçants allemands exploitent 
la région frontière en même temps que les agents des maisons 
anglaises, de ne pas témoigner vis-à-vis de MM. Holt et Hatton 
et Cookson plus de rigueur qu'à l'égard de leurs concurrents alle- 
mands. 

Ainsi, de faiblesse en faiblesse, notre diplomatie 
oubliait que la France a le droit de n'avoir pas dans 
ses colonies le même régime que l'Allemagne et, — pis 



266 LE MYSTERE D AGADIR 

encore — après sa belle résistance du début, en venait à 
dire que, parce que nous avions laissé violer notre fron- 
tière par les Allemands 1 , nous devions la laisser violer 
aussi par les Anglais. Et par quoi devait s' affirmer notre 
tolérance? Par l'annulation d'une décision régulière de 
justice — déplorable état d'esprit, où ne se trouve, hélas ! 
nul écho des dépêches si sages et si fermes de M. Delcassé 
de 1903 et 1904. 

Dès lors, la doctrine — si l'on ose ainsi dire — du 
ministère des Affaires étrangères est constituée : il faut 
dessaisir la justice ou passer outre à ses décisions. Le 
19 décembre 1907, M. Pichon revient à la charge en 
invoquant l'avis de M. Paul Gambon — on a vu quel 
il était, et celui de M. Louis Renault, jurisconsulte 
de son ministère. M. Renault, lui aussi, croit plus pru- 
dent de ne pas laisser se poser de nouveau la question 
de nos possessions dans le bassin conventionnel du 
Congo. Cette opinion vaut ce qu'elle vaut, mais ne 
s'applique pas au sujet, puisque les faits de la cause se 
sont tous passés hors du bassin conventionnel. Sur ces 
prémisses fausses, le jurisconsulte du département 
adopte à son tour la thèse anglaise. La compagnie de 
la N'Goko-Sangha a eu tort d'aller en référé sans se 
préoccuper des embarras qu'elle pourrait causer. 
M. Louis Renault ignorait sans doute que la même 
compagnie, ayant eu trois mois plus tôt l'imprudence de 
consulter le gouvernement sur un autre procès, celui 
qu'elle avait engagé à Hambourg contre les Allemands 
avait été priée d'y renoncer 2 , c'est-à-dire de ne pas 
défendre ses droits. Il était donc naturel qu'avant d'agir 

1. Voir ci-dessus, page 163 et suivante. 

2. Voir ci-dessus, pages 197. 



LE MYSTERE D AGADIR 267 

contre les Anglais, elle n'eût consulté personne. Le juris- 
consulte concluait, comme eût pu le faire un fonction- 
naire de l'ordre politique, — en invoquant le « fait du 
prince » . 

Je crois que, ia question étant sur un terrain essentiellement 
politique, il conviendrait que le ministère des Colonies passât 
outre et versât aux maisons anglaises les annuités promises. 

Si la compagnie concessionnaire attaque ensuite le ministère 
des Colonies, celui-ci élèverait le conflit. Il n'est guère à supposer 
que la compagnie concessionnaire en arrive là. 

Je ne vois pas d'autre moyen pratique à employer. 

J'ajoute que, dans le public, on est disposé à croire que l'admi- 
nistration a une grande influence sur les compagnies concession- 
naires et qu'on pensera, si l'opposition est maintenue, que c'est 
qu'elle ne déplaît pas absolument au ministère des Colonies. 

Enfin, le 29 février 1908, le ministre des Affaires étran- 
gères, par une nouvelle dépêche, développe les mêmes 
arguments, insiste sur le caractère politique de la dette, 
sur le danger de poser la question du bassin convention- 
nel (nous avons dit ce qu'il en fallait penser), sur le 
risque de voir l'Allemagne — rien de précis ne permettait 
de le craindre — soutenir la même thèse que l'Angle- 
terre. 

Ainsi mis en demeure de prendre, pour débarrasser 
les Affaires étrangères d'une « difficulté », une grave 
résolution, le ministre des Colonies, M. Milliès-Lacroix, 
marque d'abord une résistance très uette. Il ne croit pas 
qu'on puisse passer outre à une opposition résultant 
d'une décision judiciaire. Il a, à la demande des Anglais, 
fait verser la somme saisie-arrêtée à la Caisse des dépôts 
et consignations, mais il ne peut pas faire plus. Il est 
faux en effet que l'indemnité de 1906 ait le caractère 
diplomatique. L'entente n'a pas eu lieu de gouvernement 



268 LE MYSTERE D AGADIR 

à gouvernement, mais entre un fonctionnaire du minis- 
tère des Colonies et les maisons anglaises. Ce sont au sur- 
plus les Anglais qui ont demandé que les paiements 
leur fussent faits directement en France et non par 
l'intermédiaire de leur gouvernement. 

En ce qui concerne le caractère d' « indemnité diplomatique » 
que prendrait la dette du gouvernement français vis-à-vis de 
MM. John Holt et Hatton et Gookson, votre département est cer- 
tainement mieux qualifié que mon administration pour se pro- 
noncer à cet égard. Cependant, je tiens à vous faire remarquer 
que l'entente intervenue a eu lieu, non pas de gouvernement à 
gouvernement, mais entre le ministère des Colonies et les maisons 
intéressées. 

C'est, en outre, d'accord avec MM. John Holt et Hatton et 
Cookson, qu'il a été convenu d'effectuer à eux-mêmes et en France 
les paiements prévus ainsi qu'il résulte de leurs lettres des 28 
et 30 mai 1906, au lieu de recourir à l'entremise des gouvernements 
français et britannique. On peut se demander si l'adoption de ce 
mode de paiement n'a pas placé les maisons anglaises et la colonie 
du Congo français dans les rapports ordinaires de créancier 
à débiteur. On ne voit pas, enfin, sur quel terrain il serait possible 
de se placer pour élever le conflit, comme M. Renault l'indique 
dans une note que vous avez bien voulu me communiquer. La 
question de compétence ne se pose pas en effet, la compétence des 
tribunaux administratifs ne pouvant être alléguée que si l'inter- 
prétation de la convention signée avec les maisons anglaises était 
en cause. 



Pour s'éclairer, le ministre des colonies consulte alors 
à deux reprises le 2 et le 30 mars 1908 son comité du 
contentieux. Ce comité, dans deux avis très fortement 
motivés, expose que la thèse du ministère des Affaires 
étrangères est de tout point insoutenable et que le 
« ministre des colonies ne peut prendre aucune mesure 
pour faire payer à MM. Hatton et consorts les sommes 
sur lesquelles opposition a été mise » ; qu'au surplus, 



LE MYSTERE D AGADIR 269 

l'allocation à eux accordée n'a pas le caractère d'une 
indemnité diplomatique. 
Le premier avis porte : 

Le Comité du contentieux, 

Considérant que les règles de la comptabilité publique ne per- 
mettent pas à l'administration d'effectuer un paiement sur lequel 
opposition a été faite ; qu'en effet, aux termes de l'article 9 du 
décret du 18 août 1807, il est expressément défendu aux comp- 
tables, entre les mains desquels existe une saisie-arrêt, d'effectuer 
le paiement des sommes saisies-arrêtôes sans le consentement des 
parties ou sans y être autorisés par justice ; qu'un paiement fait 
contrairement à cette prescription engagerait la responsabilité 
pécuniaire du comptable qui ne saurait, au surplus, être contraint 
au paiement par la voie de la réquisition, cette procédure ne 
pouvant être employée lorsque, comme dans l'espèce, le refus 
de paiement est fondé sur des questions concernant la validité de 
la quittance et les droits de la partie prenante. 

Considérant que, seules ont le caractère d'indemnités diploma- 
tiques, celles qui ont été accordées en vertu d'une conventionïaite 
d'État à État, suivant les formes qui régissent le droit interna- 
tional public. 

Considérant que la créance de MM. Hatton et Cookson, John 
Holt et C ie sur le Trésor public résulte d'un acte passé entre le 
ministre des Colonies, d'une part, et les sus-nommés et différentes 
sociétés concessionnaires dans l'Afrique occidentale, d'autre part; 
que cet acte, en date du 14 mai 1906, passé en vue de mettre fin 
à des difficultés dont l'autorité judiciaire était saisie, ne saurait 
en sa forme et teneur, avoir le caractère d'une convention diplo- 
matique dont la connaissance échappe aux tribunaux de l'ordre 
judiciaire. 

Considérant, au surplus, que l'opposition faite, le 30 no- 
vembre 1906, sur les sommes dues par l'État à MM. Hatton et 
consorts ne comporte pas l'interprétation des clauses contenues 
dans l'acte du 14 mai 1906, qu'elle est un simple incident de l'ins- 
tance actuellement soumise aux tribunaux judiciaires et qui 
existe entre la Compagnie N'Goko-Sangha et les sieurs Hatton 
et consorts. 

Est d'avis : 

Que le ministre des Colonies ne peut prendre aucune mesure 



270 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

pour faire payer à MM. Hatton et consorts les sommes sur lesquelles 
opposition a été formée ; 

Qu'au surplus, l'allocation stipulée en faveur de MM. Hatton 
et consorts par le contrat du 14 mai 1906 n'est pas une indemnité 
diplomatique du caractère de laquelle l'autorité judiciaire ne 
saurait connaître. 

Le deuxième avis n'est pas moins catégorique : il 
porte : 

Le Comité du contentieux, 

Considérant que, dans la dépêche susvisée, le ministre des 
Affaires étrangères se borne à reproduire et à développer les argu- 
ments qu'il a antérieurement présentés au ministre des Colonies, 
arguments qui ont été communiqués au Comité et auxquels il a 
été répondu dans l'avis précité du 2 mars 1908 relatif à l'affaire 
Hatton et consorts ; 

Considérant qu'en l'absence de tout élément nouveau de dis- 
cussion, le Comité ne peut que se référer à son avis précité; 

Est avis : 

Qu'il n'y a aucune suite à donner à la dépêche du ministre 
des Affaires étrangères en date du 29 février 1908. 

Bref, si désagréable que soit à MM. Holt, Hatton 
et Cookson la saisie-arrêt opérée sur leur indemnité, 
le ministère des Colonies se déclare impuissant à violer 
la loi à leur profit. Devant cette résistance motivée, que 
va faire le ministre des Affaires étrangères toujours 
assailli par les réclamations de l'Ambassade britannique? 
Va-t-il, plus qu'en 1906, se maintenir sur le terrain du 
droit et tenir tête à la pression qui s'exerce sur lui? Ou 
bien, cédant à cette pression, va-t-il chercher par des 
détours la solution transactionnelle qui lui échappe dans 
la ligne droite? C'est le dernier acte de l'imbroglio et 
avec lui, nous arrivons, par un chemin inattendu, des 
difficultés franco-anglaises, au consortium franco-alle- 
mand. 



LE MYSTERE D AGADIR 271 



VI 



LA SECONDE CAPITULATION FRANÇAISE 

Nous sommes au mois de juillet 1908. A cette date, le 
ministère des Affaires étrangères, qui, pas plus vis-à-vis 
de l'Angleterre que vis-à-vis de l'Allemagne, ne paraît 
soucieux de préserver diplomatiquement l'intégrité 
territoriale du Congo français, se heurte, sur ces deux 
terrains, à la résolution des concessionnaires d'assurer 
le respect de leurs droits privés, à défout du respect des 
droits publics que l'État sacrifie fâcheusement. Du côté 
anglais, la Compagnie de la N'Goko-Sangha, refuse éner- 
giquement de renoncer au bénéfice de la saisie-arrêt de 
603.000 francs que le tribunal de la Seine l'a autorisée à 
exercer le 28 novembre 1906. Du côté allemand, la même 
compagnie a saisi la commission des Affaires extérieures 
de la Chambre des Députés et, à la fin de juin 1908, 
cette commission a marqué nettement aux ministres 
compétents qu'elle n'admettrait pas une plus longue 
inaction des pouvoirs publics *. Dans l'un et l'autre 
cas, ce sont les rapports du capitaine Cottes, président de 
la commission de délimitation de 1906, qui ont princi- 
palement servi de base, soit à l'ordonnance du président 
Ditte, soit à l'appréciation de la commission des Affaires 
extérieures. Quelle était la précision de ces rapports, on 
l'a vu. Ce que valait l'autorité de leur signataire, ses 

1. Voir ci-dessus, page 200. 



272 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

états de service en témoignent. Sorti de Saint-Cyr en 
1892, le capitaine Cottes avait fait tour à tour la cam- 
pagne du Haut-Tonkin (1894-1896), qui lui avait valu 
une citation à Tordre du jour, et la campagne du Soudan 
(1896), qui lui avait valu la croix. En 1897, on le 
retrouve au Moyen- Niger, chargé d'une mission topo- 
graphique. De 1900 à 1903, une autre mission du même 
genre, dont les résultats attendent encore l'heure de leur 
publication, l'appelle en Indo-Chine. Entre temps, il fait 
de courts séjours au ministère de la Guerre et au minis- 
tère des Colonies. Après son voyage au Niger, il est 
promu capitaine, le plus jeune de sa promotion. Ses chefs 
sont unanimes à louer son énergie, son endurance, sa 
décision ; ses hommes à célébrer sa générosité et sa bonté. 
C'est le type accompli de l'officier civilisateur qu'a pro- 
duit avec tant d'éclat notre armée coloniale. 

Depuis son retour, d'ailleurs, le Gouvernement, en 
possession de tous ses rapports, ayant, par conséquent, 
toutes pièces en mains pour le juger, l'avait comblé de 
récompenses. Le 14 janvier 1907,1e ministre des Colonies 
communiquait à la presse une note des plus élogieuses 
sur les opérations de la mission. Dans le même mois, 
il écrivait à son collègue de la Guerre, pour lui demander 
la nomination immédiate du capitaine Cottes au grade 
de chef de bataillon et son inscription d'office au tableau 
pour la rosette de la Légion d'honneur. En juillet 1907, 
le capitaine Cottes recevait cette haute distinction, si 
rarement accordée aux officiers subalternes. En jan- 
vier 1908, il était désigné comme plénipotentiaire 
adjoint à la conférence franco-allemande de Berlin. 
Au mois d'avril suivant, à l'issue de cette conférence, le 
ministre des Colonies insistait de nouveau pour qu'il fût 



LE MYSTERE D AGADIR 273 

nommé sans retard chef de bataillon. Entre temps, il 
avait reçu, outre la rosette d'officier de l'Instruction 
publique, une médaille d'or de la Société de Géographie, 
une médaille d'or de la Société de Géographie commer- 
ciale de Paris, une médaille d'or de la Société de Topo- 
graphie de France. , 

Malgré tant de témoignages d'estime, au mois de juillet 
1908, le capitaine Cottes devient le bouc émissaire. 
Ses constatations sont à l'origine des difficultés diverses 
que rencontre le quai d'Orsay : c'est à en détruire l'auto- 
rité qu'on va s'employer désormais et, le 22 juillet, le 
ministre des Affaires étrangères dénonce à son collègue 
des Colonies la conduite du capitaine. 

Par une dépêche en date du 21 mai 1908, vous avez bien voulu 
me communiquer copie d'une lettre du capitaine Cottes et de deux 
dépêches qui s'y trouvaient annexées et qui avaient trait à la 
correspondance de cet officier avec les représentants de la Compa- 
gnie N'Goko-Sangha. 

En prenant connaissance de ces documents, je n'ai pu m'empê- 
cher de constater que M. Cottes paraissait avoir, involontairement 
tout au moins, encouragé la campagne que la société en question 
si entreprise contre le ministère des Colonies et le ministère des 
Affaires étrangères. 

Je crois également devoir appeler tout particulièrement votre 
attention sur le passage suivant que je relève dans la lettre 
n° 102 datée de Minvoul 30 mai 1906 : « Les renseignements que 
je vous communiquerai à notre prochaine entrevue vous permet- 
tront de poursuivre des demandes de réparations légitimes qui 
reviennent à bon droit à votre société. » 

M. Cottes, vous en conviendrez avec moi, n'avait, ni à apprécier 
la nature des réclamations en question, ni à les encourager. Il me 
paraît donc qu'en ces circonstances tout au moins, le capitaine 
Cottes est sorti de la réserve que lui imposaient ses fonctions de 
président de la Commission de délimitation du Sud-Cameroun. 
Dans le cas où vous partageriez mon avis, je vous laisse tout le 
soin d'apprécier la suite que comporte cette affaire, M. Cottes 
relevant à cette époque de votre département. 

18 



274 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

Ces diverses accusations sont insoutenables. Si le 
capitaine Cottes, par des lettres officielles, a avisé les 
concessionnaires français de la situation constatée par lui, 
c'est que toutes ses instructions le lui prescrivaient : 
d'abord les instructions générales de 1899 qui ont défini 
les devoirs des autorités à l'égard des concessionnaires * ; 
ensuite et, plus encore, les instructions particulières 
qu'il avait reçues du ministre au début de sa mission 
et qui le chargeaient, non seulement de fixer définitive- 
ment la frontière Congo-Cameroun, mais encore d'enquê- 
ter sur l'état commercial et économique de la région. 
Ces instructions portaient : 

Je crois devoir ajouter que cette région doit être, de votre part, 
l'objet de sérieuses investigations et que vous devrez étendre 
vos recherches à la zone où la présence de factoreries françaises et 
allemandes pourrait rendre importantes ultérieurement des 
constatations sur le terrain, et où les intérêts économiques et 
commerciaux seraient éventuellement en jeu. 

Votre expérience, sur ce point, mieux que toute instruction 
précise, vous dictera la ligne de conduite que vous aurez à tenir. 

Malgré cela, le ministre des Colonies qui, semble-t-il, 
comme son collègue du quai d'Orsay, avait gardé quelque 
irritation de leur commune comparution devant la com- 
mission des Affaires extérieures 2 , s'engage dans la voie 
qu'on lui ouvre. Deux ans plus tard, devant la commis- 
sion du budget 3 , M. Milliès-Lacroix s'est efforcé de se 
justifier en disant que le capitaine Cottes avait dépassé 
ses instructions et lui était devenu suspect dès son 
retour en France en janvier 1907. En ce qui concerne les 
instructions, on a vu comment elles étaient conçues ; 

1. Voir ci-dessus, page 247. 

2. Voir ci-dessus, page 198. 

3. Séance du 14 décembre 1910. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 275 

quels devoirs elles, imposaient au capitaine dans Tordre 
commercial ; quelle liberté d'appréciation elles lui lais- 
saient; combien scrupuleusement il y avait obéi. En 
ce qui concerne les soi-disant soupçons, on a vu que 
constamment, de janvier 1907 à avril 1908, le 
ministre des Colonies avait récompensé le capitaine 
Cottes. Dans ces conditions, l'argumentation de décem- 
bre 1910 apparaît comme une excuse inventée après coup 
pour les besoins de la cause et que démentent les faits 
et les textes. En réalité, au Pavillon de Floie comme au 
quai d'Orsay, on commençait à être excédé de la question 
et on se proposait de sortir d'embarras coûte que coûte. 
A ce moment d'ailleurs, les relations étaient plus que 
tendues entre le ministre des Colonies et les concession- 
naiies français. C'est dans ces conditions que, le 6 août 
1908, le ministre des Colonies, sans convoquer le capitaine 
Cottes, sans l'inviter à s'expliquer, inscrivit en tête de 
ses rapports une annotation qui l'atteignait directement 
dans son honneur d'homme et de soldat. Cette annotation 
de la main de M. Milliès-Lacroix, était conçue ainsi qu'il 
suit : 

L'attitude du capitaine Cottes dans cette affaire commande 
au département de s'abstenir, à l'avenir, de lui confier des missions 
analogues ou toutes autres missions d'un caractère délicat, ayant 
pour objet l'étude des questions auxquelles seraient mêlés des 
intérêts particuliers. 

Ainsi le crédit du témoin étant anéanti, celui du témoi- 
gnage pourra être négligé. Et par suite, en toute liberté, 
on passera outie à ses constatations, on donnera aux 
Anglais quelques-unes des satisfactions qu'ils réclament. 
Effectivement, le 5 août, la veille même du jour où la note 
qu'on vient de lire allait être secrètement introduite dans 



276 LE MYSTERE D AGADIR 

le dossier du capitaine Cottes, le ministre des Colonies 
faisait signer au Président de la République un décret 
mettant les maisons Holt, Hatton et Cookson en posses- 
sion des 30.000 hectares de terres qui leur avaient été 
promis par la convention du 14 mai 1906 : synchronisme 
étrange et révélateur qui donne tout son sens au brusque 
changement d'attitude résumé par la note du 6 août, 
aveu du lien suspect établi par le ministère entre les 
avantages accordés aux Anglais malgré leur récidive et le 
discrédit jeté sur l'officier impeccable qui avait fait con- 
naître cette récidive l . 

Dès ce moment, les pouvoirs publics ont pris leur 
parti et c'est désormais contre les concessionnaires fran- 
çais que se tourne leur effort. Comme si l'on était las 
de défendre leurs droits — solidaires, répétons-le, de 
ceux de l'État, — on dénonce leurs actes et on s'efforce 
de les rendre responsables d'une situation créée par 
plusieurs mois de faiblesse. Jusqu'alors aucune critique 
sérieuse n'avait été formulée contre la compagnie récla- 
mante. Jusqu'au milieu de 1908, les rapports du con- 
trôle lui avaient même été nettement favorables. En 
décembre 1906, M. Bobichon, commissaire spécial du 
gouvernement près les compagnies concessionnaires, 
écrivait : 

La marche des affaires de cette compagnie est satisfaisante. 
L'exploitation continue à être effectuée avec méthode et esprit 
de suite.... 

L'organisation de la hiérarchie a produit les meilleurs résultats 
et il n'y a eu, à ma connaissance, à enregistrer vis-à-vis des 
indigènes aucun acte réprôhensible. 



1. Pleine justice a été rendue, depuis, par la Chambre au capitaine 
Cottes. Voir ci-dessous, page 337. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 277 

Force m'est de louer, et j'en suis heureux, l'organisation du 
personnel qui peut, à mon avis, être considérée comme un modèle 
du genre au milieu de nos compagnies concessionnaires. 

Même note Tannée suivante. D'autre part, le lieute- 
nant gouverneur, le docteur Cureau, écrivait le 15 fé- 
vrier 1907 : 

J'ai trouvé tout changé en bien dans la Sangha et dans la 
N'Goko. 

Même appréciation, la même année, du capitaine 
Dujour. Enfin en mai 1908, un inspecteur du contrôle, 
M. Gercus, que M. Milliès-Lacroix avait envoyé dans la 
concession, écrivait : 

D'une façon générale, tous les agents de la N'Goko-Sangha 
8e plaisent à reconnaître que la Société les traite bien.... 

Les agents contractent dans de bonnes conditions à la N'Goko- 
Sangha Il m'est agréable de constater ici que la société 

fait preuve, à l'égard de ses agents, d'une sollicitude éclairée ; 
les mesures énergiques qu'elle a prises en vue de prévenir l'alcoo- 
lisme en sont un exemple. 

Aucune des sociétés qu'il m'a été donné d'inspecter au Gabon 
n'assure un sort comparable à ses agents 

Les agents de la société ne maltraitent pas les travailleurs. 
Ceux-ci reçoivent des soins quand ils sont malades. 

Le directeur de la compagnie m'a déclaré que son personnel 
indigène était le mieux payé, le mieux nourri, le mieux traité de 
tout le Congo français. Je ne puis que me ranger à son opinion 
après l'inspection des quatre concessions que j'ai visitées... 

Il n'y a pas lieu à déchéance pour la N'Goko-Sangha, car elle 
se place parmi les entreprises de colonisation qui ont exposé 
le plus de capitaux au Congo français. 

Après les débats qui ont eu lieu du 28 juin au 2 juil- 
let 1908 à la commission des Affaires extérieures, l'atti- 
tude gouvernementale, qui venait de se modifier si 



278 LE MYSTERE D AGADIR 

brusquement à l'égard du capitaine Gottes, se trans- 
forme également à l'égard de la compagnie conces- 
sionnaire. L'un et l'autre sont des « gêneurs », dont on 
est résolu de se débarrasser coûte que coûte. Les rap- 
ports des fonctionnaires tournent aux réquisitoires, 
réquisitoires dont la violence soudaine contraste avec 
les constatations élogieuses que faisaient ces mêmes 
rapports au mois de mai 1908. Dès le 24 août, l'ad- 
ministrateur adjoint Leroux écrit : 

On peut en quelques mots résumer la situation de cette société : 
approvisionnements ridiculement faibles, personnel européen 
indiscipliné. 

Le 4 février 1909, M. Martineau : 

Le personnel des factoreries ne touche que fort irrégulièrement 
sa ration depuis six mois; au début, il a murmuré; aujourd'hui,, 
il est devenu insolent et, si je n'étais intervenu, il serait déjà passé 
aux menaces et aux actes 

Le 11 juillet 1909, le lieutenant gouverneur Rognon 
réclame des sanctions rigoureuses et suggère, comme 
une solution décisive, la « disparition de la compagnie ». 

J'ai déjà écrit qu'il était temps de reprendre une région ruinée 
par l'insuffisance, la négligence, le manque de ressources d'une 
Compagnie qui aurait dû cependant, depuis longtemps, faire place 
au commerce libre et dont les doléances ou les manœuvres ne 
sauraient plus tromper personne. 

Il y a quelque temps encore, on la pouvait croire seulement 
fâcheuse pour le développement économique de cette partie de la 
Colonie ; aujourd'hui elle devient dangereuse par sa présence, 
s'il m'est permis d'employer un mot qui a tout l'air d'une ironie. 

Je me permets d'appeler à nouveau votre haute attention, 
Monsieur le Gouverneur général, sur une situation qui ne peut plus 
durer. M. le lieutenant Maignan n'est point abusé par des rensei- 
gnements inexacts et l'on ne saurait craindre une erreur de sa 
part. Son prédécesseur qui a séjourné longtemps dans la région 



LE MYSTERE D AGADIR 279 

du Woleu, qui s'y est attaché, qui croyait à son avenir, subordon- 
nait toute espérance de progrès et toute assurance de paix dans 
ce pays, soit à un revirement complet dans l'attitude de la N'Goko- 
Sangha, soit à sa disparition. Je partage son avis sur le dernier 
point, car je ne crois plus aux réformes. 

Le même fonctionnaire insiste dans le même sens 
le 8 septembre suivant : 

Une fois encore, la Compagnie de la N'Goko-Sangha est en 
cause ; journellement nous sommes appelés à constater les exac- 
tions commises par les agents à son service, abandonnés dans la 
brousse sans marchandises, sans moyens d'existence. 

Je ne saurais donc trop insister, Monsieur le Gouverneur géné- 
ral, pour qu'une solution définitive intervienne à l'égard de cette 
société dont les agissements ne manqueront pas, si nous n'y 
mettons un terme, de faire surgir de très graves complications 
d'ordre politique. 

Bref, toute l'administration locale, qui, un an plus 
tôt, rendait hommage aux efforts de la compagnie, est 
maintenant dressée contre elle avec une soudaine una- 
nimité sur le sens de laquelle il est superflu d'insister* 
L'attitude du ministre n'est pas moins caractéristique. 
En avril 1909, il fait établir un long mémoire qui est une 
attaque systématique contre la compagnie réclamante 
dont il s'efforce de contester le droit, fût-ce en mutilant 
les rapports officiels. Le capitaine Cottes avait écrit : 

Quelle est la valeur du dommage ? Il est bien difficile, sinon 
impossible de la préciser, mais elle est considérable. Il est certain 
que la Compagnie a subi un grave préjudice. 

Ce rapport est cité dans le mémoire ministériel 
d'avril 1909 et y est reproduit sous cetto forme : 

Quelle est la valeur des dommages ? Il est bien difficile, sinon 
impossible de la préciser *. ' 

1. Commission du budget, sténographie du 25 janvier 1911. 



280 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

Les derniers mots sont simplement supprimés et le 
sens du rapport complètement altéré. 

En même temps, la campagne des ligues de protec- 
tion des indigènes et du Courrier européen contre les 
compagnies concessionnaires se fait de plus en plus 
véhémente et se caractérise par des traits nouveaux. 
A partir du mois de février 1909, chaque numéro, ou 
peut s'en faut du Courrier, publie, en les accompagnant 
de commentaires violents, des rapports de fonctionnaires 
coloniaux dirigés contre les compagnies. La diversité 
d'origine de ces documents, qui n'ont point un carac- 
tère historique, mais polémique, indique qu'ils sortent 
du seul lieu où on les puisse trouver réunis, c'est-à-dire 
du ministère. Dans un discours du 5 avril 1911, M. Guer- 
nier, député, a fait connaître à la Chambre les princi- 
paux d'entre eux : 

Un rapport du 8 janvier 1907, sous la signature de M. Siadous, 
inspecteur du contrôle auprès des sociétés concessionnaires, a 
paru dans le Courrier européen du 25 février 1909. 

M. Demoulin, juge d'instruction au Congo, écrit une lettre au 
commissaire spécial du 26 août 1907, Elle paraît dans le Courrier 
européen du 25 février 1909. 

M. Martineau, gouverneur général par intérim, adresse, le 
25 juin 1907, un rapport au ministre des Colonies. Le Courrier 
européen du 10 mars 1909 le publie. 

C'est un rapport de M. Gros, administrateur au Congo, et une 
lettre du même en date du 25 mars 1907, que le Courrier européen 
discute dans son numéro du 10 mai 1909. 

M. Bobichon, commissaire spécial auprès des sociétés conces- 
sionnaires, adresse huit rapports en 1907. Ils sont analysés dans 
le Courrier européen du 10 juin 1909. 

M. Milliès-Lacroix écrit, en sa qualité de ministre des Colonies, 
au commissaire général par intérim du Congo français, le 
28 février 1907 ; sa lettre est reproduite dans le Courrier européen 
du 10 septembre 1909. 

M. Bobichon, commissaire spécial auprès des sociétés conces- 



LE MYSTERE D'AGADIR 281 

sionnaires, lit une note importante en conseil du gouvernement 
en avril 1907 ; la note est révélée par le Courrier européen le 25 no- 
vembre 1909. 

C'est encore un rapport du capitaine Mouchez, commandant la 
région du Haut-Oubangui, dressé en juillet 1906, qui paraît 
dans le Courrier européen du 10 décembre 1909, et un rapport de 
M. Bobichon du 25 juillet 1907 qui est publié dans le Courrier 
européen du 25 mars 1910. 

M. de Lanessan a rédigé un rapport secret, au nom de la Com- 
mission d'enquête de Brazza,au ministre des Colonies :ce rapport 
secret voit le jour dans le Rappel des 17, 18, 19 décembre 1910. 

Un avis secret de la Commission des concessions coloniales 
paraît dans le Rappel du 28 décembre 1910. 

Une lettre de M. Clemenceau, président du Conseil, à M. Milliès- 
Lacroix et une annotation confidentielle sur un officier sont 
publiées dans le Rappel du 20 janvier 1911, etc., etc. 1 . 

Le second caractère de cette campagne est de s'appli- 
quer principalement aux compagnies congolaises qui 
ont eu maille à partir avec les Anglais. De février 1909 
à mars 1910, onze compagnies sont attaquées sur la 
base des documents détournés des archives ministé- 
rielles. Sur ces onze compagnies, six appartiennent au 
groupe de la compagnie française du Congo occidental 
qui a été de 1899 à 1906 en procès avec MM. Holt, 
Hatton et Cookson. La septième est la compagnie de 
la N'Goko-Sangha, bénéficiaire, contre ces mêmes 
maisons, de la saisie-arrêt du 28 novembre 1906. La 
campagne ainsi menée, avec une extrême brutalité de 
termes, conserve donc la double tendance définie par 
M. Edmund Morel en 1901. Elle réclame, même hors 
du bassin conventionnel, la suppression des concessions. 
Elle s'applique à des faits qui n'ont rien à voir avec 
l'acte de Berlin : car ces faits se sont déroulés hors 

1. Journal Officiel, 6 avril 1911. 



282 LE MYSTERE D AGADIR 

des territoires que cet acte concerne 1 . Elle sert les 
intérêts des maisons anglaises, tant par l'affirmation 
en leur faveur d'un droit supérieur à la loi que par 
le discrédit qu'elle jette sur leurs concurrents français. 
On ne songe pas à affirmer que tel fut le dessein des 
hommes qui menaient cette campagne. On n'en peut, 
en revanche, contester le résultat. 

Ce grand effort cependant, pour lequel les adver- 
saires traditionnels des concessionnaires trouvaient le 
concours inattendu des autorités françaises, ne résol- 
vait point la difficulté de fait qui tenait si fort à cœur à 
l'Angleterre. En 1909 comme en 1908, le ministre des 
Affaires étrangères restait sous le coup des démarches 
répétées de sir Francis Bertie, de même que, dans la 
question allemande, il restait sous le coup de la motion 
adoptée le 16 décembre 1908 à l'unanimité par la com- 
mission des Affaires extérieures de la Chambre des 
Députés. Par la seule force de leur droit qu'avait reconnu 
vis-à-vis des Allemands une des grandes commissions 
du parlement, vis-à-vis des Anglais une décision de 
justice, ces Français, si mal soutenus par les pouvoirs 
publics, si indignement diffamés par les organes français 
de la campagne anglaise, obligeaient le gouvernement 
à sortir de l'inaction par laquelle il laissait en souf- 
france, — répétons-le une fois encore — les intérêts 
de l'État aussi bien que les leurs propres. 



1. Cela a été unanimement constaté à la commission du budget le 
25 janvier 1911 par MM. Berteaux, Milliès-Lacroix et Viollette. 



LE MYSTERE D AGADIR 283 



VII 



CONCLUSION 



Dès que fut institué le régime des concessions au 
Congo français, c'est-à-dire en 1899, les intérêts com- 
merciaux de certaines maisons de Liverpool se trou- 
vèrent en conflit avec les droits que les commerçants 
français tenaient des décrets de concassion. Pendant 
cinq ans, les tribunaux de la colonie par leurs jugements, 
le gouvernement français par ses communications au 
gouvernement britannique affirmèrent et démontrèrent 
la légitimité du régime institué par la France, dans 
l'exercice de sa souveraineté, en conformité avec les 
contrats internationaux et rejetèrent, en conséquence, 
les réclamations des maisons anglaises. C'était la seule 
attitude qui répondît à la fois à notre dignité et à nos 
intérêts. 

Les commerçants anglais, en présence de cette résis- 
tance qui eût été décisive si elle eût été soutenue, orga- 
nisèrent une campagne d'opinion menée solidairement 
par des ligues à tendances humanitaires et par des 
Chambres de commerce, « morale et pratique » à la fois, 
de l'aveu de son initiateur, destinée à provoquer une 
action diplomatique et, par cette action, soit la suppres- 
sion du régime de 1899, soit le paiement aux maisons 
de Liverpool d'une forte indemnité. Cette campagne 
fut bientôt doublée d'une campagne française qui, plus 
violente encore dans ses attaques contre les concession* 



284 LE MYSTERE D AGADIR 

naires, les fonctionnaires et les ministres français, diffé- 
rait de la campagne anglaise en ce qu'elle se défendait 
d'être « pratique » et s'affirmait purement a morale ». 
Les Anglais eux-mêmes, lorsqu'ils écrivaient dans les 
journaux français, oubliaient leurs déclarations initiales 
sur les « intérêts commerciaux » et se posaient en phi- 
lanthropes. En fait, le point de départ, les arguments 
et le but étant identiques, le résultat devait être 
pareil et répondre, d'un côté comme de l'autre, aux 
« intérêts » en même temps qu'aux « principes ». Aussi 
bien, les meneurs de la campagne française ont explicite- 
ment soutenu les réclamations pécuniaires des Anglais. 
Après quatre ans de ferme résistance aux réclamations 
anglaises, le gouvernement français consentit une grave 
capitulation qui atteignait plus encore les droits de V État 
que les droits privés, en accordant en 1906 aux maisons 
de Liverpool une indemnité de 1.500.000 francs et 
30.000 hectares de terres pour les déterminer à faire ce 
à quoi elles avaient été maintes fois condamnées. Cette 
capitulation avait été précédée au Congo même d'un 
abandon d'année en année plus marqué de la thèse du 
début : irrégularités judiciaires au profit des Anglais, 
hostilité à l'égard des Français, etc.; à Paris d'un 
rapprochement manifeste entre le ministère des Colo- 
nies et les adversaires français des concessionnaires. 
Elle fut suivie d'une récidive des maisons anglaises 
qui, malgré l'indemnité qu'elles avaient reçue et 
l'engagement qu'elles avaient pris, continuèrent à 
entretenir des factoreries dans une autre partie de 
notre colonie. Le Tribunal de la Seine ayant autorisé 
la compagnie concessionnaire lésée à exercer une saisie- 
arrêt de 603.000 francs sur l'indemnité de 1906, la 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 285 

campagne anglaise recommença, campagne de presse 
et de diplomatie, destinée à obliger le gouvernement 
français à passer outre à une décision de justice cor- 
recte et inattaquable. 

Cette campagne coïncida avec un regain de violence 
de la part des adversaires français des concessionnaires. 
Le ministre des Affaires étrangères se préoccupait 
exclusivement de se libérer des réclamations du gouver- 
nement britannique. Le ministre des Colonies, après 
avoir d'abord refusé de participer à la pression illégale 
qu'exigeait la Grande-Bretagne, changea d'attitude. De 
nombreux rapports officiels, qui ne pouvaient émaner 
que de ses archives, furent communiqués aux défenseurs 
du « libre commerc# » qui purent ainsi exercer sur 
l'administration une sorte de terreur. Le 5 août 1908, 
il mit les Anglais récidivistes en possession des trente 
mille hectares de terre qui leur avaient été promis en 
1906 et, le lendemain, pour se couvrir, il inscrivit une 
note secrète et injustifiée de blâme au dossier de l'officier 
qui, deux ans plus tôt, avait constaté cette récidive. 

La situation de droit n'en demeurait pas moins inva- 
riable et invariable aussi la protestation britannique. 
Pour sortir de l'impasse, où sa faiblesse l'avait conduit, 
îe gouvernement français, au début de 1909, n'avait pas 
d'autre moyen que de négocier une transaction avec 
les concessionnaires. Il se trouvait ainsi amené pour des 
raisons anglaises, et précisément à la même date, à la 
conclusion que lui suggéraient les raisons allemandes 
qui ont été exposées ci-dessus. Le consortium congolais 
a été la résultante de ces deux forces convergentes. 



CHAPITRE III 



LE CONSORTIUM CONGOLAIS 



I. — La Négociation du Consortium. — M. Pichonet le baron 
de Lancken. — Une application de l'accord de 1909. — Avan- 
tage général. — Avantages locaux. — La fin de dix ans de con- 
flit. — La frontière garantie. — La défense du régime de 1899. 

— Lp vœu de la commission des Affaires extérieures. — Satis- 
faction donnée à l'Angleterre. — Adhésion de la Compagnie 
N'Goko-Sangha. — Consortium et indemnité. — Les décisions 
du gouvernement. — Une négociation officielle. — Approbation 
de M. Jules Cambon. — Les conférences de Berlin. — Appro- 
bation du quai d'Orsay. — Les conférences de Paris. — Un 
exposé de MM. Pichon et Trouillot. — L'accord conclu. 

IL — Les Dangers du Temps Perdu. — L'obstruction des Colo- 
nies. — La commission des concessions. — Une commission qui 
ne veut pas siéger. — Nouvelles objections. — Six mois perdus. 

— Le mécontentement allemand. — Nouvelles demandes 
allemandes. — M. Jules Cambon sollicite un délai. — Les statuts 
modifiés. — Les conférences de décembre 1910. — L'accord signé 
par MM. Pichon et de Schoen. 



LE MYSTERE D AGADIR 287 

III. — L'Échec du Consortium. — La campagne des Ligues de 
protection. — Ses raisons. — Les circonstances politiques. 

— Les socialistes et les colonies. — Les radicaux et M. Briand. 

— Un ministère fatigué. — Les insinuations de la presse. — A la 
Commission du budget. — Un travail bien fait. — Un rappor- 
teur qui cache les textes. • — Les témoignages supprimés. — La 
lumière sous le boisseau. — L'audition des ministres. — De la 
résistance à la peur. — La déclaration ministérielle du 25 jan- 
vier 1911. — Sa valeur juridique. — Sa valeur politique. — La 
chute du ministère. — Le cabinet Monis et le consortium. — 
Abandon du projet. — Discours de M. Caillaux. — Un aver- 
tissement du quai d'Orsay. — Le jugement du Sénat. — Les 
bénéfices anglais. — La N'Goko-Sangha écrasée. — Une conces- 
sion qui meurt. — Les cent mille francs de M. Morel. 

IV. — Conclusion. — Succès complet de la campagne anglo-fran- 
çaise. — La politique intérieure et la politique extérieure. — 
De l'opposition au pouvoir. — La France qui paye. 



Le consortium congolais, constitué sous le contrôle 
direct des deux gouvernements, avec quelques retards 
imputables à la France, a succombé, à peine né, aux 
coups coalisés des adversaires habituels des conces- 
sionnaires et des adversaires momentanés du ministère. 
Cet échec a confirmé le triomphe des réclamations 
anglaises si vivement défendues en France depuis 1905. 
Il a, d'autre part, hâté la chute du cabinet Briand. 
Rarement, la politique intérieure et les intérêts parti- 
culiers étrangers ont aussi directement influé sur 
notre politique extérieure. 



288 LE MYSTÈRE D* AGADIR 



LA NEGOCIATION DU CONSORTIUM 

En présence de la situation, qui a été exposée ci- 
dessus, M. Pichon estima que, seule, une transaction 
lui permettrait de résoudre à la fois la difficulté franco- 
allemande et la difficulté franco-anglaise. Quelle serait 
la base de cette transaction? Le ministre pensa la 
trouver dans la dernière clause de l'accord franco- 
allemand du 8 février 1909 applicable au Maroc, mais 
susceptible évidemment d'être étendue à d'autres ter- 
rains. 

Les deux gouvernements chercheront à associer leurs natio- 
naux dans les affaires dont ceux-ci pourront obtenir l'entreprise. 

Le 15 mai 1909, le baron de Lancken, chargé 
d'affaires d'Allemagne, et M. Pichon abordèrent la 
question. Depuis dix ans, des contestations se produi- 
saient au Congo entre Français et Allemands. Au lieu de 
les éterniser par des réclamations controversées, ne 
pouvait-on pas y mettre un terme par une collabora- 
tion d'avenir ? On était alors à quelques semaines de l'ac- 
cord du 8 février. On n'en avait pas encore discerné les 
difficultés. On ne voyait, surtout en Allemagne, que des 
avantages à lui donner économiquement tout son sens. 
D'autre part, le gouvernement allemand n'ignorait pas 
que le dossier français fortement constitué eût été diffi- 
cile à réfuter, s'il eût été sérieusement soutenu. Enfin, 
la pensée que les commerçants allemands pourraient. 



LE MYSTERE I) AGADIR 289 

par une association légale, participer à l'exploitation de 
territoires dont, mieux que personne, par suite de nos 
faiblesses gouvernementales, ils connaissaient la richesse, 
ne devait pas le laisser insensible. 

Dans l'esprit de M. Pichon, ce projet nouveau avait 
des avantages de divers ordres. D'abord, il lui apparais- 
sait, d'un point de vue général, comme l'application 
logique de sa diplomatie antérieure, comme le corollaire 
d'un succès dont il était à cette date légitimement fier. 
Cette diplomatie, on l'a vu 1 , se définissait par un dou- 
ble caractère. Les questions politiques ne se prêtant pas à 
des accords franco-allemands et ces accords étant cepen- 
dant rendus nécessaires par l'état général du inonde, 
c'est dans l'ordre économique qu'il convenait d'assurer 
le contact. Ainsi, les Allemands, recevant de nous des 
profits tangibles, seraient disposés, pour les conserver, 
à renoncer à ces méthodes de chicanes qui, depuis tant 
d'années, au Maroc et ailleurs, avaient si gravement 
troublé l'existence internationale de la France. C'était 
ce que nous avions fait au Maroc. C'était ce que nous pou- 
vions faire au Congo. Dès le 5 juin 1909, M. Pichon le 
marquait avec une netteté parfaite en communiquant 
son projet à M. Milliès-Lacroix, ministre des Colonies 
et en soulignant le lien établi par lui entre l'accord ar té- 
rieur du 8 février et l'accord nouveau qu'il s'agissait de 
négocier : 

Les nationaux des deux pays devront s'inspirer dans leurs rap- 
ports des principes d'entente et de collaboration inscrits dans 
l'accord franco-allemand relatif au Maroc du 9 février 1909. 

Dans cet ordre d'idées, on pourrait envisager la constitution 
d'une sorte de consortium franco-allemand qui exploiterait en 

1. Voir ci-dessus, page 7. 



290 LE MYSTERE D AGADIR 

commun une partie des concessions situées sur les deux côtes 
de la frontière. 

M. Pichon n'a jamais changé d'avis à cet égard. Un 
an plus tard, c'est dans les mêmes termes qu'il présen- 
tait son idée à la commission des Affaires extérieures de 
la Chambre des Députés en écrivant le 22 mai 1910 au 
président de cette commission, à propos de cet accord : 

Dans un ordre d'idées plus général, il s'agit d'une application 
nouvelle d'une politique que la commission a déjà consacrée 
de son vote à diverses reprises et qui s'applique, sur tous les points 
de friction où des conflits pourraient éclater avec des puissances 
étrangères, à prévenir ces conflits par des arrangements honorables 
et par des ententes nettement définies. 

Le 14 décembre 1910, à la Commission du budget, 
M. Pichon, disait dans le même sens : 

Cela (les premiers pourparlers relatifs au consortium du 
15 mai 1909) se produisait au lendemain du jour où nous 
avions réglé avec l'Allemagne la question de nos rapports 
économiques au Maroc. 

Le chargé d'affaires d'Allemagne me fit observer à ce moment 
que si nous introduisions une instance diplomatique pour 
l'affaire de la N'Goko, nous risquions de mettre gravement en 
cause l'accord qui venait d'intervenir. 

Deux ans après au Sénat, le 30 juin 1911, M. Pichon 
tombé du pouvoir n'était pas moins catégorique et s'ex- 
primait comme il suit : 

Nous étions au lendemain du jour où l'accord franco-allemand 
avait été signé avec l'Allemagne, accord du mois de février 1909. 

Il est impossible, Messieurs, de méconnaître l'importance de 
cet accord ; si nous ne l'avions pas aujourd'hui, nous serions, 
au point de vue de notre politique marocaine, dans une situation 



LE MYSTERE D AGADIR 



291 



beaucoup moins bonne ; il constitue l'un de nos titres principaux 
pour notre intervention au Maroc. Nous avons pour cela le droit 
pour nous vis-à-vis de l'Allemagne comme vis-à-vis de toutes les 
autres puissances. 

l'amiral de cuverville. — C'est vrai ! 

m. stefhen picuoN. — Nous étions donc au lendemain de 
l'accord marocain de 1909. On me fit observer que les demandes 
des deux compagnies allaient se heurter sans aucune chance de 
réussite, que des polémiques s'engageraient, que les deux gou- 
vernements se trouveraient aux prises avec des difficultés peu con- 
ciliables et qu'il semblerait opportun de demander aux nationaux 
des deux pays de s'inspirer, dans leurs rapports, des principes de 
collaboration économique qui venaient d'être consentis dans 
l'on ord de février 1909. 

Que disait cet accord ? 

« Les deux gouvernements chercheront à associer leurs natio- 
» naux dans les affaires économiques dont ceux-ci pourront obte- 
» nir l'entreprise. » 

Une association des intérêts commerciaux pouvait amener, 
semblait-il, une conciliation entre colons rivaux... ' 

Laisser les choses en l'état sur la frontière ? On ne devait 
pas y penser. Outre que c'était aller à rencontre du vœu d'une 
grande commission parlementaire, c'était risquer de très graves 
difficultés. 

Nous avions le souvenir de l'incident de Missoum-Missoum, 
incident sanglant qui, éclatant au mois de mai 1905, je le rappelle 
au Sénat, avait failli provoquer les plus graves complications. 
Les versions diffèrent sur les clauses de cet incident 

Quoi qu'il en soit, à la suite de la rencontre de Missoum-Mis- 
soum et delà lutte entre soldats allemands et soldats français, 
il y avait eu huit morts et cinq prisonniers du côté français. 
L'impression fut très vive en France et en Allemagne et il 
était nécessaire, à mon avis, de prévenir le retour de pareils 
faits. 



D'autre part, l'entente ainsi conçue, par l'appel qu'elle 
impliquait aux concessionnaires français limitrophes du 
Cameroun, conduisait à négocier avec eux la transac- 
tion que la commission des Affaires extérieures avait 



292 LE MYSTERE D* AGADIR 

réclamée le 21 décembre 1908 1 à l'unanimité, dont 
elle avait, depuis lors, pressé à diverses reprises la 
conclusion et dont, devant cette même commission, 
M. Pichon s'était déclaré partisan le 1 er juillet 1908 2 . 
Dès lors que le gouvernement français prenait l'ini- 
tiative d'un rapprochement entre ceux que M. Milliès- 
Lacroix appelait au Sénat « les voleurs et les volés » ; 
dès lors que ce rapprochement, par sa conclusion 
même, rendait impossible le réveil des griefs respectifs; 
dès lors, en un mot, que le gouvernement français, 
non seulement négligeait de les soutenir, mais encore 
exigeait qu'ils fussent abandonnés, le bon sens indiquait 
qu'il lui appartenait de les évaluer et de les compenser. 
Cela était d'autant plus naturel que, pour réaliser le 
projet d'association franco-allemande, le gouvernement 
français avait besoin d'obtenir des concessionnaires, non 
seulement, pour le passé, l'abandon de leurs plaintes, 
mais aussi, pour l'avenir, l'abandon d'une partie du ter- 
ritoire concédé. L'idée de la compensation n'avait d'ail- 
leurs en soi rien d'inacceptable, puisque tout le monde 
était d'accord sur la réalité des dommages subis; puisque 
d'autre part, par le décret du 30 mars 1905, le Gouver- 
nement avait déjà accordé à la Compagnie une indem- 
nité dans des conditions de tous points identiques 3 . 
C'est pourquoi, dans sa lettre du 5 juin, dont on a lu plus 
haut un extrait, M. Pichon signalait à M. Milliès-Lacroix 
la nécessité d'engager une conversation avec la compa- 
gnie concessionnaire sur la double base du vœu de la 
Commission des affaires extérieures et de l'accord franco- 

1. Voir ci-dessus, page 199. 

2. Voir ci-dessus, page 202. 

3. Voir ci-dessus, page 188. 



LE MYSTERE D AGADIR 293 

allemand projeté. Ce lien apparaît avec clarté à la lecture 
de la lettre en question : 

J'ai reçu de M. Paul Deschanel, président de la Commission des 
Affaires extérieures et coloniales de la Chambre des Députés, une 
lettre par laquelle il me demande de communiquer à la commis- 
sion le résultat des négociations engagées au sujet des réclama- 
tions de la compagnie française N'Goko-Sangha, réclamations 
dont la commission, par un vote en date du 21 décembre 1908, 
a reconnu le bien-fondé. 

Depuis que cette lettre m'est parvenue, j'ai eu l'occasion de 
m'entretenir incidemment de la question avec le chargé d'affaires 
d'Allemagne à Paris, Il est résulté pour moi de cette conversation 
que la transmission à Berlin du dossier de la Compagnie ne pour- 
rait avoir d'autre effet que de réveiller inutilement des polémiques 
aujourd'hui apaisées. 

Nous nous sommes, d'autre part, trouvés d'accord, le baron de 
Lancken et moi, pour souhaiter que les incidents qui se sont pro- 
duits naguère, sur la frontière franco-allemande Congo-Cameroun, 
fussent évités dans l'avenir, les nationaux des deux pays devant 
s'inspirer, etc., *. 

Je vous serais reconnaissant de vouloir bien me faire connaître 
si vous seriez favorable à cette combinaison et par quels moyens 
pratiques elle vous paraîtrait devoir être réalisée, en admettant 
que la compagnie française de la N'Goko-Sangha qui, par suite 
de sa situation géographique, se trouverait qualifiée pour traiter 
avec les compagnies allemandes, fût disposée à s'y prêter. 

J'attacherais du prix à être informé le plus tôt possible de votre 
manière de voir à ce sujet. 



D'autre part, si cette négociation s'engageait, le gou- 
vernement, pour la première fois, serait en mesure de 
demander aux concessionnaires français, moyennant 
compensation, de renoncer à leur droit contre les maisons 
anglaises. On a vu combien la réclamation de MM. Holt, 
Hatton et Cookson avait donné de souci au ministère 

1. Voir ci-dessus, page 289. 



294 LE MYSTERE D AGADIR 

des Affaires étrangères. On a vu quel conflit elle avait 
provoqué entre ce département et celui des Colonies; 
comment enfin, malgré une forte pression, il avait été 
constaté que rien ne pouvait forcer les concessionnaires 
à consentir mainlevée de la saisie-arrêt de 603.000 francs 
légalement obtenue par eux contre leurs concurrents an- 
glais. La question passant du domaine du droit dans celui 
du fait, rien ne s'opposait au contraire à concevoir un 
arrangement auquel M. Pichon attachait la plus grande 
importance. De cette importance, on a trouvé la preuve 
dans ses dépêches de 1907 et 1908 comme dans celles 
de MM. Paul Cambon et Louis Renault 1 . On la trouve 
également dans la dépêche suivante que le ministre des 
Affaires étrangères adressa au ministre des Colonies, 
dès que furent engagées les négociations en vue d'un 
consortium franco-allemand avec les concessionnaires, 
— à la date du 26 février 1910. 

L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, ayant appris que votre 
administration accepte d'accorder à la N'Goko-Sangha une 
compensation pour les troubles que cette société a subis du fait 
des traitants étrangers dans la jouissance de sa concession, 
vient de me demander si la N'Goko-Sangha se trouvera ainsi, 
aux yeux du gouvernement français, désintéressée dans s<>n 
litige avec les maisons H oit et Hatton et Cookson. 

Sir Francis Bertie estime que l'octroi de cette compensation 
pourrait tout naturellement entraîner l'interruption de l'action 
judiciaire engagée par la N'Goko-Sangha et faire tomber la saisie - 
arrêt pratiquée sur une partie des sommes dues aux maisons 
anglaises en vertu de l'arrangement de 1906. 

Je m'empresse de vous saisir de cette question. 
1 J'ignore, pour ma part, si les maisons anglaises poursuivies 
comptent arguer devant nos tribunaux de l'irrégularité des titres 
conférés aux demandeurs par leur acte de concession. Mais, au 
cas où les maisons anglaises viendraient à être condamnées par 

1. Voir ci-dessus, pages 263 et suivantes. 



LE MYSTERE D AGADIR 295 

la justice française, le gouvernement britannique protestera 
sans doute au nom du droit international contre le préjudice résul- 
tant pour ses nationaux du fait de cette condamnation. 

D'autre part, cette condamnation entraînerait l'attribution à 
la N'Goko-Sangha des sommes saisies-arrêtées qui sont dues aux 
maisons anglaises, en vertu de l'arrangement de 1906. 

En fait donc, ces maisons anglaises ne parviendraient pas à 
toucher la totalité de la somme qui leur a été ainsi allouée, et le 
gouvernement britannique ne manquera pas de soutenir que l'ar- 
rangement de 1906 n'est pas exécuté, et, qu'en conséquence, les 
maisons intéressées seront libres de faire de nouveau valoir leurs 
griefs contre le régime des concessions instituées dans notre 
colonie. 

Je crois devoir vous signaler une fois de plus, en me référant à 
mes précédentes communications et notamment à mes lettres 
du 30 novembre 1906, 19 décembre 1907, 29 février 1908, les con- 
séquences qui peuvent résulter de l'action actuellement intentée 
par la JN 'Goko-Sangha contre MM. Holt et C ie et Hatton et 
Gookson. 

Un moyen nous est suggéré d'y mettre fin. C'est à votre dépar- 
tement qu'incombe le soin d'examiner cette solution, comme la 
responsabilité de l'accepter ou de la repousser. 

Je vous saurais gré de bien vouloir me faire connaître la déci- 
sion que vous aurez prise à ce sujet. 

C'est la même idée que devait, dix mois plus tard, expri- 
mer M. Pichon en disant à la commission du budget le 
14 décembre 1910 : 

A la suite de la saisie exercée par la Compagnie de la N'Goko- 
Sangha, le gouvernement britannique nous avait demandé d'inter- 
venir, non sans ajouter que, si la question n'était pas réglée, il 
pourrait être amené à réveiller, au sujet du Congo, les controverses 
juridiques du passé. 

En outre, le ministre attendait de l'accord deux autres 
avantages, conséquence des premiers. Conscient des 
fautes commises antérieurement, M. Pichon avait lieu 
de se demander si l'usurpation tolérée au profit des Aile- 



296 LE MYSTERE D AGADIR 

mands ne les conduirait pas à manifester quelque jour 
des convoitises sur le morceau de terre française trop 
longtemps livré à leurs prises. Il avait dans ses dossiers 
le récit de cette curieuse conversation de 1905, dans 
laquelle le conseiller de la légation d'Allemagne à Tanger 
avait dit à son collègue français : 

— Donnez-nous quelque chose au Congo. Nous vous 
laisserons tranquilles au Maroc. 

Il savait qu'au cours de cette même année 1905, 
pendant les âpres négociations qui suivirent la démission 
de M. Delcassé, le mot de Congo avait été plusieurs fois 
prononcé. Il pouvait donc être opportun de prendre une 
garantie contre un risque possible en obtenant de l'Alle- 
magne une confirmation explicite de la frontière exis- 
tante. La négociation du consortium envisagé le 15 mai 
1909 offrait une occasion naturelle de s'assurer cette 
garantie . 

Enfin, l'association franco-allemande, en rendant soli- 
daires, sur un point de l'Afrique équatoriale, les intérêts 
commerciaux jusqu'alors concurrents de la France et de 
l'Allemagne, permettait d'espérer que la politique écono- 
mique des deux pays deviendrait, dans la même région, 
concordante. Cet espoir avait son prix. Car, d'une part, 
le régime d'exploitation du Cameroun allemand est com- 
plètement différent do celui du Congo français. D'autre 
part, M. Edmund 1). Morel cl ses amis, ont souvent cher- 
ché à entraîner l'Allemagne dans leur campagne « morale 
et pratique » contre le Congo belge et le Congo français. 
Et, à diverses reprises, le ministère français des Affaires 
étrangères a redouté qu'ils n'y réussissent 1 : raison 

1. Voir ci-dessus, page 207. 



LE MYSTERE D AGADIR 297 

de plus, en intéressant des éléments allemands au main- 
tien du régime français, de conjurer une opposition pos- 
sible, de s'assurer un concours profitable et, si jamais 
venait à se poser l'interprétation de l'acte de Berlin, 
d'obtenir l'adhésion de l'Allemagne à la thèse définie 
en 1903 par M. Delcassé. 

Sans doute, à de telles transactions, une protection 
énergique dans le passé des droits de l'État français 
et des commerçants français eût été logiquement préfé- 
rable. Si la frontière du Congo avait été occupée ; si les 
réclamations françaises avaient été défendues à Berlin î 
si la doctrine juridique exposée en 1903 avait été main- 
tenue à Londres, le gouvernement français n'aurait pas 
été conduit à envisager une solution qui n'était qu'un pis 
aller. Mais les erreurs de la veille étant malheureusement 
acquises, on n'apercevait pas au début de 1909 de meilleur 
ni d'autre moyen de sortir de l'impasse où l'anémie per- 
sistante de notre politique nous avait acculés. De même 
que, au Maroc, deux ans de lenteur et d'action insuffisante 
devaient nous conduire à Fez, et, de Fez, à Agadir, de 
même au Congo, nos hésitations, notre mollesse, notre 
abstention, nous obligeaient à liquider. Cette obligation 
a été clairement indiquée par la suite, en 1911, à la 
commission des concessions coloniales par M. Conty, 
sous-directeur au ministère des Affaires étrangères et par 
M. Cotelle, conseiller d'État et président de la Commis- 
sion. M. Conty disait le 25 octobre 1910 : 

Le gouvernement a pensé qu'il était préférable d'éviter de por- 
ter la question en Angleterre ou en Allemagne et qu'il valait mieux 
se conformer à la décision, émise à l'unanimité par une commission 
parlementaire, en remettant à un arbitre le soin d'apprécier 
quelle compensation il convenait d'attribuer à la N'Goko-Sangha. 

Dans ces conditions, M. Pichon a estimé qu'il était préférable 



298 LE MYSTERE !)' AGADIR 

de chercher une combinaison qui, en associant les intérêts opposés 
des ressortissants français et allemands, ferait disparaître tout 
germe de conflit dans l'avenir. De là est née l'idée du consortium. 

M. Gotelle, plus net encore, allait au cœur de la ques- 
tion, en ajoutant : 

En fait, les Allemands exploitent, sans bourse délier, les terri- 
toires devant faire l'objet du consortium. Gela tient à ce que nous 
ne les occupons pas. C'est ce qui a motivé l'allocation d'une indem- 
nité considérable à la Société de la N'Goko-Sangha. Mieux vaut 
ne pas s'exposer à la répétition de mêmes faits et, puisque nous 
ne sommes pas en état d'empêcher l'envahissement de notre terri- 
toire par des traitants allemands, au moins, d'en tirer parti. Or 
c'est à quoi tend le projet de consortium. 



Gomme le soulignait ce sincère aveu, l'opération se 
présentait avec les caractères habituels des transactions, 
non sans se justifier cependant par le rappel de l'accord 
franco-allemand du 8 février 1909, sous le patronage 
duquel elle était explicitement placée. 

Le gouvernement allemand étant d'accord en principe 
avec le gouvernement français, le premier devoir de 
celui-ci, — M. Pichon l'indiquait le 5 juin dans sa lettre 
à M. Milliès-Lacroix, — était de s'informer si la compa- 
gnie concessionnaire, limitrophe du Cameroun, consenti- 
rait à devenir l'instrument de l'accord qu'il souhaitait 
conclure. Quand la compagnie fut pressentie à ce sujet, 
elle avait, et pour cause, perdu toute foi, soit dans le 
succès des mesures locales de protection, soit dans 
l'efficacité de l'action diplomatique qui lui avaient 
été si souvent et si vainement promises. Elle se voyait 
en butte à l'hostilité systématique de l'administration 
coloniale, à l'indifférence manifeste du ministère des 



LE MYSTERE D'AGADIR 299 

Affaires étrangères. Il était donc naturel qu'elle n'écartât 
point la chance nouvelle de solution qui s'offrait à elle. 
En conséquence, lorsque M. Pichon la saisit de la ques- 
tion verbalement d'abord au début de juin, par écrit 
ensuite le 2 juillet 1909, elle répondit, après délibéra- 
tion de son conseil d'administration, qu'elle acceptait 
en principe d'aliéner au profit de la combinaison pro- 
jetée une partie de son territoire, mais qu'avant de for- 
muler une acceptation ferme, elle avait besoin de savoir 
quelle suite serait donnée, tant à ses réclamations qu'à la 
décision de la commisison dos Affaires extérieures de la 
Chambre des Députés. Son point de vue était identique 
en ce qui touche la mainlevée de la saisie-arrêt de 
603.000 francs exercée par elle contre les Anglais. Ainsi 
la question de l'indemnité se trouvait liée à celle 
du consortium comme à celle de la saisie-arrêt et 
le gouvernement était appelé à trancher les trois en- 
semble. Au début de 1910, la décision fut notifiée aux 
concessionnaires. En ce qui touche l'indemnité, le mi- 
nistre des Affaires étrangères leur écrivait le 13 jan- 
vier 1910 : 

M. le Ministre des Colonies, que j'avais entretenu à plusieurs 
reprises de cette affaire, m'a fait savoir qu'à la suite de l'examen 
auquel il a soumis l'ensemble des questions actuellement soulevées 
au Congo français, il a reconnu que, sinon en droit, du moins en 
équité, le gouvernement de la République peut accorder à votre 
société une compensation pécuniaire aux troubles quelle a subis 
dans la jouissance de sa concession. 

M. Trouillot estime d'ailleurs qu'en cette circonstance un arbi- 
trage s'impose pour déterminer le quantum de l'indemnité. 

En ce qui concerne le consortium et le lien établi 
entre sa constitution et l'octroi de l'indemnité, les 



300 LE MYSTERE D AGADIR 

ministres des Affaires étrangères et des Colonies écri- 
vaient le 5 février 1910 : 

Je vous rappelle que le principe de cette compensation dont la 
nature, le montant et les modalités sont à déterminer, n'a été 
admis qu'en échange de l'engagement pris par la Compagnie 
d'entrer dans un consortium formé, conformément aux directions 
du Gouvernement, avec une Société allemande, pour l'exploita- 
tion en commun des territoires situés le long de la frontière de 
l'Afrique équatoriale française et du Cameroun. 

M. Hérault, premier président de la Cour des Comptes, à qui 
il est réservé de fixer la procédure de cet arbitrage amiable, vous 
avisera des conditions qu'il aura établies à cet égard. 

Dès le premier jour, conformément à la règle suivie 
en matière marocaine, le ministre des Affaires étran- 
gères avait spécifié que l'association d'intérêts désirée 
par lui serait réalisée sous son contrôle immédiat et que 
la compagnie concessionnaire, élément nécessaire de cette 
association, n'en serait que l'instrument. Le 6 août 1909, 
le ministre des Affaires étrangères avait écrit à la com- 
pagnie pour lui donner les premières indications sur 
la marche à suivre. Le 5 février 1910, il lui avait rappelé 
que le consortium devait être formé « conformément 
aux directions du Gouvernement ». Le 5 avril 1910 un 
accord, contresigné des deux ministres compétents, 
avait enregistré à cet égard rengagement formel de la 
compagnie. 

Les soussignés : 

Considérant, 

Que la Compagnie questionnée par le gouvernement sur les 
conditions de sa participation à un consortium franco-allemand 
a répondu, en les faisant connaître, que cette participation était 
en tout cas subordonnée de l'indemnisation des troubles qu'elle 
a subis dans la jouissance de sa concession. 



LE MYSTERE D AGADIR 301 

Que le Gouvernement a reconnu « qu'une compensation pou- 
vait être accordée à la compagnie pour les troubles certains subis 
par elle dans sa jouissance et cela en raison des avantages d'ordre 
international et d'ordre pratique local qu'il peut y trouver par 
ailleurs » le principe de cette compensation n'étant admis « qu'en 
échange de l'engagement pris par la compagnie d'entrer dans le 
consortium conformément aux directions du Gouvernement. » 

Qu'en conséquence : 

1° La Compagnie n'accepte de participer au consortium que 
si elle reçoit une compensation « aux troubles certains subis par 
elle dans la jouissance de sa concession ». 

2° Le Gouvernement n'accorde la compensation qu'en échange 
de l'engagement pris par la compagne d'entrer dans un consor- 
tium ffanco-alîemand, formé conformément aux directions du 
Gouvernement, et de nature à assurer à celui-ci les avantages 
d'ordre international et d'ordre pratique local sus-visés. 

Que, dans ces conditions, il y a lieu : 

1° Pour ia Compagnie d'assurer au Gouvernement, par un enga- 
gement précis, le moyen de réaliser lesdits avantages. 

2° Pour le Gouvernement, de répondre à cet engagement en 
assurant à ia compagnie le paiement de la compensation que 
l'arbitre est appelé à fixer. 

Ont signé L'accord suivant : 

1° En ce qui concerne les avantages d'ordre international 
sus-visés, la Compagnie s'engage à ux conditions de 

toute entente éventuelle entre le gouvernement français et le 
gouvernement allemand en v ion du consortium, 

ou, au cas où le consortium ne se. onstjtué, en vue de faci- 

liter leurs rapports politiques et économiques sur la frontière 
de l'Afrique Équatoriale et du Cameroun. 

2° En ce qui concerne les avantages d'ordre pratique local 
également ci-dessus visés, la Compagnie s'engage à accepter, 
pour la partie de sa concession appelée à participer au consortium, 
et même dans le cas où le consortium ne se réaliserait pas, les 
conditions d'exploitation qui lui seront imposées par le ministre 
des Colonies et même la rétrocession pure et simple des territoires 
en question. 

3° Ce double engagement de la compagnie assurant au gouver- 



302 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

nement les avantages de divers ordres qui ont déterminé celui-ci 
à admettre le principe de la compensation, le montant de cette 
compensation sera fixé par l'arbitre, après examen contradictoire ; 
les modalités de paiement de ladite compensation, acquise en vertu 
de la sentence arbitrale, devant être arrêtées d'accord entre le 
gouvernement et la compagnie, dans un délai de dix jours à 
dater de cette sentence. 

La négociation avait pris dès l'abord le caiactère 
officiel défini par cet accord. Le ministre des Affaires 
étrangères avait immédiatement soumis la question à 
l'ambassadeur de France à Berlin, le ministre des Colo- 
nies au gouverneur général de l'Afrique équatoriale. 
Le 19 novembre 1909, M. Jules Cambon avait répondu 
à M. Pichon par une approbation très nette : 

Je verrais avec satisfaction que l'idée du consortium pût heu- 
reusement aboutir. J'y trouverais un grand avantage : elle créerait 
un point où les intérêts allemands et les intérêts français seraient 
solidaires et, par là, elle rendrait plus difficiles les interventions 
que nous pourrions avoir à craindre. 

Le 27 décembre suivant, le ministre des Colonies 
transmettait au ministre des Affaires étrangères l'avis 
non moins favorable du gouverneur général : 

Quant à la création de la société franco-allemande, le gouver- 
neur général de l'Afrique équatoriale considère qu'elle ne pourrait 
être que profitable à la sécurité, au calme et à l'exploitation de 
notre colonie du Congo; il partage pleinement ainsi, sur l'opportu- 
nité de cette création, l'avis que vous avez bien voulu m'exprimer. 

Le gouvernement s'était simultanément préoccupé, 
d'accord avec la compagnie de la N'Goko-Sangha, de 
savoir quels seraient les éléments allemands — égale- 
ment désignés par leur gouvernement, — qui partici- 



LE MYSTERE D AGADIR 303 

peraient au consortium. M. Pichon avait écrit le 20 no- 
vembre 1909 à M. Trouillot : 

D'après une communication récente de l'ambassadeur de la 
République à Berlin, M. Roels, qui représente dans cette ville les 
intérêts de la Compagnie de la N'Goko-Sangha, s'occupe actuel- 
lement de la réalisation de ce projet. 

M. Roels s'est adressé à la Wilhelmstrasse pour savoir avec 
quelle compagnie allemande il pourrait entrer en pourparlers 
au sujet de cette affaire. L'administration impériale aurait pro- 
mis à notre compatriote de lui donner une réponse. 

M. Jules Cambon verrait avec satisfaction que cette combinaison 
pût aboutir. Sa réalisation créerait sur ce point une solidarité entre 
les intérêts français et les intérêts allemands; elle rendrait sans 
doute par suite plus difficiles les interventions que les Sociétés 
piétistes allemandes chercheraient certainement un jour à provoquer 
à propos de l'administration du Congo français. 

Cinq semaines plus tard, le 17 janvier, la compa- 
gnie de la N'Goko-Sangha informait le ministre des 
Affaires étrangères de la réponse du gouvernement alle- 
mand. Celui-ci avait désigné, pour poursuivre les pour- 
parlers éventuels avec la compagnie française, une per- 
sonnalité considérable du monde colonial allemand. 
M. le docteur Semler, avocat à Hambourg, député, 
rapporteur au Reichstag du budget des colonies et pré- 
sident de la société du Sud-Cameroun. La compagnie 
française en avisait le ministre en lui demandant des 
instructions : 

A la suite des conversations qui ont eu lieu, d'une part à Paris, 
entre vous et l'ambassade d'Allemagne, d'autre part, à Berlin, 
entre le ministère allemand des Colonies et les sociétés allemandes 
intéressées, M. Semler, membre du Reichstag et président de la 
Société du Sud-Cameroun, nous a demandé d'entrer en négocia- 
tions avec lui, ajoutant que le gouvernement impérial l'avait 
chargé de faire tout, son possible pour faciliter le succès de ces 
négociations. 



304 LE MYSTERE 1) AGADIR 

Nous avons naturellement répondu à M. Semler que nous ne 
pouvions pas négocier, aussi longtemps que nous n'aurions pas 
reçu d'indications précises sur la façon dont l'affaire projetée 
était envisagée par le gouvernement français. 

Dès ce mois de janvier 1910, l'ambassadeur de France 
insistait pour que la négociation fût menée rapidement. 
Le 1 er février, M. Pichon en informait M. Trouillot : 

D'après une communication récente de l'ambassadeur de la 
République à Berlin, il est nécessaire qu'un représentant spécial 
des intérêts français appelés à être engagés dans le consortium se 
rende à Berlin sans retard, afin de se mettre en rapport avec 
M. Semler. 

M. Semler, vous le savez, a reçu du ministre allemand des colo- 
nies mission de faire à nos compatriotes au sujet de cette affaire 
« toutes les avances possibles ». 

Le terrain était donc préparé par le Gouvernement 
dans les conditions mêmes qu'il avait définies et imposées 
à la compagnie. 11 ne restait, pour que l'accord s'établît, 
qu'à passer à l'exécution. 

Le 5 mars 1 , les dossiers des parties furent remis 
au premier prépident de la Cour des Comptes. Le 5 avril, 
l'accord, dont il a été question plus liant, précisa, à 
la demande du premier président, les conditions dans 
lesquelles il aurait à statuer, c'est-à-dire à fixer le chitîre 
des dommages, puisque le gouvernement avait admis 
le principe de l'indemnité. Le 29 avril 2 la décision fut 
rendue par le premier président. L'arbitrr désigné 
par la compagnie avait demandé 12.675.000 francs. 
L'arbitre désigné par le Gouvernement avait offert 

1. El non le 15 avril comme l'a écrit fausse ment dans un rapport, 
rempli d'ailleurs (inexactitudes analogues M. Viollette, député. Voir 
ci-dessous page 333. 

2. Et non le 20 avril, comme le prétend te rapport Viollette. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 305 

903.162 francs. Le surarbitre les avait départagés à 
2.393.000 francs par une sentence fortement motivée, 
tout entière écrite de sa main K Dès le 20 avril, la 
compagnie de la N'Goko-Sangha avait donné main- 
levée de la saisie-arrêt de 603.000 francs exercée par 
elle contre MM. Holt, Hatton et Cookson. Dès le 
5 mai, elle envoyait à Berlin son administrateur délégué. 
En huit jours, l'entente s'établissait entre la compagnie 
française et la compagnie allemande et, le 13, M. Jules 
Cambon, par une dépêche officielle, transmettait à 
M. Pichon l'avant-projet de statuts — soumis à l'appro- 
bation du gouvernement — qu'avaient élaboré les 
représentants des deux compagnies. 

En transmettant ce document à M. Jules Cambon, 
l'administrateur délégué de la compagnie française 
précisait le rôle qu'il avait eu à jouer, sous réserve de 
l'approbation gouvernementale. 

Me conformant à l'engagement que le gouvernement avait 
imposé à ma Compagnie d'entrer dans un consortium franco-alle- 
mand au moment des pourparlers qui ont précédé la constitution 
du tribunal arbitral (comme vous le verrez par les documents 
joints à cette lettre), je n'ai pas hésité à faire des concessions assez 
sérieuses pour arriver à un accord. 

M. Semler est parti à Hambourg prévenir ses amis de cet accord 
et il partira pour Paris jeudi, afin de se rencontrer avec le gouver- 
neur général du Congo, M. Merlin, avant son départ pour le Congo 
fixé au 23 mai courant, et avoir avec ce haut fonctionnaire un 
entretien avant la rédaction définitive des statuts de la nouvelle 
Compagnie. 

L'accord comportait la constitution d'une société 
nouvelle sur une partie du territoire concédé, société 

1. M. Viollette a affirmé faussement que le premier président n'avait 
eu qu'à enregistrer l'accord des deux autres arbitres. 

20 



306 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

française, régie par la loi française, avec siège social à 
Paris, conseil d'administration en majorité français, 
comité de direction à Hambourg statuant sur les ques- 
tions de vente et d'achat, c'est-à-dire sur les questions 
purement commerciales, un directeur français et un 
inspecteur allemand. La compagnie française apportait 
son territoire, les Allemands apportaient le capital. 

Le caractère officiel de la négociation s'était cons- 
tamment affirmé pendant cette période comme pendant 
la précédente. Le 13 mai, M. Jules Cambon écrivait à 
M. Pichon en lui transmettant l'avant-projet d'asso- 
ciation. 

M. Mestayer, administrateur de la Compagnie N'Goko-Sangha, 
et M. Semler, député au Reichstag et rapporteur du budget 
colonial de l'Empire, ont conclu un accord pour l'établissement 
du consortium destiné à exploiter les concessions attribuées à 
la Société N'Goko-Sangha. M. Mestayer m'en a adressé le texte 
que Votre Excellence trouvera ci-inclus. 

M. Semler a suivi les instructions de M. Dernburg, ministre des 
Colonies, qui, comme Votre Excellence, était très désireux do 
voir aboutir cet accord. 

Il va se rendre à Paris pour entrer en relations avec M. Merlin 
gouverneur du Congo, actuellement en France. 

Il se présentera certainement au quai d'Orsay et il serait dési- 
rable que Votre Excellence voulût bien le recevoir. 

Le 18 mai, M. Pichon transmettait officiellement le 
projet à M» Trouillot dans les termes suivants : 

Par une lettre ci-jointe en copie, l'ambassadeur de la République 
à Berlin vient de me transmettre le texte d'un accord intervenu 
à Berlin, en vue de la formation d'un consortium... 

M. Semler devant arriver à Paris prochainement, il convient 
que nos deux départements examinent sans retard s'ils peuvent 
accepter les termes de cet accord. 

En ce qui me concerne, et à première vue, il me semble que cet 
accord répond bien, d'une manière générale, au but poursuivi. 



LE MYSTERE D AGADIR 307 

Le 17 mai, le ministre des Colonies avisait la com- 
pagnie « qu'il appartiendrait plus spécialement au 
ministre des Affaires étrangères de suivre les pour- 
parlers engagés ». 

Quelques jours plus tard, le 22 mai, les ministres des 
Affaires étrangères et des Colonies rendaient compte de 
la solution au président de la commission des Affaires 
extérieures de la Chambre des Députés et lui exposaient 
les raisons auxquelles ils avaient obéi, les avantages qu'ils 
jugeaient avoir obtenus, soit au regard de la politique 
générale (application élargie de l'accord de 1909), soit au 
regard de la politique franco-allemande (suppression des 
incidents de frontière au Congo), soit au regard de la 
politique franco-anglaise (mainlevée de la saisie-arrêt 
de 603.000 francs obtenue contre les maisons anglaises 
Holt, Hatton et Cookson). C'est un document capital: 

A la date du 21 janvier 1909, la Commission des Affaires exté- 
rieures a fait imprimer en annexe au feuilleton (30 e annexe), 
un rapport approuvé par elle le 16 décembre 1909, de M. Georges 
Gérald, relatif à une pétition de la Compagnie N'Goko-Sangha. 
11, rue Lafïitte à Paris. 

Ce rapport que vous m'avez transmis au mois de janvier 1909, 
se terminait ainsi * : 

Depuis lors, une discussion s'est engagée au cours de laquelle 
le département des Colonies a continué à soutenir la thèse qu'en 
droit aucune indemnité ne pouvait être accordée à la Compagnie 
N'Goko-Sangha et que cette compagnie devait adresser ses 
réclamations, d'ailleurs justifiées en fait, au gouvernement 
allemand. 

Toutefois, il convient d'ajouter que le ministre des Affaires 
étrangères, qui avait déjà, en 1905, transmis un dossier à ce sujet 
au gouvernement allemand, a eu, le 15 mai 1909, l'occasion de 
s'entretenir à nouveau de ces réclamations avec le chargé d'affaires 
d'Allemagne à Paris. 

1. Voir ci-dessus, page 200. 



308 LE MYSTERE D AGADIR 

De cette conversation il est résulté, comme le ministre l'a d'ail- 
leurs écrit à la compagnie, à la date du 10 avril 1910, que la reprise 
auprès de l'Office impérial des Affaires étrangères de ses récla- 
mations ne pourrait avoir d'autre effet que de réveiller inutile- 
ment des polémiques alors apaisées. La transmission, qui avait eu 
lieu en 1905, n'a donc pas été renouvelée. 

Cependant les difficultés d'ordre international et local, qui 
s'étaient précédemment produites, n'avaient pas disparu. 

Du côté de l'Angleterre, la situation était la suivante : les mai- 
sons, anglaises Hatton et Cookson avaient obtenu de la colonie 
du Congo une indemnité de 1.500.000 francs. Mais le président du 
tribunal de la Seine, à la requête de la Compagnie N'Goko-Sangha, 
avait accordé à cette compagnie, qui croyait avoir à se plaindre 
de déprédations commises sur le territoire de sa concession 
par les agents desdites maisons anglaises, une saisie-arrêt de 
603.000 francs. A la suite de cette mesure conservatoire, le gou- 
vernement britannique nous avait demandé d'intervenir, non sans 
ajouter que, si la question n'était point réglée, il pourrait être 
amené à réveiller au sujet du Congo les controverses juridiques 
qu'il a provoquées dans le passé. 

Du côté de l'Allemagne, l'histoire des dernières années prouvait 
combien il était urgent de modifier l'état de choses existant. 
Sans parler du sanglant incident de Missoum-Missoum, qui 
éclatant en pleine crise marocaine, a risqué de compliquer encore 
la situation internationale, l'incertitude prolongée de la frontière 
avait créé des habitudes dont de nouveaux conflits pouvaient 
à chaque instant sortir. Les agents blancs et noirs des sociétés 
allemandes du Cameroun continuaient à se heurter à nos commer- 
çants en territoire français. Nos relations avec l'Allemagne demeu- 
raient exposées à subir le contre-coup d'incidents, secondaires en 
eux-mêmes, mais toujours susceptibles de s'envenimer. Les pro- 
duits du Gabon sortaient en grand nombre en échappant à la 
douane française. La mise en valeur de cette partie de notre colo- 
nie était gravement entravée. 

Les choses en étaient là, quand au mois juin 1909, au cours 
de conversations entre le département des Affaires étrangères, 
l'ambassade d'Allemagne et les représentants de la Compagnie 
N'Goko-Sangha, l'hypothèse a été envisagée de constituer, sur 
la frontière du Congo et du Cameroun, un consortium franco-alle- 
mand, qui substituât à un régime de difficultés constantes, le 
bon accord et la collaboration. 



LE MYSTERE D AGADIR 309 

A la date du 2 juillet 1909, le ministre des Affaires étrangères 
a écrit à l'administrateur délégué de la Compagnie N'Goko-Sangha 
pour lui demander de faire connaître à quelles conditions sa société 
traiterait avec la Compagnie allemande du Sud-Cameroun, 
en vue de la constitution de ce consortium. Le 3 août suivant, 
l'administrateur délégué a répondu que son conseil d'adminis- 
tration était, en principe, disposé à entrer dans une combinaison 
de ce genre, en ajoutant toutefois qu'il était obligé de subordonner 
la réalisation du projet à la décision que prendrait le Gouverne- 
ment sur la question de l'indemnité que la commission des Affaires 
extérieures de la Chambre des Députés jugeait équitable d'accor- 
der à la compagnie. 

En considération de ces faits nouveaux, et dans le désir de 
mettre fin, pour des raisons d'ordre international et d'ordre pra- 
tique local, aux difficultés des dernières années, nous nous sommes 
préoccupés d'une solution qui paraissait devoir satisfaire équi- 
tablement aux intérêts en présence, et nous avons estimé qu'il 
y avait lieu de soumettre les réclamations de la compagnie à 
l'arbitrage que la commission que vous présidez avait été la pre- 
mière à envisager. 

Le 5 février, nous avons fait tenir à l'administrateur délégué 
de la Compagnie la lettre suivante 1 : 

La Compagnie nous a répondu le 17 février qu'elle aurait, en 
principe, préféré à un arbitre unique trois arbitres dont l'un, repré- 
senterait le Gouvernement, l'autre, la compagnie, le troisième les 
départageant en qualité de surarbitre. Elle a ajouté cependant, 
qu'en raison de la haute personnalité de M. Hérault, elle accep- 
tait la solution à laquelle nous nous étions arrêtés 

Suivait le récit de la procédure d'arbitrage puis les 
ministres concluaient : 

La situation est donc la suivante : 

En dehors de la procédure d'arbitrage qui avait été envisagée 
par la commission des affaires extérieures et coloniales, le gouver- 
nement a pu, par les conditions qu'il a mises à cet arbitrage, 
assurer à la colonie du Congo et à la politique française, tant dans 
l'ordre local que dans l'ordre international, des avantages que la 
commission n'avait pas eu l'occasion de considérer. 

1. Voir ci-dessus, page 300. 



310 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Ces avantages sont les suivants : 

1° Mainlevée de la saisie-arrêt de 603.000 francs obtenue 
contre les maisons anglaises et, par là, règlement d'une situation 
sur laquelle l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, avait, à diverses 
reprises, attiré l'attention du gouvernement. 

2° Formation du consortium franco-allemand qui substitue à 
un régime d'hostilité un régime de bonne entente ; qui assure 
par le Cameroun une sortie directe aux produits du Gabon, 
moins facilement exportables par les voies françaises ; qui fera 
payer les droits de douane à une quantité de produits qui y 
échappaient jusqu'ici * ; qui permettra à la colonie de réaliser 
une notable économie sur la garde militaire de la frontière, et 
qui, enfin, évitera le retour des incidents tels que ceux de Mis- 
soum-Missoum, dont nous n'avons pas à vous signaler les graves 
inconvénients. 

3° Promesse de M. Dernburg, ministre allemand des Colonies, 
d'adresser une circulaire aux négociants allemands du Cameroun 
pour les aviser que, sur toute l'étendue de la frontière franco- 
allemande, la licence de commerce serait retirée à ceux d'entre 
eux qui, revenant aux anciens errements, viendraient trafiquer 
en territoire français. 

4° Dans un ordre d'idées plus général, application nouvelle 
d'une politique que la Commission a déjà consacrée de son vote 
à diverses reprises et qui s'applique, sur tous les points de friction 
où des conflits pourraient éclater avec des puissances étrangères, 
à prévenir ces conflits par des arrangements honorables et par des 
ententes nettement définies. 

Le problème semblait donc résolu et, le 3 juin 1910, le 
ministre des Colonies en informait la compagnie dans les 
termes que voici : 

Conformément aux décisions du Conseil des ministres, que je 
vous ai précédemment notifiées, mon collègue des Affaires étran- 
gères et moi, nous avons adressé, avec l'accord du 5 avril 1910 
et la sentence arbitrale du 29 du même mois destinée à mettre 
fin aux réclamations de votre compagnie, un exposé de la question 
à M. Paul Deschanel, président de la commission des affaires 

1. Le bénéfice net à attendre peut être évalué à 200.000 francs de ce 
chef et du chef suivant. 



LE MYSTERE D AGADIR 3il 

extérieures et coloniales, de la Chambre des Députés, chargé par 
cette commission de suivre les résolutions prises par elle. 

M. Paul Deschanel, en nous accusant réception de cette commu- 
nication, nous a fait connaître par sa lettre du 29 mai dernier 
que a la solution intervenue est conforme au vœu de la commission ». 

Nous avons, d'autre part, en ce qui nous concerne, toujours 
établi un lien étroit — que vous avez admis — entre la com- 
pensation à vous allouer et la constitution d'un consortium 
franco-allemand. La constitution de ce consortium, en raison 
des avantages d'ordre international et d'ordre pratique local 
qu'il présentait, a déterminé le gouvernement français à accepter 
l'arbitrage. Elle permet, en effet, de réaliser sur la frontière du 
Congo-Cameroun, avec une nation voisine, une entente interna- 
tionale ; elle permet aussi à la colonie de retrouver la tran- 
quillité absolue sur sa frontière, de tirer un profit immédiat du 
nouvel essor des régions avoisinantes, et de se récupérer ainsi 
des charges que lui impose le règlement par annuités de la 
compensation allouée à la Compagnie. 

Dans ces conditions, étant donné l'intérêt qu'il y a à faire abou- 
tir les négociations engagées en vue de la création du consortium, 
les dispositions prises par vous dès maintenant pour y parvenir, 
la mainlevée donnée par vous de la saisie-arrêt qui entravait le 
règlement de l'affaire Hatton et Cookson, j'ai l'honneur de vous 
informer que le Conseil des ministres a estimé que l'exécution 
de la sentence arbitrale du 20 avril pouvait être poursuivie et 
qu'en conséquence, la compensation allouée à votre compagnie 
serait payée par la colonie, au moyen de ses propres ressources et 
par annuités. 

Par lettre, en date de ce jour, M. Merlin est autorisé à négocier 
avec vous à cet effet un accord qui, tout en assurant à votre 
compagnie la compensation que la sentence lui a allouée, donne à 
la colonie les facilités nécessaires pour combiner et échelonner 
ces paiements au mieux de ses intérêts budgétaires. 

Effectivement, le 18 juin, la convention annoncée 
par la lettre qu'on vient de lire, était signée. Elle men- 
tionnait que les négociations en vue du consortium 
avaient été conduites « conformément aux directions 
du Gouvernement. » Le projet de consortium avait été, 
amendé par le gouverneur général dans des entrevues 



312 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

avec le chargé d'affaires d'Allemagne et avec M. Semler, 
que M. Jules Cambon avait, on s'en souvient, recom- 
mandé au bon accueil du Gouvernement. Il ne restait 
plus, semblait-il, qu'à préparer le décret constitutif de 
la société nouvelle. D'un bout à l'autre, ces pourparlers, 
• — où l'on a dénoncé, depuis, une œuvre de « diplomatie 
secrète », — avaient été conduits par les gouvernements, 
les associés français et allemands suivant en tous 
points, avec une discipline et une correction absolues, 
Jes instructions reçues des ministères respectifs. 



Il 



LES DANGERS DU TEMPS PERDU 

L'action politique avait été rapide et claire. L'action 
administrative fut lente et incertaine. Dès le milieu de 
juin, les deux gouvernements étaient d'accord. Ce n'est 
cependant que le 15 décembre suivant que cet accord 
prit forme définitive. 

On a vu combien le gouvernement français, dans sa 
lettre du 22 mai à la commission des Affaires extérieures, 
se louait du résultat obtenu. Le gouvernement allemand 
n'en semblait pas moins satisfait, si l'on en juge par les 
letties que les 9 et 19 juin 1910, le secrétaire d'État des 
Colonies adressait à M. Semler et à la Compagnie de la 
N'Goko Sangha. A M. Semler, il écrivait : 

J'ai appris avec la plus vive satisfaction par votre mémoire 
du 30 de ce mois, que la création de la société allemande-fran- 
çaise sur le territoire français du Sud-Cameroun, entreprise par 
vous, paraît assurée. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 313 

Pour ce qui concerne les désirs exprimés par vous, à la fin de 
votre mémoire, je vous déclare que je suis prêt à autoriser le tran- 
sit en franchise par territoire allemand des marchandises venant 
de Kribi ou allant dans cette direction 

Il sera probablement nécessaire également de déposer une cau- 
tion pour ces frais, comme vous vous y êtes du reste déclaré prêt 
dans nos conversations avec vous. 

Je suis aussi disposé à vous donner satisfaction relativement 
au désir que vous exprimez de nous voir informer, dans les termes 
nécessaires, les commerçants allemands du Cameroun, qu'ils 
auront à respecter les frontières allemandes-françaises. 

J'espère également que la nouvelle société prendra de son côté 
toutes les mesures nécessaires pour prévenir les difficultés à la 
frontière. 

A la compagnie française, le ministre allemand disait : 

Je vous suis obligé de votre honorée lettre du 26 écoulé, dont 
je vous accuse réception, par laquelle vous m'informez qu'un 
accord sur le fond est intervenu entre vous et M. le D r Semler tou- 
chant la société franco-allemande à fonder. 

Je puis exprimer le vœu que les résultats de la nouvelle société, 
dans laquelle se sont réunis des intéressés français et allemands 
pour une œuvre commune, pourront toujours répondre aux 
espoirs réciproques. 

Ce sera pour moi un plaisir d'aider à atteindre ce but. 

Si de cette unanime satisfaction on eût conclu à une 
prompte consécration de l'accord qui la motivait, on 
eût compté sans les traditions bureaucratiques qui, les 
gouvernements ayant terminé leur œuvre, allaient désor- 
mais se manifester. Dès le départ du gouverneur général 
pour Brazzaville, les bureaux des colonies criblèrent de 
critiques le projet de statuts approuvé par lui, de telle 
sorte que le ministère des Affaires étrangères et les deux 
compagnies ne surent plus bientôt sur quelles bases on 
tiaitait. En même temps, le ministre des Colonies de- 
manda que le projet fût soumis à l'examen de la commis- 



314 LE MYSTÈRE D 'AGADIR 

sion des concessions coloniales instituée près de son 
département. Rien de plus naturel : mais c'est seulement 
le 2 août que le texte parvint à cette commission. Or, 
en été, les commissions ne sont pas en nombre. Celle 
des concessions coloniales ne réunit que 5 membres qui se 
bornèrent à s'ajourner à l'automne. La seconde réunion 
n'eut lieu que le 25 octobre. Or, dès le milieu d'août, le 
groupe allemand, qui avait réuni ses capitaux à la fin de 
mai, s'impatienta et demanda au groupe français des 
explications. Celui-ci dut se borner, ignorant tout ce qui 
s'était passé depuis le 18 juin précédent, à faire con- 
naître cette situation au ministre des Affaires étrangères, 
qui, à ce moment d'ailleurs, était absent de Paris (17 août). 



Nous croyons devoir vous faire connaître que M. Semler et ses 
amis, chargés par le gouvernement allemand de participer à la 
constitution du consortium franco-allemand, que vous nous avez 
invités à former sur la frontière du Congo et du Cameroun, nous 
demandent, de façon pressante, la cause du retard apporté à 
l'approbation des statuts et du cahier des charges de la nou- 
velle société. 

Ayant été laissés complètement ignorants de la cause de ces 
retards, nous n'avons pu renseigner M. Semler qui ne nous a pas 
caché son mécontentement, car il a réuni le capital de la société 
dès la fin de mai. 

Les conversations qu'il avait eues en juin avec M. Merlin, 
chargé par vous et par M. Trouiliot de la direction de cette affaire, 
lui permettaient de croire que l'approbation formulée avant son 
départ par le gouverneur général de l'Afrique équatoriale fran- 
çaise tranchait définitivement la question. 

Nous sommes donc, vis-à-vis de lui, dans une situation délicate 
et nous vous serions obligés de faire connaître à l'ambassade 
d'Allemagne à Paris, qui en informerait à son tour M. Semler, 
les raisons de ce retard. Nous tenons, en effet, et vous le compren- 
drez certainement, à ce que les intéressés allemands ne puissent, 
en quoi que ce soit, nous en attribuer la responsabilité. 

Nous tenons, également, vis-à-vis du gouvernement français, 



LE MYSTERE D AGADIR 315 

dont nous avons suivi scrupuleusement les directions, à bien pré- 
ciser que, si lesdits retards faisaient échouer la combinaison, que, 
suivant votre désir, nous avons réussi à mettre sur pied, ce ne 
serait, à aucun degré, par notre faute. 

Pour éviter toute difficulté, nous avons fait savoir à M. Semler 
que le gouvernement français n'accepterait pas que la durée 
de la concession fût portée à cinquante ans. 

Nous avons, d'autre part offert à votre collègue des Colonies, 
de bloquer nos actions jusqu'à l'expiration de la concession. 

Vous reconnaîtrez, Monsieur le Ministre, que nous ne pouvons 
faire plus et vous voudrez bien, nous l'espérons, signaler, à 
M. Trouillot l'intérêt que vous attachez à une prompte solution 
de cette affaire. 

Le 25 octobre, la commission se réunit ; mais dès cette 
première séance, il devint évident que, froissée d'être 
saisie d'une affaire dont le principe avait été arrêté en 
dehors d'elle, elle était hostile à ce principe même et 
blâmait le Gouvernement, dont elle ignorait cependant 
les raisons, d'avoir décidé la création de la société franco- 
allemande. Non contente d'examiner les statuts qui lui 
étaient soumis, statuts qu'elle avait charge d'étudier et 
d'amender, si besoin, elle décida d'entendre les personnes 
qui lui avaient adressé des protestations contre le projet 
de consortium franco-allemand, notamment MM. Mille 
et Paix, de la Ligue de protection des indigènes. Très 
sagement, la compagnie française refusa de s'engager 
sur ce terrain et d'être entendue dans de telles con- 
ditions. Elle n'avait été que l'auxiliaire et l'instrument 
du Gouvernement ; elle entendait ne pas sortir de son 
rôle. Elle répondit donc au président de la commission 
qui lui avait offert de comparaître : 

En vous remerciant de votre communication, j'ai l'honneur de 
vous faire savoir que je ne crois pas devoir, dans les circonstances 
actuelles, demander à être entendu par la commission. 



316 LE MYSTERE D AGADIR 

En effet, dans l'affaire qui lui est soumise, je n'ai fait, comme je 
vous l'ai rappelé dans ma lettre du 7 novembre, que me conformer 
aux instructions du gouvernement, soit en engageant les négocia- 
tions avec le groupe allemand, ainsi que me le prescrivaient les 
lettres de MM. Pichon et Trouillot des 2 juillet 1909, 5 février 
et 3 juin 1910 et le compromis du 5 avril 1910, soit en terminant 
ces négociations d'accord avec M. le Gouverneur général de 
l'Afrique équatoriale française, mandataire des Affaires étran- 
gères et des Colonies, dans des conditions telles, que le 21 juin 1910, 
M. Trouillot constatait, en contresignant la convention du 18 juin, 
que lesdites négociations avaient été menées * conformément aux 
directions du gouvernement». 

Dès lors que la commission des concessions, au lieu de se borner 
à donner son avis sur les statuts dont elle a été saisie le 2 août 1910, 
remet, quatre mois après, en question le principe même de la Société 
franco-allemande, en décidant, d'après les termes de votre lettre 
du 19 novembre « d'entendre les personnes qui lui ont adressé 
des protestations contre le projet de consortium franco-allemand 
en formation » , c'est à M. le Ministre des Affaires étrangères et 
à M. le Ministre des Colonies qu'il appartient de défendre ce 
principe, en faveur duquel toute leur correspondance montre 
qu'ils se sont prononcés l'un et l'autre, après mûr examen et en 
considération de la situation difficile créée au Gabon par dix années 
de non-occupation, d'incursions étrangères et de conflits inter- 
nationaux. 

Simultanément, la compagnie précisait, de la façon 
la plus nette, la part qu'elle avait prise à la négociation, 
sur la demande du Gouvernement. 

Mon rôle, dans cette affaire, est précisé par des textes nom- 
breux et clairs. Il répond à un désir exprimé formellement à 
diverses reprises par le gouvernement français. Il est déterminé 
par les engagements que celui-ci a fait prendre à notre compagnie 
et qui ont été tenus de la façon la plus scrupuleuse. 

Mais, entre temps, comme il arrive en toute affahe 
qui traîne, des demandes nouvelles du groupe allemand 
s'étaient produites. Les unes tendaient à obtenir une 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 317 

solution le 30 octobre au plus tard, les secondes à 
modifier les statuts approuvés en juin par le Gouver- 
neur général et le Ministre des Colonies. La compa- 
gnie française les résumait ainsi : 

Ces retards successifs ont fini, malgré mes efforts, par alarmer le 
groupe allemand qui, comme moi, avait cru le 21 juin l'affaire 
réglée. Il a ressenti de la défiance et cette défiance s'est manifestée 
par de nouvelles exigences. 

1° Demande d'une solution définitive le 30 novembre au plus 
tard, faute de quoi il reprendra sa liberté. 

2° Demande de réduction de moitié du capital. 

3° Demande d'un engagement du groupe français de racheter 
les actions du groupe allemand, si un désaccord survenait entre 
eux dans l'exploitation commerciale de l'affaire. 

M. Semler a fait connaître ces nouvelles exigences à l'ambassade 
d'Allemagne à Paris. 

J'ai résisté à la pression ainsi exercée. Mais il ne vous échappera 
pas que je manque d'autorité pour rappeler M. Semler et ses amis 
au respect des engagements pris en juin, alors que le gouvernement 
français lui-même remet ou laisse remettre en question par la 
commission consultative des concessions ces mêmes arrangements, 
approuvés par lui en juin. 

Plusieurs associés allemands avaient en effet exprimé 
à M. Semler la résolution de seretiier, faute de solution. 
Dès le 11 octobre, la compagnie de la N'Goko Sangha en 
avait informé le ministre des Affaires étrangères et, 
pendant les semaines suivantes, elle s'était appliquée 
à maintenir les Allemands dans l'affaire qu'elle était 
officiellement chargée de constituer. Ses efforts pourtant 
ne suffirent pas et, le 27 novembre, M. Cambon, sur 
l'ordre télégraphique de M. Pichon, dut prier le gou- 
vernement de demander aux intéressés allemands quel- 
ques jours de patience encore. 

M. de Lindequist, ministre des Colonies, y consentit. 
Mais le délai ne fut accordé que sous certaines condi- 



318 LE MYSTERE D AGADIR 

tions. dont M. Semler rendit compte le 29 novembre 
au groupe français, par la lettre que voici : 

Une lettre de l'Office des Affaires étrangères est arrivée à mou 
nom où j'étais prié d'obtenir une prolongation de délai, à la suite 
d'une demande de M. Cambon. 

Gomme je n'étais pas en mesure de donner satisfaction à ce 
désir, pour les raisons que vous connaissez, je me rendis aussitôt 
aux Affaires étrangères. Là, on me communiqua une dépèche de 
l'ambassade d'Allemagne à Paris, disant que M. Pichon avait 
remis à l'ambassadeur une déclaration du gouvernement français, 
approuvée par le Conseil des ministres. 

Cette déclaration disait qu'en principe, une concession serait 
accordée à notre consortium, mais que le gouvernement français 
se réservait le droit de régler les détails de cette concession. 

Je me suis fait donner communication officiellement de cette 
dépêche et, muni de ce document, je me suis aussitôt rendu à 
Hambourg et, dans les deux journées écoulées, je me suis efforcé 
d'amener mes amis à ne pas se dégager le 30 novembre, mais à 
m'accorder un court délai pour mener l'affaire à conclusion. 

Comme je l'avais prévu, je n'y suis parvenu que sous la condi- 
tion de tenir compte de la modification survenue dans le marché 
du caoutchouc et de réduire le capital de fondation de moitié avec 
l'engagement de donner satisfaction au groupe français dans la 
mesure dès l'abord envisagée, lorsque le capital serait élevé à 
deux millions. 

Pendant que se développaient ces divers incidents, 
la commission des concessions délibérait toujours et 
c'est seulement le 22 novembre qu'elle formula son 
avis. Quinze jours plus tard, c'est-à-dire sept mois 
après que M. Jules Cambon avait transmis à M. Pichon 
le premier avant-projet, M. Semler arrivait à Paris et 
plusieurs conférences avaient lieu aussitôt au ministère 
des Affaires étrangères entre lui, le baron de Laneken, 
conseiller de l'ambassade d'Allemagne, M. Conty, sous- 
directeur au ministère des Affaires étrangères et 
M. Duchêne, sous-directeur au ministère des Colonies. 






LE MYSTERE D AGADIR . 319 

Après de laborieux pourparlers, le texte des statuts, tel 
qu'il avait été modifié par la commission des conces- 
sions (étendue du territoire concédé, chiffre du capital, 
attributions du conseil d'administration, durée de la 
société, régime des actions d'apport, parts bénéficiaires 
qui avaient été demandées par le groupe allemand 1 , 
redevances fixes) fut adopté sans modifications impor- 
tantes. 

Le 15 décembre, dans le cabinet de M. Pichon, cet 
accord était sanctionné par l'échange de deux lettres 
concertées. Le ministre des Affaires étrangères écrivait 
à l'ambassadeur d'Allemagne : 

Votre compatriote, M. Semler, quitte Paris aujourd'hui après 
s'être assuré des bonnes dispositions du gouvernement français 
en ce qui concerne le projet de consortium franco-allemand pour 
l'exploitation d'une région située au Congo français sur les fron- 
tières du Cameroun. 

M. Semler et les participants français se sont mis d'accord pour 
accepter le décret, le cahier des charges et les statuts élaborés 
parla commission des concessions coloniales et dont notre ambas- 
sadeur possède un exemplaire, sous réserve des modifications sui- 
vantes : 

1° L'exploitation dirigée par le consortium pourra s'étendre 
sur toute la partie de la concession N'Goko-Sangha située àl'ouest 
de l'Ivindo. Toutefois, tant que la société franco-allemande en 
formation demeure constituée au capital dont elle dispose actuel- 
lement, l'exploitation ne portera que sur une zone dont l'étendue 
sera déterminée d'accord avec le ministère des Colonies et ne 
dépassera pas une superficie de moitié du territoire situé àl'ouest 
de l'Ivindo. L'autre moitié de ce territoire sera ouverte à l'exploi- 
tation de la société franco-allemande, si dans une période de 
quinze ans, à compter de la date réglant les conditions de son 

1 Le 21 décembre 1910, le Directeur des Affaires politiques remettait 
au ministre des Affaires étrangères une note portant à ce sujet : « On 
a supprimé les parts bénéficiaires auxquelles le groupe allemand tenait, 
pour pouvoir éventuellement engager des titres de la Société sans tou- 
cher aux actions. » 



320 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

exploitation, elle en fait la demande après avoir porté son capital 
argent à 1.250.000 francs. 

2° Le nombre des actions que chaque administrateur devra 
affecter par privilège à la garantie de sa gestion sera de 10. 

3° Les délibérations du conseil d'administration seront valables 
si le nombre des membres qui y auront pris part est supérieur à la 
moitié du nombre des administrateurs en fonctions, sans jamais 
être inférieur à 3. 

4° Les actions entièrement libérées en argent seront, dès la 
constitution de la société, nominatives ou au porteur, au choix de 
l'actionnaire. 

Le gouvernement français approuve, en principe ces dispositions, 
mais il estime que la constitution du consortium ne peut se réaliser 
qu'après règlement de la question, au point de vue parlementaire. 

Je saurais gré à Votre Excellence de bien vouloir notifier cette 
situation à M. Semler. 

L'ambassadeur d'Allemagne écrivait de son côté à 
M. Pichon. 

J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que Votre Excellence a 
bien voulu m'adresser aujourd'hui même concernant l'accord 
qui s'est établi avec l'approbation en principe du gouvernement 
français, en ce qui concerne le projet de consortium franco- 
allemand pour l'exploitation d'une région située au Congo français 
sur les frontières du Cameroun. 

Je n'ai pas manqué de communiquer la teneur de cette lettre 
à M. Semler qui en fera part à ses associés à Hambourg en leur 
demandant la ratification. 

Ainsi l'accord était définitivement arrêté. Il compor- 
tait, pour le gouvernement français, les avantages sui- 
vants exposés dans une note de la direction politique 
du 21 décembre : 

1° Constitution d'une société française, soumise à la 
loi française, avec majorité d'administrateurs français ; 

2° Actions du groupe français bloquées jusqu'à la fin 
de la concession ; 



LE MYSTERE D AGADIR 321 

3° Entente entre les autorités allemandes pour la fixa- 
tion des points de perception des droits de douane. 

4° Issue nouvelle et rapide ainsi donnée aux produits 
du Gabon. 

5° Notable économie sur les frais de garde de la frontière. 

6° Introduction de nouveaux capitaux dans notre 
colonie et augmentation certaine de ses recettes. 

7° Enfin engagement écrit du gouvernement allemand 
de retirer la licence de commerce à tout négociant alle- 
mand qui recommencerait des incursions en territoire 
français et ce sur toute l'étendue de la frontière du Tchad 
jusqu'à la mer et, par conséquent, sécurité de ne pas voir 
se reproduire les incidents des dernières années, ce qui 
comblait l'une des plus fâcheuses lacunes du traité 
franco-allemand de 1908. 

Ces avantages ont été reconnus en 1912 par le rapport 
de la commission sénatoriale dans les termes suivants : 

A l'occasion de la constitution de cette société, le gouvernement 
allemand facilitait l'exploitation d'une partie du territoire 
du Congo français, dont le débouché immédiat se trouvait dans la 
partie méridionale du Cameroun. Le gouvernement allemand 
déclarait qu'il était prêt à « permettre que pour toutes les mar- 
chandises à destination ou de provenance du territoire français, le 
transit en franchise de douane ait lieu à travers le territoire alle- 
mand par un port situé sur la côte allemande. » 

En outre, afin de s'opposer plus efficacement au retour des inci- 
dents passés, le gouvernement impérial était prêt à prendre les 
mesures nécessaires pour que les commerçants se trouvant en 
territoire allemand fussent tenus à respecter la frontière. Une sanc- 
tion administrative allemande devait ainsi intervenir en même 
temps qu'une pénalité française, afin de réprimer les infractions 
commises par les sujets allemands dans une concession française. 
D'ailleurs, si des contestations s'étaient élevées, dans notre colonie 
entre la nouvelle société et des commerçants voisins, il eût appar- 
tenu, bien entendu, aux tribunaux français d'en connaître. 

21 



322 LE MYSTERE D AGADIR 

Somme toute, le gouvernement de la République, soucieux 
d'écarter de sérieuses difficultés internationales et de maintenir 
de bonnes relations avec un État voisin, entendait substituer, sur 
le continent africain, à un état de choses susceptible d'amener 
sans cesse de fâcheuses complications, une entente économique 
aussi conforme aux nécessités de l'ordre local que favorable aux 
intérêts généraux du pays *, 

Toutefois, comme il arrive toujours, le temps perdu 
diminuait des deux parts le prix du résultat. Une impres- 
sion de gêne se dégageait de ces négociations si difficiles, 
portant sur un sujet si simple. En outre, l'engagement 
pris par le gouvernement français de soumettre la solu- 
tion à l'approbation des Chambres ajournait la pro- 
mulgation. On pouvait d'ailleurs se demander dans 
quelle forme se produirait cette approbation. Les con- 
cessions du Congo ont été octroyées par décret. A quel 
titre déposer un projet de loi, alors que les statuts 
étaient dans l'ensemble conformes au modèle habituel? 
C'était là une difficulté. C'était la moindre. Car, tandis 
qu'on flânait en route, des éléments divers peu à peu 
coalisés avaient préparé contre le consortium une des 
plus formidables campagnes de couloir dont mémoire 
de parlementaire garde le souvenir. L'heure des réalisa- 
tions était passée. Celle de la débâcle était proche. 



1. Rapport Baudin, page 45. 



LE MYSTERE D AGADIR 323 



III 



Cette campagne était facile à prévoir après le récit 
qu'on vient de lire. Elle fut engagée naturellement par 
le Courrier européen et les ligues de protection des indi- 
gènes. Mais les circonstances politiques lui permirent 
bientôt de s'élargir. 

Les adversaires systématiques des concessions se 
devaient d'attaquer une combinaison qui, en droit et 
en fait, fortifiait le régime concessionnaire. Maintenue 
dans l'état antérieur, promenée de ministère en minis- 
tère, la Compagnie de la N'Goko-Sangha aurait été à 
bref délai conduite à la liquidation ou à la déchéance indi- 
quée en 1909 comme la solution désirable entre toutes 
par les rapports de certains fonctionnaires. Ses terres 
eussent été de ce fait, suivant le voeu de M. Edmund 
Morel et de ses amis français, rendues au « libre com- 
merce ». Au contraire, indemnisée de ses pertes, forti- 
fiée par l'apport du capital allemand, elle allait prendre 
un essor nouveau et peut-être infliger un démenti aux 
détracteurs des concessions. D'un point de vue plus 
général, l'accord franco-allemand et l'entrée d'intérêts 
allemands dans une société concessionnaire française 
portait un coup sensible à l'espoir, nourri dans les 
mêmes milieux, de voir l'Allemagne s'associer à l'An- 
gleterre dans la lutte engagée, au nom de l'acte de 



324 LE MYSTERE D AGADIR 

Berlin, contre le régime de 1899. C'étaient là, des rai- 
sons de principe, — des raisons « morales », aurait dit, 
M. Edmund D. Morel, — qui continuaient d'ailleurs 
à concorder avec l'intérêt « pratique ». Car nul, plus 
que les maisons anglaises, n'avait lieu de désirer la dis- 
parition de la N'Goko-Sangha dont elles connaissaient, 
par une abusive expérience, le riche territoire. Nul, plus 
que ces maisons, ne devait voir avec regret le regain 
de prospérité promis à cette société par les accords de 
1910. Et sans doute, on pourrait s'étonner que ceux qui 
avaient applaudi à l'indemnité accordée en 1906 à des 
Anglais condamnés fussent si fort indignés de voir 
indemniser en 1911 des Français qui n'avaient jamais 
encouru de telles sanctions. Mais la surprise, disait 
Bismarck, n'est, pas plus que l'indignation, un état 
d'esprit politique. 

Les meneurs de la campagne trouvaient d'ailleurs 
un terrain favorable. Les origines et les raisons de la 
solution adoptée, origines et raisons qui n'ont plus rien 
de mystérieux pour les lecteurs de ce livre, n'avaient 
jamais fait l'objet d'un exposé public. La seule chose 
qui fût publique, c'est qu'on donnait une indemnité de 
plus de 2.000.000 de francs à une société financière, 
deux mots qui suffisent à déchaîner la colère des socia- 
listes. De plus, on donnait ces deux millions à l'une de 
ces sociétés coloniales, de ces sociétés congolaises, si 
violemment décriées depuis des années, écrasées sous 
des accusations globales qui, sans distinguer les bonnes 
des mauvaises, les jetaient toutes au même panier, 
diffamées au nom de principes d'humanité dont nul 
n'avait encore discerné l'alliage mercantile si franche- 
ment confessé pourtant par l'initiateur de la campagne. 






LE MYSTERE D AGADIR 325 

Bonne occasion de dénoncer les complaisances des 
ministres pour le « capital », les menées des « requins », 
les bénéfices inavouables des « courtiers marrons k 
On était sûr d'avoir avec soi l'extrême gauche et la 
droite x et de servir ainsi, en toute sécurité, les deux 
causes, la mystique et la commerciale, dont depuis dix 
ans M. Morel et ses amis étaient les remuants avocats. 
Les conditions parlementaires étaient propices à 
cette ingénieuse opération. M. Briand gouvernait depuis 
quinze mois avec beaucoup de libéralisme et quelque 
indolence. Il traînait à sa suite, surtout depuis la 
grève des cheminots, la haine féroce de ses anciens 
amis collectivistes et les rancunes jalouses des radicaux 
qui se jugeaient spoliés par lui. Épuisé physique- 
ment et excédé moralement de tant d'outrages, M 
n'était pas d'humeur à beaucoup résister. Il n'avait eu, 
d'ailleurs, ni le temps ni le goût de s'initier à ces ques- 
tions de politique économique qui, depuis l'accord de 
février 1909, tenaient tant de place dans notre vie inter- 
nationale. M. Pichon, certes, les connaissait mieux. 
Mais, insuffisamment secondé depuis que M. Georges 
Louis avait quitté la direction politique pour l'ambas- 
sade de Saint-Pétersbourg, il n'en possédait pas alors 
le détail avec cette précision, mûrie loin du pouvoir, 
qui lui a permis le 8 février 1912 de faire sur le Sénat une 
si forte impression. Peut-être aussi se rendait-il compte 
que, si légitime que fût la solution arrêtée par lui, il 
restait néanmoins sous le coup du grief de n'être 
venu à cette solution que pour avoir auparavant 



1. Ce fut le cas, notamment, de MM. Piou et Cochin, qui le premier 
à la tribune, le second dans les couloirs ont combattu le consortium 
par les mêmes arguments que les socialistes. 



326 LE MYSTERE D AGADIR 

manqué de fermeté dans la défense des intérêts fran- 
çais, soit vis-à-vis de l'Allemagne, soit vis-à-vis de 
l'Angleterre. Peut-être aussi, très intime avec M. Briand, 
participait-il en quelque mesure à l'affaissement momen- 
tané du président du Conseil. Il y a, dans la vie des 
hommes, des heures où la lutte est un attrait et d'autres 
où elle est une fatigue. Ceux qui ont approché les 
membres principaux du cabinet Briand, pendant les 
dernières semaines qu'ils passèrent au pouvoir, ont 
gardé le souvenir de victimes résignées plutôt que celui 
d'athlètes tendus vers la bataille. 

A dire vrai, leur excuse était dans l'excès des attaques 
que l'on dirigeait contre eux. Ils avaient mis sur pied 
une solution qui, n'avait rien de triomphal, mais qui 
entrait dans le cadre de la politique extérieure fran- 
çaise, qui se déduisait logiquement de l'accord franco- 
allemand de 1909, qui résultait surtout de la façon la 
plus immédiate de l'histoire des années précédentes. Cette 
opération modeste et prudente, mais correcte et saine 
devint, sous la plume des adversaires du cabinet, une 
louche escroquerie et une oblique trahison: une escro- 
querie, parce qu'on donnait de l'argent à une société 
coloniale qu'il eût été plus simple de supprimer, une 
trahison, parce qu'on «livrait à l'Allemagne une terre 
française ». Avec quelques affirmations mensongères, — 
celle-ci, par exemple, qu'on accordait aux Allemands un 
droit de police en territoire français, — on corsa la fable. 
Le consortium fut dénoncé en lui-même, dénoncé plus 
encore comme l'artifice par lequel on avait fait passer 
la muscade de l'indemnité. La campagne commença dès 
le milieu de Tété dans les organes confidentiels où les 
membres de la ligue de protection des indigènes dis- 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 327 

tillent bi-mensuellement leurs diffamations. Elle gagna 
bientôt Y Humanité, où M. Albert Thomas, député socia- 
liste, traita le consortium congolais comme M. Jaurès 
avait traité l'Union des Mines marocaines et s'éleva, 
de toute la force d'un nationalisme inattendu, contre 
ces tractations avec l'ennemi héréditaire. Puis le Rap- 
pel, inspiré par quelques radicaux socialistes et non des 
moindres, s'annexa M. Paix qui, pendant plus d'un mois, 
remplit quotidiennement quelques colonnes du récit, 
émaillé de documents tronqués, des « Scandales con- 
golais ». Une fois de plus, tous ceux qui, de près ou 
de loin, avaient eu à s'occuper de cette malheureuse 
colonie étaient traînés dans la boue. Fonctionnaires 
et ministres, commerçants et arbitres, tous y passaient. 
Ce n'étaient que complaisances, collusions, concussions. 
On n'admettait pas qu'on pût, dans la pleine sincérité 
d'un patriotisme attristé et sans motifs inavouables, pro- 
tester contre l'incurie d'une administration coloniale 
qui, pendant des années, avait négligé de garder une 
frontière française; qui, pendant des années, avait laissé 
occuper, exploiter, administrer même par des ressor- 
tissants et des fonctionnaires étrangers, une grande 
étendue déterre française; qui, pendant le même temps, 
aussi insoucieuse des réparations dues à l'État qu'in- 
différente aux plaintes de nos nationaux, avait accordé 
des millions d'indemnité à des étrangers condamnés 
par la justice française ; envoyé ses magistrats négocier 
d'obscurs accords avec des maisons étrangères frappées 
par la cour même dont ces magistrats faisaient partie. 
On n'admettait point qu'on pût de façon désintéressée 
s'élever contre cette incurie, ces abus de pouvoirs, ces 
violations des contrats, cette capitulation perpétuelle 



328 LE MYSTERE D AGADIR 

devant l'étranger. On ignorait volontairement les rap- 
ports de nos fonctionnaires précisant que les droits 
publics avaient souffert autant que les droits privés et 
n'avaient pas été mieux protégés. Tout le monde avait 
émargé, hommes publics et privés, à l'on ne sait quelles 
caisses, vides pour la plupart, moins remplies en tout 
cas que les caisses étrangères qu'on louait le gouverne- 
ment d'avoir libéralement garnies d'indemnités. Pre- 
mier président de la Cour des Comptes, gouverneur 
général ou simples écrivains connaissaient le même 
outrage, tandis qu'à la cantonade M. Edmund Morel, 
poursuivant dans le Manchester Guardian sa campagne 
contre le Congo, situait dans son cadre historique 
Tindignation factice dont Paris retentissait. 

Enfin la question arriva à la commission du budget. 
M. Berteaux la présidait, assisté de M. Caillaux. La 
fin tragique de l'ancien ministre de la Guerre et les ser- 
vices qu'à de certaines heures il a rendus à l'armée 
désarment les critiques que justifierait la façon dont 
il concevait la politique parlementaire. M. Caillaux, à 
ce moment, traitait ses adversaires au pouvoir avec la 
véhémence que lui ont appliqué les siens, lorsqu'il est 
lui-même arrivé aux affaires. Un député obscur et jus- 
qu'alors privé des joies de la notoriété, M. Viollette, avait 
eu l'aubaine du rapport et entendait « le monter en 
épingle ». Cela commença par des murmures, par de 
discrètes allusions chuchotées entre deux portes. Il y 
avait là « un scandale à dénoncer ». Les intérêts par- 
ticuliers avaient mis le trésor au pillage. L'or corrup- 
teur coulait à flots. Seules, d'intraitables vertus pou- 
vaient résister. De précision, point. Rien ne pressait. 
L'affaire mûrissait dans un nuage de suspicion équi- 



LE MYSTERE D AGADIR 329 

voque. Les ministres responsables sentaient peser sur 
eux la défiance unanime de ceux qui ne savaient pas, 
mais qui connaissaient ceux qui savaient. La commis- 
sion des Affaires extérieures se courbait sous la réproba- 
tion. On montrait la porte close de la salle de la com- 
mission du budget, où les conspirateurs aiguisaient leurs 
couteaux et l'on disait à mi-voix : 

— Il se passe là-dedans des choses énormes. 

Le Gouvernement pourtant tenait bon. Le 16 décem- 
bre, au cours d'une discussion qui n'avait rien à voir 
avec le Congo, M. Pichon, ministre des Affaires étran- 
gères, avait répondu à M. Viollette sur un ton qui 
révélait un courage inébranlé. 



m. maurice viollette. — On pourrait peut-être faire aussi un 
consortium de ce côté-là. [Mouvements divers.) 

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRE S. Oh ! VOUS Savez, 

nous vous répondrons quand vous voudrez à ce sujet. 

Je vous prie de croire que je n'ai rien à craindre de qui que ce 
soit sur ce point. [Applaudissements à gauche et au centre.) 

m. maurice viollette. — C'est entendu. 

m. le ministre des affaires étrangères. — Je m'explique- 
rai avec vous quand vous voudrez. Quand vous aurez servi, 
comme je le fais, les intérêts de la France, vous pourrez me par- 
ler comme vous le faites. [Applaudissements au centre.) 

m. viollette. — Mais, Monsieur le Ministre des Affaires étran- 
gères, voulez-vous me permettre de vous faire observer seule- 
ment [Exclamations sur divers bancs.) 

m. messimy. — Monsieur Viollette, je ne vous ai pas cédé la 
parole. [Très bien, Très bienl) 

m. maurice viollette. — Je veux faire observer à M. le Ministre 
des Affaires étrangères, que je me borne à anticiper sur un débat 
sérieux dont la Chambre aura à connaître. 

Et alors, elle appréciera qui est dans le vrai, de M. le Ministre 
des Affaires étrangères ou de celui qui, en ce moment, considère 
que l'opération à laquelle je fais allusion est une opération qui ne 
peut pas recevoir la sanction du Parlement. 



330 LE MYSTERE D AGADIR 

M. LE MINISTRE [DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. NOUS le VeiTOIiS. 

Si vous croyez que vous m'impressionnez, vous vous trompez. 
(Très bienl Très bien !) J'attends sans aucune espèce d'inquiétude 
le débat que vous annoncez. 

A la même époque, le ministre des Affaires étran- 
gères était entendu par la commission du budget et, 
deux heures durant, après que M. Milliès-Lacroix eût 
exposé sa thèse, il disait pourquoi il avait fait le con- 
sortium. Il en disait les raisons locales. Il en disait les 
raisons générales. Il en signalait les avantages congolais. 
Il en indiquait les avantages européens. Il le rattachait 
à l'accord de 1909 : 

Gela (les premiers pourparlers relatifs au consortium du 15 mai 
1909) se produisait au lendemain du jour où nous avions réglé avec 
l'Allemagne la question de nos rapports économiques au Maroc. 

Le chargé d'affaires d'Allemagne me fit observer à ce moment, 
que si nous introduisions une instance diplomatique pour l'affaire 
de la N'Goko, nous risquions de mettre gravement en cause 
l'accord, qui venait d'intervenir. 

J'ai un rôle très difficile à remplir, je le dis en passant ; ce rôle 
n'est pas toujours agréable et j'ai le souci de ne le remplir qu'en 
m 'inspirant des intérêts de l'État. Je puis me tromper, comme tout 
le monde, mais je ne m'inspire que des intérêts de mon pays. 
(Très bien ! Très bien !) 

Les questions d'ordre financier sont particulièrement délicates 
et peuvent faire peser le soupçon sur tout le monde. 

Je vous assure que j'ai conscience d'avoir rempli mon devoir 
et je défie qui que ce soit de m'attribuer dans cette affaire un autre 
rôle que celui que j'ai réellement rempli et qui a été celui d'un 
ministre des Affaires étrangères désireux d'éviter des difficultés 
internationales 

De 1899 à 1908, c'est-à-dire à partir du moment où fut inau- 
guré au Congo français le régime des concessions jusqu'à la déli- 
mitation définitive du Congo et du Cameroun, la frontière des deux 
colonies française et allemande fut le théâtre d'incessants conflits, 
de dangereuses rencontres et même de sanglantes bagarres. 



LE MYSTERE D AGADIR 331 

Les troubles causés dans cette région par la lutte prolongée 
des colons rivaux se font encore sentir chez les indigènes, après 
même qu'un accord définitif est intervenu entre la France et 
l'Allemagne ; et il a semblé opportun à V administration française 
d'assurer complètement la pacification, le calme et la sécurité 
en réalisant d'une manière concrète aux yeux des tribus locales 
V union des éléments civilisateurs. 

La formation du consortium franco-allemand, qui mettrait fin 
aux regrettables luttes de la Compagnie Sud-Cameroun et de 
la Compagnie N'Goko-Sangha, aura donc le double avantage 
d'écarter le retour d'incidents, dont le contre-coup diplomatique 
aurait pu avoir de graves conséquences et de faciliter sur place 
l'œuvre civilisatrice de notre administration coloniale. 1 

M. Briand, président du Conseil, rappelait également 
que la question posée intéressait l'ensemble de notre 
politique étrangère : 

Si nous avons pénétré dans les questions d'ordre diplomatique, 
si nous devons examiner la politique extérieure du gouvernement ; 
si, quand on a reçu les impressions du ministre des Affaires étran- 
gères qui vous dit nettement : « J'ai cru devoir faire telle chose 
dans l'intérêt de mon pays, pour éviter tel inconvénient », les 
membres de la commission du budget disent : « Vous avez tort ; 
mon impression à moi est que... », — nous ne pouvons plus en 
sortir. C'est un débat devant la Chambre qui doit s'instituer. 

Il n'est pas douteux que, si la question vient devant la Chambre 
et soulève un débat, bien qu'il soit délicat par certains côtés, — 
il vaudrait mieux l'éviter, — le gouvernement est tout à fait décidé 
à le traiter dans toute son ampleur et à dire nettement et carré- 
ment les préoccupations sous l'influence desquelles il a agi. 

Il est tout fait décidé à indiquer quelles ont été, non seulement 
les préoccupations de ce ministère, non seulement les préoccu- 
pations du ministère précédent, mais encore celles de nombreux 
ministères antérieurs. 2 

Depuis lors, de nombreux députés, MM. Piou, Jau- 

1. Commission du budget ; sténographie du 14 décembre 1910. 

2. Commission du budget ; sténographie du 25 janvier 1911. 



332 LE MYSTERE D AGADIR 

rès, Sembat, Messimy, d'autres encore ont prétendu 
que jamais le Gouvernement n'avait marqué à la 
commission du budget qu'il existait un lien, fût ce un 
lien moral, entre le consortium congolais et la politique 
générale. Même si cette affirmation était exacte, on 
doit penser que les membres de la commission du 
budget, élus par leurs collègues à cause sans doute de 
leurs mérites, eussent pu le découvrir d'eux-mêmes. 
L'accord du 8 février 1909 n'était pas si loin dans le 
passé que l'élite du parlement dût en avoir perdu 
le souvenir et, quand il s'agissait d'associer dans une 
entreprise purement économique les intérêts français 
et les intérêts allemands, les moins attentifs eussent 
pu se rappeler que tel était précisément l'un des objets 
de cet accord. Au surplus, le gouvernement n'avait pas, 
on l'a vu, laissé à la commission le soin d'établir ce 
lien : il le lui avait explicitement indiqué. Le 14 dé- 
cembre 1910, M. Pichon retraçant devant elle, l'histoire 
du consortium, avait précisé que l'idée de cette com- 
binaison était née directement du souci de ne pas 
entraver la collaboration amicale définie le 8 février 1909 
et d'en élargir le champ. A la séance suivante, celle 
du 19 décembre 1910, un des membres de la commis- 
sion, M. Thierry, déclarait très nettement à M. Albert 
Thomas, qui s'étonnait qu'on eût fait le consortium, 
que cette association procédait des principes de colla- 
boration adoptés par la France et l'Allemagne le 
8 février 1909. 

m. albert thomas. — Ce qui m'intéresse le plus dans la 
recherche de la vérité c'est l'apparition de l'idée du consor- 
tium... 

La compagnie accepte cette idée du consortium comme une idé 



LE MYSTERE D AGADIR 333 

toute naturelle. Quant à moi. j'aurais reçu cette proposition en 
pleine poitrine, j'aurais été étonné... 

La commission du budget a été quelque peu surprise de cette 
proposition. 

m. thierry. — J'aurais pu être étonné s'il n'y avait pas eu, 
après l'acte d'Algésiras, le précédent de l'exploitation en commun 
des ressources du Maroc (c'est-à-dire l'accord de 1909). 

Mais cela ne m'a pas étonné, car c'était un courant d'idées exis- 
tant depuis deux ans déjà qui consiste à associer des étrangers et 
particulièrement des Allemands à nos entreprises coloniales, d'au- 
tant plus qu'ici il s'agissait d'éviter le retour d'incidents sur une 
frontière commune. 

Enfin le rapporteur de la commission chargé de la 
renseigner exactement avait eu en mains tout le dossier 
de PafTaire et il y avait trouvé de nombreux documents 
qui ne laissaient aucun doute sur le lien établi entre le 
consortium d'une part, notre politique générale, d'autre 
part. Les principaux de ces documents étaient : 

1° La lettre de M. Pichon à M. Milliès-Lacroix du 
5 juin 1909 rappelant explicitement l'accord du 8 février 
1909 et signalant que le consortium devait être constitué 
« dans le même ordre d'idées d 1 . 

2° La lettre de M. Pichon à M. Trouillot du 20 no- 
vembre 1909 transmettant l'avis favorable de l'ambas- 
sadeur de France à Berlin 2 . 

3° La lettre de MM. Pichon et Trouillot à la Compagnie 
de la N'Goko-Sangha du 5 février 1910 mentionnant, 
non seulement les avantages d'ordre pratique local, mais 
les avantages « d'ordre international » que le gouver- 
nement attendait du consortium 3 . 

4° La lettre des ministres des Affaires étrangères et des 



î. Voir ci-dessus page 289. 

2. Voir ci-dessus page 303. 

3. Voir ci-dessus page 300. 



334 LE MYSTERE D AGADIR 

Colonies au président de la commission des Affaires exté- 
rieures de la Chambre des députés indiquant nettement 
que le consortium n'était que l'application d'une poli- 
tique antérieurement définie, c'est à savoir celle de 1909, 
politique approuvée à plusieurs reprises par la commis- 
sion et le parlement lui-même 1 . 

5° La lettre du ministre des Colonies à la Compagnie 
de la N'Goko-Sangha du 3 juin 1910 l'informant que le 
« Conseil des ministres s'était déterminé au paiement 
de l'indemnité pour les mêmes raisons d'ordre interna- 
tional 2 ». 

En résumé, la Commission du budget était en posses- 
sion de tous les documents oraux ou écrits qui caracté- 
risaient l'origine du consortium et son étroit rapport avec 
le développement des relations générales franco-alle- 
mandes sur la base de 1909. Il ne tenait, d'autre part, 
qu'à elle de s'assurer que des raisons non moins fortes 
avaient, du côté anglais, déterminé le gouvernement à 
souhaiter ce consortium. Il lui suffisait pour cela de lire 
et de retenir les lettres de M. Pichon, de M. Cambon, 
de M. Milliès-Lacroix 3 . Or aucune de ces déclara- 
tions verbales, aucune de ces lettres ne figure dans 
le rapport. Bien plus, ce rapport affirme en toutes 
lettres : 

L'idée du consortium ne provient pas du tout de considérations 
ou de difficultés diplomatiques. 

S'il en est ainsi, ce n'est, à aucun degré, la faute du 
Gouvernement, c'est celle du rapporteur et de la majo- 

1. Voir ci-dessus page 307. 

2. Voir ci-dessus page 310. 

3. Voir ci-dessus pages 271 et suivantes. 



LE MYSTERE D AGADIR 335 

rite de la commission, qui ont voulu, par une altération 
systématique de la vérité, nier l'évidence et servir le 
succès des combinaisons ministérielles qui les préoc- 
cupaient exclusivement 1 . 

Certains incidents des débats, soulignent d'ailleurs 
ces tendances. Après avoir entendu le ministre, le 14 
décembre 1910, la commission entendit divers témoins, 
notamment les arbitres qui avaient, le 29 avril 1910, 
chiffré les dommages subis. Or, après avoir provoqué ces 
témoignages, elle refusa obstinément de les rendre publics 
et cependant, dans son rapport, elle mit violemment 
en cause ces témoins dont elle gardait secrètes les dépo- 
sitions. Bien plus, elle attaqua, dans ces mêmes séances, 
des absents qui n'en furent informés que par hasard. 
Tel fut notamment le cas du capitaine Cottes. A la 
séance du 14 décembre, M. Milliès-Lacroix avait dirigé 
contre lui les insinuations inexactes qui ont été rappe- 
lées plus haut 2 . Le 19, M. Viollette rapporteur, alla 
plus loin et déclara : 

— Le témoignage du capitaine Cottes est suspect. 

Le rapporteur ajoutait qu'il avait fallu, à la fin, 
prendre des mesures de rigueur contre cet officier. 
Affirmation doublement inexacte, si l'on se souvient des 
nombreuses récompenses accordées au capitaine Cottes 



1. Les documents nécessaires que M. Viollette a cachés à la Chambre 
sont au nombre de plus de cent, notamment dix dépêches des ministres 
français des Affaires étrangères, trois dépêches des ministres français des 
Colonies, deux dépêches du ministre allemand des Colonies, une dépêche de 
l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, une dépêche de l'ambassadeur d'Angle- 
terre à Paris, trois dépêches de l'ambassadeur de France à Berlin, deux 
de l'ambassadeur de France à Londres, onze dépêches du gouverneur 
général du Congo, onze dépêches du capitaine Cottes, cinq rapports de 
l'inspection des Colonies, cinq rapports du procureur général de Rouen, 
etc.. 

2. Voir ci-dessus, page 324. 



336 LE MYSTERE D AGADIR 

en 1907 et 1908 à son retour du Gabon, et si l'on estime, 
avec tous les gens de cœur, qu'une note secrète inscrite 
dans un dossier est un abus de pouvoir, mais non point 
une mesure de rigueur régulière et valable. Quand le 
malheureux officier apprit l'outrageante accusation 
dont il était l'objet, clef tardive et soudaine des déboires 
subis par lui depuis 1908, la stupeur l'écrasa d'abord. 
Puis, se redressant sous l'injustice de l'offense, il 
demanda au ministre de la Guerre l'autorisation d'aller 
rétablir la vérité devant la commission du budget. La 
commission, d'ailleurs, ou du moins beaucoup de ses 
membres avaient proclamé, avant même de connaître 
les faits qui viennent d'être exposés ci-dessus, la nécessité 
de cette audition. Le 19 décembre 1910, M. Paul Descha- 
nel avait répliqué au rapporteur. 

— C'est une chose qu'il faut tirer au clair. On ne 
peut ainsi jeter la suspicion sur l'honneur d'un officier 
français. 

Le 25 janvier 1911, M. Maurice Berteaux, président 
de la commission, avait déclaré : 

— J'ai reçu la visite du capitaine Cottes, ainsi que je 
l'ai indiqué à plusieurs membres de la commission, et je 
lui ai dit que la commission l'entendrait en lui con- 
seillant de demander l'autorisation de ses chefs. S'il 
n'obtenait pas cette autorisation, la commission le 
convoquerait d'office en la demandant pour lui. 

Le 10 février suivant, le capitaine était entendu. 
Ce que fut cette séance, nombre de députés qui y 
assistaient en ont témoigné. L'officier incriminé raconta, 
avec une précision lumineuse, une sobriété parfaite, 
une émotion contenue, ce qu'avait été sa mission. Il 
dit ses instructions, son départ, ses premières constata- 



LE MYSTERE D AGADIR 337 

tions, sa résolution de fixer l'étendue du préjudice causé 
par les étrangers aux intérêts français, son effort pour y 
mettre un terme, sa satisfaction d'y avoir réussi, son 
retour en France, les récompenses reçues, puis, tout à 
coup, sans raison, la défaveur et la suspicion, à cause de 
cette note secrète dont un journal, six semaines plus tôt,, 
lui avait révélé l'existence. 

— Jamais, disait un membre de la commission, je 
n'ai rien entendu de plus émouvant. 

Quand le capitaine Cottes eut achevé, toutes les 
mains se tendirent vers lui, parmi les applaudissements. 
Il réclama et obtint les excuses du rapporteur qui avait 
qualifié de suspect son témoignage. Après quoi, la com- 
mission vota la motion suivante, qui vengeait l'offi- 
cier irréprochable, verdict d'autant plus écrasant 
pour ses accusateurs que la forme en était plus 
mesurée. 

La Commission du budget réunie sous la présidence de M. Mau- 
rice Berteaux a entendu le capitaine Cottes et décidé de trans- 
mettre aux ministres intéressés le procès-verbal de ses déclara- 
tions. Elle a chargé en outre son président de faire connaître aux. 
mêmes ministres l'inconvénient grave des accusations par notes 
secrètes. 

Le 20 mars 1911 M. Berteaux, devenu ministre de la 
Guerre, a dit à la tribune de la Chambr^ : 

La déposition du capitaine Cottes a produit une excellente 
impression sur la commision du budget. 

De tout cela, le rapport Viollette, distribué le 23 mars 
ne souffle mot. Il se borne à indiquer, dans une annexe, 
que la personnalité du capitaine Cottes n'a rien à voir 



338 LE MYSTERE D AGADIR 

au débat. Qui l'y avait mêlé cependant — et de quelle 
façon? — sinon le rapporteur lui-même? Par cet exemple, 
on peut juger du reste. 

Ainsi, de jour en jour, l'atmosphère devenait plus 
lourde et le Gouvernement, méconnaissant que, à tomber 
pour tomber, mieux vaut tomber debout, en venait insen- 
siblement aux capitulations. Doutant de son succès, il 
doutait de sa cause et doucement, en se reniant à demi, 
il tendait la tête au couteau. Le 25 janvier, MM. Briand, 
président du Conseil, Pichon, ministre des Affaires 
étrangères, Klotz, ministre des Finances et Morel, 
ministre des Colonies, venaient devant la commis- 
sion et l'informaient qu'ils avaient demandé, sur la 
question, une consultation à M. Louis Renault. 
De cette consultation, ils donnaient le résumé sui- 
vant: 

Sept questions ont été posées par ce dernier à la date du 
31 décembre. 

Il résulte notamment de la consultation de M. Renault que les 
ministres, n'ayant pas le pouvoir de compromettre, la sentence 
arbitrale du 29 avril 1910 n'a aucune valeur et que tout ce qui a 
pu suivre en exécution, est entaché de la même nullité qui, en tant 
que nullité d'ordre public, c'est-à-dire, établie comme sanction 
d'ordre public et comme sauvegarde des intérêts supérieurs de 
l'État, n'est pas susceptible d'être effacée par un acte de confir- 
mation. Mais l'accord du 5 avril 1910, doit, au contraire, être 
maintenu pour tout ce qui est étranger à l'arbitrage. 

L'État est obligé de fournir à la compagnie une compensation 
en vue de certaines éventualités prévues dans l'accord du 5 avril; 
si ces éventualités se produisent, compensation sera due. Si le mon- 
tant offert par l'État est contesté, il y aura lieu à la procédure ordi- 
nairement suivie quand il s'agit de faire reconnaître une dette à 
la charge de l'État. Le Conseil d'État serait alors saisi au conten- 
tieux de la question de détermination du prix, et la compagnie 
se présenterait devant le Conseil d'État comme elle s'est pré- 
sentée devant les arbitres. 



LE MYSTERE D AGADIR 339 

Cette thèse conforme à la jurisprudence et à la doctrine, le 
gouvernement unanimement l'a faite sienne. Telle est la communi- 
cation dont il demande qu'il lui soit donné acte. 

Le Gouvernement ajoutait que le consortium demeurait 
son but et qu'il le déposerait sans délai sur le bureau 
de la Chambre. 

Cette double décision prêtait à deux ordres de critiques. 
En ce qui concerne l'indemnité, la thèse du Gouverne- 
ment était insoutenable. Il résulte, disait-il, de la con- 
sultation de M. Louis Renault, que, les ministres n'ayant 
pas le pouvoir de compromettre, la sentence arbitrale 
du 29 avril 1910 n'a aucune valeur et que tout ce qui a pu 
suivre en exécution est entaché de [la même nullité, 
laquelle, en tant que nullité d'ordre public, c'est-à-dire 
établie comme sanction d'un principe d'ordre public 
et comme sauvegarde des intérêts supérieurs de l'État, 
n'est pas susceptible d'être effacée par un acte de con- 
firmation. En adoptant cette thèse, le Gouvernement 
s'infligeait à lui-même un démenti. Il semblait s'aviser, 
pour la première fois le 25 janvier 1911 que la décision 
du premier président de la Cour des Comptes du 29 avril 
1910, n'était pas une sentence arbitrale au sens strict 
du mot, c'est à dire susceptible d'être rendue exécutoire 
par ordonnance du président du Tribunal civil. Mais, 
dès le premier jour, il avait précisé qu'il s'agissait, non 
d'un arbitrage proprement dit, non d'un arbitrage juri- 
dique, mais d'un arbitrage tout amiable, (lettres de 
MM. Pichon et Trouillot du 5 février 1910) c'est-à-dire 
d'une expertise confiée à l'une des deux plus hautes auto- 
rités judiciaires de France et portant sur le chiffre de 
l'indemnité, dont le paiement avait été décidé en principe 
par le Gouvernement et par lui seul. En janvier 1910, 



340 LE MYSTERE D AGADIR 

M. Trouillot écrivait à ce sujet à M. Pichon (lettre lue 
à la commission du budget le 19 décembre 1910). 

Il suit de là qu'il ne saurait être question de constituer une pro- 
cédure d'arbitrage analogue à celle qui est suivie quand il s'agit 
d'un débat d'ordre contentieux. 

Dans le même sens, le ministre des Colonies avait écrit 
le 11 mai 1910. 

Le Gouvernement, suivant l'avis émis par la commission des 
affaires extérieures et coloniales, a soumis la question à un arbi- 
trage d'un caractère tout amiable qui a abouti à la sentence du 
29 avril 1910. 

J'ai soumis cet acte au Conseil des ministres à sa séance du 
10 mai 1910. Le Conseil a décidé que la sentence arbitrale devait 
être communiquée à la commission des affaires extérieures et 
coloniales qui avait été appelée à statuer sur la pétition présen- 
tée par vous, et que tous les effets en devaient être subordonnés 
à sa ratification par le Gouvernement, après avis de la commission 
parlementaire sur les suggestions de laquelle le recours à l'arbi- 
trage a eu lieu. 

Le 17 mai suivant, il avait confirmé cette interpréta- 
tion. 

Il n'a jamais été dans la pensée du Gouvernement, en raison 
des termes des communications échangées, de constituer, en ce qui 
concerne le différend pendant entre votre compagnie et l'adminis- 
tration, une procédure d'arbitrage dans les formes tracées par 
le code de procédure civile. Il ne s'est agi, à aucun moment, 
d'autre chose que d'un arbitrage ayant un caractère tout amiable, 
le seul possible à envisager, en raison d'une situation juridique 
qui ne répondait, ni en la l'orme, ni au fond, aux conditions exigées 
par l'article 69 de la loi du 27 avril 1906 pour l'établissement d'un 
compromis régulier ; il ne saurait donc être question, de demander 
au président du tribunal de la Seine de rendre la sentence 
exécutoire. 

L'administration a toujours considéré, ainsi que l'indiquait la 



LE MYSTERE D AGADIR 341 

dépêche du 5 février, que la procédure à laquelle elle s'est arrêtée, 
en considération des intérêts d'ordre national et d'ordre pratique 
local engagés dans la question, consistait en un arbitrage pure- 
ment amiable, dont les conclusions ne prendraient de valeur 
définitive que par la ratification du gouvernement, après avis 
des commissions parlementaires intéressées. 

D'ailleurs, la décision du 29 avril, signée des trois 
arbitres, avait elle-même précisé le caractère « tout 
amiable » de l'arbitrage, ou, mieux encore, de l'exper- 
tise dont elle était la conclusion. La thèse du Gouver- 
nement était donc, dès ce moment, que la décision arbi- 
trale ne le liait point et que la solution définitive était 
réservée au Conseil des ministres, après avis de la com- 
mission des Affaires extérieures. Or cette décision du 
Conseil des ministres avait été notifiée le 3 juin 1910 
par le ministre des Colonies. C'est elle qui liait le Gou- 
vernement, comme aussi les actes qui en avaient été 
la conséquence, savoir: 

1° Convention du 18 juin 1910, contresignée le 21 par 
le ministre des Colonies, sur l'exécution des engagements 
gouvernementaux. 

2° Lettres du ministre des Colonies du 29 juillet et de 
la compagnie du 30 juillet 1910 constatant l'accord sur le 
chiffre des semestrialités à payer. 

3° Cession notariée de la créance de la compagnie à 
M. Watel Dehaynin le 4 août 1910. 

4° Enregistrement de cet acte et de la décision arbi- 
trale le 5 août 1910, moyennant un droit de 90.000 francs. 

5° Signification de cet acte aux ministres compétents 
sans opposition de leur part. 

6° Lettre du ministre des Colonies du 1 er septembre 
1910, désignant, d'accord avec le ministre des Finances, 



342 LE MYSTERE D AGADIR 

la caisse centrale du Trésor public pour opérer les 
paiements. 

7° Paiement aux maisons anglaises de la somme de 
603.000 francs, grâce à la main levée donnée par la 
compagnie. 

8° Accord conclu le 15 décembre 1910 entre MM. Pi- 
chon, Morel et l'ambassadeur d'Allemagne, fixant les 
conditions du consortium, ce, grâce aux engagements 
pris par la compagnie le 5 avril 1910. 

La prétention du Gouvernement d'annuler lesdits 
actes, comme étant la conséquence d'une sentence arbi- 
trale nulle elle-même, était donc insoutenable en droit 
et en fait. La « sentence » n'était pas, en effet, l'origine 
des actes en question, mais seulement, de l'aveu même 
du Gouvernement et comme l'établissent les trois lettres 
précitées, une expertise portant sur un chiffre. La nullité 
juridique de la « sentence arbitrale » n'impliquait aucu- 
nement la nullité des engagements qui l'avaient pré- 
cédée et suivie. Ces engagements étaient la suite, non 
de l'arbitrage qui ne portait que sur le chiffre, mais de 
l'accord du 5 avril, reconnu encore valable par le 
Gouvernement comme contrat synallagmatique. En un 
mot, le prétendu arbitrage, de la nullité juridique duquel 
on prétendait faire découler la nullité des actes ulté- 
rieurs, n'était pas la base de ces actes. Il n'était qu'un 
acte intermédiaire d'instruction et d'information. Les 
engagements du Gouvernement (accord du 5 avril, 
lettre du 3 juin, convention du 18 juin, lettres des 29 juil- 
let et 1 er septembre) étaient indépendants de lui. C'est 
par eux que le Gouvernement s'était lié dans la plé- 
nitude de son droit. C'est par eux qu'il restait lié. 
La théorie «juridique » du 25 janvier 1911 avait été 






LE MYSTERE D AGADIR 343 

inventée après coup pour couvrir le mouvement de retraite 
que le Gouvernement jugeait habile de dessiner. 

La thèse « politique », affirmée le même jour, n'était 
pas plus solide. Le Gouvernement disait : 

La constitution d'un consortium franco-allemand était et 
demeure le but poursuivi. 

Le projet de consortium sera déposé sans délai sur le bureau 
de la Chambre et soumis à la ratification du parlement, dont les 
droits restent réservés. 

Dès le 27 janvier, M. Pichon confirmait à l'ambassa- 
deur d'Allemagne cette résolution. Ensuite, pour répon- 
dre à une objection formulée à la commission, il enga- 
geait avec l'Allemagne des négociations tendant à créer, 
en territoire allemand, un second consortium, symétrique 
du premier. M. Pichon a exposé en ces termes cette 
négociation : 

La raison du retard apporté au dépôt du projet était dans les 
pourparlers engagés avec le gouvernement allemand en vue de 
déterminer sur le territoire du Cameroun la constitution d'un 
consortium analogue à celui qui devait fonctionner sur le territoire 
du Congo français. 

Or, ainsi que cela résulte d'une note de la direction politique 
lue par moi à la commission sénatoriale chargée d'examiner le 
traité du 4 novembre dernier, c'est seulement le 15 février que le 
gouvernement allemand a, par une déclaration du baron de 
Lancken, donné son approbation au principe de ce consortium. 
Il restait à en régler les conditions. Le cabinet Briand n'en a pas 
eu le temps, puisqu'il a quitté le pouvoir quinze jours après ; 
mais jamais il n'a renoncé au dépôt du projet qu'il avait annoncé. 

Toutefois,pour que devînt possible le second consortium, 
une condition était nécessaire, savoir la constitution du 
premier. Or c'est cette constitution que rendait impos- 
sible la déclaration du 25 janvier. Le Gouvernement 



344 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

disait :« L'arbitrage étant nul, nous ne paierons pas la 
somme fixée par le premier président de la Cour des 
Comptes et acceptée par le Conseil des ministres. Nous 
paierons une indemnité à débattre ultérieurement. En 
revanche, nous ferons le consortium sans délai. » Mais 
qui ne voit que, pour faire le consortium, le Gouverne- 
ment avait besoin du consentement de la compagnie et 
que l'engagement de celle-ci de rétrocéder à la société 
nouvelle le tiers de son territoire avait été subordonné, 
avec l'approbation du Gouvernement, par l'accord du 
5 avril 1910, non pas à l'indemnité indéterminée envi- 
sagée le 25 janvier 1911, mais à l'indemnité que devait 
chiffrer, sur Tordre du Gouvernement, le premier pré- 
sident de la Cour des Comptes? La fin de l'accord du 
5 avril 1910 le précisait nettement l . Dès lors donc que 
l'indemnité visée par le paragraphe 3 devenait inexis- 
tante, l'engagement de la compagnie énoncé par les 
paragraphes 1 et 2 tombait aussi. La compagnie refu- 
sait la rétrocession de ses terres et Je consortium 
devenait irréalisable. En un mot, le Gouvernement était 
résolu à constituer le consortium. Mais il se rendait inca- 
pable de le constituer. Il affirmait que son but restait 
invariable. Mais en se dépouillant des moyens qui lui 
eussent permis de l'atteindre, c'est à ce but même qu'il 
renonçait. 

Le Gouvernement ne s'avisa point — ni ses adversaires 
d'ailleurs — de cette objection capitale. Uniquement 
soucieux d'offrir aux agresseurs une inutile satisfaction, 
il ne fit que précipiter sa chute. Uniquement soucieux 
de jeter du lest, il ne réfléchit point qu'en s'accusant de 

1 . Voir ci-dessus page 300. 



LE MYSTERE D AGADIR 345 

fautes qu'il n'avait point commises, il ne tarderait pas 
à suivre par-dessus bord le même chemin que le lest. 
Cet accident survint quelques semaines plus tard par 
les soins de M. Malvy. qui surprit le ministère en 
•défaut de laïcité. 

Le cabinet Monis, dès sa constitution, eut à décider 
la suite quïl convenait de donner à la question. La 
vue que l'on a des choses au pouvoir est essentiellement 
différente de celle qu'on en a dans l'opposition et, appelés 
à l'exercice de la responsabilité, quelques-uns des nou- 
veaux ministres se demandèrent s'il ne serait pas sage 
de faire, aux lieu et place du cabinet Briand, ce qu'on 
avait si véhémentement reproché à ce cabinet. On y 
était conduit par certains avis très nets de l'ambassa- 
deur de France à Berlin et du ministère des Affaires 
étrangères. Dans une longue note très motivée, ie sous- 
directeur des affaires politiques, M. Conty, avait rappelé 
le 13 mars les négociations antérieures, les causes loin- 
taines, allemandes et anglaises, du consortium, le risque 
qu'il y avait à y renoncer. Il concluait : 

Dans l'état actuel des relations franco-allemandes, l'aban- 
don du consortium risque de provoquer à notre endroit quel- 
qu'une de ces manifestations désagréables dont l'AllemagL 
Lumière. 

A cet avertissement, le cabinet, prisonnier de son 
passé, ne s'arrêta point. Il comptait dans son sein ceux- 
là mêmes qui avaient, selon leur propre expression. 
< monté l'affaire en épingle » contre M. Briand 1 . Il ne 
s'était pas toutefois annexé M. Viollette et ce dernier. 
resté rapporteur, n'avait aucune raison d'épargner un 
ministère qui avait négligé son concours, si ce ministère 

1. On y comptait aussi quelques amis personnels de MM. Mille et Paix. 



346 LE MYSTERE D 'AGADIR 

venait à prendre parti contre lui. Le 23 mars, le rapport 
Viollette était distribué: œuvre de diffamation impré- 
cise et perfide, dont son auteur refusait d'ailleurs de 
prendre la responsabilité, dans laquelle ne figurait aucun 
des documents nécessaires à l'intelligence de la ques- 
tion et qui, après avoir célébré la campagne anti- 
congolaise, concluait à la fois à l'illégalité de l'indem- 
nité et à l'inutilité du consortium. A cette sommation, 
le gouvernement n'osa point résister et, six jours après, 
allant jusqu'au bout dans la voie où le précédent cabinet 
s'était imprudemment engagé, M. Messimy, ministre 
des Colonies, déclarait à la commission du budget que, 
non seulement l'indemnité ne serait pas payée, mais, 
qu'en outre, le consortium ne serait pas constitué. Le 
même jour, la compagnie de la N'Goko-Sangha en était 
infoimée par une lettre de M. Messimy. 

Six jours plus tard, la question vient à la tribune à 
propos du budget des Colonies. Les socialistes, fidèles 
interprètes de la thèse énoncée en Angleterre dès 1901 
par M. Morel, en France dès 1906 par M. Challaye, 
réclament « au nom de la justice supérieure au droit » 
la rupture arbitraire et globale de tous les contrats sous- 
crits en 1899, pour une période de trente ans, par l'état 
français avec les sociétés concessionnaires. Le gouver- 
nement, par l'organe de M. Caillaux, ministre des 
Finances, écarte cette solution simpliste. Il se borne 
à dire que le consortium franco-allemand ne sera pas 
constitué ; que l'indemnité ne sera pas payée et que, 
si la compagnie n'est pas contente, elle ira au Conseil 
d'État. De l'hypothèse qu'il pût y avoir un autre mécon- 
tent, c'est à savoir le gouvernement allemand muni 
d'un engagement écrit du ministre des Affaires étran- 



LE MYSTERE D AGADIR 347 

gères de France — conclusion d'une négociation de 
vingt mois — pas un mot. Pas un mot non plus des 
origines internationales du consortium, des difficultés 
franco-allemandes, des difficultés franco-anglaises ; pas 
une allusion à ces nombreux et décisifs documents qu'on 
a lus ci-dessus. Rien qu'une simple affaire coloniale 
traitée d'un point de vue strictement colonial. La 
décision du gouvernement se motivait ainsi : il a été 
convenu qu'on ne donnerait plus de nouvelles conces- 
sions ; or le consortium serait une nouvelle société con- 
cessionnaire : donc pas de consortium. 

Nous estimons que nous manquerions aux engagements pris 
devant le parlement si nous reconstituions par un détour, sous le 
prétexte d'un consortium, une nouvelle concession ; et, au reste, 
nous ne pourrions, en aucun cas, envisager une telle éventualité 
avec les dispositions qui avaient été inscrites dans le projet de 
consortium où certains comités qui n'étaient pas composés de 
nos nationaux, devaient en réalité avoir la plus grande partie 
des pouvoirs. 

Nous ne pourrions non plus l'envisager qu'autant que le 
consortium aurait un pendant au delà de nos frontières et, comme 
presque partout autour de nous et, en tout cas, dans les terri- 
toires que nous devons considérer, le régime des grandes conces- 
sions a disparu, on se heurte, en fait, à des impossibilités que 
nous ne nous chargerons pas de résoudre. 

En résumé, Messieurs, le Gouvernement est dans l'impossibi- 
lité de consentir le consortium français (Applaudissements.) 

Après quoi, dans une brève intervention, M. Deschanel 
rappela par les procès-verbaux de la commission des 
Affaires extérieures comment les faiblesses administra- 
tives et diplomatiques antérieures avaient préparé et 
léterminé le développement de la question et en tira 
cette morale: 

Je n'ajouterai qu'un mot pour conclure : que toujours et par- 



LE MYSTERE D AGADIR 



tout, le gouvernement français défende ses nationaux, leurs inté- 
rêts et leurs droits ; qu'il se montre toujours ferme à l'égard de 
l'étranger et des affaires comme celle-là ne pourront même pas 
naître. 



Pour donner la mesure de sa clairvoyance ou de sa 
•sincérité, M. Jaurès rectifia aussitôt : 

On n'a pas péché par faiblesse envers les étrangers, mais par 
duperie envers les nationaux. 



Le consortium était mort. 

L'interruption de M. Jaurès, niant la faiblesse du 
gouvernement français à l'égard des étrangers, mérite 
d'être retenue. Car, par une curieuse coïncidence, une 
série d'événements allait immédiatement souligner que. 
seuls et une fois de plus, les étrangers bénéficiaient 
de l'incohérence de notre politique. D'abord, dès la fin 
de 1910, les maisons Holt, Hatton et Cookson, grâce 
à la main levée donnée le 20 avril par la Compagnie de 
la N'Goko-Sangha, avaient pu toucher à la Caisse des 
dépôts et consignations, leurs 603.000 francs. La com- 
pagnie française se retrouvait de la sorte en face de ses 
concurrents, dessaisie de son gage, appauvrie des 
90.000 francs que l'État français avait perçus d'elle 
pour l'enregistrement des contrats dont il s'était ensuite 
affranchi, exposée à toutes les représailles d'une admi- 
nistration hostile, en mauvaise posture pour lutter et 
se développer. De plus, le régime des concessions ayant 
été aboli le 24 février 1911 dans le Gabon maritime, les 
maisons anglaises retrouvaient la possibilité, qu'elles 
utilisèrent sans retard, de se réinstaller sur le théâtre 
de leurs premiers exploits. Elles s'étaient enrichies de 



LE MYSTÈRE D' AGADIR 349- 

1899 à 1906 en y recueillant illégalement le caoutchouc. 
Elles s'étaient enrichies en 1906 en l'évacuant au prix 
de 1.500.000 francs. Elles s'enrichissaient encore en 1911 
en y rentrant gratuitement. Leur joie grande et com- 
préhensible se manifesta le 24 mai 1911 par une fête 
solennelle offerte à M. Edmund D. Morel par ses admi- 
rateurs anglais et français. En présence des uns et des 
autres, « [l'apôtre désintéressé » du libre commerce, 
comme l'appelait le Courrier européen, reçut des assis- 
tants un chèque de 100.000 francs, dont 25.000 avaient 
été versés par M. John Holt, l'heureux bénéficiaire de 
l'indemnité de 1906 payée par le Congo français. Des 
comptes rendus officiels dans les journaux et une élé- 
gante plaquette imprimée spécialement racontèrent cette 
cérémonie 1 . Une fois de plus triomphaient, indissolu- 
blement unis, la «morale » et «l'intérêt pratique ». Et 
c'est la caisse du Congo qui faisait finalement les frais 
des attaques dirigées contre lui. 

La France, peut-être, y gagnait moins. La commission 
du Sénat l'a discrètement marqué dans son rapport : 

On sait quels incidents ont tenu en suspens en France l'appro- 
bation définitive de ce consortium. 

On sait aussi de quels commentaires la presse allemande a 
entouré ces incidents. 

Il n'était pas dans le mandat de votre commission de faire une 
enquête sur cette question. Elle s'est bornée à enregistrer dans le 
compte rendu de ses séances les déclarations de M. Caillaux, 
président du Conseil. 

A la date du 13 mars 1911, à la suite de renseignements divers,, 
le département des Affaires étrangères émettait l'opinion que 
l'élément allemand du consortium serait assez puissant pour 
agiter l'opinion publique, et qu'il pourrait résulter de l'échec des 

1. Voir le Courrier européen du 10 juin 1911 et la brochure The public 
présentation to M. Edmund D. Morel. 



350 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

négociations, un mécontentement si vif à l'égard de la France, 
que le gouvernement de Berlin ne puisse y demeurer indifférent. 
Et, de fait, d'une façon générale, on sembla en Allemagne dis- 
posé à conclure de ces faits, à l'impossibilité de mener à bien une 
association d'intérêts économiques avec la France. 

Le bon sens, en effet, indiquait que cet échec, s'ajou- 
tant aux échecs marocains de la collaboration franco- 
allemande, coïncidant avec la marche sur Fez, porterait 
un nouveau coup à la politique de 1909 *. De plus en 
plus, l'Allemagne, suivant l'expression employée à Kis- 
singen, devait, par nos fautes, en même temps que par 
ses convoitises, être conduite à « chercher ailleurs » . 



IV 



LE CHEMIN DE FER CONGO-CAMEROUN 

C'est, on l'a vu, le 29 mars 1910 que M. Messimy, 
ministre des Colonies du cabinet Monis, informa la 
commission du budget que le Gouvernement avait décidé 
de renoncer à la constitution du consortium franco- 
allemand dont les bases avaient été arrêtées, sous 
réserve (du côté français) d'une approbation parlemen- 
taire, entre M. Pichon, ministre des Affaires étrangères 
du cabinet Briand, et le baron de Schoen, ambassadeur 
d'Allemagne. Si l'on se reporte à la situation générale 



1. M. Caillaux tout en maintenant, pour des raisons d'ordre colonial, 
son hostilité à l'égard du consortium, a dit à la Commission du Sénat le 
9 janvier 1912 : « Je ne conteste pas que l'échec du consortium n'ait eu 
des conséquences diplomatiques. » 



LE MYSTERE D AGADIR 351 

des relations franco-allemandes à cette date, on con- 
çoit que le ministère, ou du moins les plus avisés de 
ses membres, aient souhaité conjurer autant que pos- 
sible les effets de la mauvaise humeur qu'ils prévoyaient 
à Berlin et que la note de M. Gonty leur avait annoncée 
le 13 mars comme infiniment vraisemblable. 

Au Maroc, la collaboration économique franco- 
allemande avait donné les médiocres résultats que l'on 
sait. La négociation sur les chemins de fer venait d'entrer 
dans une phase difficile. Le 14 mars, l'Angleterre avait 
exprimé son opposition aux demandes formulées par 
l'Allemagne le 3 mars. Le 28 mars, le gouvernement 
impérial nous avait fait savoir qu'il subordonnait la 
continuation de ces pourparlers à la réalisation de 
l'accord financier. Le 8 avril, M. de Kiderlen allait 
encore outrer ses exigences en les étendant au personnel. 
Les lettres de M. Cruppi à M. Jules Gambon des 17 et 
20 avril témoignaient du grave embarras où se trouvait 
le gouvernement français. Le 28 avril, M. de Kiderlen 
se montrait irrité et brutal. Le contact, visiblement, se 
perdait. Or, au même moment (21 avril), l'expédition 
de Fez était commencée et, déjà, il était clair que l'Alle- 
magne se réservait d'en tirer parti. C'est le 8 avril que, 
répondant à M. Jules Gambon, M. de Kiderlen avait 
formulé à ce propos « les réserves que comportait l'opi- 
nion publique en Allemagne ». C'est le 19 avril que le 
chancelier avait dit : « Si vous allez à Fez, vous n'en 
sortirez pas. C'est la question du Maroc qui se pose 
tout entière. » C'est le 28 enfin, que M. de Kiderlen avait 
dit : « Si l'acte d'Algésiras disparaît, chacun reprendra 
sa liberté. » 

En présence de cette situation, ceux-là mêmes des 



352 LE MYSTERE D AGADIR 

membres du Gouvernement qui s'étaient associés à la 
campagne contre le consortium franco-allemand, peut- 
être sans en connaître les origines particulières, à coup 
sûr sans en concevoir les conséquences internationales, 
commencèrent à se demander s'ils n'avaient pas commis 
une erreur et à souhaiter de la réparer. Aussi bien, dan^ 
le courant d'avril, l'ambassadeur d'Allemagne vint voir 
M. Gruppi et lui dit en substance : 

— Vous avez écarté la N'Goko-Sangha. Je le com- 
prends parfaitement, car vous n'auriez pas eu six voix 
à la Chambre, mais nous avons de votre prédécesseur 
un engagement qui implique le dépôt d'un projet de 
loi relatif à la N'Goko-Sangha, de sorte qu'aujourd'hui, 
nous nous mettons à dos M. Semler, ce qui est fort grave,, 
car il a tout Hambourg derrière lui 1 . 

M. de Schoen dit enfin : 

— Il faudrait chercher à montrer que vous n'êtes 
pas disposés à exclure toute entente d'affaires entre 
Français et Allemands. 

Quelques jours plus tard, le conseiller de l'ambassade 
d'Allemagne, le baron de Lancken, traduisant en acte 
les paroles de son chef, allait rendre visite à M. Caillaux r 
ministre des Finances, et au cours d'une conversation 
sur les difficultés douanières 2 lui soumettait, en le lui 
recommandant, le projet d'un chemin de fer Congo-Ca- 
meroun. Le baron de Lancken estimait qu'il y avait quel- 
que chose à faire dans cette voie et qu'on pourrait, en s'y 
engageant, affirmer la volonté commune des deux gou- 
vernements de ne pas abandonner leur politique anté- 
rieure. 

1. Commission du Sénat. Déposition de M. Caillaux, 9 janvier 1912. 

2. Voir ci-dessous, page 399. 



LE MYSTERE D AGADIR 353 

j M. Caillaux saisit aussitôt de la question ses collègues 
des Colonies et des Affaires étrangères et les trois 
ministres, cherchant un interlocuteur français en posi- 
tion de répondre aux propositions allemandes, firent 
appel à M. Fondère, directeur des messageries fluviales 
du Congo, dont le caractère et la compétence sont una- 
nimement appréciés dans les milieux coloniaux. M. Jenou- 
vrier a fort bien précisé au Sénat l'état d'esprit dans 
lequel M. Fondère accepta des suggestions entièrement 
nouvelles pour lui. 

Je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé, mais les meilleurs 
d'entre vous, Messieurs, m'ont dit que c'était un homme d'une 
honnêteté parfaite. 

Directeur d'une grande société de navigation au Congo et 
dépendant à ce titre, dans une certaine mesure, du Gouvernement, 
son meilleur client pour le transport du matériel et du personnel 
sur le haut-fleuve, M. Fondère crut devoir accepter une invitation 
par laquelle on faisait appel à son patriotisme et qui, d'un autre 
côté, flattait son amour-propre. D'ailleurs, on ne lui demandait 
rien que de très avouable. 

De quoi s'agissait-il ? D'aller à Berlin, traiter avec M. Semler, 
le grand colonial allemand, des questions d'ordre économique 
intéressant l'Afrique. M. Fondère se rendit à Berlin. Il y arriva 
exactement à la date du 11 mai 1911. Pendant deux jours, il 
s'entretint avec M. Semler et les suggestions que la conversation 
amena entre les deux interlocuteurs furent telles que M. Semler 
crut devoir déclarer qu'il entendait en référer au sous-secrétaire 
d'État allemand aux colonies. 

Saisi de la question le 6 mai, M. Fondère accepta de 
partir pour Berlin. M. Caillaux, avant son départ, lui 
rappela que la négociation avait un caractère privé : 
évidemment, si l'on envisage le caractère juridique de 
l'affaire qu'il s'agissait de constituer. Il n'en reste pas 
moins que, comme dans les affaires précédentes, l'initia- 
tive première était d'ordre gouvernemental, — [allemande 

23 



354 LE MYSTERE D AGADIR 

d'abord, française ensuite, — qu'on avait fait appel à 
M, Fondère, comme on avait fait appel pour le con- 
sortium à la compagnie de la N'Goko-Sangha, pour la 
Société marocaine de Travaux publics au Crédit fon- 
cier d'Algérie et de Tunisie et que c'est l'accueil, favo- 
rable au moins en principe, réservé par les membres 
du gouvernement français aux suggestions du baron 
de Lancken, qui avait déterminé l'entrée en scène de 
M. Fondère. C'était toujours la méthode définie par 
l'accord de 1909, les deux gouvernements « cherchant 
à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux- 
ci pourraient obtenir l'entreprise. » 

Le 12 mai, M. Fondère eut à Berlin avec M. Semler, 
interlocuteur allemand désigné par le gouvernement 
impérial, une entrevue préliminaire. Le 17 mai, M. Fon- 
dère rendit compte de son voyage au ministre des 
Colonies. Le 24 mai, M. Semler vint à son tour à Paris 
et, en présence du baron de Lancken, fut dressé un 
avant-projet de contrat destiné à être soumis à l'appro- 
bation des deux gouvernements. Il s'agissait de cons- 
truire un chemin de fer desservant le Cameroun alle- 
mand et le Congo français, avec un parcours approxi- 
mativement égal sur le territoire des deux colonies et 
un terminus situé en un point à choisir de la frontière 
franco-belge sur l'Oubanghi. Les deux gouvernements 
devaient s'engager à concéder à la nouvelle ligne toutes 
facilités de tarifs et de douanes et à lui ménager un 
prolongement en territoire belge. Le gouvernement 
allemand devait s'engager à autoriser le transport des 
troupes françaises à destination du Congo français. Le 
capital était de 1 million de marks. La présidence devait 
être alternative et le nombre des administrateurs de 



LE MYSTERE D AGADIR 355 

chaque nationalité égal. La garantie d'intérêt devait 
être de 3 %. La société d'études constituée par le con- 
trat, pourrait céder ses droits à la société constituée 
pour la construction et l'exploitation. 

Ce projet fat remis le 25 mai par M. Fondère à M. Mes- 
simy en présence de MM. Semler et de Lancken. M. Fon- 
dère fut ensuite reçu le 6 juin par M. Gruppi. Le projet, 
aussitôt étudié par le ministère des Colonies, provoqua 
de la part de ce ministère une appréciation formulée 
dans deux notes qui, sans aboutir à une conclusion caté- 
gorique, semblaient plutôt négatives. Ces deux notes 
indiquaient que la construction du chemin de fer pro- 
jeté faciliterait l'exploitation des entreprises françaises 
du bassin de la Sangha et de l'Oubanghi, augmentant 
ainsi les recettes de la colonie qui prélève 15 % sur les 
recettes des sociétés ; qu'il ouvrirait, en outre, une route 
rapide vers le haut pays. Elles ajoutaient que, dans un 
avenir plus ou moins lointain, toute la partie de l'Afrique 
équatoriale française située au nord de la Sangha nous 
échapperait économiquement, le pays au nord d'Ouesso 
dépendant à ce titre du Gameroun, de la Nigeria ou 
même du Soudan égyptien: mieux valait donc que ce 
fût plus tôt que plus tard. Les avantages pour l'Alle- 
magne étaient, en premier lieu, de faire du Cameroun 
le débouché de la région sus- visée. 

La zone d'influence économique, que le Gameroun s'annexerait 
ainsi, serait égale à deux fois environ la superficie de cette colonie. 

Or cette zone, bien qu'incomplètement occupée, re- 
présentait dès maintenant un commerce de 20 millions 
de francs : donc sacrifice économique considérable. 

L'influence politique suivant l'influence économique, dix ans 



S56 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

après l'achèvement du chemin de fer, l'action des autorités fran- 
çaises dans les zones dépendant économiquement du Cameroun 
deviendrait impossible. 

Les deux notes concluaient à peu près dans les mêmes 
termes : 

L'opération est incontestablement avantageuse pour l'Alle- 
magne. La construction de cette voie ferrée assurerait définiti- 
vement un brillant avenir au Cameroun qui deviendrait ainsi la 
base d'une des principales voies de pénétration vers l'Afrique 
centrale. Les avantages qu'en retirerait la France sont moins 
évidents. L'espoir qu'elle pourrait légitimement avoir de drainer 
les produits du centre africain par le Congo et l'Oubanghi devrait 
être définitivement abandonné. 

L'autre note disait : 

L'opération semble avantageuse, parce qu'elle règle une diffi- 
culté qui se représentera nécessairement dans l'avenir, qui néces- 
sairement se résoudra contre nous et dont la solution nous sera 
alors plus pénible qu'à l'heure actuelle, parce qu'à ce moment, 
les sacrifices faits seront considérables alors qu'aujourd'hui 
ils sont des plus restreints. 

Ces conclusions, à divers titres pouvaient, dans le 
sens pour et dans le sens contre, prêter à la critique. 
Dans le sens pour, l'axiome suivant lequel la France 
était appelée de toute façon à perdre tôt ou tard éco- 
nomiquement d'abord, politiquement ensuite, les bas- 
sins de la Sangha et de l'Oubanghi, s'inspirait d'un sin- 
gulier état d'esprit. En second lieu, l'affirmation que 
ces régions seraient impossibles à gouverner politique- 
ment, le jour où elles auraient le Cameroun pour débou- 
ché, est essentiellement discutable. Plusieurs parties 
de l'Afrique française sont économiquement tributaires 



LE MYSTERE D AGADIR 357 

de possessions étrangères : cela ne les empêche pas de 
présenter pour la France un intérêt réel. Les arguments 
invoqués par les bureaux en faveur de la combinaison 
projetée étaient donc sans grande valeur. Les argu- 
ments contre valaient-ils mieux ? Il ne le semble pas. 
En effet, pour que les produits de POubanghi et de la 
Sangha prissent la route du Cameroun, il n'était pas 
besoin qu'il existât un chemin de fer franco-allemand 
allant jusqu'à la frontière franco-belge. Il suffisait 
que l'Allemagne, sur son propre territoire, construisît 
jusqu'à la frontière française une voie ferrée : cette 
voie eût drainé le territoire français, comme le chemin 
de fer algérien de Colomb-Béchar a drainé, dès son ouver- 
ture, les produits du Tafdalet marocain. Dans ces con- 
ditions, n'était-il pas plus avantageux de s'entendre avec 
l'Allemagne pour l'organisation de ce débouché plutôt 
que d'en subir la création autonome par nos voisins ? 
D'ailleurs, l'idée de faire sortir une partie des exporta- 
tions de l'Afrique équatoriale française par un chemin 
de fer étranger n'avait rien de nouveau, puisque, depuis 
des années, le seul débouché ferré du Congo français 
est le chemin de fer belge de Matadi. Au surplus, la 
thèse générale, qui consiste à prétendre qu'on appauvrit 
une colonie en lui ouvrant une porte, fût-ce en terri- 
toire étranger, n'est pas admise sans conteste. A propos 
du Congo même, la thèse contraire a été soutenue, no- 
tamment par le colonel Moll, qui disait le 29 juin 1908 
à la commission des Affaires extérieures de la Chambre 
des Députés : 

Nous profiterons, autant que les Allemands de leur chemin de 
fer, s'ils le prolongent jusqu'à la Sangha. Nous en profiterons au 
même titre que nous profitons du chemin de fer du Congo belge. 



358 LE MYSTERE D AGADIR 

Cela raccourcira le trajet pour nous et pour nos produits. Je ne 
demande qu'une chose, c'est qu'ils poussent leur chemin de fer 
jusque-là. 

Cette thèse s'oppose presque terme pour terme à celle 
du ministère des Colonies. Sans donc porter ici, — ce 
n'en est pas le lieu, — une appréciation technique sur 
un projet quelque peu improvisé, si l'on en juge par la 
rapidité de sa genèse, on a le droit de penser que l'exa- 
men des services compétents avait été plus sommaire 
encore et qu'il avait résolu par des affirmations à pre- 
mière vue contestables des problèmes qui eussent 
mérité d'être analysés de plus près. 

M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères, et M. Cail- 
laux, ministre des Finances, formulèrent des critiques 
d'un autre ordre. Il estimèrent que le contrat d'études 
était, en réalité, un contrat de concession et que, dans 
la forme où il était conçu, il ne pouvait avoir de suite 
immédiate. Cette conclusion fut approuvée par le Con- 
seil des ministres, au début de juin, en l'absence de 
M. Monis, grièvement blessé le 21 mai et communiquée 
le 10 juin à l'ambassadeur d'Allemagne. Il a été 
déclaré par M. Caillaux à la commission du Sénat que, 
dans sa pensée, la réponse négative ne visait qu'un 
état momentané de la question et que la négociation 
était appelée à se poursuivre. Les notes du ministère 
des Colonies, qu'on a lues plus haut, visaient pourtant 
le principe même de la ligne plutôt que les modalités 
de la société. Tout chemin de fer Congo-Cameroun 
aurait eu les mêmes inconvénients que le projet Fondère- 
Semler. Dès lors, c'est le principe même qu'on aurait dû 
écarter, au lieu de prêter les mains à la négociation que 
proposait le baron de Lancken et, par suite, au lieu 



LE MYSTERE D AGADIR 359 

d'appeler M. Foncière à s'occuper de la question, on au- 
rait dû répondre négativement à la demande initiale 
allemande. Une fois de plus, comme dans la question 
des travaux publics au Maroc l'année précédente, il 
apparaissait que nos ministres ne savaient pas ce qu'ils 
voulaient. Au total, toute cette affaire paraît avoir 
été conduite par le Gouvernement correctement, mais 
de façon superficielle, avec des alternatives de faveur 
et de défaveur, qui témoignent de peu d'esprit de 
suite. Elle est nettement distincte, à ce titre, de la 
longue et minutieuse étude à laquelle avait donné lieu, 
dix-neuf mois durant, de la part de tous les ministères 
et commissions compétents, celle du consortium congo- 
lais. 

Quoi qu'il en soit, la négociation, qui devait être 
reprise dans de meilleures conditions, ne le fut pas avant 
le 23 juin, date de la chute du cabinet Monis. A la veille 
d'Agadir, un échec de plus s'ajoutait ainsi à la liste 
déjà longue des déceptions infligées à la collaboration 
économique de 1909. Maroc et Congo se répondaient. 
Le cabinet Monis avait voulu donner à l'Allemagne 
après la grave erreur du consortium dénoncé, un gage 
de bonne volonté. Il n'y avait pas réussi et, au moins 
dans la forme, paraissait responsable, par son refus du 
10 juin, de ce nouvel insuccès. 



360 LE MYSTERE D AGADIR 



CONCLUSION 

Le consortium congolais a été la conclusion logique 
et opportune de la politique regrettable suivie, depuis 
1899, par le gouvernement français vis-à-vis de l'Alle- 
magne, d'une part, vis-à-vis de l'Angleterre, de l'autre. 
Il a, de plus, trouvé dans l'accord franco-allemand de 
1909 une justification logique. 

De même que l'idée première de ce consortium appar- 
tient aux gouvernements, de même, la négociation d'où 
il est sorti a été conduite par eux. Le gouvernement 
français, pour le réaliser, s'était engagé, suivant le vœu 
de la commission des Affaires extérieures, à indemniser 
la Compagnie de la N'Goko-Sangha. Celle-ci, par contre, 
lui apportait, outre un tiers de son territoire, l'abandon 
de ses réclamations contre les Allemands et la mainlevée 
de sa saisie-arrêt contre les Anglais. Le gouvernement 
français obtenait ainsi du même coup la solution d'une 
difficulté franco-allemande et d'une difficulté franco- 
anglaise. En outre, il s'assurait une garantie pratique 
de la frontière Congo-Cameroun, un appui utile dans 
la défense du régime des concessions, des facilités maro- 
caines par l'extension de l'accord du 8 février. 

Une campagne habilement organisée par les défen- 
seurs français de la thèse anglaise du « libre commerce » 
a réussi, grâce au concours des ambitions parlemen- 
taires et par l'altération systématique de la vérité, à 



LE MYSTERE D AGADIR 361 

jeter bas cette combinaison sage, sinon brillante. Cette 
campagne a servi les intérêts britanniques, provoqué la 
chute du ministère Briand et sensiblement aggravé 
le mécontentement qu'inspirait à l'Allemagne l'échec 
marocain de l'accord 1909. Coïncidant avec la marche 
sur Fez, l'abandon du consortium par le cabinet Monis 
a incontestablement contribué à précipiter la crise de 1911. 
Le ministère des Affaires étrangères l'avait prévu. Le 
Sénat l'a constaté. 

Ainsi les intrigues d'affaires et les menées de couloirs 
ont exercé sur la politique extérieure de la France, pen- 
dant ces quelques mois, une décisive action. Le conflit, 
qui a éclaté à Agadir, ne peut s'isoler ni des unes ni des 
autres. C'est une page fâcheuse de notre histoire natio- 
nale. 



TROISIEME PARTIE 



LA LIQUIDATION 



CHAPITRE PREMIER 



LA VEILLE D'AGADIR 



I. — La Marche sur Fez. — Les fautes qui se paient. — L'anar- 
chie à la fin de 1910. — La crise de 1911. — Dépêches annon- 
ciatrices. — Les craintes de la légation de Tanger. — Le péril de 
Fez. — La détresse de la mission militaire. — Les premières 
décisions du gouvernement. • — L'expédition. — Les instruc- 
tions du général Moinier. • — Le succès du général Moinier. — 
La préparation du retour. 

II. ■ — L'Attitude de l'Allemagne. — Une situation fausse. — 
Le mécontentement allemand. ■ — Les précautions du gouver- 
nement français. — Les réserves du gouvernement allemand. — 
M. Jules Cambon et le kronprinz. — La presse allemande. — 
Protestations, exigences et menaces. « — Le partage du Maroc. 
— Les initiatives espagnoles et leur contre-coup en Allemagne. 
■ — L'attitude de M. Cruppi. — La presse française. — M. Jaurès 
contre la France. 



364 LE MYSTERE D AGADIR 

III. — Veille de Crise. — Les craintes du gouvernement français. 
— Éviter une demande de partage. — Le but : réveiller les 
négociations économiques. — Les chemins de fer macocains. — 
Les arrangements douaniers. — Les chemins de fer turcs. — 
Concessions du gouvernement français. — Silence obstiné de 
l'Allemagne. — Une attitude significative. 

IV. — L'Entrevue de Kissingen. — Son origine. — L'état 
d'esprit de M. Jules Cambon. — L'état d'esprit de M. Cruppi. — 
Les instructions de l'ambassadeur de France. — L'entrevue. — 
La prise de contact. — La parade de M. Cambon. — La riposte 
de M. de Kiderlen. — La courbe du dialogue. — La demande 
de partage marocain évitée. — « Cherchons ailleurs ». — De 
Kissingen à Agadir. 

V. — Conclusion. — La logique de l'histoire. — Fez, Kissingen, 
Agadir. — La double faute de la France. — L'arrière pensée de 
l'Allemagne. 



Le printemps de 1911 a vu mûrir et éclater la crise 
dont les chapitres précédents ont marqué l'origine et 
retracé la genèse. Cette crise est la conséquence d'une 
double série d'erreurs et d'échecs, — erreurs d'ordre 
local et d'ordre européen, échecs de la collaboration, 
politique franco-marocaine et de la collaboration éco- 
nomique franco-allemande. 

Au Maroc, l'inapplication des mesures que notre in- 
térêt spécial nous commandait de prendre pour la con- 
solidation de l'ordre aboutissait nécessairement au 
triomphe de l'anarchie. Sans argent, le sultan devait 
razzier ses sujets. Sans soldats, il était incapable de leur 
tenir tête. L'insuffisance de notre aide financière et de 
notre aide militaire avait la révolte pour sanction; et 
la révolte, c'était l'intervention. Pour avoir négligé 
l'action indirecte, la France était acculée à l'action 
directe. 



LE MYSTERE D AGADIR 365 

En Europe, l'Allemagne, déçue par la stérilité maro- 
caine de l'accord de 1909 autant que par la faillite des 
négociations congolaises, sans indulgence pour nos mé- 
thodes, sans confiance pour nos intentions, trouvait 
dans ses déconvenues l'aliment de ses espérances. Mais 
ces espérances l'entraînaient à l'inverse d'une association 
qu'elle jugeait désormais impraticable. L'alliance de 
î'audace allemande et du capital français succombait 
sous le scepticisme. On rêvait de projets plus tangibles en 
guettant l'occasion propice. 

En résumé, l'échec de la collaboration franco-maro- 
caine rendait inévitable une intervention militaire de la 
France, que l'accord de 1909 ne prévoyait pas expli- 
citement et l'échec de la collaboration franco-alle- 
mande suggérait à l'Allemagne le désir de s'affranchir 
de cet accord. La France se trouvait ainsi au confluent 
de deux séries de fautes, les unes, qui lui imposaient une 
initiative pour laquelle elle avait besoin du bon vou- 
loir de l'Allemagne, les autres, qui lui interdisaient de 
compter sur ce bon vouloir : partie difficile à jouer et 
sans doute impossible à gagner. 



LÀ MARCHE SUR FEZ 



L'alarme qui, en 1911, détermina Moulay-Hafid à 
appeler la France à son secours, était depuis longtemps 
prévue. 

Dès le 30 juin 1909, notre consul à Fez écrivait : 



366 LE MYSTERE D AGADIR 

« La situation du makhzen est très précaire. » Le succès 
remporté sur le rogui n'avait pas eu de durables con- 
séquences. La frénésie sauvage, dont témoignait Moulay- 
Hafid, s'expliquait par la peur et le désir de « créer la 
terreur ». Le 15 septembre, M. Regnault signale le 
danger d'un soulèvement général. Le 30 septembre, 
« tout le Haouz de Marrakech est dans un état d'agi- 
tation qui présage de nouveaux troubles ». Le 17 dé- 
cembre, le makhzen est fort ému de l'arrivée de Moulay- 
El-Kébir à Taza, présage peut-être d'un nouveau mou- 
vement insurrectionnel dans la vallée de l'Oued- Inaouen. 
Le 31 décembre, le consul de France à Fez signale que le 
prestige dont le makhzen jouissait dans les tribus depuis 
la capture du Bou-Hamara a sensiblement diminué. 
Le 11 mars 1910, le sultan est obligé de s'incliner devant 
les exigences de Raissouli. Le 20 avril, l'agitation 
s'apaise dans la région de Taza. Mais le sultan doit 
renoncer à y envoyer des forces. Le 6 juin, Moulay-El- 
Kébir est proclamé par huit tribus, à peu de distance 
d'une mahalla chérifienne « très affaiblie par la désertion 
de deux tabors ». A l'automne, la mahalla envoyée 
contre les Hyaina subit un échec complet. Le 11 janviei 
1911, le consul de France écrit : 

Malgré la présence du sultan, le Nord est moins pacifié que le Sud. 
Depuis la disparition du Rogui et des autres partisans, il n'y a plus 
de mouvement insurrectionnel proprement dit ; mais, à l'excep- 
tion du Gharb et du Guich, les tribus cherchent à se soustraire 
le plus possible à l'autorité du makhzen. L'échec de la mahalla 
des Hyaina a permis aux Berbères de se rendre compte de la 
faiblesse du pouvoir central. 

Le makhzen manque de ressources. 

La réforme militaire nous donne des gages très sérieux des nou- 
velles dispositions du sultan. Seulement, une réforme militaire, 
si limitée et si modérée qu'elle soit, exige des ressources régulière- 



LE MYSTERE D AGADIR 367 

ment assurées. Réduit à ses seuls moyens financiers, le makhzen 
ne peut pas poursuivre l'œuvre commencée. La réorganisation de 
l'armée entreprise par notre mission militaire échouera forcé- 
ment. Or ce ne serait pas là seulement un échec pour notre 
influence : le makhzen serait désarmé devant l'anarchie grandis- 
sante. Ce serait la chute du régime. 

Le 18 janvier 1911, le chargé d'affaires de France 
ajoute : 

L'ancienne société marocaine se désagrège de plus en plus 
depuis deux ans. Aussi devient-il de plus en plus nécessaire, pour 
éviter l'anarchie politique, de renforcer le pouvoir central et de lui 
donner les moyens, sinon de gouverner tout l'empire, au moins de 
maintenir dans l'obéissance le nord, tandis que le makhzen s'éta- 
blira dans le sud. 

Le 8 février, M. Gaillard insiste sur la position critique 
où nous avons laissé tomber le sultan et sur nos devoirs 
immédiats. 

Je suis persuadé que le gouvernement de Moulay-Hafid, para- 
lysé par les abus de la protection et privé des ressources des ports, 
est destiné à s'effondrer dans un avenir peu éloigné, si la réorgani- 
sation militaire n'est pas complétée par la réforme administra- 
tive et financière. 

Le sultan, qui s'en rend compte, prendra les décisions néces- 
saires, mais seulement s'il est soutenu par nous et s'il reçoit de 
nous les assurances qu'il réclame. 

Le 28 février, nouveau télégramme, non moins alar- 
mant, de M. Gaillard. 

La mahalla chérifienne est partie hier. Toutes les tribus de 
l'ouest et du nord-ouest de Fez, Beni-M'tir, Guerouan et Beni- 
Assen, se sont mises d'accord pour résister au makhzen. 

Bref, l'autorité du sultan, demeurée constamment 
précaire, était, au début de 1911, plus menacée que 



368 LE MYSTERE D AGADIR 

jamais. Est-il besoin de rappeler, qu'en négligeant de 
développer, par un emprunt garanti, les ressources du 
makhzen et le contrôle de ces ressources, en interdisant 
pendant de longs mois à la mission militaire d'accom- 
pagner les mahallas, en tardant d'octobre à mars à 
accueillir les demandes pressantes de renforts du chef 
de la mission, le gouvernement français avait pris, dans 
le développement de cette situation inquiétante, une 
lourde responsabilité 1 ? 

Les événements, dès lors, allaient se précipiter, mena- 
çant, non plus seulement le trône de Moulay-Hafid, 
mais la sécurité des Européens, obligeant par là même la 
France à remplir, par ses propres moyens, le rôle auquel, 
depuis 1909, elle aurait pu et elle aurait dû préparer le 
sultan. Le 23 mars 1911, M. de Billy, chargé d'affaires 
de France à Tanger, donne l'alarme. Il récidive le 26 et 
le 29. Il ne s'agit encore que de combats analogues à 
ceux des mois précédents, plus inquiétants cependant : 
car c'est tout près de Fez qu'ils ont été livrés. Le premier 
a eu lieu le 12 mars sous les murs de la capitale entre 
la mahalla chérifienne et les Beni-Hassen qui ont été 
repoussés. Puis l'agitation gagne les Beni-M'tir qui vien- 
nent razzier tout près de Fez. 

Il est à craindre, ajoute M. de Billy, que, si les Berbères persistent 
dans leur attitude, les tribus des environs de Fez ne se rendent 
compte de la faiblesse du makhzen. Dans ce cas, la situation pour- 
rait présenter des dangers pour les colonies européennes de la 
capitale. 

Malgré ce péril, il ressort de la dépêche adressée le 
29 au département par le chargé d'affaires, qu'on per- 

1. Voir ci-dessus, pages 89 et suivantes. 



LE MYSTERE D AGADIR 369 

siste à limiter le concours que le sultan, — à qui nous 
avions imposé l'obligation de congédier les instructeurs 
turcs, — peut attendre des instructeurs français. Moulay- 
Hafid est obligé d'insister pour que les membres de la 
mission militaire, — combien peu nombreux, on l'a vu, — 
marchent avec la mahalla pour débloquer la ville. Il lui 
faut marquer avec force, ce qui est l'évidence, que cette 
opération intéresse les colonies européennes autant que le 
makhzen. Il obtient enfin satisfaction. 

Mais, très vite, la situation s'aggrave. A Meknès, une 
agitation se développe en faveur de Moulay-Slimane. 
Le 2 avril, M. Gaillard écrit que « les tribus qui sou- 
tiennent le makhzen sont prêtes à faire défection dès 
qu'elles seront convaincues de son impuissance. » Il 
en est de même des troupes inorganisées de la mahalla 
de Ben-Djillali. La conséquence, ce sera un mouvement 
insurrectionnel à Fez et, dès lors, nul moyen de garantir 
la sécurité des Européens. L'investissement de la capi- 
tale est désormais complet et, la capacité de rayonnement 
du pouvoir central disparaissant, l'insurrection s'étend 
aussitôt. En gagnant le Gharb, c'est la route Tanger- Fez 
qu'elle coupe. Dès lors, le sultan n'a plus d'espoir que 
dans la poignée de Français qu'on a si imprudemment 
refusé de renforcer en temps utile. Les forces disponibles 
sont si peu nombreuses que « l'on ne peut faire plus 
que défendre les murs ». Sans doute, on espère toujours 
que des renforts arriveront du Haouz : mais cette arri- 
vée est problématique. Les insurgés paraissent unis, car 
la détresse du makhzen assure cette unité. Les attaques 
se succèdent à bref intervalle. Le 2 avril, les Berbères 
attaquent au sud. Sous le commandement de l'adjudant 
Oulibou, de la mission militaire, les Chérifiens les repous- 

21 



370 LE MYSTERE D AGADIR 

sent. L'après-midi, nouvel assaut : l'artillerie, servie 
par nos instructeurs, les met également en déroute. Mais 
de tels efforts ne peuvent se répéter. On manque d'argent, 
de vivres et de munitions. C'est alors qu'avec un admi- 
rable entrain notre agent consulaire à El-Kçar, M. Bois- 
set, essaye de ravitailler la mahalla du commandant 
Brémond qui opère au nord de Fez. Malgré son audace, 
il n'y réussit pas. 

On arrive ainsi au 3 avril. L'heure des décisions va 
sonner. M. de Billy télégraphie coup sur coup, à mesure 
que les nouvelles lui parviennent. Pour éviter d'agir, 
nous essayons de bluffer. 

Le succès des troupes du sultan, qui ont repoussé à Fez les Ber- 
bères le 2 avril, a été grossi intentionnellement, mais la situation 
reste néanmoins des plus précaires et les éventualités les plus 
graves sont possibles. 

Le 12, nouvelle aggravation, Le 13, l'appel retentit, 
plein de détresse : 

Le commandant Brémond a un besoin urgent de munitions 
et Fez ne peut plus rien lui envoyer. Quelques caïds de la mahalla 
Brémond commencent à intriguer contre le commandant. D'autre 
part, le ravitaillement en vivres de ses hommes devient tous les 
jours plus difficile. La mahalla est dans la boue jusqu'aux genoux. 
La résistance s'accentue et les tribus fidèles fléchissent. Le com- 
mandant demande que l'on accélère par tous les moyens l'envoi 
de la mahalla du Haouz. 

Le 18, pressé par la situation, notre représentant à 
Tanger transmet au gouvernement français la prière 
désespérée du sultan : que l'on convoque, avec notre 
concours, la harka delà Chaouïa, qu'on la réunisse à tous 
les autres contingents possibles, Beni-Meskin, Douk-Kala, 
gens de Rabat, et qu'au plus vite elle marche sur Fez. 



LE MYSTERE D AGADIR 371 

Mais, depuis le 10, la situation s'est encore aggravée. 
Les courriers sont pillés ou assassinés. Les Beni-Sadden 
et les Beni-Ouarain ont trahi le sultan et rallié les rebel- 
les. On attend d'un moment à l'autre la défection des 
Oulad-Djammar. Le sultan appelle à lui le commandant 
Brémond. Le 27, Moulay-Hafid nous adresse une lettre 
d'instantes supplications. Il demande que la harka soit 
appuyée par une force française. Dès ce moment, on 
peut craindre à tout instant, qu'une catastrophe ne se 
produise à Fez. Des télégrammes du 7 mai, du 18 mai, 
précisent cette crainte. Ce qu'est alors la situation, un 
rapport d'ensemble du commandant Brémond, en date 
du 24 juillet suivant, va nous l'apprendre. A chaque 
instant, les forces irrégulières, que maintenait tant bien 
que mal le colonel Mangin, passent à l'ennemi. Depuis, 
le 28 avril, les tabors se révoltent à peu près chaque 
jour. Le 2 mai, les habitants de Fez-Djedid se réfugient 
dans la vieille ville, qui impose au makhzen un nouveau 
pacha. Les serviteurs du sultan n'osent plus sortir du 
palais. L'investissement est complet. Le 3 mai, une sur- 
prise manque d'enlever un quartier de la ville. Le 4, atta- 
que générale : à 1.500 mètres du camp, débandade, que 
maîtrise le commandant Brémond, cependant que les 
gens de la ville lui tirent dans le dos. Il faut renoncer dès 
lors à tenter des sorties . « Nous ne pouvions plus que 
durer et, sans secours extérieur, il nous était impossible 
de vaincre. » Le 8, le blocus se fait plus étroit encore. Le 
11, assaut sur le front nord, repoussé à trois heures du 
matin ; autre assaut sur le front ouest. « Pendant quel- 
ques instants le chef de la mission et quelques instruc- 
teurs se trouvèrent au centre d'une vive fusillade très 
rapprochée. » Après cette attaque, il reste de quoi se 



372 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

battre deux fois encore : 170 coups de 75, 150 de 80. Du 
16 au 22, nouvelles désertions. Le 18, attaque repoussée, 
mais cette fois, l'ennemi a amené un canon Krupp. Une 
nous reste, à nous, de munitions d'artillerie que pour un 
seul combat. Et dans quelles conditions ! Le 19, com- 
plot pour enlever comme otages les consuls et le colonel 
Mangin et tuer les autres instructeurs. « Les instruc- 
teurs doivent rester dispersés de manière à rendre 
difficile leur assassinat simultané. » Il n'y a plus de 
munitions d'artillerie. 

En présence de cette angoisse, le gouvernement fran 
çais pouvait-il rester impassible? Le cabinet Monis ne 
le pensa point et ceux-là mêmes, qui en 1911 avaient cri- 
tiqué sa décision, lui ont rendu, depuis, un juste hommage. 
Il la prit, parce que c'était son devoir de la prendre 
et bien que les socialistes qui votaient avec lui ne se fis- 
sent pas faute de répéter chaque jour que le drame de 
Fez n'était qu'une comédie. Dès le 19 avril, à la première 
demande du sultan, M. Cruppi, ministre des Affaires 
étrangères, avait donné l'ordre au général Moinier de 
« faire procéder à la levée de la harka de la Chaouïa 
et de faire accompagner El-Mrani par un ou plusieurs 
officiers français en mesure de le conseiller et de prendre 
de l'autorité sur les khalifats ou caïds des Chaouïa 
par qui les contingents marocains seraient commandés ». 
Le but immédiat était « d'occuper sans retard Kasba- 
Knitra et d'y conduire un convoi de munitions destiné 
au commandant Brémond ». Le même jour, M. Cruppi, 
estimant avec raison que cette mesure ne suffirait pas 
si la situation s'aggravait à Fez, télégraphiait de réunir 
les goums de la Chaouïa et d'étudier, en outre, la forma- 
tion d'une colonne volante. Le 24 enfin, avisé du péril 






LE MYSTERE D AGADIR 373 

croissant de Fez et de la colonne Brémond, M. Cruppi 
télégraphiait à M. de Billy pour ordonner une marche 
en avant, dont le terme devait être la rive droite du 
Bou-Regreg, d'où l'on pourrait, en cas de besoin, se 
porter rapidement sur Fez. 

Pour y procéder, le Gouvernement ne disposait que 
de 7.000 hommes dispersés dans la Ghaouïa, savoir le 
corps d'occupation tel qu'il était à la fin de 1910, plus 
les deux bataillons et les deux sections d'artillerie en- 
voyés fin mars à Casablanca en vue de châtier les Zaers. 
Ce n'était évidemment pas assez. Aussi, dès le 17 avril, 
M. Berteaux, ministre de la Guerre, avait-il prescrit 
l'embarquement immédiat de 4 bataillons, 1 escadron, 
1 batterie, 1 goum algérien. A ces forces, devaient s'ajou- 
ter les goums marocains de la Chaouïa, les tabors de 
police de Casablanca et de Rabat, la mahalla chérifienne 
de Rabat et la harka que devait lever El-Mrani. Le but 
initial était de renforcer le commandant Brémond et de 
porter l'approvisionnement de sa mahalla à 800 coups de 
80 de montagne et 400.000 cartouches. Mais, les événe- 
ments se précipitant, de nouveaux renforts sont envoyés 
le 23 avril, savoir : 10 bataillons, 4 escadrons, 3 batteries, 
3 compagnies du génie. Le 26 avril enfin, la direction 
générale des opérations « qui se dérouleront dans la 
région comprise entre Casablanca et Fez » est confiée 
au général Moinier. Le 16 mai suivant, les instructions 
d'ensemble qui devront le diriger dans l'accomplisse- 
ment de sa mission lui sont adressées par le gouvernement. 
Ces instructions, après avoir rappelé le péril de Fez et les 
demandes du sultan, définissaient le but de l'opération: 

Coopérer avec les troupes chérifiennes afin de rétablir les com- 
munications régulières entre Fez et les ports, d'assurer la sécu- 



374 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

rite des résidents étrangers de façon à ce que le makhzen fût à 
même de poursuivre l'organisation d'une troupe chérifienne 
suffisante pour maintenir l'ordre et faire respecter l'autorité du 
sultan. 



Le Gouvernement ajoutait que «cette action s'exerce- 
rait en conformité avec les principes de l'acte d'Algésiras », 
Gela dit, les règles suivantes étaient recommandées à 
l'attention du commandant en chef. 

Vous ne perdrez pas de vue : 

1° Que nous ne devons rien tenter qui puisse nuire à l'indépen- 
dance du sultan ou diminuer le prestige de sa souveraineté ; 

2° Que nous ne nous proposons pas une occupation de nou- 
veaux territoires marocains qui serait contraire aux véritables 
intérêts de notre politique ; 

3° Que les opérations du corps expéditionnaire doivent être 
aussi réduites que possible et rapidement terminées. 

Nous vous efforcerez, en conséquence, de faciliter les négocia- 
tions qui devront être poursuivies avec les tribus afin d'amener 
leur soumission. 

Dès que vous serez en communication avec notre consul à Fez, 
vous tiendrez compte des avis d'ordre politique qu'il vous fera 
parvenir et vous vous concerterez avec lui pour vos rapports avec 
le makhzen et vos visites au sultan, ainsi que pour vos relations 
avec l^s consuls. 



En conséquence, il convenait d'abord de faciliter les 
négociations avec les tribus afin d'amener leur soumis- 
sion ; de n'occuper la capitale que par des forces ché- 
rifiennes, les troupes françaises restant en dehors ; de 
ravitailler sans délai l'armée du Sultan ; de la ren- 
forcer au moyen de goums et de contingents maro- 
cains ; de ramener nos troupes en arrière, dès que cette 
opération serait terminée et de laisser au gouvernement 
marocain le soin et les moyens de poursuivre ces ré- 



LE MYSTERE D AGADIR 375 

formes. Le général était, en outre, invité à châtier au 
retour les Zaers et, en cas de besoin, autorisé à appuyer 
une opération « limitée » des contingents chérifiens 
sur Meknès, si cette ville continuait à être un foyer dan- 
gereux pour la tranquillité du pays. En d'autres termes, 
le gouvernement français, obligé de constater qu'on 
n'avait rien fait depuis 1909 pour « renforcer les troupes 
chérifiennes jusqu'à l'effectif nécessaire », chargeait le 
général Moinier d'improviser cette réforme dès son arri- 
vée à Fez, de faire en deux semaines ce qu'on n'avait pas 
réussi à faire en deux ans : douloureuse conséquence 
d'une incurie prolongée. 

Malgré certaines erreurs techniques commises par l'ad- 
ministration de la guerre dans la formation du corps de 
débarquement, le général Moinier s'acquitta de sa tâche 
avec un plein succès. Le rapport d'ensemble, rédigé par 
lui en juillet 1912, permet de résumer son œuvre. De la 
fin d'avril au 11 mai, les troupes se concentrent à 
Knitra. Le 11, elles se mettent en marche. Le 21, à deux 
heures de l'après-midi, elles arrivent sous les murs de 
Fez sans avoir rencontré de résistance sérieuse, mais 
après de rudes épreuves physiques. Du 19 au 2 juin, une 
série de balayages ouvrent définitivement la route suivie 
par la colonne et que certaines tribus avaient essayé 
d'intercepter. Du 6 au 10 juin, la route de Fez-Meknès 
est à son tour dégagée et Meknès occupé par des troupes 
chérifiennes qu'appuie un petit détachement français, 
le prétendant Moulay-Zin fait prisonnier. Du 18 au 
28 juin, la sécurité étant déjà complète aux environs 
immédiats de Fez, nous soumettons les Beni-M'tir, 
âme de la rébellion. Du 1 er au 9 juillet, la route directe 
de Meknès à Rabat par les Zemmour est déblayée. Les 



376 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

territoires occupés sont divisés en deux zones, zone de 
Meknès (général Dalbiez), zone de Rabat-Mehedia (géné- 
ral Ditte), le but étant uniquement la surveillance des 
tribus et la préparation d'une organisation chérifienne. 
Nos troupes accomplissent en même temps des travaux 
d'intérêt général : création de la base de Mehedia, des 
lignes télégraphiques de Bou-Snika à Rabat, de Rabat 
à Mehedia, de Rabat à Si-Allal-Bahraoui, tentatives 
de navigation du Sebou. 

Le général Moinier, au cours de ses opérations, avait 
pu constater dans quelle lamentable anarchie avait été 
laissé le Maroc, ce, en dépit de l'accord 1909 qui avait 
reconnu l'intérêt spécial que nous avions à y mettre de 
l'ordre. 

C'est à des abus criants, à des exactions éhontées qu'il faut faire 
remonter les causes de la révolte des tribus. S'il y a au Maroc un 
makhzen qui s'entoure des formules traditionnelles lui donnant un 
faux air de gouvernement suranné, il n'y a plus aucune administra- 
tion dans le sens que nous attachons à ce mot. On ne s'y préoccupe 
nullement des besoins des contribuables pour y satisfaire dans la 
limite des ressources, on se borne à les exploiter et à leur extorquer 
les plus fortes sommes possibles, sous les prétextes les plus divers. 
Tout fonctionnaire, ayant généralement payé sa charge et certain 
d'avoir bientôt à la céder à un plus fort enchérisseur, a pour prin- 
cipal souci de rentrer, et au delà, dans ses déboursés et ne laisse 
arriver aux caisses du sultan qu'une minime fraction de ses profits. 

Quelle plus dure critique concevoir de notre absten- 
tion de trente mois? Le général avait également constaté 
combien peu nous avions su prendre d'ascendant sur 
l'esprit du sultan, combien Moulay-Hafid restait rebelle 
à nos conseils, insouciant à l'égard des fonctionnaires 
choisis par lui. La révocation (26 mai) du grand vizir 
Glaoui avait produit bonne impression. Mais le général 



LE MYSTERE D AGADIR 377 

Moinier estimait que l'anarchie continuerait tant que la 
France ne prendrait pas en mains un contrôle effectif de 
l'administration marocaine. 

Sans égard à ces conclusions, le gouvernement fran- 
çais, pendant ces deux mois de campagne, avait poussé 
jusqu'à l'excès le soin de répudier tout projet contraire 
à l'acte d'Algésiras et n'avait pas un instant cessé de 
rappeler au général en chef le caractère provisoire de la 
tâche qui lui était confiée. Le 3 juin, il avait été spécifié 
qu'on n'enverrait pas de nouveaux renforts en Chaouïa 
et qu'on ne ferait rien par la route de Taza. Le général 
Moinier avait été invité à assurer l'ordre au moyen des 
troupes chérifiennes portées à 5.000 hommes. Son pre- 
mier soin devait être de préparer son retour qui com- 
mencerait dès la formation des nouvelles recrues maro- 
caines (8 juin). Le 20 juin, ordre lui était donné de com- 
mencer son mouvement de retraite. C'était au lende- 
main de l'opération de Meknès et il s'en fallut de peu, 
semble-t-il, que le gouvernement, qui l'avait autorisée 
pourtant, ne la blâmât. Le 27 juin, nouveau télégramme 
relatif à la ligne de communication Rabat-Meknès-Fez. 
Le 29, ordre de replier de Ras-el-Ma sur Meknès le gros 
de l'arrière-garde qui doit veiller, — de loin — à la 
sécurité de Fez. Le 2 juillet, départ de Meknès. Le 9, 
arrivée à Rabat. Mais, à ce moment, on savait, depuis 
huit jours, que les précautions restrictives du Gouver- 
nement n'avaient pas suffi à contenir l'Allemagne. 
Depuis le 1 er juillet, le Panther était à Agadir. 



378 LE MYSTERE D AGADIR 



II 



L'ATTITUDE DE l' ALLEMAGNE 

L'expédition de Fez, indispensable du point de vue 
franco-marocain et conséquence des erreurs de deux 
ans, posait sous une forme nouvelle la question des rela- 
tions franco-allemandes. 

De ce fait, le gouvernement français, après avoir né- 
gligé d'exercer les droits qu'il tenait indiscutablement de 
l'accord du 8 février 1909, était obligé de revendiquer 
ceux que cet accord ne lui assurait pas explicitement. Le 
gouvernement impérial n'eût pas formulé d'objections 
à un large emprunt marocain garanti par l'État français 
et comportant, par la force des choses, l'extension pra- 
tique de notre contrôle sur les administrations chéri- 
fiennes. Le gouvernement impérial n'eût pas pu en for- 
muler davantage contre le renforcement de notre mis- 
sion militaire et la création, par ses soins, d'une armée 
marocaine assez nombreuse et assez disciplinée pour 
maintenir l'ordre. En était-il de même à l'égard de notre 
marche sur Fez, corollaire logique, mais extrême de 
notre intérêt spécial, alors surtout que, par notre négli- 
gence à recueillir les fruits immédiats de l'accord de 
1909, nous avions reculé jusqu'à l'invraisemblance les 
bornes de l'insouciance ? De toute évidence, l'attitude 
de l'Allemagne, en présence de l'obscurité des textes, 
se déterminerait non par ses engagements, mais par 
ses intérêts et par ses sentiments. 



LE MYSTERE D AGADIR 379 

Ce n'était pas là une garantie pour îa France. Car, au 
mois d'avril 1911, les bonnes dispositions de l'Allemagne 
étaient plus que problématiques. Elle avait perdu toute 
foi dans la formule de 1909. Après les vastes espoirs de 
réalisation qu'elle avait conçus d'abord, elle avait cons- 
taté, sur tous les terrains, l'impossibilité d'aboutir. Le 
monopole à deux, envisagé au début, était devenu une 
faillite à deux. Mines, travaux publics, chemins de fer, 
tout avait avorté. M. Renschhausen avait été remboursé 
et les travaux de Larache payés. Mais, de résultat d'en- 
semble et d'avenir, nulle trace. Le cadre majestueux de 
la collaboration franco-allemande au Maroc restait un 
cadre vide. Au Congo, insuccès pareil et, depuis peu de 
jours, officiel. Le consortium N'Goko Sangha, minu- 
tieusement préparé par les deux gouvernements de 1909 
à 1910, péniblement mis sur pied après vingt mois d'ef- 
forts, avait été répudié par le cabinet Monis. Le projet 
de chemin de fer Congo-Cameroun, improvisé en manière 
de compensation, allait, quelques jours plus tard, con- 
naître la même fortune. De quelque côté que les regards 
se portassent, le néant s'offrait à eux. 

Le gouvernement allemand ne serait-il pas, dans ces 
conditions, conduit à envisager d'autres solutions ? Il 
avait consenti à la France dans l'empire chérifien un 
désistement politique dont il attendait des contre-parties 
économiques. Ces contre-parties n'étant point venues, 
ne regretterait-il pas son désistement et ce dans la 
mesure même où la France semblerait disposée à en 
tirer des conclusions élargies ? Dès le principe, les pan- 
germanistes avaient dénoncé comme une duperie l'ac- 
cord de 1909. Ils souhaitaient pour l'Allemagne un profit 
plus tangible et, comme en 1904, ils s'écriaient : « Il 



380 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

nous faut un morceau du Maroc ». Combien plus le 
réclameraient-ils en voyant, d'une part, l'inexistence 
des bénéfices d'affaires qu'on leur avait promis, d'autre 
part, les troupes françaises à Fez ! Était-ce là le marché 
avantageux annoncé deux ans plus tôt par le prince de 
Bulow et le baron de Schoen ? De bénéfices économiques, 
point ; la France en revanche, maîtresse de la capitale 
chérifienne : belle matière à protestations nationalistes. 
Et certes, le gouvernement impérial, malgré un chan- 
gement de personnes, ne s'appropriait pas ces protes- 
tations et, si les choses fussent au Maroc demeurées en 
l'état, le retard des réalisations économiques n'eût peut- 
être pas suffi à déterminer de sa part un changement 
de politique. Mais qu'une occasion survînt, qui servît 
de prétexte à ce changement: qui pouvait garantir 
qu'il ne se produirait pas ? Or cette occasion, la marche 
des Français sur Fez allait la fournir au gouvernement 
allemand : non point qu'il doutât que le ministère 
Monis ne s'y fût résolu qu'à regret, ni qu'il attribuât à la 
France l'arrière-pensée de déchirer l'acte d'Algésiras. Il 
se bornait seulement, mécontent du contrat antérieur, 
à voir dans l'initiative française un motif plausible 
de l'amender. En invoquant l'émotion de l'opinion alle- 
mande, émotion qu'il était facile d'entretenir, il se 
réservait de sortir du jeu, de « poser sa flûte sur la 
table » et, reprenant sa liberté, de réclamer un nou- 
veau débat. En un mot, l'expédition de Fez venait 
au moment précis où le gouvernement impérial pou- 
vait être le plus tenté de s'en servir contre la 
France. 

Le gouvernement français en eut conscience et, après 
avoir mis tout son soin à restreindre la portée, la durée, 



LE MYSTERE D AGADIR 381 

l'extension de son intervention, il n'en apporta pas moins 
à communiquer au gouvernement allemand les plus 
petits détails de ses projets. On a vu quelle extrême pru- 
dence avait caractérisé les instructions données au géné- 
ral Moinier. On a vu combien de télégrammes ministé- 
riels lui avaient, dès son arrivée à Fez, prescrit d'abord 
de préparer, ensuite de hâter son retour. Rien de tout 
cela n'avait été ignoré du gouvernement allemand. Dès 
le début de mars, l'ambassadeur de France à Berlin 
avait été chargé d'informer la chancellerie impériale 
des modestes et tardives mesures prises pour châtier 
les Zaers et d'ajouter qu'en aucun cas le rayon de nos 
postes ne serait étendu. Le 5 avril, M. Jules Gambon 
recevait mission de communiquer à M. Kiderlen les 
mauvaises nouvelles reçues du Maroc 1 . Le gouverne- 
ment français, déclarait notre ambassadeur, avait con- 
sidéré qu'il était obligé de prendre des précautions pour 
le cas où, l'investissement de Fez devenant complet, il 
faudrait aviser à la sécurité des Européens. Peut-être 
aussi serions-nous obligés, pour châtier les Zaers contre 
qui le sultan ne faisait rien et ne pouvait rien faire, 
d'occuper Rabat, centre de ravitaillement de cette tribu 
belliqueuse. Le 17 avril, c'est à M. Zimmermann, sous- 
secrétaire d'État, que M. Jules Cambon allait commu- 
niquer le bulletin de santé qui devenait ainsi pour le 
gouvernement impérial une habitude hebdomadaire : 



1. Le 7 avril, dans un discours prononcé au Sénat, M. Gruppi s'exprima 
ainsi : « Nous devons entretenir avec l'Allemagne les bons rapports qui 
conviennent à deux grandes nations voisines. Nous avons sur certains 
points des intérêts communs à défendre. Nous nous appliquerons à le 
faire dans un esprit de complète bonne volonté. Et si nos intérêts se trou- 
vaient quelque part en opposition avec les siens, nous soutiendrions nos 
droits avec la fermeté loyale et avec l'esprit de justice qui nous sem- 
blent le meilleur moyen d'éviter de dangereux malentendus. » 



382 LE MYSTERE D AGADIR 

il s'agissait de l'envoi à Casablanca de quatre nouveaux 
bataillons. Le 19, c'est-à-dire le surlendemain, le gou- 
vernement allemand apprenait de nous la formation 
d'une mahalla chérifienne en Chaouïa, comme aussi 
la formation éventuelle d'une colonne légère française, 
qui, en cas de besoin, pourrait marcher sur Fez. Le 
gouvernement de la République se déclarait désireux 
d'échanger à ce sujet ses vues avec le gouvernement 
impérial. On continua de même, jusqu'à la fin d'avril 
puis en mai, puis en juin. M. de Kiderlen et M. Zim- 
mermann connurent avec la même précision les mouve- 
ments de nos troupes. Nous ne déplacions pas un batail- 
lon, sans dire pourquoi et nous ne manquions pas d'ajou- 
ter que nul esprit de conquête ne nous animait, que 
nous demeurions fidèles à l'acte d'Algésiras, attachés 
à l'accord de 1909. Peut-être même le disions-nous un 
peu trop : car, avec un interlocuteur aussi plein de sur- 
prises que celui que nous avions en face de nous, on 
s'affaiblit par l'excès de précaution et plus on mul- 
tiplie les assurances, moins on rencontre de créance. 

Dès le début de ces communications, les représen- 
tants du gouvernement allemand adoptèrent vis-à-vis 
de nous une attitude très courtoise, nuancée seulement 
de réserve et de scepticisme. Chaque fois que M. Jules 
Cambon annonçait un envoi de renforts, acte lui en était 
donné, avec parfois, l'expression d'une crainte que 
motivaient, disait-on, les difficultés de la situation 
marocaine et l'état de l'opinion allemande. Le 5 avril, 
M. Cambon informe-t-il M. de Kiderlen que nous serons 
peut-être forcés, pour agir sur les Zaers, d'occuper Rabat 
où ils se ravitaillent ? On lui répond avec un sérieux 
affecté qu'on espère que cette nécessité nous sera épar- 



LE MYSTERE D AGADIR 383 

gnée. Quand il s'agit de la marche sur Fez, on ne pro- 
teste pas, mais on affiche de croissantes appréhensions. 
Certes, assure-t-on, s'il était avéré que les colonies euro- 
péennes fussent en danger de mort, le gouvernement 
impérial ne prendrait pas la responsabilité de s'opposer 
à ce que la France les secourût 1 . Mais les renseignements 
reçus du consul allemand sont moins alarmants que 
ceux du consul de France. Si donc la marche sur Fez 
devenait indispensable, les deux gouvernements échan- 
geraient leurs vues. Le 19 avril, M. Ghebeko, chargé 
d'affaires de Russie à Berlin, vient, au nom de son gou- 
vernement, allié loyal en cette circonstance comme tou- 
jours, informer M. de Kiderlen que le gouvernement 
russe approuve pleinement l'attitude de la France. M. de 
Kiderlen, irrité de nos procédés dans les affaires du 
Congo, réplique que cette assurance est superflue et 
qu'il ne suspecte nullement nos intentions. Toutefois, 
causant quelques heures plus tard avec M. Jules Cambon, 
il lui dit : 

— Au fond, la difficulté pour vous, c'est qu'une fois 
à Fez, vous aurez bien du mal à en sortir. Et alors, que 
deviendront la souveraineté et l'indépendance du sul- 
tan ? Que deviendra l'acte d'Algésiras ? 

Simple allusion glissée en passant qui, déjà, appelle 
comme réplique, une offre, au moins éventuelle, de négo- 
ciation, mais que M. Cambon se garde de relever. 

Le 25 avril, dans une conversation avec le chance- 
lier, l'ambassadeur de France se plaint de la presse 



1. A la commission du Sénat, M. de Selves a résumé ainsi le langage du 
chancelier : « Je ne vous dis pas non, parce que je ne veux pas prendre 
de responsabilités. Mais je ne vous encourage pas ». (Séance du 23 décem- 
bre 1911). 






384 LE MYSTERE D AGADIR 

allemande. M. de Bethmann-Hollweg répond de façon 
évasive. 

— L'accord de 1909 doit être compris, et appliqué 
dans l'esprit de l'acte d'Algésiras dont il est l'appli- 
cation. C'est donc l'acte d'Algésiras qu'il faut maintenir 
et auquel il ne faut pas porter atteinte 1 . 

Le 13 mai, M. Cambon renseigne la chancellerie sur 
le développement, dans le cadre arrêté dès le début, 
des opérations militaires. Même réponse polie, mêmes 
inquiétudes aussi au sujet de la possibilité où nous serons 
de rester fidèles à notre programme d'évacuation rapide. 

— Et si vous êtes forcés de rester à Fez, ce sera une 
situation compliquée. Car tout l'acte d'Algésiras sera 
remis en question, chacun reprenant sa liberté. 

M. Jules Cambon écarte énergiquement cette fâcheuse 
hypothèse. Mais, à l'entretien suivant, il la retrouve sur 
le tapis, comme si le secret désir de l'Allemagne était 
qu'elle se réalisât. Le 10 juin, quand M. Jules Cambon 
fait connaître à la Wilhelmstrasse la circulaire où 
M. Cruppi rappelle aux puissances que tout s'est passé 
comme nous l'avions dit, que tout se passera comme 
nous l'avons promis, que nous avons déjà réduit nos 
postes de la Moulouya, que nous regagnerons la côte à 
bref délai, dès que la pacification sera achevée et l'armée 
chérifienne organisée, M. Zimmermann, sous-secrétaire 
d'État, rend hommage à la loyauté de nos intentions. 
M. de Bethmann-Hollweg la reconnaît aussi. Cependant, 
il ajoute que « toutes ces affaires marocaines le préoc- 
cupent fort, à cause de l'esprit public, à cause des 
journaux ». Le 12 juin, aux courses de Grunewald, 

1. Commission du Sénat, 23 décembre 1911, M. de Selves. 



LE MYSTERE D AGADIR 385 

M. Jules Cambon, invité dans la loge impériale, reçoit 
les félicitations du kronprinz : 

— Eh bien ! mon cher ambassadeur, vous voilà à Fez. 
Je vous en fais bien mon compliment. C'est un joli mor- 
ceau que le Maroc. On n'en parlera plus maintenant. 
Vous nous ferez notre part et tout sera réglé. 

Bien que le prince impérial soit notoirement tenu 
à l'écart des affaires, ce propos émeut l'ambassadeur de 
France, qui se souvient d'un mot jeté dans une conver- 
sation antérieure par M. de Kiderlen à propos de Moga- 
dor. Il proteste donc avec force en répétant une fois de 
plus que la France ne songe aucunement à rester à Fez 
ni à sortir des limites de l'acte d'Algésiras. Il demeure 
sur ce terrain dans les conversations suivantes. C'est au 
cours de l'une d'entre elles que le chancelier lui dit : 

— Allez donc à Kissingen ; vous y verrez Kiderlen. 
Bref, du premier au dernier jour, le gouvernement 

impérial est demeuré courtois, mais fermé, indiquant à 
demi-mots son désir d'une révision de l'acte d'Algésiras, 
cherchant à obtenir de nous, par des coups de sonde et 
des invites, l'offre de cette revision. Il n'a jamais « ap- 
prouvé )> l'expédition de Fez. Il n'a jamais « protesté » 
contre cette expédition. Il a marqué seulement qu'elle 
devait, à ses yeux, poser des questions nouvelles, ques- 
tions que l'ambassadeur de France, maintenant ses 
affirmations initiales, se refusait, par son silence, à abor- 
der et à discuter. Car il craignait par-dessus tout de voir 
se dresser devant lui une demande allemande de par- 
tage marocain, que certains indices rendaient vrai- 
semblable. Situation préoccupante, plus préoccupante 
encore, si, aux déclarations du gouvernement impérial, 
on comparait celles des journaux allemands. 

25 



386 LE MYSTERE D AGADIR 

Depuis 1909, la presse d'outre- Rhin ne s'était guère 
occupée du Maroc que par intermittence et sans aucune 
passion. Ce n'est qu'au début d'avril 1911, que la question 
reprit pour elle de l'intérêt. Dès le 5 avril, la Gazette de 
la Croix se détachait en éclaireur : 

La France doit compter avec nos droits, que nous n'abandonne- 
rons pas à moins qu'elle ne s'entende amicalement avec nous pour 
régler à nouveau d'une manière pratique à tous points de vue 
les difficultés soulevées par la question du Maroc. 

La Taegliche Rundschau conseillait dans le même sens 
au gouvernement impérial de profiter de la crise de Fez 
pour « réparer certaines omissions et certaines fautes». 
Les paroles conciliantes de M. Cruppi étaient accueillies 
avec quelque réserve et la Gazette du Rhin et de Westphalie 
écrivait carrément : 

Maintenant la question marocaine est rouverte. Montrons-nous 
fermes. Si l'on doit renoncer à maintenir la souveraineté du sultan, 
nous devons réclamer notre part. Notre ministre des Affaires étran- 
gères l'a déjà définie en 1903. Il a déclaré que l'Allemagne avait 
besoin de stations de charbon à Rabat, Casablanca et Mogador. 
On peut admettre que le ministère a demandé en même temps 
l'hinterland de ces trois ports. C'est le moins que nous puissions 
réclamer. 

Dès ce moment, en un mot, lespangermanistes disaient 
tout haut ce que peut-être le gouvernement pensait tout 
bas : « L'acte d'Algésiras est mort ; il faut un règlement 
nouveau. » 

Cette campagne se développa, dès que les troupes 
françaises furent arrivées à Fez et, comme le gouverne- 
ment français persistait à ne pas juger que le succès 
d'une opération provisoire justifiât l'ouverture d'une 
négociation générale, on lui fit sentir qu'on se réservait 



LE MYSTERE D AGADIR 387 

de discuter ses motifs, son but et ses actes. D'abord, on 
mit en doute que l'expédition de Fez fût réellement 
nécessaire. « Les nouvelles de source française, écrit 
la Post, sont tendancieuses et exagérées. L'acte d'Algé- 
siras est violé. Cela ne peut pas durer. » La Gazette de 
Cologne, plus mesurée, concède que la situation à Fez est 
« un peu anormale ». Toutefois, elle ajoute que les rap- 
ports de source allemande atténuent le pessimisme des 
journaux français et espagnols. Dans le même sens, le 
6 mai, la Gazette de V Allemagne du Nord, 'écrit : 

D'après les nouvelles officielles de Fe T z. remontant au 1 er mal, 
tous les Allemands sont sains et saufs. On ne saurait parler de 
famine dans la ville. 

Et elle signale la contradiction qui existe entre cette 
nouvelle et celle communiquée par M. Gruppi, d'après 
M. Gaillard. La Gazette de Cologne ajoute que les auto- 
rités françaises censurent toutes les dépêches rassu- 
rantes. Aux yeux de la Taegliche Rundschau, toute assi- 
milation est impossible entre la marche sur Fez et l'ex- 
pédition allemande de Chine de 1897. M. de Kiderlen 
avait dit : « Les rapports de notre consul sont moins 
pessimistes que ceux du consul de France. » La presse, 
plus brutale, imprime : « Les Européens de Fez n'ont 
jamais été en péril. » 

Alors, la protestation se développe : les Français sont 
allés à Fez en invoquant de mauvaises raisons; donc, ils 
y resteront tout en affirmant qu'ils en veulent partir 
et l'Allemagne sera deux fois dupe. La Gazette nationale 
écrit : 

La France, cela ne fait aucun doute, songe à s'établir d'une façon 
durable au Maroc. On doit savoir à Paris quelle est l'attitude 
du gouvernement allemand en présence de cette éventualité. 



388 LE MYSTERE D AGADIR 

La Deutsche Tageszeitung insiste. Même note dans la 
Gazette de la Croix. La Gazette de Voss partage cette 
opinion. 

Troisième acte : après le scepticisme et la protestation, 
les exigences. Et quelles exigences? Le partage du 
Maroc, objet de toutes les craintes de M. Jules Cambon. 
Cela commence dans les journaux secondaires, par 
exemple les Nouvelles de Mecklembourg. 

Laissons les Français reprendre haleine. Dans quelque temps, 
on entendra à Berlin un bref son de cloche. Ce sera la onzième 
heure et on pourra encore s'arranger de manière que l'Allemagne 
obtienne dans le sud du Maroc la part qui lui revient. Si on ne le 
peut, Mars alors sera l'arbitre. 

Puis l'idée se développe un peu partout. La Post dit : 

C'est le partage en sphères d'intérêts qu'il nous faut. Seul, le 
Maroc, ce pays non tropical où des centaines de mille d'Allemands 
pourraient vivre à l'aise, ce pays si riche, nous convient. On n'en 
trouve pas des douzaines comme cela sur la terre. Pourquoi ne 
serait-il pas, à nous, notre Algérie ? 

Le Berliner Tageblatt fait chorus. Il veut que l'Alle- 
magne réclame un port marocain. Et lequel ? Agadir. 
La Gazette de F Allemagne du Nord ne va pas aussi 
loin. Mais son langage plein de réticences fait prévoir, 
sinon des difficultés immédiates, du moins des difficultés 
ultérieures. Elle rend hommage, certes, à la légitimité du 
but que vise la France : 

On ne saurait s'étonner, dit-elle, que la France songe à employer 
tous les moyens qui lui paraissent propres à sauver la vie d 
officiers. C'est à elle, évidemment, qu» v revient le soin de considé- 
rer quels sont les moyens dont il convient d'user, puisque c'est 
elle qui supporte les conséquences des mesures à prendre pour 
assurer la sécurité de ses nationaux. 



LE MYSTERE D AGADIR 389 

Mais, cela dit du principe, elle envisage les circons- 
tances. Elle semble craindre que le gouvernement fran- 
çais ne soit entraîné par les événements au delà de son 
programme. 

Si le gouvernement français dépassait son programme, il ces- 
serait d'être en accord avec l'acte d'Algésiras, dont un des élé- 
ments essentiels est l'existence d'un souverain du Maroc indépen- 
dant. 

Donc, si notre intervention avait, non point pour 
but voulu, mais pour conséquence inattendue de porter 
atteinte à l'indépendance du sultan, toutes les puis- 
sances signataires de l'acte d'Algésiras reprendraient 
leur liberté d'action. Accentuons l'idée : si la France, 
même malgré elle, mettait la main sur le Maroc, ce 
serait une occasion, pour tous les appétits, de réclamer 
leur part du gâteau. Le lendemain, un journal autri- 
chien, la Wiener Allgemeine Zeitung, commente cette 
note et la précise dans un sens comminatoire. Le ter- 
rain est ainsi tout préparé pour lancer de ces fausses 
nouvelles qui sont quelquefois des coups de sonde. 
Le 9 mai, circule en bourse le bruit que l'Allemagne 
va envoyer trois croiseurs dans les eaux marocaines. 
La Gazette de l'Allemagne du Nord le dément aussitôt 
et M. de Kiderlen traite de « criminelle » une telle 
allégation. Mais les pangermanistes gardent bon espoir. 
On n'envoie pas de bateau, c'est entendu. Mais l'idée 
est dans l'air : on y pourra revenir. 

A ce moment, d'ailleurs, les initiatives espagnoles 
viennent confirmer la défiance éveillée à Berlin contre 
la France. Soucieux de n'être pas distancés par nous, 
les Espagnols, depuis le début d'avril, nous harcelaient 



390 LE MYSTERE D AGADIR 

de demandes écrites et verbales, tendant à leur per- 
mettre l'occupation immédiate de la zone que leur réser- 
vait le traité secret du 4 octobre 1904. Très fermement, 
M. Cruppi avait écarté ces demandes que rien ne justi- 
fiait, puisque nous ne songions nullement à occuper 
nous-mêmes notre zone. Le 28 avril, l'ambassadeur 
d'Espagne, M. Perez Gaballero, remettait à M. Cruppi 
une note qui précisait les revendications de son pays 
avec une grande netteté. Après avoir exprimé ses 
craintes sur les conséquences du projet français de 
répondre à l'appel du sultan, cette note ajoutait : 

Pour faire face à des inconvénients aussi sérieux, le gouverne- 
ment de Sa Majesté ne voit que les moyens suivants : 

1° Déclarer que la deuxième des éventualités prévues dans 
l'article 3 de l'accord de 1904 est arrivée (impuissance persistante 
pour affirmer la sécurité et l'ordre public) et dont la preuve la 
plus éloquente se trouve dans la situation traversée par S. M. 
chérifienne. 

L'Espagne se trouve donc libre d'exercer son action dans sa 
zone sans que la France ait encore le droit de s'y immiscer paci- 
fiquement ni militairement, ni d'utiliser ses ressources pour des 
opérations financières, ni de soulever des; obstacles à nos décisions 
en utilisant l'organisation administrative du makhzen. 

Il va sans dire que cette action sera toujours exercée au profit 
du sultan et de l'intégrité de l'empire. 

2° Intervention militaire espagnole sur les points où les circons- 
tances l'exigeront, sans qu'il soit dans nos intentions de provoquer 
des incidents, ni de précipiter les événements. 

L'Espagne nous demandait en un mot d'admettre 
comme réalisée la situation visée par l'article 3 du 
traité de 1904 ainsi conçue : 

III. — Dans le cas où l'état politique du Maroc et le gouverne- 
ment chérifien ne pourraient plus subsister, ou si, par la faiblesse 
de ce gouvernement et par son impuissance persistante à amener 



LE MYSTERE D AGADIR 391 

la sécurité et l'ordre publics, ou pour toute autre cause à constater 
d'un commun accord, le maintien du statu quo devenait impossible, 
l'Espagne pourrait exercer librement son action dans la région limi- 
tée à l'article précédent et qui constitue dès à présent sa sphère 
d'influence. 

M. Cruppi s'y refusa formellement, verbalement 
d'abord, ensuite par écrit. Il exposa que l'aide prêtée 
au sultan par la France n'équivalait en rien à la dispa- 
rition de sa souveraineté, souveraineté garantie par 
l'acte d'Algésiras (art. 3) dans des termes qui précisent 
que pour son exercice même, elle a besoin d'une « aide », 
souveraineté d'un genre spécial qui, ce même acte le 
démontre par son texte, n'a rien de commun avec celle 
d'un état européen. M. Cruppi conclut donc que la 
situation prévue par l'article 3 du traité de 1904 n'exis- 
tait pas et opposa, avec l'approbation de l'Angle- 
terre, un refus très net à la demande de l'Espagne. Il 
se montrait, par contre, disposé à activer la politique 
d'association franco-espagnole, notamment en matière 
de chemins de fer. 

L'Espagne s'inclina. Car, dans les négociations qui 
s'engagèrent alors à Madrid entre M. Garcia Prieto, 
M. Geoffray et sir Maurice de Bunsen, il ne fut question, 
sur la base de l'article 1, et non 3, du traité de 1904, que 
de collaboration financière, d'accords relatifs aux che- 
mins de fer et de police des ports, toujours, par consé- 
quent en fonction de la souveraineté du sultan, et 
jamais, à aucun moment, d'une occupation militaire, 
soit à Larache, soit à El-Kçar. D'ailleurs, en mai, le gou- 
vernement espagnol répétait encore qu'il n'envisageait 
aucune action de ce genre. 

Toutefois, au cours de ces pourparlers, l'Espagne, 



392 • LE MYSTERE D AGADIR 

par un détour, fit revivre, atténuée, sa demande initiale 
en exprimant le vœu que la France considérât comme 
ouverte dès 19111a seconde phase que l'article 2 du traité 
de 1904 faisait commencer seulement en 1919, phase 
pendant laquelle la France ne pourrait agir dans la zone 
espagnole que d'accord avec l'Espagne. M. Gruppi refusa 
également, persistant à vouloir rester sur le terrain strict 
de l'acte de 1904. C'est alors que, n'ayant pu obtenir 
le consentement du gouvernement français, le gouver- 
nement espagnol résolut de s'en passer. A la fin de mai, 
les mouvements de la flotte espagnole faisaient prévoir 
une action que démentait d'ailleurs le gouvernement 
royal. M. Cruppi chargea aussitôt l'ambassadeur de 
France à Madrid de protester par avance contre toute 
action militaire espagnole. Cette protestation disait 
notamment : 

Les troubles de la région de Fez, n'ayant menacé ni Tétouan, ni 
Larache, une intervention militaire espagnole qui se produirait, 
ainsi que le prouve le langage de Mokri, contre legrédumakhzen, 
ne manquerait pas d'être considérée comme une atteinte à la sou- 
veraineté du sultan et serait de nature à le discréditer aux yeux 
des populations marocaines. 

Pour éviter toute équivoque, M. Cruppi ajoutait : 

Rappelez sous la forme la plus amicale 'au gouvernement royal 
qu'en dehors des territoires de la police mixte de Ceuta, aucune 
action militaire espagnole ne pourrait obtenir notre assentiment 
et attirez toute l'attention du ministre d'État sur la responsabilité 
que l'Espagne assumerait, tant à l'égard des puissances que du 
makhzen, si elle procédait à une occupation militaire même 
temporaire qui serait contraire à l'acte d'Algésiras. 

L'ambassadeur de France s'acquitta aussitôt de cette 
mission et en rendit compte. Quelques heures plus tard, 



LE MYSTERE D AGADIR 393 

un détachement espagnol débarquait à Larache, 
M. Cruppi n'en étant informé que le jour même où cela 
se passait. Gomme son attitude antérieure lui en donnait 
le droit, il chargea aussitôt M. Geoffray de formuler 
une protestation très nette. Il lui adressa à cet effet les 
instructions suivantes : 

Veuillez rappeler au ministre d'État, amicalement, mais de la 
façon la plus nette, que les mesures prises par le gouvernement 
royal — mesures qui n'ont fait V objet d'aucun accord préalable entre 
la France et V Espagne, — et qui nous ont été notifiées après leur 
réalisation ou en cours d'exécution, ne sauraient avoir notre assen- 
timent. 

En prenant ces mesures, l'Espagne assume des responsabilités 
qu'il lui appartiendra de définir et de préciser. 

Le Conseil des ministres espagnol ayant, le lendemain, 
publié un communiqué où l'on ne trouvait pas trace de 
la protestation française, M. Cruppi télégraphia à 
M. Geofïray en le chargeant de remettre par écrit au 
ministre d'État, le texte de cette protestation formulée 
verbalement l'avant-veille. Il lui confirma en même 
temps l'ordre d'interrompre les négociations commen- 
cées deux mois plus tôt au sujet de la collaboration 
franco-espagnole en matière de chemins de fer. Il est 
donc permis d'affirmer que la protestation nécessaire 
avait été formulée dans les termes les plus catégoriques 
avant et après l'initiative espagnole et qu'aucun con- 
cert, à aucun degré, sous aucune forme, n'existait entre 
les deux gouvernements. 

Par malheur, le public, ni en France ni en Allemagne, 
ne sut rien de cette protestation. Si l'on songe que, 
jusqu'au 9 juin, l'Espagne avait nié avoir aucun projet 
de débarquement ; si l'on songe que, le 20 juin, le chargé 



394 LE MYSTERE D AGADIR 

d'affaires d'Angleterre à Madrid obtenait de M. Garcia 
Prieto la promesse de soumettre à M. Ganalejas un 
projet de déclaration annonçant la prompte évacua- 
tion d'El-Kçar; si l'on songe surtout que, dès la fin de 
mai, MM. Paul et Jules Gambon avaient préconisé avec 
une extrême insistance une politique d'adhésion aux 
demandes espagnoles, on s'explique que M. Gruppi n'ait 
pas osé rendre publique la protestation que, très sage- 
ment, il avait formulée à Madrid. Il n'en reste pas moins 
que le silence gardé par lui au Sénat le 14 juin, à la 
Chambre le 16, au sujet de cette protestation, aggrava 
les soupçons de l'Allemagne. Au lieu que la politique 
française apparût nettement opposée à la politique 
espagnole, une équivoque pesait sur l'une et l'autre, 
équivoque que le Lokal Anzeiger exploitait sans tarder 
en écrivant : 

Au fond du cœur, on n'est pas mécontent à Paris de l'initiative 
espagnole. Ce sera une occasion do marcher sur Taza. 

Devant ces attaques, chaque jour plus directes, la 
presse française soutenait de son mieux le Gouverne- 
ment. Elle répétait avec insistance que la présence 
momentanée de nos troupes à Fez, à la prière instante 
et répétée du sultan, laissait subsister l'acte d'Algésiras. 
Elle rappelait que nous tenions de l'accord de 1909, 
implicitement sinon explicitement, le droit, dans un 
cas aussi grave, de coopérer à la consolidation de l'ordre. 
Elle rappelait qu'en 1909, l'Allemagne avait promis à 
la France sa bonne volonté politique et qu'elle avait, 
pour la première fois, une occasion de faire honneur à 
sa promesse. Elle montrait qu'une opération acciden- 
telle et momentanée comme celle de Fez ne justifiait 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 395 

pas l'ouverture d'une négociation nouvelle. Elle invo- 
quait à ce sujet l'opinion russe et l'opinion anglaise. 
Elle insistait surtout sur le fait qu'il n'y avait pas, qu'il 
ne pouvait pas y avoir en tout cela matière à compen- 
sation. Le 26 avril et le 31 mai, le Temps écrivait : 

On nous parle de compensations. Compensations pourquoi, 
puisque nous ne demandons rien ? 

Plus d'une fois déjà, les journaux et même les diplomates 
allemands ont signalé que le Cameroun allemand manque de 
débouchés fluviaux. Quoi de plus tentant, s'agissant du Maroc, 
c'est-à-dire de la France et de l'Espagne, que de chercher ces débou- 
chés dans le Gabon français et la Guinée espagnole ? Les insinua- 
tions dans ce sens ne nous ont pas échappé. 

Pour notre part, nous estimons qu'on ne Saurait sans péril 
laisser prendre corps à ces projets encore vagues. 

Malheureusement, l'Allemagne trouvait en France 
même les alliés qu'elle y a constamment rencontrés et 
qui, par esprit de parti, allaient plus loin encore que 
la presse allemande dans la voie des injustes attaques 
contre le cabinet. M. Jaurès écrivait le 24 avril : 

Maintenant que les menteurs et machinateurs coloniaux ont 
réussi leur opération, maintenant qu'ils ont obtenu de la faiblesse 
du Gouvernement cette expédition sur Fez, qui va nous engager 
à fond, ils laissent passer un peu de la vérité si audacieusement 
supprimée depuis quelques jours; Comme on ne pouvait pas soutenir 
indéfiniment l'énorme mensonge, et comme, d'ailleurs, on n'en avait 
plus besoin, on a daigné apprendre à la France, hier matin, que 
Fez n'était pas sérieusement menacé, et que la mahalla Brémond 
se ravitaillait sans peine. Qu'importe maintenant d'avouer la 
manœuvre ! Les ordres télégraphiques sont partis. Les généraux 
et les financiers sont en liesse. 

Ah ! la bande marocaine et son délégué, M. Regnault, peuvent 
se vanter d'avoir affaire à des gouvernements débiles et aveugles, 
à un pays sans clairvoyance et sans ressort. Leurs intrigues les 
plus grossières réussissent ; leurs desseins les plus criminels se 



396 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

développent sans obstacle ; et la politique la plus imprévoyante et 
la plus basse est devenue par eux la politique de la France. 

Le ministère qui s'est laissé prendre dans le plus terrible engre- 
nage verra ce qu'il en coûte d'être la dupe de tous ces trafiquants. 

Le 26 avril : 

Fez n'est pas serré de près, et en tout cas, aucun danger ne 
menace les Européens. Et à qui ferait-on croire que M. Boisset 
aurait pu approvisionner de munitions, à 110 kilomètres de dis- 
tance, la mahalla Brémond si les tribus étaient réellement soule- 
vées sur ce vaste espace ? 

Tout cela n'est qu'un jeu. 

Le 27 : 

Il apparaît bien que la France a été odieusement mystifiée 
par ceux qui ont machiné l'expédition marocaine. 

Ils disaient que Fez allait succomber ; que la ville ne pouvait 
plus se ravitailler. On apprend maintenant que la ville peut tenir 
longtemps ; et les courriers venus du Maroc établissent que les 
vivres n'ont même pas haussé, que le blé se vend, comme l'année 
précédente, 3 francs les 50 kilos, que la viande se vend fr. 70 le 
kilo. Jamais les communications de Fez à Tanger n'ont été inter- 
ceptées. 

Ils avaient dit que le commandant Brémond était à bout de 
munitions. On avoue maintenant qu'il y a plus de 250.000 car- 
touches ; et il semble certain qu'il est approvisionné pour plusieurs 
semaines. 

Ils avaient dit que le sultan Moulay-Hafid avait sollicité une 
expédition française. Qu'on produise un seul document qui l'éta- 
blisse. Le sultan avait seulement écrit aux tribus des Doukhalas. 
des Beni-Meskin et des Chaouïa, pour leur demander d'envoyer 
des forces à Fez ; et il en a averti le général français qui com- 
mande dans la région de la Chaouïa. 

Tout a été truqué, faussé, grossi pour persuader à l'opinion 
qu'une grande opération au Maroc était indispensable. Une autre 
politique était possible. Une autre politique est possible encore. 



Ces documents, dont M. Jaurès niait l'existence avec 



LE MYSTERE D AGADIR 397 

une si sereine audace, on les connaît *. On sait aussi 
le parti que nos adversaires, en 1911 comme en 1906, 
ont tiré de sa campagne impie. 

En résumé, au milieu de juin, la marche sur Fez 
aggravée par les déceptions que l'accord de 1909 avait 
infligées à l'Allemagne, par les initiatives injustifiées 
de l'Espagne et par les violences coupables des socia- 
listes français, apparaissait à l'opinion allemande comme 
la mainmise de la France sur le Maroc et les journaux 
réclamaient âprement « la part de l'empire ». Le gou- 
vernement français avait des raisons de craindre que 
les pouvoirs publics ne fussent d'accord avec les jour- 
naux. Son effort, pendant les derniers jours qui précé- 
dèrent la crise, allait tendre à conjurer l'exigence redoutée 
que tout, dès ce moment, permettait de prévoir. 



III 



VEILLE DE CRISE 

Deux craintes dominaient le gouvernement français : 
la crainte que l'Allemagne ne réclamât la révision de 
l'acte d'Algésiras, la crainte qu'elle ne prétendît obtenir 
au Maroc des avantages territoriaux. Pour échapper à 
cette menace, un seul moyen : maintenir le gouver- 
nement allemand sur ce terrain de l'accord de 1909 dont 
il semblait qu'il voulût s'évader; poursuivre, ranimer, 
si possible, ces conversations économiques trop négli- 

1. Voir ci-dessus, page 371. 



398 LE MYSTERE D AGADIR 

gées depuis deux ans et qui, peut-être, permettraient 
de lui offrir une satisfaction. Dès le début d'avril, dans 
toutes ses dépêches à M. Jules Cambon, M. Cruppi y 
insiste : il est prêt à négocier économiquement sur 
tous les terrains, dans l'esprit le plus conciliant. Mais, 
plus ces offres se précisent, plus l'Allemagne s'y dérobe. 
En vain, nous nous déclarons prêts à causer : le silence 
nous accueille, comme en ces jours de 1905, où M. Del- 
cassé, dans les semaines qui précédèrent sa retraite, 
s'épuisait à reprendre avec Berlin un insaisissable con- 
tact. 

Le premier sujet qui s'offre est celui des chemins 
de fer marocains. On a vu combien inacceptables 
avaient été pour la France les exigences allemandes 
du 8 avril 1911 (participation à l'exploitation et au 
personnel de tous les chemins de fer marocains). On 
a vu aussi que, malgré cela, le gouvernement français 
n'avait pas voulu laisser tomber l'entretien. Rappe- 
lons les dates : le 17 et le 20 avril, M. Cruppi essaye de 
faciliter l'entente en restreignant le champ du débat et 
en ramenant la question, sans envisager l'avenir, aux 
deux lignes Casablanca-Settat et Oudjda-Taourirt. Le 
25, M. Jules Cambon spécifie que l'entente est toujours 
possible. Le 8 mai, il offre encore de reprendre l'examen 
commencé. Le 10 juin, il renouvelle sa proposition à 
M. Zimmermann, le 11 au chancelier. Le 20, il la pré- 
cise à M. de Kiderlen à Kissingen. A toutes ces instances, 
que répond l'Allemagne? Rien ou peu s'en faut : à la 
communication du 28, un simple donné acte ; à celle 
du 8 mai, l'annonce par M. de Kiderlen de son départ 
pour Kissingen ; à celle du 10 juin, l' affirmation que 
M. de Kiderlen se réserve la question ; à celle du 11, 



LE MYSTERE D AGADIR 399 

« Allez voir Kiderlen » ; à celle enfin du 20,1e silence et 
cette seule réplique : 

— Il n'y a rien à faire. C'est un replâtrage impossible. 

Un mur se dressait devant nous. Ce mutisme obstiné 
était voulu et réfléchi. 

Pour le rompre, M. Cruppi tenta d'ajouter une con- 
versation nouvelle aux conversations antérieures et il 
offrit à l'Allemagne, à la fin de mai, une satisfaction que 
celle-ci nous demandait depuis longtemps. Il s'agissait 
des relations douanières entre l'Allemagne et la France. 
Depuis la révision du tarif douanier français, les impor- 
tateurs allemands se plaignaient avec insistance des 
méthodes de spécification étroite par lesquelles notre 
administration, pour répondre au régime de préférence 
appliqué par la douane allemande à certains produits 
non français, avait supprimé des facilités dont l'Alle- 
magne bénéficiait antérieurement : c'est ainsi, par 
exemple, qu'on avait, pour les machines, assimilé les 
pièces détachées destinées à être montées en France à la 
machine toute montée. Ces réclamations, transmises à 
maintes reprises par le baron de Lancken, conseiller de 
l'ambassade d'Allemagne à Paris, à M. Delanney, 
directeur général des douanes, aboutissaient toutes à cette 
conclusion de la diplomatie allemande : 
— Votre tarif est mal appliqué et inapplicable. 
M. Delanney répondait, selon son devoir, que l'appli- 
cation d'un tarif douanier est une question de souve- 
raineté et que la France ne pouvait pas plus modifier 
son tarif pour être agréable à l'Allemagne que l'Alle- 
magne n'eût pu modifier le sien pour être agréable à la 
France. Le directeur général des douanes ajoutait qu'il 
était prêt à envisager chaque cas dans l'esprit le plus 



400 LE MYSTERE D AGADIR 

conciliant. Il regrettait à ce propos, que l'Allemagne 
ne suivît pas l'exemple de l'Angleterre, qui, quand une 
difficulté se produit, en saisit à l'amiable l'administra- 
tion française, avant que l'affaire ait pris un caractère 
contentieux, et facilite ainsi la solution. Du côté alle- 
mand, au contraire, il existe un service mi-officiel, mi- 
officieux qui s'applique à fortifier, par une minutieuse 
étude du tarif français, chaque réclamation conten- 
tieuse et exclut, de ce fait, toute possibilité de tran- 
saction. 

M. de Lancken, peu impressionné, semble-t-il, par ces 
arguments techniques, se borna — on était à l'automne 
de 1910, — à répliquer que c'était politiquement fort 
regrettable et que, si l'on continuait, le gouvernement 
allemand, déjà débordé par les revendications des pan- 
germanistes en faveur des frères Mannesmann, ne pour- 
rait pas résister aux réclamations de ses importateurs 
contre les procédés de la douane française : ces inci- 
dents pèseraient ainsi sur les relations entre les doux 
pays et notamment sur la question marocaine. M. Delan- 
ney dut répondre que ces considérations dépassaient sa 
compétence et rendit compte au ministre des Finances. 
Les réclamations allemandes, toujours très nombreuses, 
furent donc, comme par le passé, transmises par les mi- 
nistères des Affaires étrangères et du Commerce à celui 
des Finances. Chacune d'elles fut soumise à une enquête 
détaillée, mais aucune ne parut admissible. 

C'est dans ces conditions que, quelques semaines plus 
tard, l'ambassadeur d'Allemagne demanda que vieux 
délégués techniques français fussent envoyés à Berlin 
pour étudier les moyens d'améliorer l'application du 
tarif français. Le ministre des Finances répondit avec 



LE MYSTERE D AGADIR 401 

raison qu'une telle demande était inacceptable. Si la 
France l'eût accueillie une fois, elle eût été obligée de 
l'accueillir toujours. Le précédent aurait été créé. L'appli- 
cation du tarif fût devenue totalement impossible. On 
demeurait donc au même point et, dans de nombreux 
rapports, M. Jules Cambon signalait la persistante viva- 
cité de la mauvaise humeur allemande. C'est alors que 
M. Cruppi, désireux de donner à l'Allemagne, au lende- 
main de la marche sur Fez, le maximum de satisfactions 
économiques, pria le ministre des Finances de lui en 
faciliter les moyens. On avait repoussé et on ne pouvait 
pas ne pas repousser la demande allemande tendant à 
l'envoi à Berlin de deux délégués français. Mais ne pou- 
vait-on trouver une autre formule ? Au lieu d'un examen 
des seuls griefs allemands, ne pouvait-on concevoir un 
examen combiné des griefs allemands et des griefs fran- 
çais portant sur l'application et l'interprétation récipro- 
que des tarifs, et non, bien entendu, sur leur quotité? 
Chaque gouvernement étudierait d'abord les griefs res- 
pectifs. Puis, une conférence se réunirait. En consé- 
quence, le 24 mai, M. Cruppi chargeait M. Jules Cambon 
de remettre à M. de Kiderlen la note suivante : 

Le gouvernement impérial a bien voulu manifester au gouver- 
nement de la République le désir de voir procéder à un échange 
de vues au sujet des difficultés douanières pouvant exister entre 
les deux pays. 

A la suite des conversations qui se sont engagées à ce sujet entre 
le secrétaire d'État à l'Office impérial des Affaires étrangères et 
l'ambassadeur de la République à Berlin, le gouvernement impé- 
rial a communiqué à M. Jules Cambon un certain nombre de desi- 
derata formulés par le commerce et l'industrie allemands qui sont 
actuellement examinés par les départements ministériels français 
compétents. 

De son côté, le gouvernement de la République a eu l'occasion 

26 



402 LE MYSTERE D AGADIR 

d'appeler l'attention du gouvernement impérial sur le préjudice 
causé à notre commerce par diverses mesures adoptées par l'admi- 
nistration douanière allemande. 

Désireux de témoigner au gouvernement impérial son esprit 
de conciliation, le gouvernement de la République serait disposé 
à ce que des délégués techniques examinent à Berlin et à Paris les 
questions relatives à l'application et à l'interprétation des tarifs 
douaniers des deux pays, étant bien entendu qu'il ne saurait être 
question de réduire les droits inscrits à la loi douanière du 
29 mars 1910. 

Chacun des deux gouvernements produirait la liste des demandes 
de ses ressortissants. Ces demandes d'abord examinées par les 
administrations respectives, seraient discutées en conférences 
contradictoires par les délégués français et allemands, et l'admi- 
nistration des douanes ne manquerait pas d'utiliser les résultats 
de ces échanges de vues dans la rédaction de ses notes expli- 
catives. 

Le gouvernement de la République, convaincu que ces senti-, 
ments répondent à ceux du gouvernement impérial, serait heureux 
d'apprendre que la procédure qu'il suggère lui paraît susceptible 
d'aboutir à un règlement satisfaisant des questions envisagées. 

Le gouvernement français consentait ainsi au gouver- 
nement impérial un notable sacrifice. Dans un rapport 
du 13 mai, M. Jules Gambon avait insisté sur la nécessité 
de le lui accorder. On avait le droit de penser que nos 
interlocuteurs y répondraient avec empressement. Il n'en 
fut rien. La note française du 24 mai n'obtint aucune 
réponse. Ici encore s'accentuait, dans des conditions 
particulièrement significatives, la volonté de silence déjà 
constatée à propos des chemins de fer marocains. 

Sur un tout autre terrain enfin, celui des chemins de 
fer turcs, la même volonté, au même moment, se mani- 
festait non moins nette. On sait que, depuis les inutiles 
négociations de 1902 relatives au chemin de fer de 
Badgad, les éléments français avaient continué à parti- 
ciper à l'affaire dans une proportion de 30 % du capital, 



LE MYSTERE D AGADIR 403 

sans exercer sur elle aucune action. Diplomatiquement, 
le gouvernement français se contentait d'affirmer que, 
si un accord nouveau intervenait, ce ne serait qu'un 
accord à quatre : France, Russie, Angleterre, Allemagne. 
Affirmation démentie, du reste, par l'accord russo-alle- 
mand de 1911-1912. Financièrement, le groupe français 
se bornait, à chaque émission, à en absorber 30 % sans 
pouvoir d'ailleurs en rien placer. Cette situation avait, 
au début de 1909, suggéré aux gouvernements anglais et 
français l'idée de formuler, au lieu de revendications 
négatives, un programme positif qui pût s'opposer au 
Badgad allemand, soit à titre de contre-partie, soit à 
titre de base de transaction. Tel avait été l'objet du pro- 
jet de chemin de fer de la Méditerranée au Golfe Persique, 
plus connu sous le nom de Homs-Bagdad, alors établi 
par M. Paul Gambon et sir Edward Grey. 

Au mois de mai 1910, les différents groupes français 
et anglais qui, à la suite de cette décision des gouverne- 
ments, avaient étudié séparément la question, décidè- 
rent de fusionner : résultat intéressant en lui-même, 
plus intéressant encore par ses conséquences : car il était 
de nature à préparer pour l'avenir la réconciliation des 
deux établissements, Banque ottomane et Banque natio- 
nale, dont la rivalité à Constantinople pesait depuis 
longtemps sur la politique franco-anglaise. M. Pichon, 
sir Edward Grey et M. Paul Cambon s'étaient, comme 
de juste, montrés favorables à une tentative destinée à 
traduire en actes leur idée de 1909. Ils avaient approuvé, 
après avoir demandé et obtenu certaines modifications, 
le projet de chemin de fer Homs-Bagdad, adopté par le 
consortium qui comprenait la Société financière d'Orient 
en étroites relations avec la Banque ottomane, la Régie 



404 LE MYSTERE D AGADIR 

Générale des chemins de fer, la maison Barry, de Londres, 
la maison Bardac, de Paris, elle-même en rapports à 
propos de cette affaire avec sir Ernest Gassel. Les deux 
gouvernements avaient également approuvé le plan 
de ce consortium de se servir du Homs-Bagdad comme 
d'un moyen de résoudre le problème du Bagdad alle- 
mand. 

Le 6 juillet 1910, le projet d'accord avec l'Allemagne, 
suggéré par le consortium anglo-français, fut transmis 
au ministère des Affaires étrangères d'Allemagne. Il 
se résumait ainsi : 

Le tracé allemand, à partir de Tell-Habech,se dirigerait vers le 
sud par Alep, Deir, Annah et Bagdad. Le tracé français passerait 
par Tripoli, Homs, Tadmore et rejoindrait le tracé allemand 
soit à Deir, soit à Annah. 

Il y aurait donc au terminus un secteur commun, soit de Deir 
à Bagdad, soit de Annah à Bagdad. Pour ce dernier tronçon, 
construit par l'Allemagne, il faudrait envisager une exploitation 
internationalisée suivant une formule à préciser, de telle sorte que 
l'accord réalisé se manifestât aux yeux de tous et que, avec ce 
tronçon commun, on pût dire des deux côtés, chemin de fer alle- 
mand d'Alep à Bagdad, chemin de fer français d'Homs à Bagdad. 

Soit des secteurs distincts d'exploitation, soit un conseil spé- 
cial avec présidence alternative seraient des solutions possibles 
pour l'exploitation solidaire de ce dernier tronçon Deir-Bagdad 
ou Annan-Bagdad. 

Enfin, à partir de Deir ou d'Annan jusqu'à Alep et Homs, une 
convention de tarif mettrait d'accord la ligne allemande et la 
ligne française. 

Les avantages de cette solution étaient : pour l'Alle- 
magne, l'achèvement rapide du Bagdad, le paiement 
assuré de la garantie kilométrique jusqu'alors problé- 
matique, l'entrée dans l'affaire des irrigations de Méso- 
potamie étudiée par le syndicat anglo-français ; pour la 



LE MYSTERE D AGADIR 405 

France, l'extension du réseau syrien et le développement 
de la navigation méditerranéenne ; pour la Turquie, 
enfin, une énorme réduction de la garantie kilométrique, 
la disparition des objections opposées jusqu'alors, en 
raison même du désaccord persistant sur la question du 
Bagdad, à l'augmentation des droits de douane. Quant 
aux considérations stratégiques, qui avaient inspiré le 
tracé allemand primitif, elles pouvaient recevoir satis- 
faction par la construction d'un embranchement sur 
Mossoul. 

Cette négociation n'aboutit pas, par suite de l'opposi- 
tion de M. Bompard, ambassadeur de France à Constan- 
tinople. Cette opposition eut pour effet d'empêcher le 
gouvernement français de participer, ainsi qu'il eût été 
nécessaire, aux pourparlers engagés par le syndicat 
franco-anglais, dont il avait approuvé le plan, avec M. de 
Gwinner, président de la Deutsche Bank, qui, à une pro- 
position dont le caractère restait privé, se borna à opposer 
un refus. Toutefois, le projet de chemin de fer Homs- 
Bagdad, en révélant à M. de Gwinner une activité franco- 
anglaise à laquelle il n'était plus habitué, eut un résultat 
inattendu. Il le décida, en effet, à faire, quelques mois 
plus tard, à des concurrents, dont le réveil l'inquiétait, des 
offres toutes nouvelles. Au mois d'avril 1911, il propo- 
sait aux groupes français intéressés dans le Bagdad alle- 
mand une formule d'arrangement très différente de 
l'ancienne. Au lieu de participation, des zones ; chacun 
chez soi, le terrain de chacun étant défini de concert, les 
Allemands ayant leur réseau et les Français le leur. On 
négocia sur cette base à Paris et à Berlin jusqu'à la mi- 
mai et dès le milieu d'avril, les grandes lignes de partage 
étaient arrêtées. La France construirait en Asie les che- 



406 LE MYSTERE D AGADIR 

mins de fer d'Arabie et de Syrie jusqu'à l'Egypte, plus un 
réseau arménien délimité de façon à ne pas mordre 
sur le réseau allemand du Bagdad ; en Europe, les che- 
mins de fer de la Macédoine septentrionale et occidentale 
et le Danube adriatique dans la même zone. L'Allemagne 
aurait, en Asie, le Bagdad avec ses embranchements ; 
en Europe, les chemins de fer de Roumélie et de Macé- 
doine orientale, plus la jonction des chemins de fer 
albanais avec les chemins de fer bulgares et grecs. 

Il ne restait plus qu'à conclure. Tel fut l'objet d'une 
conférence réunie à Francfort le 15 et le 16 mai 1911, 
c'est-à-dire en pleine crise marocaine, un mois après 
la marche sur Fez, quelques semaines avant Agadir. Or 
cette réunion, qui apparaissait aux intéressés comme une 
simple formalité, fut toute différente de ce qu'on atten- 
dait. Après divers faux-fuyants, M. de Gwinner finit 
par déclarer à ses interlocuteurs qu'il n'était pas, dans 
les circonstances actuelles, « autorisé à traiter ». De 
même donc que, dans la question douanière, l'Allemagne 
laissait sans réponse une proposition qu'elle sollicitait 
depuis quinze mois, de même, dans celle des chemins de 
fer turcs, elle arrêtait, touchant au but, une négociation 
engagée à sa demande et qui avait abouti à un complet 
accord. Une fois de plus, et non moins brusquement, 
elle se mettait au cran d'arrêt et se réservait pour une 
initiative, — laquelle, nous l'ignorions, et peut-être, 
l'ignorait-elle encore, — qui, changeant d'aspect et de 
base le problème marocain, lui rendît, vis-à-vis de la 
France, — pour quelles fins, on l'ignorait aussi — sa 
pleine liberté de manœuvre. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 407 



IV 



L ENTREVUE DE KISSINGEN 

— Allez-donc à Kissingen, vous y verrez Kiderlen. 

Cet avis, donné le 11 juin 1911 par M. de Bethmann- 
Hollweg à M. Jules Cambon, ne pouvait pas ne pas appa- 
raître à l'incertitude anxieuse du gouvernement français 
comme une indication à retenir. Dans le cercle de silence 
où il était enfermé, devant le refus de causer qui lui était 
opposé sur toutes les questions : chemins de fer marocains, 
relations douanières, chemins de fer turcs, pouvait-il 
négliger une possibilité de conversation, un moyen, 
comme disait M. Cruppi, de « savoir ce que l'Allemagne 
avait dans le ventre »? C'est dans ces conditions que 
M. Jules Cambon fut autorisé à se rendre à Kissingen, 

Il y allait, on l'a vu, dominé par une appréhension. 
M. de Kiderlen lui avait un jour parlé de Mogador. 
Le kronprinz lui avait dit : 

■ — Vous nous ferez notre part au Maroc. 

La presse tout entière répétait : « L'acte d'Algésiras 
n'existe plus. Il faut trouver autre chose, autre chose 
qui donne à l'Allemagne un morceau de l'empire chéri- 
fien. » Une conversation ainsi orientée eût été la répu- 
diation pure et simple de dix ans de politique française. 
Quel était, en effet, depuis le premier jour, le but essen- 
tiel de la France? Empêcher l'Allemagne de prendre 
pied au Maroc. C'est pour cela qu'en 1905, M. Rouvier 
avait envisagé de larges compensations économiques 



408 LE MYSTERE D AGADIR 

en Orient, financières en Europe, voire même territo- 
riales au Congo l . C'est pour cela qu'à Algésiras, par 
une manœuvre supérieurement conduite, les plénipo- 
tentiaires français avaient, dès la première séance, posé 
le triple principe de l'intégrité du Maroc, de la souve- 
raineté du sultan et de l'égalité économique. De ce prin- 
cipe, nous avions de bon cœur accepté les charges, parce 
qu'il nous valait une sûreté capitale contre un réveil 
éventuel des prétentions allemandes. Tant de peines et 
d'efforts allaient-ils être compromis? Faudrait-il, en 
présence d'une demande positive, risquer, en résistant, 
une rupture avec ses conséquences? Céder, d'autre part, 
était impossible pour les motifs français qui viennent 
d'être exposés ; impossible, aussi, pour des raisons inter- 
nationales: car, sila France, par aventure, eût accepté de 
faire à l'Allemagne sa part dans l'empire chérifien, c'eût 
été la fin de l'entente cordiale. Donc le premier de nos 
devoirs était de ne pas permettre que le dialogue franco- 
allemand s'engageât dans cette voie. Ce fut le souci domi- 
nant de M. Jules Cambon. 

Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, l'ambassadeur de 
France, — ceux qui l'ont vu de près en 1911 en pour- 
raient témoigner, — n'était pas opposé à l'idée d'une 
explication franco-allemande, dès lors que cette expli- 
cation ne mettrait pas en question le partage du Maroc. 
A ses yeux, le Maroc était et devait être le grand objectif 
de la politique française. De cette opinion, toute sa cor- 
respondance témoigne. 

La solution de la question marocaine, écrit-il. a, pour nous, 
un caractère vital, car notre situation européenne en dépend. 

1. Voir ci-dessous, page 438. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 409 

Et plus tard : 

Je ne donne pas six mois, si nous perdions le Maroc, pour que 
l'opinion réveillée ne se rende compte de la perte irréparable 
qu'elle aurait faite. 

Ou encore : 

Quelles effroyables responsabilités pèseraient sur nous, si nous 
laissions rouvrir la question du Maroc, — et cela à notre détri- 
ment ! 



En un mot, il est permis d'affirmer que, dès le prin- 
temps de 1911, notre ambassadeur à Berlin estimait que 
l'intérêt national était de faire tomber le dernier obstacle 
qui nous séparait du Maroc, c'est-à-dire, l'obstacle 
allemand. Gomment le faire tomber? M. Jules Gambon 
n'apercevait pas, vis-à-vis de l'Allemagne, d'autres 
moyens que ceux précédemment employés vis-à-vis de 
l'Italie, de l'Angleterre et de l'Espagne. 

— Il nous faudra payer, disait-il fréquemment. 

Cet état d'esprit, en juin 1911, était encore précisé 
par l'expédition de Fez. M. Jules Cambon estimait — 
et l'on ne peut que partager son avis — que l'accord du 
8 février 1909 avait été mal appliqué. Il se demandait, 
d'autre part, comme le général Moinier l , quel serait 
le lendemain de l'intervention militaire rendue néces- 
saire par cette mauvaise application : « Si la France, 
écrivait quelques jours plus tard le commandant en chef, 
ne prend en mains le contrôle effectif du Maroc, l'anar- 
chie est irrémédiable. » Sans aller jusque-là, comment, 
en quittant Fez, garantir le trône du sultan? Déjà 
Moulay-Hafid annonçait que, si nous partions, il partirait 

1. Voir ci-dessus, page 376. 



410 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

avec nous. Alors ce serait, de nouveau, la situation 
de 1907 et 1908, la France embarrassée d'un sultan 
combattu par un prétendant. Ces difficultés, nées de 
l'enchaînement des événements, ont été lumineusement 
analysées au Sénat par M. Ribot, qui a montré com- 
ment les fautes de 1909 et 1910 avaient préparé l'expé- 
dition et comment l'expédition conduisait au protec- 
torat. 

Aller à Fez, faire ce grand effort militaire, faire venir 27.000 
hommes de France pour rester sous le régime de l'acte de 1909, 
c'était impossible. Il fallait qu'en sortant de Fez nous pussions 
avoir, en même temps que les charges de ce protectorat qui nous 
était imposé par les circonstances, les moyens de le mettre en 
œuvre, les moyens de commencer la réforme du Maroc l . 

D'où la nécessité d'une conversation franco-alle- 
mande que, dans la même séance, M. Ribot définissait 
ainsi : 

Il faut voir les choses telles qu'elles sont, avec sincérité, avec 
franchise, et prendre les questions comme elles sont. Je ne repro- 
che pas du tout au ministre des Affaires étrangères du cabinet du 
3 mars d'avoir envisagé cette question dans toute son étendue, 
ni même d'avoir compris que, pour obtenir de l'Allemagne ce 
protectorat, deux ans après que M. de Bûlow avait tenu le langage 
qu'on sait, alors que l'Allemagne était engagée comme vous le 
voyez, qu'elle avait son amour-propre et que son Gouvernement, 
devait, comme dans tous les pays, tenir compte de sa propre 
dignité, il y avait une négociation délicate à poursuivre, il y avait 
des concessions à faire à l'Allemagne. 

Tel était, dès le mois de juin, l'avis de M. Jules Gambon 
et, sans doute appelé à l'exprimer, l'eût-il énoncé sous 
cette forme : refuser à tout prix une solution nouvelle 

1. Sénat, 9 février 1912. 



LE MYSTERE D AGADIR 411 

du problème marocain qui y eût introduit l'Allemagne, 
mais, sous cette réserve, ne pas se dérober à cette solution. 
Il faut, pour comprendre l'entrevue de Kissingen, tenir 
compte de ces dispositions. 

A dire vrai, le ministre des Affaires étrangères, — et 
la différence des points de vue l'explique, — n'allait pas 
si loin que M. Jules Gambon dans l'appréciation des hypo- 
thèses. D'abord, conscient d'avoir fait tout ce qui dépen- 
dait de lui pour limiter la portée de l'expédition, il gar- 
dait une foi tenace — excessive peut-être, — dans la 
possibilité d'y mettre un terme rapide. Il avait foi éga- 
lement dans les négociations économiques qui, depuis 
deux mois, retenaient son attention. Enfin il redoutait 
qu'en acceptant une conversation « à fond » la France, 
obligée de dire ce qu'elle voulait, ne perdît, pour la pre- 
mière fois, la position de défenderesse et les avantages 
qui s'y attachaient. En conséquence, dans sa pensée, 
la conversation de Kissingen, tout en scrutant les inten- 
tions de l'Allemagne pour l'avenir, devait se main- 
tenir sur la base solide du passé, en y trouvant le 
point d'appui nécessaire pour résister, si besoin, à une 
demande allemande de partage marocain. M. Jules 
Gambon devait se montrer prêt à causer, mais sans pren- 
dre d'initiatives. Il devait s'appliquer aussi à ranimer 
les négociations économiques. C'est ce que précisaient 
les instructions du ministre que celui-ci, le 30 décembre 
1911, a résumées comme il suit dans une lettre adressée 
au président du Conseil après avoir soumis ce résumé à 
M. Jules Cambon qui l'a approuvé: 

Dans mes entretiens du mois de juin avec notre ambassadeur 
à Berlin, je n'ai jamais abordé de question qui n'ait été examinée 
au Conseil, et toutes mes conversations avec M. Jules Cambon 



412 LE MYSTERE D AGADIR 

n'ont à aucun moment, ni par aucune allusion, porté sur des pos- 
sibilités de compensations de cession territoriale ou d'échange, 
au Congo ou ailleurs, telles que celles dont nous avons pris depuis 
la responsabilité. 

Les instructions que j'ai données à l'ambassadeur, expressé- 
ment visées dans les lettres de M. Jules Cambon et reproduites 
dans les télégrammes officiels, avaient exclusivement trait à la 
portée de nos opérations militaires au Maroc. 

Les « vues » et les « intentions » exprimées par moi et 
auxquelles notre ambassadeur fait allusion, étaient uniquement 
relatives (ainsi que M. Jules Cambon vient de me le confirmer) 
aux questions économiques et commerciales en cours, c'est-à-dire 
aux chemins de fer du Maroc et aux difficultés douanières dont ma 
note verbale du 29 mai avait pour but de préparer le règlement. 

J'ai manifesté le regret que les conversations auxquelles ces 
questions avaient donné lieu parussent interrompues et j'ai recom- 
mandé à notre ambassadeur de chercher à pénétrer les intentions 
de l'Allemagne l . 

Dès son arrivée à Kissingen, M. Jules Cambon, à l'atti- 
tude fermée de M. de Kiderlen, comprit que la dernière 
partie de sa tâche serait rude et qu'il aurait fort à faire 
pour « pénétrer les intentions de l'Allemagne ». Il com- 
mença donc par s'acquitter de la première en expri- 
mant le regret que toutes les conversations économiques 
antérieures, marocaines ou autres, fussent arrêtées. 
A ce regret, M. de Kiderlen répondit par des récrimina- 
tions. Il parla de tout, du consortium N'Goko-Sangha 
et des chemins de fer marocains, de l'expédition de 
Fez et de l'acte d'Algésiras. M. Jules Cambon répliqua 
en rappelant l'accord de 1909 et la lettre annexe 
mentionnant le « désintéressement politique » allemand. 
Sur quoi, le secrétaire d'État, reprenant un développe- 
ment connu, déclara que cet accord n'avait jamais prévu 
l'expédition. M. Pichon, à la tribune du Sénat a retracé 

1. Commission du Sénat. Sténographie du 9 janvier 1912. 



LE MYSTERE D AGADIR 413 

de la façon suivante, d'après les documents lus à la 
commission dont il était membre, la marche de la con- 
versation : 

La conversation s'engage. M. Cambon invoque l'accord de 1909 ; 
c'est son premier mot pour justifier notre politique. M. de Kiderlen 
reconnaît que cet accord consacre le désintéressement politique de 
l'Allemagne et l'égalité économique ; mais il soutient que nous 
excédons notre droit en occupant Fez et que, même si nous quit- 
tions la ville, nous y laisserions une situation différente de celle que 
nous y avons trouvée. Les entretiens se poursuivent. M. Cambon 
essaye de s'entendre avec le représentant du gouvernement alle- 
mand. M. de Kiderlen demande : 

— Mais enfin que voulez-vous ? Si l'on s'occupe du Maroc seu- 
lement, on n'aboutira pas. Si on essaye de replâtrer ce qu'on a fait 
auparavant, on ne fera rien. 

M. Cambon dit : 

— On peut chercher ailleurs. 
Et M. de Kiderlen conclut : 

— Rapportez-nous quelque chose de Paris 1 . 

A la commission même, M. de Lamarzelle avait résumé 
l'entretien dans des termes analogues : 

M. de Kiderlen avait dit à M. Cambon : 

— Tout replâtrage au Maroc est impossible, un nouvel accord 
est nécessaire. 

A quoi, M. Cambon répondit : 

— Il est inutile de chercher au Maroc ; toute concession de ce 
côté est incompatible avec la susceptibilité de l'opinion française. 

Et il ajoutait : 

— On peut chercher ailleurs. 
Alors, M. de Kiderlen : 

— Allez à Paris et rapportez-nous quelque chose 2 . 

1. Sénat 10 février 1912. 

2. Commission du Sénat. Séance du 26 décembre 1911. 



414 LE MYSTERE I) AGADIR 

A ces récits, abrégés mais exacts, s'ajoute la fin delà 
lettre de M. Cruppi du 30 décembre 1911 ainsi conçue : 

Quant aux idées qui ont pu être formulées à titre personnel dans 
l'entretien de Kissingen, c'étaient des « idées nouvelles ». Notre 
ambassadeur le spécifie dans la phrase suivante qui constitue la 
véritable conclusion de sa lettre écrite le 22 juin, c'est-à-dire la 
veille de la chute du cabinet Monis, et qui m'est parvenue le len- 
demain : « Ces idées sont nouvelles, je les soumettrai à mon 
gouvernement, puisque je vais à Paris. » 

Ainsi éclairée par les faits antérieurs, apparaît en 
pleine clarté la courbe de cette causerie. M. Jules Cambon 
était venu à Kissingen sur l'avis du chancelier de 
l'Empire : il n'était donc pas demandeur dans la forme. 
Mais, au fond, M. de Kiderlen savait que, si M. Cambon 
avait fait le voyage, c'est qu'il y attachait de l'impor- 
tance. Il essaye donc d'en profiter. Gomment? En se 
dérobant par de vagues plaintes, qui, il l'espère du 
moins, amèneront l'adversaire à se découvrir par une 
attaque plus directe. D'où, durant la première journée, 
sa mauvaise humeur affectée, son allure à peine cour- 
toise, comme en face d'un solliciteur importun. Puis, 
le second jour, M. Cambon ne se livrant toujours pas, 
M. de Kiderlen tâte le fer. Ce sont les premiers batte- 
ments, les premières pressions. 

— Mais, enfin, que voulez- vous? Si l'on essaye de 
replâtrer, on ne fera rien. L'acte d'Algésiras est lézardé. 

M. de Kiderlen dit cela, espérant que son interlocu- 
teur va lui retourner sa question. M. Jules Cambon s'en 
garde: car il pense toujours à Mogador et la crainte du 
partage le domine. Cette crainte est si vive qu'elle 
l'entraîne trop vite à la riposte. Il pare d'un geste un 
peu sec, qui eût gagné à s'assouplir en se décomposant. 



LE MYSTERE D AGADIR 415 

— On peut chercher ailleurs. 

Dans sa pensée, cela veut dire, et M. de Lamarzelle 
Ta fort bien mis en lumière dans son résumé : « Nous 
ne vous donnerons rien au Maroc ; car l'opinion fran- 
çaise ne le supporterait pas. » A ce moment de l'en- 
tretien, M. Jules Cambon, qui n'a qu'un but, exclure 
l'Allemagne du Maroc et garder le Maroc à la France, 
a l'impression d'avoir touché ce but. Par la suite, son 
« Cherchons ailleurs » apparaîtra au contraire comme 
la première offre de compensation. Dans l'instant qu'il 
le prononce, c'est pour lui, uniquement et exclusive- 
ment, le principe clairement posé de la fermeture du 
Maroc à l'Allemagne. Immédiatement, d'ailleurs, il aper- 
çoit le risque — le risque de devenir demandeur, ou pis 
encore « offreur ». Si telle est la pensée de M. de Kider- 
len, il convient de prendre une précaution et M. Cambon 
ajoute : 

— Ces idées sont nouvelles. Je les soumettrai à mon 
gouvernement. 

A quoi M. de Kiderlen réplique : 

— En effet, puisque vous allez à Paris, rapportez- 
nous quelque chose. 

Si le mystère d'Agadir est un peu celui de Kissin- 
gen, ne s'éclaire-t-il pas par ce récit dont la trame est 
empruntée, non seulement aux documents officiels que 
nous avons examinés, mais à l'interprétation de deux 
membres du Sénat qui les ont connus et qui n'ont 
pas voté le traité de 1911 ? M. Jules Cambon, à Kis- 
singen, n'a pas offert à l'Allemagne de compensation, — i 
ni au Congo ni ailleurs. Il a voulu conjurer le risque que 
l'Allemagne n'en réclamât au Maroc. Il avait essayé 
d'abord de renouer les négociations économiques : un 



416 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

refus catégorique l'avait accueilli, dont, après les inci- 
dents des semaines précédentes, le caractère définitif ne 
pouvait faire de doute. Il avait essayé ensuite de 
« pénétrer les intentions de l'Allemagne » : l'attitude 
de M. de Kiderlen avait prouvé que l'Allemagne répu- 
diait l'acte d'Algésiras et l'accord de 1909. Et certes, 
M. Jules Cambon aurait pu en prendre avantage et 
dire à son interlocuteur : 

— Si vous répudiez ces deux accords, que la France 
prétend toujours respecter et qu'elle continue à invoquer, 
quel régime entendez- vous leur substituer? 

Mais en tenant ce langage, il s'exposait à provoquer 
la demande relative au Maroc qu'il redoutait par-dessus 
tout. D'où sa suggestion : « Cherchons ailleurs. » 

Tel fut l'entretien de Kissingen. A considérer la subs- 
tance des propos échangés, on peut admettre qu'il 
n'y fut question, comme M. Caillaux le déclarait à la 
Chambre le 15 décembre 1911, que de sujets écono- 
miques. Mais l'inutilité même de cette partie de l'entre- 
tien et la conclusion hypothétique à laquelle il aboutit 
lui donnaient une portée plus large. Il ne constituait, de 
la part de la France, aucun engagement défini. Il n'impli- 
quait même pas la promesse de suivre l'Allemagne dans 
les voies nouvelles et indéterminées où elle essayait de nous 
attirer. Il admettait seulement, après un rappel peut-être 
insuffisant de notre thèse antérieure, que le gouvernement 
français pût examiner ces voies nouvelles et qu'à son 
retour M. Cambon pût « rapporter quelque chose », 
l'ambassadeur ayant tenu, toutefois, à préciser un point, 
c'est qu'en aucun cas, ce « quelque chose » ne pourrait 
être une part de l'empire chérifien, 

M. de Kiderlen pouvait donc, le 22 juin, considérer 



LE MYSTERE D AGADIR 417 

comme éventuellement possible la négociation quïl 
souhaitait. Mais il devait considérer comme impossible, 
si cette négociation s'engageait, qu'elle aboutît à un 
partage du Maroc. Est-ce cette certitude qui l'a déter- 
miné à n'attendre pas la réponse que l'ambassadeur 
de France lui avait promise pour le début de juillet? 
A-t-il pensé qu'une démonstration navale au Maroc 
même rouvrirait à l'Allemagne un moyen de fait, sinon 
de droit, de passer outre au refus si net de M. Cambon? 
A-t-il cru, suivant la vieille méthode allemande d'Algé- 
siras, que, pour hausser le ton, la crise ministérielle fran- 
çaise du 23 juin offrait une occasion propice? C'est 
infiniment probable. Ou bien encore, M. de Kiderlen 
a-t-il jugé simplement — ■ et ce jugement ne serait 
contraire ni à sa propre psychologie ni à celle de son 
pays, — que la négociation, quelle qu'elle fut, et quels 
que fussent chez nous les hommes au pouvoir, serait 
facilitée par un geste de menace et que la France, 
ainsi avertie, deviendrait plus conciliante? Ou bien, 
la décision d'envoyer le Panther à Agadir était-elle 
antérieure à l'entrevue de Kissingen et M. de Kiderlen 
estima-t-il que cette entrevue n'avait pas été assez 
concluante pour motiver le changement du plan concerté 
entre l'empereur, le chancelier et lui-même, en vue de 
l'affirmation solennelle du mécontentement allemand ? Ces 
quatre hypothèses sont possibles. Elles ne modifient 
d'ailleurs, ni ce que l'on sait maintenant des origines 
de la crise, ni les conditions dans lesquelles le débat 
allait se poursuivre. 

Quoi qu'il en soit, le 22 juin, l'ambassadeur de France 
rentrait à Paris et, reçu le 23 par M. Cruppi, il lui disait : 

— J 'achèvera rédaction de mon rapport que je vous 



418 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

remettrai demain. Mon impression, dans l'ensemble, 
n'est pas mauvaise. 

Le 24, effectivement, à huit heures et demie du matin, 
M. Jules Gambon apportait au ministre ce rapport, 
communiqué, depuis, à la commission du Sénat. Mais, 
à ce moment, M. Cruppi n'était plus aux affaires. La 
veille, le cabinet Monis avait été renversé. Le 28 au soir, 
le cabinet Caillaux fut constitué et trois jours plus tard, 
le 1 er juillet à midi, l'ambassadeur d'Allemagne vint 
annoncer à M. de Selves l'envoi — déjà accompli à cette 
date — du Panther à Agadir. 



CONCLUSION 

Ainsi se fait le point de suture entre l'accord de 1909 
et la crise de 1911. Erreurs franco-marocaines, erreurs 
franco-allemandes, conflit franco-allemand, c'est une 
équation à trois termes. 

L'expédition de Fez a marqué le premier acte. Plus 
soucieux de servir son intérêt spécial en aidant le sultan, 
le gouvernement français l'aurait certainement évitée, 
car la rébellion de 1911 n'a été que l'aggravation d'un 
état de choses antérieur et chronique et cette aggrava- 
tion s'explique par la détresse financière croissante, par 
l'impuissance militaire persistante du sultan, en un 
mot, par les graves lacunes de la politique française. 
Par contre, s'il eût été facile de prévenir la révolte, et 



LE MYSTERE D AGADIR 419 

par là l'expédition, il -était impossible, la révolte éclatant, 
de se soustraire à l'expédition. Gomme M. Clemenceau 
l'a dit au Sénat, le cabinet Monis, en avril 1911, n'avait 
à prendre parti que sur une question de sécurité et 
d'honneur. Il a pris le parti qu'il devait prendre et il 
n'a rien négligé pour se maintenir, autant que faire se 
pouvait, sur le terrain de l'acte d'Algésiras. 

Si l'Allemagne eût été bien disposée, l'expédition de 
Fez eût peut-être été acceptée par elle. Mal disposée, il 
était fatal qu'elle la vît sans faveur. Or les dispositions 
de l'Allemagne étaient mauvaises. La politique de 1909 
n'avait connu que des échecs : mines, travaux publics 
et chemins de fer marocains, consortium N'Goko- 
Sangha et chemin de fer Congo-Cameroun. Inévitable- 
ment, l'Allemagne déçue songeait à autre chose. Le 
gouvernement impérial le laissa vaguement entendre. 
La presse l'exprima clairement. Il n'y eut pas de protes- 
tations contre l'expédition; mais les réserves énoncées 
indiquèrent qu'on entendait garder la route libre pour 
une protestation ultérieure. De cette protestation, l'una- 
nimité des journaux allemands révélait le but : révision 
du régime d'Algésiras, part faite à l'Allemagne au Maroc. 

Dès le milieu de mai, le gouvernement français ne 
put conserver aucun doute : car le silence systématique 
de l'Allemagne précisait sa volonté de garder les mains 
libres. Partout, dans les affaires marocaines, européennes 
et turques, cette volonté s'affirmait avec une rigueur 
significative. Un dernier effort fut tenté — Kissingen — ■ 
pour briser cette glace, reprendre les entretiens anté- 
rieurs, se renseigner du moins sur les intentions alle- 
mandes. Cet effort confirma que l'Allemagne ne voulait 
plus négocier sur les bases de la veille et qu'elle souhai- 



420 LE MYSTERE D AGADIR 

tait nous orienter vers des « idées nouvelles ». M. Jules 
Cambon exclut a priori celle que nous redoutions le 
plus, la réintroduction de l'Allemagne au Maroc par 
un partage. Il promit, pour le surplus, d'en référer au 
gouvernement. 

Mais, entre temps, le ministère ayant changé en 
France, l'Allemagne, sans attendre la réponse, envoya 
au Maroc un navire de guerre dont la présence dans 
les eaux d'Agadir accentuait sa résolution d'élargir et 
de brusquer le débat. Le Panther concrétisait trente 
mois de mauvaise humeur. 



CHAPITRE II 



LA NEGOCIATION INUTILE 



I. — Agadir. — La communication allemande du 1 er juillet. — 
Commentaire des ambassadeurs allemands. — La surprise 
et les hypothèses. — Le débarquement à Agadir. — Le par- 
tage du Maroc. — ■ Les visées allemandes sur le Sous. — Les 
délibérations du gouvernement français. — Conversation anglo- 
franco-russe. — Pas d'envoi de croiseur au Maroc. — L'opinion 
européenne. — M. de Schoen parle du Congo. 

IL — Le Contact. — La question des compensations. — Les com- 
pensations orientales. — M. Caillaux et M. de Gwinner. — Les 
compensations congolaises. — Précédents et motifs allemands. 
— -La question de la conférence. — La question de la négociation 
collective. — Les erreurs de manœuvre de M. de Selves. — • 
Leurs conséquences. — L'oubli de l'Europe et du sultan. — - 
Le manque de programme marocain. — Une négociation 
« à la suite ». — La première conversation de MM. de Kiderlen 
et Cambon. — Les exigences congolaises de l'Allemagne. — Les 
offres congolaises de la France. — Le Maroc à la cantonade. 

? — L'erreur commise. 



422 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

III. — L'Intervention Anglaise. — Les craintes de l'Angleterre. 
— Pas d'Allemands au Maroc. — Les questions de sir Edward 
Grey. — Le silence allemand. — Les subtilités du comte 
Wolfï Metternich. — La résolution britannique. — Le discours 
de M. Lloyd George. — La colère allemande. — La capitulation 
allemande. — La transaction. — Le discours de M. Asquith. — 
Les conséquences. — Maroc fermé, Congo ouvert. — Conclu- 
sions à en tirer pour la France. 

IV. ■ — A Rebours. ■ — L'aveuglement français. — On continue à 
parler Congo. ■ — M. de Kiderlen, la mer et les fleuves. — Les 
offres françaises. — La dépêche française du 2 août. — Le 
malentendu Selves-Cambon. — L'accès au Congo accordé. — 
La question du Gabon. — La question de l'Alima. — Les sug- 
gestions allemandes à Paris. ■ — Le refus de M. Caillaux. — 
M. Pietri à Berlin. — Le Togo. — Le Maroc imprécis. — « Situa- 
tion grave ». — L'interruption du 17 août. 

V. — Conclusion. — Six semaines perdues. — Résultats nuLs. — 
L'état d'esprit de M. de Selves. — Sa correspondance avec 
M. Caillaux. — M. de Selves et M. Cambon. — Le débarquement 
redouté. — Le défaut de coordination. 



La négociation franco-allemande a duré du 1 er juillet 
au 4 novembre 1911. Pendant une première période 
du 1 er juillet au 17 août, elle a été, pour notre pays, 
stérile et nuisible. Le seul résultat utile de cette 
première période a été, à la fin de juillet, d'obtenir 
l'assurance définitive que l'Allemagne ne poursuivait 
pas au Maroc de desseins territoriaux. 

Cette certitude due à l'opportune intervention du 
gouvernement britannique n'a d'ailleurs pas été utilisée 
par la France dans les trois semaines qui ont suivi 
et le 17 août l'on pouvait constater que la négociation 
mal menée n'avait qu'affaibli notre position au Congo 
sans la fortifier au Maroc. 



LE MYSTERE D AGADIR 423 



AGADIR 



Le 1 er juillet à midi, le baron de Schoen, ambassadeur 
d'Allemagne, remettait à M. de Selves, ministre des 
Affaires étrangères, une note ainsi conçue : 

Des maisons allemandes, qui ont des affaires dans le sud du 
Maroc et particulièrement dans les environs d'Agadir, se sont 
inquiétées d'une certaine agitation qui régnait parmi les tribus de 
cette région et qui semble avoir été provoquée par les derniers 
événements survenus dans d'autres parties du pays. 

Ces maisons se sont adressées au gouvernement impôriai en 
lui demandant aide et protection pour leur vie et leurs biens. 

Le Gouvernement a fait droit à cette demande en décidant 
d'envoyer un navire de guerre à Agadir pour aider et secourir, en 
cas de besoin, les sujets et protégés allemands et pour veiller en 
même temps aux intérêts allemands qui sont considérables dans 
ces régions. 

Dès que l'ordre et la tranquillité seront revenus au Maroc, le 
navire chargé de cette mission protectrice quittera le port d'Agadir. 

L'ambassadeur accompagna ce document d'un bref 
commentaire. Il expliqua que, par la force des choses, 
l'acte d'Algésiras avait perdu toute efficacité et que, 
pour la même raison, un retour au statu quo ante parais- 
sait impossible. Les principes, posés en 1906, de l'inté- 
grité du Maroc et de la souveraineté du sultan étaient 
incompatibles avec la situation de fait créée par les 
événements. Dans ces conditions, le désir de l'Allemagne 
était d'éliminer la question marocaine du domaine inter- 



424 LE MYSTERE D AGADIR 

national. Elle espérait y réussir par une conversation 
amicale avec la France, qui permît d'aboutir à une 
solution également satisfaisante pour toutes les puis- 
sances intéressées. En conséquence, le gouvernement 
impérial examinerait dans un esprit de cordialité toutes 
propositions de nature à atteindre le but ainsi défini. 
M. de Schoen ajoutait qu'une note identique avait été 
remise au gouvernement espagnol. 

Pris au dépourvu par cette communication, ignorant 
naturellement les complexes détails de l'histoire des 
mois précédents, M. de Selves, dans sa réponse, ne dit 
pas, — on le verra, — tout ce qu'il aurait pu dire, mais 
ne dit rien en revanche qu'il ne dût pas dire. Il rappela 
à l'ambassadeur qu'il était, par tempérament et par 
fonction, toujours prêt à causer amicalement avec les 
puissances étrangères ; qu'il restait prêt à causer, mais 
que l'envoi d'un vaisseau de guerre à Agadir, où aucun 
trouble n'avait été signalé, changeait singulièrement 
l'aspect de cette conversation. M. de Selves ajouta que 
ce changement lui inspirait un vif regret. 

Le même jour, la note remise à M. de Selves par le 
baron de Schoen fut communiquée par l'Allemagne aux 
différentes puissances. Le comte Wolfî Metternich, 
ambassadeur à Londres, répondit à sir Arthur Nicolson, 
qui lui disait : 

— Mais vous violez l'acte d'Algésiras. 

— L'acte d'Algésiras n'a plus de valeur 1 . 

Le Comte de Pourtalès tint à Saint-Pétersbourg an 
langage identique. A Berlin, où l'ambassadeur d'Es- 
pagne demandait combien de temps le Panther resterait 

1. Voir ci-dessous, page \o~. 



LE MYSTERE D AGADIR 425 

à Agadir, le gouvernement impérial fit la réponse sui- 
vante : 

— Gela dépendra de la France et de l'Espagne qui, 
toutes deux, bien que de façons différentes, ont rompu 
l'acte d'Algésiras. 

La surprise fut vive dans toute l'Europe. L'opi- 
nion, nullement renseignée sur les relations franco-alle- 
mandes de mars à juin, ignorait tout des incidents dont 
on a lu plus haut le récit. On savait que M. Jules Gambon 
avait, le 20 et le 21 juin, passé deux jours à Kissingen 
avec M. de Kiderlen et l'on en concluait que les rapports 
franco-allemands étaient bons. On se souvenait, d'autre 
part, que, quelques semaines plus tôt, un journal alle- 
mand ayant annoncé une démonstration navale au 
Maroc, M. de Kiderlen avait démenti cette nouvelle 
avec une véritable colère, traitant de « criminels » ceux 
qui l'avaient répandue. On avait donc peine à concevoir 
d'où venait le coup. M. de Kiderlen était absent de Berlin 
et c'est en vain que les journalistes tentaient de savoir 
où il se cachait : on avait perdu sa trace. Tout concou- 
rait donc à créer une impression d'incertitude. Le champ 
s'ouvrait aux hypothèses. 

La seule chose qui fût certaine, c'est que le motif 
officiellement fourni de l'envoi du Panther à Agadir 
était insoutenable. Il n'y avait en effet, dans cette région, 
ni menaces contre les intérêts allemands, ni même 
d'intérêts allemands. Agadir était un port fermé, où, par 
suite, il n'existait et ne pouvait exister de maisons de 
commerce européennes. Quelques Européens, Allemands, 
Espagnols, Français avaient acheté des terrains quelques 
mois plus tôt aux environs de la ville. Mais ces achats ne 
portant point sur le périmètre ouvert, en vertu de l'acte 



426 LE MYSTERE D AGADIR 

d'Algésiras, à la propriété européenne, étaient faits aux 
risques et périls des acheteurs. A la date du 1 er juillet, 
aucun Européen ne se trouvait à Agadir. Dans le Sous 
tout entier, on n'en comptait que trois ou quatre. En ce 
qui concerne l'Allemagne, dont on évaluait les intérêts 
dans la région à 75.000 pesetas, ces intérêts étaient re- 
présentés par deux maisons de la côte qui, par l'inter- 
médiaire d'agents indigènes, achetaient des produits 
agricoles et par quelques agents des frères Mannesmann 
venus là pour prospecter les mines et créer des titres 
d'antériorité à leur maison. Une première fois, en mai 
1909, M. Alfred Mannesmann et ses compagnons avaient 
été arrêtés à 100 kilomètres de Mogador et relâchés, 
grâce à l'intervention de la légation de France. Une 
autre caravane n'avait pas mieux réussi en août 1910. 
Enfin, en janvier 1911, une autre expédition composée 
de quatre personnes, dont deux Allemands, était arrivée 
jusqu'à Taroudant, c'est-à-dire à 100 kilomètres d'Agadir 
et s'y trouvait encore en juin. Depuis son arrivée, elle 
avait acheté, sans même vérifier les titres de propriété, 
des maisons et des terrains, mais n'était guère sortie 
de Taroudant. En même temps, deux représentants de 
la maison Mannesmann s'étaient présentés à Areksis, 
petit port du Sous méridional, mais n'avaient pu dé- 
barquer. Enfin les télégrammes officiels et privés de 
Mogador étaient unamines à affirmer que la région 
d'Agadir était parfaitement tranquille. 

Le motif invoqué n'étant qu'un prétexte, quel était 
le motif réel ? Fallait-il penser que l'Allemagne, reve- 
nant à d'anciennes visées, songeât à s'établir par la 
force au Maroc ? Mais, dans cette hypothèse, comment 
concevoir qu'elle n'y eût employé qu'une vieille canon- 



LE MYSTÈRE d' AGADIR 427 

nière de 1.000 tonneaux, avec 125 hommes d'équipage ? 
Une autre hypothèse, il est vrai, s'offrait à l'esprit, qui, 
différente quant aux moyens, ne l'était pas quant au 
but : celle d'une manifestation destinée à rendre néces- 
saire une négociation, dont le terme eût été le partage 
du Maroc. Le choix d'Agadir autorisait cette supposition. 
En effet, au moment où l'Allemagne commença à s'alar- 
mer de la politique marocaine de la France, c/est vers le 
Sous et, plus spécialement vers Agadir, que les chefs du 
parti colonial canalisèrent ses ambitions. C'était l'objet 
du vœu émis le 20 avril 1904 à Esslingen par les panger- 
manistes wurtembergeois. 

Gomme la plupart de nos colonies sont peu susceptibles d'exten- 
sion, comme au contraire le Maroc peut devenir une colonie 
de peuplement et d'agriculture en même temps qu'il serait un 
point d'appui des plus précieux pour notre flotte sur une route 
de navigation des plus importantes, il est désirable que le gou- 
vernement impérial fasse le nécessaire au cas où le statu quo ne 
pourrait être maintenu au Maroc pour s'établir dans la région 
ouest de ce pays, où déjà le négoce allemand occupe une situation 
considérable, souvent même prépondérante, et pour que notam- 
ment Oualidia et Agadir soient occupés comme précédemment 
Tsingtau, en Chine, afin de démontrer et d'affirmer nettement la 
sphère d'intérêts allemands dans ce pays. 

C'était l'objet du vœu de la Société coloniale alle- 
mande réunie à Stettin le 27 mai suivant, et dont 
M. Bihourd, notre ambassadeur, rendait compte en ces 
termes : 

Le comte Pfeil, qui s'était chargé de faire le rapport sur la ques- 
tion, a dit que l'Empire avait encore la possibilité de mettre la 
main sur une terre où l'Allemand pouvait prospérer, qu'il fallait 
diriger vers le Maroc les 32.000 émigrants qui vont chercher 
fortune aux États-Unis tous les ans. 



i'28 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

C'était l'objet du vœu de l'Union pangermaniste réunie 
à Lubeck le 3 juin 1904 et réclamant « l'acquisition de 
la côte atlantique du Maroc ». C'était le vœu enfin de 
M. Théobald Fischer, le spécialiste le plus réputé d'Alle- 
magne en matière marocaine, écrivant : « Le minimum 
des revendications allemandes doit porter sur la partie 
du Maroc située entre l'Atlas et l'Atlantique, au sud de 
Rabat, y compris le Sous. » Rien, par conséquent, n'in- 
terdisait de supposer que l'Allemagne, par un de ces 
brusques revirements, dont elle a donné tant d'exemples, 
revint, au terme de la crise, à ses convoitises initiales. 

Le gouvernement français n'ignorait pas d'ailleurs 
que, depuis longtemps, les frères Mannesmann avaient 
fait connaître au gouvernement impérial leurs visées sur 
le Sous. On a vu que le projet de la loi minière prévoyait 
le droit, pour les concessionnaires des mines, de construire 
toutes lignes de chemin de fer utiles vers la côte. Or, 
dans l'hinterland d'Agadir, au sommet de la riche vallée 
de Sous, se trouve la haute falaise ferrugineuse, d'une 
teneur fort élevée, de Kenadza, gisement signalé à 
l'Union des Mines marocaines par le marquis de Se- 
gonzac, à la suite de ses explorations. L'Union des Mines 
marocaines avait fait une demande de concession, mais 
le groupe Mannesmann, sans d'ailleurs prospecter le 
gisement, avait, de son côté, envoyé des indigènes cher- 
cher du minerai et en avait effectué le dépôt à l'appui 
de sa demande de concession. Les Mannesmann atta- 
chaient à ce gisement une telle importance qu'ils avaient 
déclaré à M. de Lancken que cette mine, à elle seule, les 
dédommagerait de toutes leurs dépenses. C'est M. Max 
Mannesmann, l'un des cinq frères, jurisconsulte à l'ima- 
gination audacieuse, le plus aventureux de tous, qui avait 



LE MYSTERE D AGADIR 429 

conçu le rêve de mettre en valeur cette vallée : la mine 
alimentant le chemin de fer, justifiant l'outillage d'un 
port pour le chargement du minerai, permettant de 
cultiver les riches terrains de la vallée admirablement 
irriguée, par conséquent de joindre à l'exploitation 
minière une spéculation de terrains. Était-ce ce rêve qui 
prenait corps ? 

Certaines publications allemandes confirmaient cette 
interprétation. On a vu ce qu'imprimaient depuis le 
mois de mai les journaux. Des articles du même genre 
furent publiés par eux au début de juillet. La Gazette 
de Cologne (13 juillet) indiquait le partage du Maroc 
comme une des solutions possibles. Par cette porte 
ouverte, les pangermanistes se précipitaient sans tarder. 
Le Journal national de Brunswick ajoutait : 

M. de Kiderlen a éveillé nos espérances et les a avivées. 

Nous partageons presque entièrement le point de vue des 
pangermanistes. 

Il nous a dit que, bien que l'empereur lui ait simplement recom- 
mandé une solution honorable, il persisterait à réclamer une par- 
tie du sud-ouest du Maroc. 

La Taegliche Rundschau était plus précise encore.. 

Lorsque les Dernières Nouvelles de Hambourg affirment que le 
Gouvernement n'a jamais eu l'intention d'acquérir des territoires 
ou un port au Maroc, elles montrent seulement qu'elles ont été 
mal informées. 

La Gazette de la Croix écrivait : 

11 n'y a aucune raison de supposer que le Gouvernement se 
mettra en contradiction avec les désirs presque unanimes manifes- 
tés par le peuple allemand. 



430 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

Quels sont ces désirs ? 

Le peuple veut que l'on profite de l'occasion favorable pour 
assurer à l'Allemagne dans le nord de l'Afrique une part de valeur 
équivalente à celle que prend la France. 

Cette part pourra être obtenue soit par la création d'une colonie, 
soit par des privilèges commerciaux. 

Enfin le bruit courait à Berlin, bientôt enregistré par 
la Post, que M. de Kiderlen et son collaborateur M. Heil- 
bronn auraient, dans divers entretiens, notamment avec 
M. Erzberger, membre du Reichstag, MM. Klaas et 
Rippler, de la ligue pangermaniste, indiqué qu'ils se 
réservaient de trouver dans le Sous le lot marocain de 
l'Allemagne. 

Dans le même sens, une brochure intitulée YOuest du 
Maroc à V Allemagne, synthétisait les arguments avec 
une précision inquiétante : 

L'acquisition de colonies en Asie Mineure, en Syrie et en Méso- 
potamie, pays sur lesquels l'Allemagne avait jeté les yeux, exi- 
gerait comme première condition que l'empire allemand eût accès 
sur la Méditerranée ; elle entraînerait vraisemblablement de graves 
complications avec la Russie, l'Angleterre et même avec la Tur- 
quie, nation amie. On ne peut donc y songer. Reste le Maroc. 

Seule la possession des territoires qui sont en bordure de la 
côte ouest du Maroc permettrait à l'Allemagne d'assurer son déve- 
loppement économique. Les raisons qui ont provoqué l'envoi 
d'un navire de guerre à Agadir sont les suivantes : 

1° Nécessité de protéger les nationaux allemands en raison de 
l'état complet d'anarchie dans lequel se trouve le pays. 

2° Désir légitime de l'Allemagne de participer au partage du 
Maroc que les événements ont rendu inévitable. 

Le peuple allemand ne veut pas entendre parler d'une confé- 
rence. La leçon d'Algésiras lui suffit. 

Il ne saurait être question de rappeler le croiseur d'Agadir, 
à moins que les Français et les Espagnols ne consentent à retirer 
toutes leurs troupes et tous leurs vaisseaux. 

Les propositions relatives à une indemnité ou à des compensa- 
tions territoriales en dehors du Maroc sont inacceptables. 



LE MYSTERE D AGADIR 431 

La cession d'un ou de plusieurs ports sur la côte de l'Atlantique 
ne nous suffît pas : c'est toute une colonie allemande qu'il nous 
faut au Maroc. 

Et cependant l'Angleterre nous a fait comprendre qu'elle ne 
tolérerait pas notre établissement sur la côte ouest du Maroc. 
Qu'elle prenne garde. Notre patience a des limites. Si nos appétits 
territoriaux ne sont pas satisfaits, nous aurons recours au glaive. 

Nous ne croyons pas à la possibilité de rétablir l'autorité du 
sultan. Il est par suite nécessaire que l'Allemagne s'assure de suite 
une « sphère d'intérêt ». 

Celle-ci devrait comprendre en premier lieu le Sous dont Agadir 
est la porte et qui offre des ressources importantes. 

Au sud du Sous, le pays de Wadra et son prolongement côtier 
jusqu'au cap Juby. • 

A l'intérieur du pays, il ne faudrait pas renoncer à l'Atlas, tant 
à cause de ses mines que dans l'intérêt de notre défense vis-à-vis 
de la France. 

Il serait juste aussi que nous possédions Marrakech, la deuxième 
capitale de l'empire chérifien, pour compenser l'acquisition de la 
région de Fez par les Français. La zone d'influence allemande 
s'étendrait donc du cap Juby à l'Oum-er-Rbia avec l'hinterland 
correspondant jusqu'aux limites rouges marquées sur le croquis 
ci-joint. 

Mais nos ambitions vont plus loin. La mainmise des Français sur 
la Chaouïa, contrairement aux conventions formulées dans l'acte 
d'Algésiras, ne leur concède aucun droit sur ce pays. 

L'Allemagne est donc autorisée à revendiquer également, en 
cas de partage, la région comprise entre l'Oum-er-Rbia et l'Oued- 
Sébou. 

En définitive, c'est tout le pays qui s'étend entre le cap Juby 
et l'Oued-Sébou que nous voulons. L'avenir de l'Allemagne en 
dépend. 

La France, de son côté, recevrait le territoire compris entre la 
frontière ouest Algérie et les nouvelles possessions allemandes. 
Quant à l'Espagne, on lui donnerait le saillant nord-ouest du 
Maroc. 



Le partage du Maroc, tel était, en un mot, pour une 
grande partie de la presse allemande, le but du geste 
d'Agadir. Si ce but était celui du gouvernement impérial, 



432 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

toute la politique française des dix dernières années 
se trouvait remise en cause. 

On pouvait concevoir aussi que ce geste, sans s'appli- 
quer spécialement au Maroc, fût destiné, avec une portée 
moins définie, à peser sur la France et à lui faire accepter 
ce que M. de Holstein appelait autrefois une liquidation 
complète de l'affaire marocaine, c'est à savoir l'octroi à 
l'Allemagne de « compensations » pareilles à celles qu'avait 
reçues l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne. Si l'on se sou- 
vient des propos tenus à Kissingen par M. de Kiderlen : 
« L'acte d'Algésiras est lézardé. Un replâtrage est impos- 
sible. II faut trouver autre chose » ; si l'on retient les 
paroles prononcées le 1 er juillet par M. de Schoen : 
« L'acte d'Algésiras est devenu incompatible avec la 
situation de fait. Il faut trouver une solution qui éli- 
mine le problème marocain des relations internationales »; 
si l'on note que, le même jour, le comte Wolff Metternich 
à Londres et le comte de Pourtalès à Saint-Pétersbourg 
avaient exprimé une opinion identique, on en peut con- 
clure que le but de l'Allemagne était d'obtenir une « com- 
pensation » à la prépondérance qu'à son estime la 
France détenait au Maroc depuis l'occupation de Fez. 
Que cette compensation pût se trouver ailleurs qu'au 
Maroc, le bon sens l'indiquait. Mais, au lendemain des 
communications allemandes du 1 er juillet, personne ne 
pouvait l'affirmer. 

Constitué depuis le 28 juin, c'est-à-dire depuis trois 
jours, le ministère Caillaux voyait ainsi se poser devant 
lui le plus inquiétant des problèmes. C'est le "samedi 
1 er juillet que M. de Selves avait reçu la communication 
de M. Schoen. Le même jour, à deux heures, avant que 
la nouvelle fût connue dans le public, il allait en conférer 



LE MYSTERE D AGADIR 433 

avec le président du Conseil et tous deux, immédiate- 
ment, se rendaient au ministère de la Marine pour y 
prendre l'avis de M. Delcassé. On avait naturellement 
songé à envoyer à Agadir un croiseur français. Après 
la conversation qui eut lieu, entre le président du Conseil 
et ses deux collègues, il fut décidé de surseoir et de con- 
sulter d'abord les gouvernements alliés et amis. Une 
dépêche fut, en conséquence, à la date du 1 er juillet, 
adressée à Saint-Pétersbourg et une autre à Londres. 
Malgré la conclusion négative de l'entretien qui avait eu 
lieu entre MM. Caillaux, Delcassé et de Selves, ce der- 
nier priait M. Paul Cambon de poser au gouvernement 
anglais la question de l'envoi d'un croiseur et de lui 
demander quelle serait l'attitude de l'Angleterre si la 
France faisait partir un navire à Agadir ou à Mogador. Sir 
Edward Grey, absent, ne reçut M. Paul Cambon que le 
3 juillet au soir. Il lui exprima l'opinion que la situation 
lui semblait sérieuse et ajouta qu'il le re verrait après 
le Conseil des ministres, fixé au lendemain. A Saint- 
Pétersbourg, on était plus optimiste. On pensait qu'une 
explication rapide pourrait déterminer peut-être le rap- 
pel du Panther. On ajoutait qu'on n'apercevait pas à 
quoi pourrait, en l'espèce, servir une conférence. 

Le 4, le Conseil des ministres anglais délibérait et, 
immédiatement après, sir Edward Grey informait 
M. Paul Cambon que le gouvernement britannique 
remplirait envers le gouvernement français « toutes ses 
obligations », mais n'estimait pas qu'il y eût lieu, pour le 
moment, d'envoyer un croiseur, ni à Agadir ni à Moga- 
dor. Il demandait, en outre, à la France de lui faire con- 
naître ses intentions. Le même jour, sir Edward Grey 
déclarait au comte Wolff Metternich que l'Angleterre 

28 



43 i LE MYSTERE D AGADIR 

ne pourrait se désintéresser du problème marocain ; 
qu'elle le suivrait donc en s'inspirant d'une part de ses 
devoirs envers la France, d'autre part de ses intérêts 
dans l'empire chérifien *. Ces premiers contacts, en 
quatre jours, avaient esquissé des gestes plutôt que 
défini des positions. Il restait au gouvernement français 
à prendre parti et à fixer sa ligne d'opérations. 

Une difficulté contingente s'ajoutait pour lui à celles 
de la situation : l'absence du Président de la République 
et du ministre des Affaires étrangères, partis le 3 au soir 
pour la Hollande, d'où ils ne devaient rentrer que le 7 au 
matin. Le 4, M. Caillaux, président du Conseil, qui avait 
pris l'intérim des Affaires étrangères, reçut de M. Bapst, 
directeur des affaires politiques, communication d'une 
dépêche de M. Paul Cambon où il était fait allusion, en 
réponse à la dépêche de M. de Selves du 1 er , à l'envoi 
possible d'un croiseur. Conformément à l'avis de M. Bapst 
et de M. Delcassé, de nouveau consulté, le président du 
Conseil fit télégraphier à Londres que le gouverne- 
ment français réservait sur ce point sa décision. Cette 
dépêche se croisa avec celle où M. Paul Cambon infor- 
mait le gouvernement français que, sur ce même point, 
l'opinion du gouvernement britannique était, jusqu'à 
nouvel ordre, négative. Tout acte était donc suspendu 
avec la préoccupation dominante de ne fournir à l'Alle- 
magne aucun prétexte, soit de débarquer immédiate- 
ment à Agadir, soit, ultérieurement, d'élever des pré- 
tentions sur le Maroc. C'est dans cet esprit que fut 
envoyé, dès le 3 juillet, un télégramme à Tanger, pour 
inviter le représentant du sultan dans cette ville àrecom- 

1. Voir ci-dessous, page 457. 



LE MYSTÈRE d' AGADIR 435 

mander aux populations du Sous le calme le plus absolu; 
dans cet esprit aussi que fut arrêtée et confirmée la réso- 
lution de ne pas faire de démonstration navale ; dans cet 
esprit encore qu'on s'abstint de saisir du débat l'Es- 
pagne et les autres signataires d'Algésiras en se réser- 
vant d'informer seulement les alliés et les amis de la 
France; dans cet esprit enfin qu'on décida de demander 
à l'Allemagne de parler la première et de donner des 
précisions. L'opinion du gouvernement français fut 
le 5 juillet approuvée à Londres et à Saint-Péters- 
bourg. Elle se résumait dans cette phrase prononcée 
par le président du Conseil. 

— Rien à céder au Maroc. Que l'Allemagne, sans y 
mêler l'Espagne, dise ce qu'elle demande. Nous l'exa- 
minerons. 

Les choses en étaient là, quand, le 7 juillet, le baron 
de Schoen vint rendre visite à M. de Selves, rentré de 
la Haye. M. de Selves, dès l'abord, dit à son visiteur : 

— Eh bien ! que venez-vous me dire? 

L'ambassadeur répondit évasivement ; puis l'entre- 
tien se poursuivant, il se laissa entraîner à quelques préci- 
sions qui pouvaient se résumer ainsi : 

• — L'Allemagne n'a pas au Maroc de prétentions ter- 
ritoriales et c'est au Congo qu'elle aperçoit un terrain 
possible de négociations. 

Le jeu allemand était sur table. L'heure était venue 
pour nous de préparer le nôtre. 



436 LE MYSTERE D AGADIR 



11 



LE CONTACT 

La période qui s'étend du 8 au 31 juillet a été d'abord 
et surtout une période d'incertitude. Le contact pris, 
les deux parties ont essayé, sans succès, de le resserrer. 
Une arrière-pensée pesait d'ailleurs sur le débat, c'est 
à savoir qu'en demandant le Congo l'Allemagne ne 
voulût, par une feinte, se réserver de revenir ensuite à 
des prétentions marocaines. Cette obscurité ne devait 
être dissipée que par l'intervention de l'Angleterre 
(21-27 juillet), qui marqua ainsi le début réel de la négo- 
ciation à deux termes : Maroc à la France, Congo à 
V Allemagne. 

La déclaration faite le 7 juillet par le baron de Schoen 
à M. de Serves précisait le but de l'Allemagne d'obtenir 
des compensations territoriales, c'est-à-dire celles qui, 
le plus péniblement, devaient impressionner le senti- 
ment français. Il était naturel que le gouvernement 
cherchât d'abord à éviter cette nécessité en offrant, 
si possible, à l'Allemagne des avantages d'une autre 
sorte. Le 4 juillet, M. Caillaux, président du Conseil et 
ministre des Affaires étrangères par intérim, recevait 
la visite de M. de Gwinner, président de la Deutsche Bank, 
qui avait eu affaire à lui précédemment au ministère 
des Finances et qui, deux jours avant Agadir, lui avait 
demandé une audience. La conversation porta d'abord 
— c'était l'objet de la démarche de M. de Gwinner — ■ 



LE MYSTERE D AGADIR 437 

sur la question des obligations des chemins de fer lom- 
bards. Puis on passa à une vieille affaire, qui a donné 
lieu dans le passé à de nombreuses négociations, celle 
de la présidence de la Dette ottomane. On connaît la 
thèse allemande en cette matière : c'est que, par la 
proportion de titres qu'elle détient, l'Allemagne aurait 
droit, comme la France et l'Angleterre, à la prési- 
dence alternative. En même temps M. de Gwinner 
aborda un sujet qui lui est cher, celui du Bagdad, 
exprimant son désir de racheter les titres détenus par 
les banques françaises, puisque, disait-il, faute d'être 
cotés à Paris, ces titres étaient d'un placement impos- 
sible. M. Gaillaux répondit que, à son avis, il était inad- 
missible que les banques françaises abandonnassent la 
part à elles attribuée dans le Bagdad ; qu'au surplus, 
toutes ces questions étaient de grosses questions, poli- 
tiques autant qu'économiques et que, si l'on en voulait 
parler, il y avait à considérer tout un ensemble, l'en- 
semble des questions de même nature divisant la France 
et l'Allemagne. 

— Mais je suis prêt à parler de tout, répliqua M. de 
Gwinner. 

— Oui, dit M. Gaillaux en souriant, seulement je suis 
président du Conseil des ministres de France et vous 
n'êtes pas chancelier de l'Empire d'Allemagne. 

M. de Gwinner se retira et la conversation n'eut pas 
d'autre suite. 

Au surplus l'étude de la situation devait con- 
duire bientôt le gouvernement français à constater 
qu'il n'était plus possible en 1911 d'offrir en Orient 
à l'Allemagne des compensations économiques. Depuis 
l'abandon par la France et l'Angleterre du projet éla- 



438 LE MYSTERE D AGADIR 

boré par elles du chemin de fer Homs-Bagdad (1910) *, 
depuis surtout les conventions turco-allemandes et 
russo-allemandes relatives au Bagdad (1911-1912), 
l'Allemagne a, en Orient, partie gagnée et peut, avec le 
temps, considérer le succès comme certain. Il n'y a plus 
dans cette région de l'Asie de contre-partie à trouver 
pour une négociation de quelque importance avec elle. 
A la rigueur, la cotation des titres du Bagdad pourrait 
servir d'appoint dans un contrat plus large. Elle ne 
pouvait jouer dans l'affaire marocaine le rôle qu'elle 
y eût tenu en 1902. L'occasion était passée. Les erreurs 
de notre politique orientale avait déprécié notre con- 
cours en désarmant notre opposition. L'idée de M. Cail- 
laux, juste dans son principe, était donc inapplicable. 
Le fait que l'Allemagne eût, dès le 7 juillet, parlé du 
Congo, n'avait du reste rien de surprenant et réveillait 
de vieux souvenirs. Dès 1905, M. de Kuhlmann, alors 
conseiller de la légation d'Allemagne à Tanger, avait dit 
à deux reprises à son collègue français, M. de Cherisey, 
que l'Allemagne se désintéresserait du Maroc si elle 
obtenait des satisfactions au Congo. La même année, il 
avait été question du Congo dans les négociations franco- 
allemandes, antérieures à la conférence d'Algésiras, qui 
aboutirent aux deux accords des 8 juillet et 25 sep- 
tembre. M. de Kiderlen a rappelé ainsi qu'il suit cet 
incident : 

En 1905, après le voyage de l'empereur à Tanger, M. Delcassé 
avait fait une tentative de négociations directes, mais faute de 
propositions positives, cette tentative n'a pas abouti. Puis c'est 
M. Rouvier, aussi bien par la voie officieuse que par la voie oiïi- 
cielle, qui a exprimé le désir d'arriver à une entente. C'est alors que 

1. Voir ci-dessus page 403. 



LE MYSTERE D AGADIR 439 

p<jui' la première fois le nom de Congo a été prononcé. Il s'agissait 
de savoir si ce n'était pas au Congo que nous pouvions être dédom- 
magés 1 . 

Il était au surplus explicable que le choix de l'Alle- 
magne se fût porté sur le Congo plutôt que sur toute 
autre colonie française. Les déceptions rencontrées par 
elle àTsingtau Pavaient détournée des colonies asiatiques. 
Elle désirait d'ailleurs ne pas s'engager sur un terrain 
où elle pût rencontrer l'opposition du Japon. Elle tenait 
d'autre part à ce que l'Angleterre ne fût pas amenée 
à formuler d'objections personnelles et, à cet égard, 
l'Afrique équatoriale donnait toutes garanties. Enfin 
faut-il rappeler que les faiblesses de notre administra- 
tion coloniale et de notre diplomatie avaient permis à 
l'Allemagne pendant près de dix ans d'occuper indûment 
plus de trois millions d'hectares du Congo français, en y 
installant non seulement ses commerçants, mais aussi 
ses fonctionnaires, en faisant de notre colonie, suivant 
l'expression du capitaine Cottes, « un prolongement admi- 
nistratif et économique du Cameroun 2 ? » La demande 
de M. de Schoen était donc facile à comprendre et, si 
pénible fût-elle, on ne pouvait la considérer comme con- 
traire aux vraisemblances. 

Pouvions-nous éviter du moins de céder directement 
et recourir, au moyen d'une conférence, à l'intervention 
de l'Europe? On a vu que, dès le 2 juillet, la Russie avait 
exprimé l'opinion qu'une conférence ne servirait à rien. 
Cette opinion était juste au fond, car une conférence 
acceptée par l'Allemagne aurait eu nécessairement 

1. Reichstag, commission du budget, 23 novembre 1911. 

2. Voir ci-dessus, page 181 . 



440 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

comme condition — on ne nous l'avait pas laissé 
ignorer, — un rappel des principes de l'acte d'Algé- 
siras et, par voie de conséquence, un retour au statu 
quo ante. Or ce statu quo, la France l'avait indis- 
cutablement modifié par des initiatives personnelles, 
toutes légitimes dans leur principe, mais toutes exté- 
rieures dans leur forme au programme international de 
1906. Ces initiatives, dont la plus caractérisée avait été 
la marche sur Fez, engageaient notre drapeau. Évacuer 
les points occupés, progressivement, à notre heure, 
comme nous avions envisagé par l'accord franco-maro- 
cain du 4 mars 1910 l'évacuation de la Chaouïa, c'eût 
été chose possible, sinon facile. Les évacuer d'un seul 
coup, en bloc, sans préparation, sur une initiative exté- 
rieure, c'était abandonner l'œuvre française au Maroc ; car 
dans ce cas, de deux choses l'une, ou l'empire chérifien 
serait livré à une effroyable anarchie ou une action 
internationale y rétablirait l'ordre. Dans les deux cas, 
la France serait évincée. Et dans quelles conditions? 
Non seulement en présence du navire allemand d'Agadir, 
mais en face des Espagnols, maîtres du Rif et du Gharb. 
Seuls, suivant l'expression de M. Ribot 1 , nous eussions 
évacué ce que nous tenions. Les autres auraient gardé 
ce qu'ils avaient pris. A cet égard, l'opinion de la Russie 
était irréfutable. Le parlement français accepta d'ail- 
leurs, avant de se séparer, le principe de la négociation 
directe 2 . 

Dans quelles conditions cette négociation directe se 
poursuivrait-elle? Le gouvernement français l'avait 
indiqué déjà. Négociation collective? Au moment des 

1. Sénat, séance du 9 février 1912. 

2. Chambre des députés, 11 juillet 1911. 



LE MYSTERE D AGADIR 441 

incidents franco-espagnols d'El-Kçar, alors que presque 
toute la presse espagnole témoignait de l'affaire d'Agadir 
une joie peu convenable et peu clairvoyante, c'était une 
perspective inquiétante de mêler l'Espagne à la négo- 
ciation. Mais dès lors qu'on ne l'y mêlait pas, il devenait 
impossible d'y convier officiellement d'autres puissances. 
Tel avait été, le 4 juillet, l'avis du gouvernement. On 
était ainsi conduit à accepter le tête-à-tête franco-alle- 
mand, dont le précédent avait été créé par l'accord de 
1909. C'était alors la continuation des entretiens anté- 
rieurs coupés, il est vrai, d'une offensante sommation. A 
cette sommation, on aurait pu répondre par une mesure 
équivalente, l'envoi d'un croiseur qui eût rétabli entre 
la France et l'Allemagne l'égalité d'attitude. On ne 
l'avait pas fait. Certains le regrettaient — notamment 
M. de Serves. Mais la majorité de l'opinion parlemen- 
taire était hostile, ajoutant à des raisons de prudence 
subjectives ce motif plus valable que la présence à 
Agadir d'un navire français nous donnerait, avec cer- 
tains risques d'incidents, une satisfaction morale, mais 
n'avancerait pas d'un pas le règlement matériel. C'est 
par cette voie qu'on en vint à accepter la conversation 
« sous le canon d'Agadir», ce qui demeure un regret pour 
ceux-là mêmes qui ne blâment ni cette conversation 
ni son issue. 

Toutefois, de C3 que la conférence dût être inutile, en 
résultait-il que le ministre des Affaires étrangères fût 
bien inspiré, au seuil de cet entretien préfacé par une 
menace, de ne s'y point référer? Nous ne le pensons 
point. Que le gouvernement français fût de l'avis du 
gouvernement russe sur l'inefficacité d'une conférence, 
rien de plus naturel. Qu'il le laissât voir à l'Allemagne, 



442 LE MYSTERE D'AGADIR 

rien de plus imprudent. Et c'est de quoi, moins neuf aux 
affaires, M. de Selves se fût avisé dès la première visite 
du baron de Schoen. La diplomatie n'est pas nécessai- 
rement un double jeu et Bismarck a montré que parfois 
la franchise déconcerte l'adversaire plus que la dupli- 
cité. Mais les procédés bismarckiens ne sont point 
maniables à toutes mains et, dans l'ordinaire, la pru- 
dence commande de ne pas se livrer d'abord. La con- 
férence, redoutée par l'Allemagne, qui malgré ses refus 
annoncés, n'aurait pas pu la décliner, si toute l'Europe 
l'eût acceptée, eût été, pour elle comme pour nous, une 
solution négative et, dès lors que nous savions depuis 
le 7 qu'elle désirait des profits positifs, nous avions 
intérêt à développer en elle la crainte de ne les pas 
obtenir. Si M. de Selves, même sans y croire, eût, le 
1 er et le 7 juillet, évoqué, dans ses conversations avec 
M. de Schoen, l'Europe invisible et présente, celui-ci, 
même sceptique, en eût ressenti quelque alarme. C'était 
merveille, aux jours d'Algésiras, de voir M. Léon Bour- 
geois manœuvrer l'adversaire avec des arguments qu'il 
se fût gardé de pousser jusqu'au bout, mais par lesquels 
il inquiétait, énervait, sondait tout au moins son inter- 
locuteur. M. de Selves se borna à répondre qu'il blâ- 
mait le geste d'Agadir et à écouter M. de Schoen offrir 
le Maroc en échange du Congo, — donnant ainsi l'im- 
pression d'une très grande réceptivité. 

Une autre omission fut commise par lui dans ces 
premiers entretiens. M. Ribot l'a fort justement ana- 
lysée au Sénat le 9 février 1912. Que la conversation dût 
s'engager sur la base des compensations; que l'Alle- 
magne fût déçue par la formule de 1909 et qu'elle voulût 
autre chose, rien de plus clair : tout ce qui précède l'a 



LE MYSTERE D AGADIR 443 

démontré. Mais cette conversation de liquidation des- 
tinée à enterrer honnêtement l'acte d'Algésiras, il s'agis- 
sait de savoir qui l'engagerait. Après Kissingen, la 
France était demanderesse. Devant le silence grognon de 
M. de Kiderlen, c'était à elle de faire des offres, à elle 
de « chercher ailleurs », à elle de dénoncer le régime 
antérieur : obligation périlleuse en face du gouverne- 
ment impérial, en face de l'Europe, en face même de 
l'opinion française. Après Agadir, la situation chan- 
geait. Ce geste initial, si difficile à dessiner pour nous? 
l'Allemagne l'avait risqué avec brutalité. Son poing 
fermé avait frappé « le mur lézardé d'Algésiras » et 
quelques moellons s'en étaient détachés. Ses ambas- 
sadeurs, sans mesurer le péril où ils se fussent exposés 
s'ils eussent eu affaire à une diplomatie plus habile? 
avaient partout déclaré : 

— L'acte d'Algésiras ? Nous n'en voulons plus. C'est fini. 
Et à la France ils avaient dit : 

— C'est fini. Seulement nous voulons le Congo. 
Quelle admirable occasion d'utiliser cette « faute », 

— le mot est de M. Ribot L , — pour dire à l'Allemagne : 

— C'est vous qui dénoncez l'acte d'Algésiras, dont 
tout le monde, sauf vous, et même moi, la France, con- 
tinue à se contenter. Vous prenez même la peine d'expli- 
quer pourquoi : c'est parce que vous voulez le Congo. 
Rien de mieux. Mais alors voici mes conditions : car 
vous devenez demandeurs, au lieu d'être défendeurs. 

On éprouve quelque regret à constater que sir Arthur 
Nicolson fut seul, le 1 er juillet, à répondre aux repré- 
sentants de l'Allemagne : 

t. Sénat, séance du 9 février 1912. 



444 LE MYSTERE D* AGADIR 

— Vous violez l'acte d'Algésiras. 

M. de Selves, troublé par une initiative qu'il n'atten- 
dait point, mal informé des arguments que le passé 
suggérait, inhabile à se servir des textes antérieurs, 
plaça, par sa passivité, la France dans la posture d'un 
prévenu qui, devant le juge d'instruction, négocie sous 
caution sa liberté provisoire. 

Par une manœuvre plus subtile, le gouvernement 
français se fût mis en mesure, d'autre part, d'exiger de 
l'Allemagne, comme condition préalable à toute négo- 
ciation, la définition expresse de ce que, par son initia- 
tive, le gouvernement impérial entendait nous offrir 
au Maroc en sus des droits, privilèges et intérêts qu'il 
nous y avait antérieurement reconnus. Faute de cette 
définition, les pourparlers devaient être forcément sans 
issue, en tout cas sans profit. Car comment chiffrer 
le prix sans connaître la valeur achetée? C'est sur cette 
valeur qu'il importait d'abord d'être nettement fixé. 
L'accord, auquel on tendait, devait, pour avoir sa raison 
d'être, différer essentiellement par sa nature, sa forme 
et ses conséquences de celui de 1909. Cette différence 
peut s'exprimer d'un mot. Cet accord devait être positif 
au lieu d'être négatif. Positif, c'est-à-dire préciser, non 
pas seulement les devoirs de l'Allemagne, mais les 
moyens d'action de la France ; énoncer, non pas ce que 
l'Allemagne ne pourrait pas faire, mais ce que la France 
pourrait faire. Toutes les formules de désintéressement, 
de renonciation ou de désistement devaient être écar- 
tées. Un traité de protectorat, c'est-à-dire la constata- 
tion de notre souveraineté de fait au Maroc, tel était 
le but qu'il fallait affirmer dès le principe, en réponse 
à l'initiative allemande. Ce n'est pas la France, c'est 



LE MYSTERE D AGADIR 445 

l'Allemagne qui avait dit : « L'acte d'Algésiras n'existe 
plus. » Dès lors que la France, en acceptant de négocier, 
admettait le point de vue allemand, il lui appartenait 
de s'y placer nettement en répliquant : « Puisque l'acte 
d'Algésiras n'existe plus, voilà ce que j'entends mettre 
à sa place. Voilà ce sur quoi, d'abord, avant de discu- 
ter le prix, j'entends être édifié pleinement. » 

Pour obtenir ce résultat, le meilleur moyen, à coup 
sûr, eût été de proposer à l'adhésion de l'Allemagne un 
traité franco-marocain de protectorat. Ce n'est pas 
chose facile ni habituelle que de rédiger un tel traité 
avec un autre partenaire que le protégé. L'histoire 
n'offre pas d'exemple de tractations de ce genre. Un 
protectorat se constitue d'ordinaire par un traité entre 
le protecteur et le protégé. Après quoi, les tiers adhèrent. 
Il est moins aisé pour le protecteur de s'entendre avec 
un tiers sur la façon dont il réglera ses rapports avec 
le protégé. En amusant l'Allemagne par une offre de 
conférence, en la contenant par le rappel de l'acte 
d'Algésiras, en gagnant du temps — ce qui est souvent, 
on ne l'a que trop vu cet été, le meilleur moyen de n'en 
pas perdre — nous eussions pu mettre ce délai à profit 
pour signer avec le sultan qui, le 10 juillet, déclarait 
s'en remettre à nous l , un traité subordonné évidem- 
ment à l'adhésion des puissances, mais qui n'eût pas été 



1. Le sultan disait, le 10 juillet, au docteur Weisgerber : «Quant à 
l'envoi d'un bateau de guerre allemand à Agadir, je ne me l'explique en 
aucune manière. Je sais que depuis plusieurs mois de nombreux sujets 
allemands parcourent le Sous et déploient une activité pour s'y créer des 
intérêts économiques ; mais je n'ai pas appris qu'ils aient été molestés. 
Peut-être ne s'agit-il que d'un simple malentendu ? Je sais qu'une conver- 
sation est engagée à ce sujet entre Paris et Berlin, et je m'en remets à la 
France pour faire valoir mes droits consacrés par l'acte d'Algésiras, auquel, 
comme elle, je reste fermement attaché. » 



446 LE MYSTERE d' AGADIR 

pour elles plus pénible à ratifier qu'un accord franco- 
allemand. Nous aurions, delà sorte, placé l'Allemagne en 
présence d'un texte précis, librement négocié par nous, 
qu'il eût suffi d'amender avant sa publication en tenant 
compte des demandes allemandes pour autant qu'elles 
eussent été admissibles. « Et le sultan? » demandait 
le Temps dans un article du 11 juillet. Cette suggestion 
n*eut pas plus de succès que celle du même journal, 
appuyée cependant par la majorité de la presse fran- 
çaise, en faveur d'une conférence ou tout au moins 
d'une menace de conférence. Il est permis de le regretter. 
La diplomatie française se montra également inca- 
pable de manœuvrer et d'attaquer, — de manœuvrer 
en invoquant l'acte d'Algésiras, en suggérant l'inter- 
vention de l'Europe, en traitant rapidement avec le 
sultan, — d'attaquer, en mettant l'Allemagne en pré- 
sence d'un texte marocain complet et précis. Ainsi, 
au lieu de mener les événements, elle se laissa mener 
par eux. Au lieu de se protéger par des feintes, elle se 
jeta sur le fer de l'adversaire. Au lieu d'élever devant 
elle des ouvrages de campagne, de s'y abriter quelques 
jours, quitte à les abandonner ensuite, elle se livra en 
terrain découvert, renonçant au bénéfice de ces armes 
françaises, la souplesse, le coup d'œil, la méthode qui 
en 1905 et 1906 avaient trouvé, pour le bien du pays, 
de si ingénieux et si vaillants escrimeurs. Et c'est pour- 
quoi, lorsqu'on les revit, les six premières semaines des 
négociations apparaissent comme un lamentable gàrhis. 
Al'agression allemande, nulle riposte : un regret d'abord, 
et puis le silence. Par la suite, un souci puéril de savoir 
ce qu'on nous demande avant de préciser ce que nous 
voulons ; un jeu de propos interrompus aggravé par 



LE MYSTERE D AGADIR 447 

l'esprit brouillon et retors de l'interlocuteur allemand ; 
un réseau de projets incomplets et divers ; des instruc- 
tions contradictoires, envoyées sous réserve, ce qui est 
la pire façon d'utiliser un ambassadeur ; pas de point 
fixe ; pas de programme ; des velléités, des intentions, 
des alternatives de confiance et d'affolement ; une psy- 
chologie courte, servie par une volonté faible : ce n'est 
point dans cette période de notre histoire que les diplo- 
mates de demain devront chercher des modèles. 

Après avoir reçu M. de Schoen le 7 juillet, M. de Serves 
avisa M. Paul Cambon de la conversation qu'il venait 
d'avoir. Notre ambassadeur informa le gouvernement 
britannique que l'Allemagne désirait des compensa- 
tions au Congo. Il ajouta que le point de vue marocain 
du gouvernement français serait invariablement main- 
tenu et que l'exclusion de l'Allemagne de l'empire ché- 
rifien était pour nous une condition sine qua non. Le 
même jour, sir Edward Grey répondait qu'il n'avait 
rien à objecter à l'octroi de compensations au Congo. 
Le même jour aussi, — mais avant d'avoir connaissance 
de la communication du gouvernement français — , 
M. Asquith répétait publiquement aux Communes ce que 
sir Edward Grey avait dit le 3 juillet à notre ambassa- 
deur, c'est à savoir que l'Angleterre, dans le dévelop- 
pement du problème marocain, aurait les égards requis 
pour la protection de ses intérêts et l'exécution de 
ses engagements envers la France l . La route était 
donc libre pour la négociation. M. Jules Cambon partait 
le 7 pour Berlin. Le même jour, le ministre lui télé- 
graphiait sa conversation avec M. de Schoen et le 

1. Voir ci-dessous, page 457. 



448 LE MYSTERE D AGADIR 

pressait d'amener l'Allemagne à s'expliquer. M. Jules 
Cambon était ainsi lancé, sans instructions positives, 
sans ordre de retraite convenu, au cœur de la négo- 
ciation et, par la force des choses, c'est le Congo qui 
allait passer au premier plan, dès lors qu'on n'avait 
point songé à poser, dans des entretiens préalables, les 
conditions marocaines. 

Le 9 juillet, M. Jules Cambon, ignorant et ce que nous 
entendions obtenir au Maroc et ce que nous consentions 
à abandonner au Congo, avait, avec M. de Kiderlen, une 
première conversation. Le ministre allemand reprit, 
dans la note particulière de son tempérament, le dévelop- 
pement de M. de Schoen, le 1 er juillet. Après quoi, suivant 
son ambassadeur sur le terrain où celui-ci s'était placé 
le 7, il dit plus brutalement que lui : 

— Vous voulez que nous fassions notre deuil du Maroc, 
mais tout à fait, mais complètement. Soit ; moi, person- 
nellement, je ne dis pas non. Mais il me faut des satis- 
factions coloniales, au Congo par exemple. 

L'entretien, qui dura plus d'une heure, avait débuté 
sur un ton d'aigreur du côté allemand et, non moins, 
du côté français. Comment s'en étonner, si l'on songe 
que c'était la première fois depuis Kissingen que les deux 
interlocuteurs se retrouvaient en présence ? La conclu- 
sion parut à M. Jules Cambon meilleure que les prémisses. 
Il en rendit compte par un rapport officiel à M. de Selves 
et par une lettre particulière à M. Caillaux, en insistant 
sur la nécessité de faire vite. Au président du Conseil, 
il demandait si l'ambassadeur d'Allemagne à Paris pour- 
rait être reçu par lui. M. Caillaux répondit que M. de 
Schoen devait, s'il avait quelque chose à dire, le dire à 
M. de Selves. Celui-ci décida de laisser se poursuivre 



LE MYSTERE D AGADIR 449 

à Berlin la conversation. On croyait habile de continuer 
à sonder l'Allemagne sans prévoir que chaque coup de 
sonde créerait à notre charge un engagement moral et 
que nos réticences mêmes, fonction de notre indécision, 
nous livreraient mal défendus à la manœuvre de l'adver- 
saire. On ne trouve en effet, dans la réponse adressée le 
11 juillet parle ministre des Affaires étrangères à M. Jules 
Cambon, aucune trace d'un programme d'avenir maro- 
cain : rien qu'une offre de poursuivre, sous réserve des 
droits de l'Espagne, la négociation relative aux chemins 
de fer. Si l'on se souvient de ce qu'avait été cette négo- 
ciation 1 , du souci qu'y avait marqué l'Allemagne de 
mêler l'action politique à l'action économique, on demeure 
confondu de l'imprudence que commettait le ministre 
en se plaçant sur ce terrain, au seuil d'une négocia- 
tion qui ne pouvait se justifier qu'à condition de nous 
libérer des hypothèques de toutes sortes que l'accord 
de 1909, sous prétexte de collaboration, avait fait peser 
sur nous. 

Dans les conversations suivantes, l'équivoque continue, 
voulue sans doute par l'Allemagne, en tout cas acceptée 
par la France. Le 13 juillet, on est encore sur le terrain 
de l'accord de 1909 — alors que, on ne saurait trop le 
redire, la négociation de 1911 n'avait pour la France, 
à côté de tant de charges, d'utilité réelle qu'à condition 
de constituer au Maroc un régime nettement différent 
du régime de 1909. Le gouvernement français ayant 
commis la faute de ne pas affirmer, dès le début, ce prin- 
cipe fondamental, M. de Kiderlen en prend avantage et, 
dans cette conversation du 13, c'est un développement 

1. Voir ci-dessus, page 81. 

29 



450 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

ambigu de l'accord de 1909 qu'il nous offre et qu'il 
nous offre, rappelons-le, après avoir, dès le 9, réclamé des 
satisfactions au Congo. La formule même qu'il emploie 
est révélatrice : il s'agirait de reconnaître à la France 
« l'autorité nécessaire pour préserver le Maroc de l'anar- 
chie ». Qui serait juge de l'anarchie justifiant l'emploi 
de l'autorité? L'Allemagne, de même que, sur la base de 
l'accord de 1909, elle avait été juge de notre intérêt 
à la consolidation de l'ordre. C'était inacceptable. 
M. de Kiderlen posait en outre deux conditions, l'adhé- 
sion des puissances et des garanties pour la métallurgie 
allemande. Ainsi reparaissait toute la terminologie de 
1909 avec les mêmes risques, la nécessité de solliciter 
l'adhésion des tiers pour une solution médiocre, la résur- 
rection peut-être, sous prétexte de garanties minières, 
des projets antérieurs de condominium, de zones, de 
partages l . Même sans savoir le prix demandé au Congo, 
c'était inacceptable. Tout prix, si modeste fut-il, devait 
être en effet excessif, dès lors que le problème marocain 
ne serait pas radicalement vidé dans le sens du protec- 
torat. 

Tel est, ou tel devrait être, à ce moment, l'avis du minis- 
tre des Affaires étrangères. Cependant dans sa communi- 
cation suivante en date du 14 juillet, — celle, dans 
laquelle pour la première fois il acceptera le principe 
des cessions au Congo — il se borne à demander des préci- 
sions sur le Maroc. Ces précisions, qu'il devrait fournir à 
notre ambassadeur en forme catégorique, par un pro- 
gramme complet et ferme qui, dans le contrat, consti- 
tuera notre gain, il invite M. Cambon à les obtenir de 

1. Voir ci-dessus, page 82. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 451 

M. de Kiderlen. Tout au plus indique-t-il quelques points 
de ce programme : droit pour nos troupes d'occuper 
les points nécessaires au maintien de l'ordre, liberté 
d'assister le sultan dans l'exécution de toutes les réfor- 
mes, notamment financières. Mais ce n'est pas là un 
texte, c'est une esquisse, un vœu, rien de solide sur quoi 
l'on puisse construire. Pourtant le 23 juillet, c'est M. de 
Kiderlen qui nous offre le moyen de réparer notre erreur. 
Après s'être déclaré désireux d'une entente, il déclare 
admettre, sous réserve de l'égalité économique et de la 
libre exportation des minerais, ce qu'il appelle, — avec, 
en vérité, un excès d'indulgence, — « nos propositions 
marocaines ». Il ajoute : 

— Vous aurez ^ainsi cet Empire de l'Afrique du 
Nord qui est votre grand objectif. 

Le 30, dans une nouvelle dépêche, M. de Selves pré- 
cise- t-il ? Non. Il veut que le « désintéressement politique » 
de l'Allemagne au Maroc soit absolu : toujours un écho de 
1909. Il note, en passant, qu'elle devra renoncer au régime 
de la protection. Il semble ainsi, après un mois passé 
qu'on n'ait, pas plus qu'au début, de vues d'ensemble. 
On procède par fragments, par occasion. Au lieu de défi- 
nir notre protectorat, on continue à parler du désis- 
tement de l'Allemagne. Au lieu de la solution positive 
qui seule, on l'a vu, justifiera la négociation, on s'obstine 
à envisager la solution négative. On ne dit pas ce que 
nous ferons au Maroc, mais ce que l'Allemagne n'y fera 
pas. C'est de la diplomatie à rebours. 

Et pourquoi? Parce que, depuis le premier jour, cette 
diplomatie suit les mouvements de l'adversaire, se laisse 
manœuvrer par lui, au lieu de le manœuvrer. Sans penser 
à ce que nous devrons obtenir, elle se laisse fasciner par 



452 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

ce que nous devrons céder. Sans fixer la valeur à acquérir, 
elle s'épuise à discuter sur le prix, à envisager toutes les 
façons possibles d'abandonner ceci ou cela et de limiter 
cet abandon. Le 9 juillet, nous offrons les îles de la Poly- 
nésie que M. de Kiderlen refuse le 13 avec quelque dédain, 
sans nous dire ce qu'il nous demande, mais en nous pro- 
posant le nord du Cameroun. Le 14, M. de Selves accepte 
en principe la rectification de la frontière Congo-Came- 
roun. Le 15, le secrétaire d'État se démasque et, en nous 
offrant le nord du Cameroun et le Togo, il promène d'un 
geste large son doigt sur la carte d'Afrique, montrant le 
Congo de la Sangha à la mer. M. Cambon refuse aussitôt. 
Cette prétention, se produisant au moment où nous ne 
savons pas ce qu'on nous donnera, — disons mieux, ce 
que nous voulons au Maroc, — est un premier échec. 
Cet échec nous allons l'aggraver : car, dominés par la 
crainte de rester en face de cette demande, nous allons 
nous user à la réduire et, de ce [fait, nous détourner 
plus encore du Maroc, accepter au moins par prétention 
des minima congolais qui, par la suite, nous lieront, 
lorsqu'au bout de deux mois, en septembre, revenant à la 
logique, nous dirons à l'Allemagne : « Causons d'abord 
du Maroc. Ensuite nous causerons du Congo. » 

L'entretien du 15 se termina dans une atmosphère de 
mauvaise humeur et sans conclusion positive, M. de 
Kiderlen se bornant à dire qu'il verrait M. de Lindequist, 
ministre des Colonies. Dès lors, tout notre effort reste 
fixé sur le Congo et de quelle singulière façon? En nous 
appliquant exclusivement à repousser les offres de l'Alle- 
magne dans le naïf espoir de réduire ainsi sa demande. 
C'est ce que M. de Selves appellera le 18 juillet « alléger 
la négociation ». Si les pourparlers eussent suivi une 



LE MYSTERE D A.GADIR 453 

marche logique, nous aurions pu, nous aurions dû aller 
moins vite en besogne. Car, toutes choses égales, d'ail- 
leurs, le nord du Cameroun et le Togo étaient des avan- 
tages réels dont le traité du 4 novembre ne contient pas 
l'équivalent et qu'il était imprudent de si tôt repousser. 
Or, ces avantages, nous les refusons avec une sorte de 
frénésie, M. Gambon le 15, M. de Selves le 17. Le 18, le 
ministre reçoit l'ambassadeur d'Allemagne et lui tient 
le même langage. Il évite de préciser nos offres, parce que 
le président du Conseil et le ministre des Colonies sont 
absents. Un seul point fixe, c'est que nous ne prendrons 
pas ce Togo qu'on nous tend. Le 20, après une conversa- 
tion de M. de Selves avec MM. Caillaux et Lebrun, les 
instructions ministérielles se précisent. Nous ne voulons 
pas du Togo. Le Bec-de-Canard nous suffira. En échange, 
nous offrons un vaste territoire en bordure orientale du 
Cameroun, limité à l'Est par le Chari, le Bahr-es-Sara, 
la Nana, l'Ouahma et la Sangha. Nous offrons en outre 
d'étendre le régime douanier du bassin conventionnel à 
toutes nos possessions de l'Afrique équatoriale. En un 
mot, nous déplaçons les cessions. L'Allemagne avait 
demandé le Bas et le Moyen Congo. Nous la rejetons 
dans l'Oubanghi-Chari, combinaison acceptable, judi- 
cieuse même, mais qui, d'une part, avait le tort de se 
produire trop tôt, sans que l'on sût de quels avantages 
elle serait la contre-partie, qui, d'autre part, en voulant 
«alléger » le marché, oubliait que le Maroc n'y figurait 
point et que, par suite, il n'était point de balance capable 
d'en marquer le poids. 

Aussi bien, M. de Kiderien ne s'y arrêta pas un seul 
instant. N'ayant rien en face de lui, son jeu était de 
pousser de l'avant, quitte à se replier ensuite. Le 13, il se 



454 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

plaint amèrement de la presse française. Le 23, mainte- 
nant l'offre du Togo, mais dévoilant son but plus claire- 
ment encore que dans sa première demande, il exige 
un accès au Congo. Quand, le 28, M. Jules Cambon, lui 
propose la cession définie par les instructions ministé- 
rielles du 20 juillet confirmées le 25 (Chari-Bahr-es- 
Sara-Nana-Ouahma-Sangha), il jette les hauts cris ; 
déclare que c'est se moquer; qu'avec des cessions aussi 
insignifiantes, il n'y aura pas moyen de s'entendre. 
M. Jules Cambon se borne à répondre qu'on peut cher- 
cher d'autres bases. Évidemment : et le ministère, à 
vive allure, s'engage dans cette voie. 

Le 30 juillet, ce n'est plus un projet de cession, mais 
deux qu'il envisage et qu'il fait porter à Berlin par M. Van 
Vollenhoven, chef de cabinet du ministre des Colonies. 
Ces deux combinaisons sont les suivantes ; ou bien le 
tracé précédent Chari - Bahr - es - Sara - Nana- Ouahma- 
Sangha, avec, en plus, les îles, ou bien, mais, contre le 
Togo, un tracé plus large Chari-Gribinghi ou même 
Chari-Baminghi avec, en outre, un triangle compris entre 
la frontière sud du Cameroun, la côte et une ligne tirée 
de la côte jusqu'à Ouesso, toujours, bien entendu, contre 
le Togo. Le ministre ajoute que c'est l'extrême limite 
des concessions possibles. Si M. de Kiderlen n'accepte 
pas, M. Jules Cambon devra interrompre l'entretien. 

Est-il besoin de signaler ce que ces instructions 
avaient de contradictoire ? Voulions-nous, oui ou non, 
du Togo? Voulions-nous, oui ou non, ne rien céder du 
Gabon? Notre ambassadeur, peu familier avec les ques- 
tions coloniales, devait, après ce cahot de suggestions 
contraires, avoir perdu toute directive congolaise. Il 
semblait qu'on s'appliquât à développer en lui un scep- 



LE MYSTERE D AGADIR '<55 

ticisme absolu à l'égard de ces territoires avec lesquels 
on jonglait, comme s'ils représentaient des valeurs 
interchangeables, tantôt refusant le Togo et tantôt le 
demandant, tantôt écartant de la combinaison les îles 
de la Polynésie et tantôt les y introduisant, tantôt loca- 
lisant les cessions, avec des limites variables d'ailleurs, 
dans l'Oubanghi-Chari, tantôt les étendant au sud jus- 
qu'à la mer. A quel critérium d'ailleurs ramener l'éva- 
luation de ces sacrifices si éclectiquement envisagés, 
puisque nous ignorions ce que devait payer cette mon- 
naie territoriale, puisque nous alignions nos écus sur la 
table sans que la marchandise y fût placée? Recevant le 
26, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Selves lui disait 
il est vrai : 

— -Au Maroc, nous avons déjà, de par l'accord de 1909, 
les droits politiques. Nous ne vous demandons pas de 
droits économiques. Donc nous sommes à égalité. Nous 
ne vous demandons pas le Togo et tout le Haut-Cameroun, 
nous ne voulons que le Bec-de-Canard. Nous vous offrons 
par contre les territoires à l'est du Cameroun et la liberté 
commerciale dans toutes nos possessions de l'Afrique 
équatoriale. Ainsi s'équilibrent les plateaux. 

Mais qui ne voit que, ce disant, M. de Selves supposait 
le problème résolu, puisque, de toute évidence, ce qu'il 
nous fallait au Maroc, c'était tout autre chose que ce que 
nous avait donné l'accord de 1909; puisque même, si la 
combinaison eût été, telle quelle, acceptable au Congo, 
elle ne l'eût pas été au Maroc, où l'accord de 1909, avec 
l'interprétation allemande des « droits économiques 
égaux » était radicalement exclusive d'un protectorat 
digne de ce nom? Argument de discussion, dira-t-on 
peut-être, fait pour impressionner l'adversaire et que le 



456 LE MYSTERE D AGADIR 

ministre employait sans y croire. Non, puisque dans une 
dépêche du 25, il le développait complaisamment 
s'adressant non plus à l'ambassadeur d'Allemagne à 
Paris, mais à l'ambassadeur de France à Berlin. Comment 
supposer, d'ailleurs, que l'interlocuteur allemand eût pu 
s'arrêter à un si pauvre sophisme? La preuve que l'accord 
de 1909 ne nous suffisait pas, nel'avions-nous pas fournie, 
et surabondamment, en acceptant de négocier après la 
menace d'Agadir? 

En résumé, au terme de ces trois semaines de contact, 
il apparaissait, d'une part, que les prétentions congo- 
laises de l'Allemagne rendaient l'entente fort difficile 
et que les hésitations marocaines de la France laissaient 
ouverte une question qu'il aurait fallu fermer. D'autre 
part, l'énormité des exigences allemandes permettait de 
se demander si le but de M. de Kiderlen n'était pas, 
après un détour congolais, de revenir au Maroc. La cons- 
tatation de cet état de choses détermina l'Angleterre à 
sortir de la réserve qu'elle avait gardée depuis le début. 



III 



On a vu que, le 1 er juillet, l'ambassadeur d'Allemagne 
à Londres avait fait à sir Arthur Nicolson, en l'absence 
de sir Edward Grey, la môme communication que 
M. de Schoen avait faite le même jour à M. de Selves. 
Le comte Wolff Metternich y avait ajouté un commentaire 



LE MYSTERE D AGADIR 457 

déterminé par les instructions qu'il avait reçues de M. de 
Kiderlen 1 . 

La situation créée par la force des choses nous oblige, confor- 
mément à la prière de plusieurs importantes maisons de commerce 
allemandes, de garantir directement la sécurité de leurs personnes 
et de leurs biens aux sujets et protégés allemands dans le sud du 
Maroc jusqu'au rétablissement de l'ordre. Mais nous n'avons nul- 
lement l'intention de faire des difficultés à la France en quelque 
façon que ce soit au sujet de son attitude. 

D'après l'état des choses, on peut se demander s'il serait pos- 
sible à la France de revenir au statu quo ante, c'est-à-dire à celui 
de 1906. Nous sommes donc éventuellement prêts à chercher, 
d'accord avec la France, un moyen de nous entendre une fois pour 
toutes sur la question du Maroc dans une forme qui réponde éga- 
lement aux intérêts des autres signataires de l'acte d'Algésiras. 
Les bonnes relations - existant avec la France nous permettent 
d'envisager des négociations directes. 

A cette communication, sir Arthur Nicolson, puis sir 
Edward Grey avaient répondu le 3 et le 4 juillet que la 
Grande Bretagne ne pouvait laisser se régler en dehors 
d'elle la question marocaine et qu'elle s'inspirerait, dans 
ses décisions, des engagements pris par elle envers la 
France d'une part, des intérêts britanniques existant 
au Maroc d'autre part. En effet, la communication alle- 
mande laissait en suspens plusieurs points. Le gouverne- 
ment impérial, y lisait-on, a en vue une solution défini- 
tive de la question marocaine à laquelle participeraient 
l'Allemagne, la France et l'Espagne. Fallait-il en conclure 
que l'Allemagne entendait tenir à l'écart de cette négo- 
ciation le gouvernement britannique, signataire d'impor- 
tants traités avec le Maroc, avec la France et avec l'Es- 
pagne, signataire aussi de l'acte d'Algésiras ? L'Angle- 

1. Communiqué par M. de Kiderlen à la commission du budget du 
Reichstag, le 23 novembre 1911. 



458 LE MYSTÈRE u' AGADIR 

terre n'a point coutume de supporter de telles exclusions 
et l'Allemagne était imprudente ou tout au moins mala- 
droite de laisser croire qu'elle eût le désir de lui en 
infliger. Qu'était-ce d'ailleurs que cette « solution défi- 
nitive » dont parlait le comte WolfT Metternich? Le 
gouvernement impérial négligeait de s'expliquer à ce 
sujet et autorisait de ce fait toutes les suppositions. 
A lire la presse allemande, qu'on suit à Londres avec 
une attention particulière, on y relevait, on l'a vu 1 , de 
singulières contradictions. Mais la plupart des hypo- 
thèses étaient inquiétantes pour l'Angleterre. Sans 
doute, les uns, par exemple la Taegliche Rundschau, 
spécifiaient qu'il s'agissait d'obtenir des compensations 
au Congo et de cela le gouvernement anglais ne s'alar- 
mait point. Mais d'autres, comme la Gazette de Francfort, 
faisaient allusion à une opération d'un caractère plus 
général, supprimant la nécessité de la compensation 
coloniale, à condition que «la France, renonçant à son 
hostilité secrète contre l'Allemagne, prit la main que 
celle-ci lui tendait depuis longtemps et acceptât l'idée 
sincère d'une collaboration avec Berlin ». D'autres, 
enfin, soutenaient avec ténacité l'idée d'un partage 
du Maroc dont l'Allemagne aurait sa part. L'ambi- 
guïté de la communication allemande du 1 er juillet n'en 
était que plus troublante pour le gouvernement britan- 
nique. Le gouvernement français, plus directement inté- 
ressé, n'en avait pas tiré la conclusion qu'il lui appar- 
tenait d'en dégager, c'est à savoir la nécessité de régler 
immédiatement la question marocaine. Le gouverne- 
ment anglais fut plus clairvoyant, plus logique ou plus 

1. Voir ci-dessus, page 429. 



LE MYSTÈRE d' AGADIR 459 

résolu et, dès le début de juillet, il résolut de dissiper 
l'équivoque. Le 12 juillet, sir Edward Goschen, ambassa- 
deur d'Angleterre à Berlin, posa nettement la question 
à M. de Kiderlen qui répondit : 

— Nous ne cherchons pas à engager une conversa- 
tion à trois dont l'Angleterre serait exclue. 

Sur le caractère de la solution, M. de Kiderlen ne fournit 
en revanche aucune explication. Le 20 juillet, sir Edward 
Grey apprit de M. Paul Cambon et de sir Francis Bertie 
« l'étendue des demandes congolaises de l'Allemagne » et, 
convaincu, d'une part que la France n'y pourrait pas sous- 
crire, d'autre part que l'Allemagne se rendait compte de 
cette impossibilité, il en conclut que ces exigences outrées 
n'étaient qu'une feinte destinée à préparer pour la suite 
un partage du Maroc. En conséquence, le 21 juillet, il 
convoqua le comte Wolff Metternich et lui dit : 

— Si les négociations avec la France échouent, il en 
résultera une situation très embarrassante. Que font les 
Allemands à Agadir? Le bruit court qu'ils ont débarqué, 
acheté des concessions ; en sorte qu'il est maintenant 
possible de croire qu'ils y auraient hissé le pavillon 
allemand. Or Agadir est le port le plus convenable de 
toute la côte pour l'installation d'une base navale 1 . 

A cette interrogation directe , le comte Wolff Metter- 
nich ne répondit pas plus nettement que M. de Kiderlen 
n'avait fait à la question de sir Edward Goschen. Il se 
borna à déclarer 2 : 

Nous n'avons pas la moindre intention de léser les droits ou les 
intérêts de l'Angleterre. Je ne puis pas admettre que l'envoi d'un 
bâtiment à Agadir ait pu avoir ce résultat. Je vous ai fait connaître 



1. Chambre des Communes, 27 novembre 1911. 

2. Commission du budget du Reichstag. 



460 LE MYSTERE D AGADIR 

notre but et nos intentions à notre première entrevue, c'est à savoir 
la protection des intérêts des sujets allemands jusqu'au rétablis- 
sement de l'ordre. C'est un principe généralement admis qu'une 
nation européenne soit autorisée à assurer elle-même en pays 
demi-barbare, qui n'appartient pas à un tiers, la protection de ses 
intérêts. Le traité franco-anglais de 1904 ne lie que la France- et 
l'Angleterre. L'Allemagne, depuis ce traité, n'est liée que par 
l'acte d'Algésiras et par le traité franco-allemand de 1909. L'acte 
d'Algésiras, comme le traité de 1909, pose comme condition de 
tout le reste l'indépendance du sultan et l'intégrité du Maroc. 
Après l'occupation persistante de la Ghaouïa, après la marche 
conquérante des Français poursuivie récemment dans une grande 
partie du Maroc, personne ne peut plus soutenir sérieusement que 
le territoire marocain est intact et que le sultan est indépendant. 
Là contre, je vous l'ai fait observer dans notre premier entretien, 
nous n'avons pas protesté. Mais, par la force des choses, le moment 
est arrivé où la nécessité s'est imposée à nous de nous entendre 
avec la France sur la situation marocaine. C'est ce que nous 
avons actuellement entrepris. 

Si nos propositions sur le Congo sont, comme vous le dites, 
inacceptables, cela prouve que la France attache moins de prix 
qu'on ne croit à avoir le libre exercice au Maroc de prétentions 
qui n'ont pas fait l'objet d'une adhésion internationale. Elle devrait 
donc aussi accepter qu'un vaisseau de guerre étranger aille dans 
un port marocain. 

Un regard sur la carte montre qu'un empire nord-africain 
s'étendant de la frontière tripolitaine au Sénégal avec pleins 
pouvoirs au Maroc n'est pas pour la France chose négligeable. 
L'Angleterre s'est entendue avec la France et a eu l'Egypte qui 
n'est pas non plus chose négligeable. L'Allemagne n'a rien eu. 
Si la France désire que, comme l'Angleterre, mais toujours sous 
la réserve de nos intérêts commerciaux, nous nous effacions au 
Maroc, il nous faut un équivalent, qui soit à peu près de valeur 
égale au but important qu'elle vise. Sinon, nous saurons défendre 
au Maroc notre position indépendante. 

Vous semble z prêter grande importance au fait que nous avons 
envoyé un navire de guerre dans un port fermé du Maroc et pré- 
cisément à Agadir, où, l'automne passé, l'apparition d'un navire de 
guerre français a donné lieu à des questions de notre part. Il me 
semble que vous avez deux poids et deux mesures : une mesure 
pour la France, une mesure pour l'Allemagne. 



LE MYSTERE D AGADIR 461 

L'envoi d'un bateau allemand à Agadir, suivant vous, a créé 
une situation qui, du point de vue des intérêts anglais, appelle un 
éclaircissement. Si l'intégrité du territoire marocain vous tient 
tant à cœur, que ne demandez-vous avant tout et d'abord des 
éclaircissements à la France ? L'occupation de la Chaouïa, l'armée 
française répandue dans tout l'intérieur du Maroc constituent 
à coup sûr, plus que l'action allemande, une forte immixtion dans 
les affaires marocaines. 

Ce long développement, qu'il convenait de citer dans 
son texte, était plus inquiétant que rassurant. L'Alle- 
magne ne disait pas ce qu'elle ferait si la négociation 
échouait et l'on pouvait admettre qu'elle se réservait de 
faire la même chose que la France. Un esprit de chicane 
et de casuistique animait d'ailleurs les propos du comte 
Metternich. En reprochant à l'Angleterre d'avoir deux 
poids et deux mesures pour la France et pour l'Alle- 
magne, il marquait un parti pris de jouer sur les mots et 
de ne pas se placer en face des réalités. Sir Edward 
Grey lui répliqua qu'il souhaitait l'accord franco-alle- 
mand mais que, dans le cas où cet accord ne se ferait 
pas, il avait tenu à « lui marquer nettement que le geste 
d'Agadir donnerait lieu à une conversation anglo-alle- 
mande». Il ajoutait qu'il croyait que la tension dimi- 
nuerait si un échange de vues se produisait entre l'An- 
gleterre et l'Allemagne, avant que ne survinssent à 
Agadir des faits nouveaux obligeant l'Angleterre à 
prendre position 1 . Le gouvernement anglais n'estima 
pas d'ailleurs que cet avertissement suffît et le même 
jour, après une conversation entre le premier ministre, le 
ministre des Affaires étrangères et le chancelier de 
l'Échiquier, il fut décidé qu'une déclaration publique 

1. Chambre des Communes. Loc. cit. 



462 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

s'imposait. M. Lloyd George en fut chargé. Il la fit dans 
les termes suivants : 

Je ferais de grands sacrifices pour préserver la paix. Je ne puis 
rien concevoir qui pourrait justifier une perturbation, si ce n'est 
des questions de l'intérêt national le plus grand. 

Mais si, à notre corps défendant, nous étions mis en face d'une 
situation où la paix ne pourrait être préservée que par la reddition 
des positions grandes et bienfaisantes que la Grande-Bretagne 
a gagnées par des siècles d'héroïsme et d'exploits ; qu'en laissant 
traiter la Grande-Bretagne, là où ses intérêts vitaux sont engagés, 
comme si elle ne comptait plus dans le concert des nations, alors, 
je le déclare avec toute la force dont je suis capable, la paix 
achetée à ce prix serait, pour un grand pays tel que le nôtre, 
une intolérable humiliation. 

L'honneur national n'est pas une question de parti, la sécurité 
de notre commerce international n'est pas une question de parti. 

Le ton de ce disours devait faire impression. Le fond 
n'en était point discutable. Comme sir Edward Grey 
devait le dire le 27 novembre suivant : « Si jamais vient 
un temps où un ministre, dans la situation où se trou- 
vait le chancelier de l'Échiquier, ne puisse dire cela, alors 
nous aurons cessé d'être une grande nation ». Rien de 
plus juste. Mais précisément parce que la voix venait 
de plus haut, elle déchaîna en Allemagne une plus vive 
irritation et nul ne méconnut que, par son intervention, 
M. Lloyd George avait exprimé la volonté de l'Angle- 
terre de fermer le Maroc à l'Allemagne. 

La rapidité, avec laquelle le gouvernement anglais 
avait procédé, fut une surprise pour M. de Kiderlen. 
En réponse à la conversation du 21, il avait préparé 
une dépêche pour son ambassadeur à Londres où il 
traitait d'hallucinations les inquiétudes anglaises, où 
il dénonçait les indiscrétions du gouvernement fran- 
çais et le chauvinisme de la presse française, où 



LE MYSTERE D AGADIR 463 

il déclarait que jamais l'Allemagne n'avait songé à 
débarquer à Agadir et n'y songerait jamais, où il se 
plaignait que la France fît intervenir ses alliés et 
ses amis 1 . Avant que ces instructions parvinssent à 
Londres, le texte du discours de M. Lloyd George arri- 
vait à Berlin. Dès lors, M. de Kiderlen décidait qu'il 
n'était plus possible de permettre à sir Edward Grey 
de faire état devant le parlement de sa dépêche pré- 
cédente : « car disait-il, nous aurions l'air de céder à la 
menace ». 

Le 24 juillet, en conséquence, l'ambassadeur d'Alle- 
magne vint donner à sir Edward Grey l'assurance qu'au- 
cun débarquement n'avait eu lieu à Agadir et que l'Alle- 
magne n'avait jamais eu l'intention d'y installer une 
base navale. Mais le comte Wolfï Metternich pria le 
ministre de ne pas communiquer au parlement cette 
assurance. Le 25, nouvelle visite et nouvelle insistance 
sur le caractère confidentiel de la déclaration de la veille. 
L'Allemagne expliquait cette insistance par le discours 
même de M. Lloyd George. Elle laissait entendre qu'avant 
ce discours elle eût volontiers rendu publique cette assu- 
rance confidentielle, mais qu'après ce discours et l'ex- 
plosion de colère provoquée par lui en Allemagne, elle 
ne pouvait « consentir à ce qu'elle fût communiquée à la 
Chambre ». L'ambassadeur d'Allemagne ajoutait qu'il 
était chargé, à ce propos, d'attirer l'attention du gou- 
vernement britannique sur les faits suivants 2 : 

Une grande partie de la presse anglaise et la presse française 
tout entière ont pris occasion du discours de M. Lloyd George 



1 . Commission du budget du Reichstag. 

2. Commission du budget du Reichstag. 



464 LE MYSTERE D AGADIR 

pour diriger de violentes attaques contre l'Allemagne. N'appro- 
fondissons pas la question de savoir jusqu'à quel point le chan- 
celier de l'Échiquier a prémédité cet effet. En tout cas, le gou- 
vernement britannique ne peut pas contester que l'effet produit 
par le discours d'un de ses membres a été en Allemagne hautement 
désagréable. 

L'Allemagne a fait à la France des propositions qui semblent 
absolument loyales et acceptables. Elles s'appliquent à des terri- 
toires dans lesquels les intérêts anglais ne sont ni directement 
ni indirectement engagés. 

Si, malgré cela, l'Angleterre croyait avoir des vœux à exprimer, 
elle pouvait le faire par la voie diplomatique ordinaire. Au lieu 
de cela, le gouvernement anglais a fait faire par un de ses membres 
une déclaration publique, qui pouvait être considérée pour le 
moins comme un avertissement à l'adresse de l'Allemagne et qui, 
en fait, a été représentée par les journaux anglais et français 
comme une menace. Le gouvernement allemand a peine à discerner 
les raisons qui justifient ce procédé. 

Le gouvernement anglais ne peut contester que l'entente qu'il 
affirme désirer n'en sera pas facilitée. Le ton d'une partie de la 
presse anglaise et de toute la presse française à l'égard de l'Alle- 
magne, depuis quelque temps, ne peut permettre aucun doute 
au gouvernement anglais sur l'effet à attendre du discours de 
M. Lloyd George. 

Si le gouvernement britannique avait l'intention de compli- 
quer la situation politique, de brouiller les cartes et de provoquer 
un débarquement en force à Agadir, il n'aurait pu choisir pour cela 
meilleur moyen que ce discours du chancelier de l'Échiquier, qui 
tient si peu de compte, à l'égard de l'Allemagne, de cette dignité, 
de cette position de grande puissance qu'il revendique au profit 
de l'Angleterre. 

Cette communication qui, du point de vue allemand 
accusait le coup sans riposte a été appréciée en ces 
termes par sir Edward Grey 1 : 

Cette communication critiquait fortement l'effet du discours 
sur la presse plutôt que le texte même. Elle fut faite cependant sur 
un ton extrêmement sec, et je sentis immédiatement la nécessité — 

1. Chambre des Communes, 27 novembre 1911. 






LE MYSTERE D AGADIR 465 

car je ne m'attendais pas à une communication de ce genre — 
de déclarer que, comme le discours du chancelier de l'Échiquier 
ne me semblait donner prise à aucune plainte, le fait qu'il avait 
provoqué de la surprise en Allemagne était en lui-même la justi- 
fication du discours, car il n'aurait pu créer de surprise s'il n'avait 
existé une tendance à penser que nous pouvions être tenus à 
l'écart. (Applaudissements.) 

Le gouvernement allemand avait dit qu'il n'était pas digne 
de lui, après le discours de M. Lloyd George, de donner des expli- 
cations au sujet de ce qui se passait à Agadir. Je déclarai à l'ambas- 
sadeur que le ton de la communication du gouvernement alle- 
mand rendait incompatible avec notre dignité de donner des 
explications pour le discours du chancelier de l'Échiquier. (Applau~ 
dissements.) 

Et sir Edward Grey poursuivait : 

J'estimais juste également d'ajouter — sachant que les intérêts 
de la France étaient affectés aussi bien que les nôtres et que c'était 
le désir de la France que les négociations suivissent leur cours nor- 
malement — que ce qui avait été dit et serait dit ne devait pas être 
pris comme signifiant un désir de notre part de voir s'embrouiller 
les négociations franco-allemandes. 

Au contraire, nous désirions sincèrement que ces négociations 
aboutissent ; mais le ton de la communication allemande était 
défavorable aussi bien pour la France que pour nous, et rendait plus 
évident que jamais qu'une situation très difficile serait créée 
si les négociations avec la France n'aboutissaient pas. 

Instruit de cette conversation, qu'il eût été plus habile 
de sa part de ne point provoquer, le gouvernement alle- 
mand affecta de n'en retenir que la conclusion et, le 
27 juillet, en vertu d'instructions datées du 26, le comte 
Wolff Metternich fut chargé de demander à sir Edward 
Grey une déclaration publique précisant le désir que 
ressentait l'Angleterre d'une entente franco-allemande. 
Le même jour, le gouvernement anglais donnait satis- 
faction au vœu du gouvernement allemand et le premier 



466 LE MYSTÈRE D' AGADIR 

ministre, M. Asquith, prononçait aux Communes un 
discours qui produisit en Allemagne une impression 
d'apaisement. Ce discours était ainsi conçu : 

Des conversations sont en cours entre la France et l'Allemagne. 
Nous n'y participons pas. Elles portent sur un sujet qui ne peut 
pas affecter les intérêts britanniques. Nous ne pouvons pas, avant 
d'en connaître l'issue, exprimer d'opinion définitive sur ce point. 
Mais nous désirons que ces conversations aboutissent à une solu- 
tion honorable, à une solution qui ne porte en rien préjudice 
aux intérêts britanniques. 

Nous croyons que cela est parfaitement possible. Nous souhaitons 
vivement, sincèrement, qu'il en soit ainsi. 

Au Maroc même, la question est hérissée de difficultés, mais hors 
du Maroc, sur d'autres points de l'ouest-africain, nous ne pen- 
serions pas à essayer d'intervenir dans des arrangements terri- 
toriaux considérés comme raisonnables par ceux qui y sont le 
plus directement intéressés. 

D'autres déclarations tendant à dire que nous sommes intervenus 
dans les négociations franco-allemandes, que nous les avons influen- 
cées, sont des fables pernicieuses qui n'ont pas l'ombre d'un fond 
réel. 

Nous avons pensé qu'il était juste de faire nettement savoir, 
dès le début, que, si l'on n'aboutissait pas à une solution répondant 
aux desiderata que j'ai indiqués, il nous faudrait prendre une part 
active à la discussion. Ce serait notre devoir comme signataires de 
l'acte d'Algésiras, et ce pourrait être notre obligation en confor- 
mité de l'accord de 1904 avec la France; ce pourrait être aussi 
notre devoir pour la défense des intérêts britanniques qui seraient 
immédiatement affectés par les événements subséquents. 

A certains moments, nous n'étions pas sûrs qu'on eût bien com- 
pris cela, mais, je suis heureux de le dire, nous savons pertinemment 
aujourd'hui qu'il n'en est plus ainsi. La déclaration que j'ai faite 
ici même, il y a plus de trois semaines, le discours que prononça 
ensuite ailleurs le chancelier de l'Échiquier ont, je l'espère, et je 
le crois, établi d'une façon tout à fait claire, que nous ne revendi- 
quons ni prédominance, ni prééminence, mais que nous réclamons 
la position d'une partie intéressée aux événements qui peuvent se 
produire, d'une partie intéressée à voir se résoudre les difficultés 
actuelles. 

A notre sens, ce serait une grande erreur (et c'eût été une grave 



LE MYSTÈRE D* AGADIR 467 

faute) que de laisser aller les événements à la dérive et de per- 
mettre que l'affirmation des intérêts que nous y avons, pût, 
survenant après notre silence, causer de la surprise et du ressen- 
timent, au moment même où cette affirmation serait devenue on 
ne peut plus impérieusement nécessaire. (Applaudissements) . 

Nous désirons vivement, je le répète, voir arriver à une fin heu- 
reuse les conversations actuellement en cours et, dans l'intérêt 
général, je conjure la Chambre de ne pas entrer dans d'autres 
détails à l'heure actuelle et de ne pas entreprendre la discus- 
sion des points restant en controverse. (Applaudissements sur les 
bancs libéraux.) 



La déclaration du premier ministre fut unanimement 
approuvée notamment par M. Balfour au nom des con- 
servateurs et par M. Ramsay Mac Donald, au nom du 
Labour Party. L'incident anglo-allemand était clos. 
Quelles en étaient les conséquences ? 

La première, c'est que, vis-à-vis d'une grande puis- 
sance, le gouvernement allemand avait pris l'engage- 
ment explicite de ne pas poursuivre au Maroc d'avan- 
tages territoriaux. Si l'on songe à l'incertitude qui régnait 
à cet égard, aux contradictions relevées dans la presse 
allemande, aux propos attribués à M. de Kiderlen, ce 
résultat avait une réelle valeur. Une réelle valeur d'abord 
pour l'Angleterre qui, pas plus en 1911 qu'en 1904, 
n'admettait l'éventualité d'un établissement allemand 
dans l'empire chérifien ; une réelle valeur aussi pour la 
France, dont l'intérêt en cette matière n'était pas moins 
évident que celui de la Grande-Bretagne. Les entretiens 
de sir Edward Grey et du comte Wolff Metternich 
offraient ainsi à notre diplomatie l'occasion de régler 
sans retard la situation nouvelle du Maroc. N'était-ce 
pas une façon de contribuer à l'apaisement que tout le 
monde déclarait souhaiter ? N'était-ce pas la conclusion 



468 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

logique de l'affirmation de l'Allemagne ? Jamais, pour 
arrêter les bases du futur protectorat, sonnerait-il heure 
plus favorable ? 

Par contre, les conversations anglo-allemandes avaient 
une autre conséquence qui, pour être indirecte, n'en 
était pas moins d'importance. L'Allemagne savait dé- 
sormais, au moins par prétention, que l'Angleterre 
était indifférente aux cessions congolaises demandées 
à la France. L'Angleterre avait dit, avec une netteté 
extrême ce qu'elle ne tolérerait pas au Maroc. Elle 
s'était bornée à indiquer qu'à son sens l'Allemagne 
formulait au Congo des prétentions excessives. Il était 
évident qu'en matière congolaise l'Allemagne se senti- 
tirait rassurée plutôt qu'inquiétée par les entretiens de 
Londres et qu'elle n'y trouverait point de raison de 
réduire ses exigences. Ici encore par conséquent, se 
précisait l'intérêt de la France à suspendre la négocia- 
tion congolaise et à ouvrir sans retard la négociation 
marocaine. Après un mois passé dans la méconnais- 
sance de cet intérêt, notre diplomatie allait-elle trouver 
son chemin de Damas ? 



LE MYSTERE D AGADIR 469 



IV 



A REBOURS 

Quelle était, à la date du 31 juillet, la situation des 
pourparlers ? En matière marocaine, rien de précis 
n'avait été dit, ni du côté allemand, ni du côté français. 
En matière congolaise, les interlocuteurs occupaient les 
positions suivantes. M. de Kiderlen avait d'abord de- 
mandé tout le Congo, de la Sangha à la mer, contre le 
Haut-Cameroun et le Togo. Puis, toujours en nous offrant 
ces deux derniers territoires, il avait demandé, en termes 
plus vagues, un accès au fleuve Congo. La France avait 
offert (instructions ministérielles du 20 juillet), des cessions 
localisées dans l'Oubanghi-Chari (ligne Chari-Bahr-es- 
Sara-Nana-Ouahma-Sangha). Puis, élargissant ses offres, 
elle avait envisagé (instructions du 30 juillet), soit la ces- 
sion précédente augmentée des îles du Pacifique, soit une 
cession plus large localisée dans la même région (lignes 
Chari-Gribinghi ou Chari-Baminghi avec, en outre, une 
cession au sud (ligne Ouessoàlacôte). Dans le premier cas, 
elle refusait le Togo. Dans le second et le troisième, elle le 
réclamait. Dans les trois cas, elle refusait à l'Allemagne 
ce à quoi celle-ci tenait le plus, l'accès au Congo. Il sem- 
blait donc difficile de s'entendre et mieux valait à tous 
égards, même du point de vue congolais, ne pas remettre 
trop vite face à face deux thèses aussi opposées. Le minis- 
tère des Affaires étrangères en décida autrement et la 
conversation congolaise continua. 



470 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

Elle permit, dès le 1 er août, à M. Jules Cambon de 
constater que le voyage fait par M. de Kiderlen à Swine- 
munde, où il avait conféré avec l'empereur, n'avait pas 
modifié son attitude. L'ambassadeur de France, pour 
sonder le terrain, proposa ce jour-là une cession plus limi- 
tée que celle que ses instructions du 30 l'autorisaient à 
envisager, savoir: îles de la Polynésie et territoire à l'est 
du Cameroun, avec, pour contre-partie, notre liberté 
absolue au Maroc, le Bec-de-Canard et un accès à la 
Bénoué. Sur quoi, M. de Kiderlen répliqua : 

— Je veux un accès à la côte et je veux, plus encore, un 
accès au Congo. Ce dernier point est essentiel. Ma réso- 
lution est formelle. 

Ainsi s'accusait l'antinomie des points de vue. La 
même conversation soulignait, d'autre part, la nécessité 
et la possibilité d'ouvrir sans retard la négociation maro- 
caine. Le secrétaire d'État s'annonçait en effet comme 
« très large » à cet égard. Il reparlait de « notre empire 
de l'Afrique du Nord » et comme M. Jules Cambon lui 
rappelait que, dans leurs précédents entretiens, le mot 
protectorat avait été prononcé, il répondait : 

— Je sais. Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'il soit 
prononcé entre nous. Mais comment l'employer dans un 
document public destiné à recevoir l'assentiment des 
puissances ? 

— Alors, reprit notre ambassadeur, c'est une simple 
difficulté de rédaction. 

— Vous rédigerez vous-même, conclut d'un ton cordial, 
le secrétaire d'État. 

En réponse à la dépêche qui lui retraçait ce dialogue, 
le ministre des Affaires étrangères aurait pu, semble-t-il, 
saisir la balle au bond et charger M. Jules Cambon de 



LE MYSTERE D AGADIR 471 

soumettre à M. de Kiderlen le projet marocain que ce 
dernier nous laissait le soin de rédiger et que M. Jules 
Cambon avait d'ailleurs préparé. Il n'en fut rien. Et de 
nouveau, et toujours, on parla du Congo. On en parla, 
et cette fois dans des conditions toutes nouvelles. 
Car on acceptait, au moins à titre éventuel, de donner à 
l'Allemagne cet accès aux voies fluviales, en échange 
duquel, le 15 juillet, elle nous avait offert le Haut-Came- 
roun et le Togo. Dans ses instructions du 2 août, le 
ministre demandait en effet si, ce que l'Allemagne visait, 
c'était le Congo ou l'Oubanghi. Dans le premier cas, 
ajoutait-il, on pourrait, au besoin, prendre la Sangha 
comme frontière, en réduisant alors les cessions dans 
l'Oubanghi-Chari. L'étendue de ces cessions varierait 
d'ailleurs suivant que nous aurions ou que nous n'au- 
rions pas le Togo. Mais le principe de la coupure était 
pour la première fois éventuellement admis. 

Comment cette dépêche, où M. de Selves — il Fa 
déclaré, — avait cru poser une question et énoncer une 
hypothèse, apparut-elle à M. Jules Cambon et à M. Van 
Vollenhoven, qui se trouvait encore à Berlin, comme une 
autorisation de céder à l'Allemagne l'accès au Congo? 
L'étude des textes, fort obscurs d'ailleurs, n'a pas per- 
mis de conclusions précises à ceux qui les ont examinés. 
Quoi qu'il en soit, le 2 août, M. Jules Cambon écrivait, 
dans le sens de son interprétation, au ministre des Affaires 
étrangères et au président du Conseil. Il se félicitait 
« le nœud de l'affaire étant là », que l'affaire fût 
« nouée ». Au reçu de la lettre qui lui était adressée, 
M. Caillaux demanda au quai d'Orsay des explications 
immédiates. Jamais, en effet, ni lui ni le Conseil des 
ministres n'avaient eu connaissance du projet frontière 



472 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

Sangha qui comportait la coupure terrestre de l'Afrique 
équatoriale. Une fois de plus, la négociation, que la 
faute en fût au ministère ou à l'ambassade, se trouvait 
étrangement compliquée. En effet notre ambassadeur 
s'engageait sur un projet qu'il croyait accepté à Paris 
et, le 3 août, le ministre lui télégraphiait: « Mon désir 
est seulement que vous étudiez ce projet et que vous 
me soumettiez vos conclusions : rien de plus. » Le 4 août, 
le ministre des Affaires étrangères confirmait toutefois 
ses instructions du 2, mais en leur maintenant toujours 
ce caractère indicatif et non définitif, qui rend si malaisée 
la tâche d'un négociateur. M. de Selves, sous ces réserves, 
acceptait une cession limitée au nord par la limite du 
bassin conventionnel du Congo, s'étendant à l'est par 
échelons, et au sud jusqu'à la Sangha. Il demandait 
par contre le Bec-de-Canardet le Togo. M. Cambon n'eut 
d'ailleurs pas à prendre d'initiative. Car, le lendemain, 
M. de Kiderlen, le devançant, développait sur la carte 
sa formule du 1 er août — accès à la mer et accès au 
Congo, — et réclamait un territoire borné, en partant 
de la mer, par une ligne qui, rejoignant l'Ogoué, suivrait 
son cours, puis celui de l'Alima jusqu'au Congo, et 
remonterait ensuite au nord, c'est-à-dire, outre le Moyen- 
Congo, un énorme morceau du Gabon, la moitié environ 
de ce qu'il avait réclamé le 15 juillet et que la France 
lui avait refusé. En revanche, il retirait l'offre du Togo. 
Le gouvernement français et M. Jules Cambon per- 
sonnellement savaient, depuis plusieurs jours, que cette 
combinaison était devenue le but du gouvernement 
impérial et le gouvernement impérial savait également 
que le gouvernement français ne l'admettait point. 
Cette ligne Ogoué-Alima avait été en effet envisagée 



LE MYSTERE D AGADIR 473 

le 26 juillet par un membre de l'ambassade d'Allemagne 
à Paris qui, s'adressant à une personnalité des plus 
connues et des plus honorables du monde colonial, l'avait 
indiquée comme une base possible de transaction. 
L'Allemagne, en toute négociation, cherche à mettre plu- 
sieurs fers au feu. Elle l'avait fait en 1905. Elle l'avait 
fait en 1906. Elle essaya de le faire en 1911. Par une 
coïncidence curieuse, les offres ainsi formulées suivirent 
la même évolution que les offres officielles. Ce fut 
d'abord la demande totale du Congo, de la Sangha à la 
mer, puis la ligne Ogoué-Alima. Ces suggestions rap- 
portées au président du Conseil, qui avait tenu à les 
laisser se produire pour y trouver une contre-épreuve 
de ce qui se passait à Berlin, provoquèrent de sa part, 
à la date du 28 juillet, cette appréciation : 

— C'est très exagéré. Jamais nous ne pourrons négo- 
cier sur des bases semblables. 

Et, le 30, il envoya à M. Jules Cambon par M. Pietri, 
inspecteur des finances, chef-adjoint de son cabinet, 
le compte rendu des conversations qui lui avaient été 
rapportées. M. Pietri avait mission de répéter à 
M. Cambon : 

— La France ne peut rien céder du Gabon histo- 
rique. Le parlement et l'opinion ne l'admettraient à 
aucun prix. 

Notre ambassadeur savait aussi et ce qu'avait demandé 
l'Allemagne et la conclusion négative du président du 
Conseil. Quand, le 4 août, il vit apparaître cette demande 
dans la bouche de M. de Kiderlen, il n'eut donc pas 
besoin d'en référer à Paris et, immédiatement, à la 
proposition Ogoué-Alima, il opposa un refus catégorique. 

Alors M. de Kiderlen se cabra. 



474 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

— Si c'est ainsi, déclara-t-il, ne parlons plus du Togo. 

— Mais cherchez donc plutôt à l'est du Cameroun, 
répliqua M. Cambon. 

Sans relever cette suggestion, M. de Kiderlen demanda 
que la France renonçât à invoquer contre l'Allemagne 
son droit de préemption sur la Guinée espagnole. Il fit 
une allusion très vague à la possible disparition du 
Congo belge et mit fin à l'entretien. On était plus loin 
que jamais de l'accord. 

Néanmoins, un autre projet encore de cession fut 
établi par le quai d'Orsay. Le 7 août, le ministre télé- 
graphiait à M. Jules Cambon : « Acceptez au besoin 
une cession bornée par une ligne partant de la mer, au 
nord de Libreville, suivant ensuite la limite des deux 
compagnies du Haut-Ogoué et de la N'Goko-Sangha, 
aboutissant à Ouesso et, de là, suivant la Sangha. Au 
nord les cessions pourraient s'étendre dans la direction 
du Soudan égyptien. » Ce projet n'eut pas un meilleur 
sort que les précédents 1 . Bien qu'il eût partie gagnée 
sur l'accès au Congo, M. de Kiderlen restait irréduc- 
tible sur la question du Gabon. Le 9 août, il insistait 
derechef sur la frontière Ogoué-Alima en excluant tou- 
jours le Togo et en réclamant notre droit de préemption 
sur la Guinée espagnole. M. Cambon de nouveau, refusa, 
offrant le triangle Ouesso et les territoires à l'est de la 
Sangha jusqu'à la limite du bassin conventionnel. 
L'ambassadeur de France réclamait en échange le Togo 
et le Bec-de-Canard. Le 12 août, M. de Kiderlen exigeait 
encore PAlima, mais se contentait, dans l'Oubanghi- 
Chari, de l'accès au Logone. M. Jules Cambon par contre, 

1, De nouveau, le lendemain, M. de Selves reprocha à M. Cambon 
d'avoir été trop vite. 



LE MYSTERE D AGADIR 475 

s'en tenait à son triangle et refusait toute cession à 
l'ouest de la Sangha. Il ajoutait que la frontière Sangha 
impliquait la cession du Togo. Le 14 août, pour la pre- 
mière fois, M. de Kiderlen esquissant une légère con- 
cession, renonçait à la frontière de l'Alima, mais retirait 
définitivement l'offre du Togo, à cause, disait-il, de 
l'hostilité de l'opinion. M. Jules Cambon protesta vive- 
ment contre ces changements continuels. Le lendemain, 
M. de Selves ajouta dans un entretien avec M. de Schoen : 

— Sans le Togo, nous ne céderons que le triangle 
Ouesso et le bassin du Logone avec une limite à fixer. 

Le désaccord subsistait donc. Il apparut encore dans 
la conversation qu'eurent, le 17 août, MM. de Kiderlen 
et Cambon. 

Et tandis que l'on s'épuisait ainsi en de vaines 
discussions sur le Congo, on négligeait, comme aupara- 
vant, d'amener sur le tapis l'affaire marocaine. Bien 
mieux, quand elle y venait d'elle-même, on ne faisait 
rien pour l'y maintenir. Le 9 août, M. de Kiderlen avait 
accepté que le protectorat fût énoncé dans un accord 
secret. Il s'était engagé à ne pas intervenir dans 
les négociations franco-espagnoles. Il avait demandé 
en retour l'égalité économique. Dans sa réponse au 
compte rendu de cette entrevue, M. de Selves se plai- 
gnait que les clauses marocaines ne fussent pas très 
nettes : mais qu'avions-nous fait pour les rendre nettes ? 
Le 12 août, le dialogue reprenait sur le Maroc. 

— Surtout, avait dit M. Jules Cambon, pas d'équi- 
voque au Maroc. 

A quoi M. de Kiderlen répliquait : 

— A part l'égalité économique, je vous donnerai 
toutes satisfactions politiques et administratives. 



476 LE MYSTERE D AGADIR 

M. de Selves, fort justement, remarquait le 9 août que 
nos cessions au Congo n'auraient de raisons d'être que 
si nous avions un « Maroc complet ». Non moins juste- 
ment, il ajoutait le 13 août que «l'accord à conclure était 
un tout indivisible dont chaque partie exerçait une action 
sur les autres et que rien ne serait définitif au Congo, 
tant que le Maroc ne serait pas réglé. » Formule excel- 
lente, mais dont on est obligé de constater que notre 
diplomatie n'avait tiré, depuis le début, aucune conclu- 
sion pratique. 

Le résultat, c'est que le Maroc, à son tour, à force d'être 
laissé de côté, devenait une cause de discorde. Le 
16 août, M. de Schoen disait à M. de Selves : 

— Mais vous avez le Maroc ! 
Et M. de Selves répliquait : 

— Le Maroc? Quoi? Des droits politiques? Comme 
en 1909? C'est chose faite. Des droits économiques? 

— Ah ! non, disait l'ambassadeur. 

Et les deux interlocuteurs s'accordaient pour trouver 
la situation « grave »... On eût voulu l'aggraver que 
l'on n'eût pas, des deux parts, autrement procédé. 



LE MYSTÈRE d' AGADIR 477 



CONCLUSION 

Le 18 août, M. de Kiderlen quittait Berlin pour 
rejoindre l'empereur et M. Jules Cambon en partait 
également pour se rendre à Paris. 

Ainsi, trois semaines durant, les propos interrompus 
avaient lamentablement continué. D'abord, en ce qui 
touche le Togo, les deux interlocuteurs avaient paru 
se livrer aux surprises d'une partie de cache-cache. 
Quand l'Allemagne l'offrait avec insistance, la France 
le refusait et la France ne se prit à le réclamer qu'au 
moment où l'Allemagne était résolue à le garder. Notre 
diplomatie, du premier au dernier jour, avait hésité 
entre ces deux solutions : céder moins en recevant 
moins ou céder plus en recevant plus. La lassante com- 
plication de ce récit juge d'ailleurs la négociation qu'il 
retrace : ce qui se développe logiquement se raconte 
clairement. Les deux interlocuteurs ont, dans cet illo- 
gisme, leur part de responsabilité : car si, pendant six 
semaines, la France avait commis l'inconcevable impru- 
dence de ne pas traiter d'abord et à fond la question 
marocaine, l'Allemagne avait laissé cette question dans 
le vague avec l'arrière-pensée — que la suite des événe- 
ments allait rendre évidente 1 — de ne nous livrer qu'un 
Maroc incomplet. Dans le détail, cette ambiguïté de 

1. Voir ci-dessous page 498 et suivantes. 



478 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

principe, subie d'un côté, voulue de l'autre, s'était tra- 
duite par la multiplicité et l'incohérence des offres. 
Récapitulons. De proposition ferme sur le Maroc, pas 
trace. En revanche, nous ne comptons pas moins, en 
six semaines, de sept propositions allemandes et six pro- 
positions françaises sur le Congo. Entre certaines 
d'entre elles, les différences intrinsèques sont minimes. 
Mais grâce au petit jeu du Togo, tantôt offert par l'Al- 
lemagne et refusé par la France, tantôt demandé par 
la France et refusé par l'Allemagne, on avait pu 
réunir sur la palette toutes les nuances de l'arc- 
en-ciel. 

A qui la faute ? La diplomatie allemande avait été bru- 
tale et capricieuse, la diplomatie française inerte et à la 
suite. Mauvaises instructions initiales, qui avaient négligé 
l'essentiel; mauvaises instructions ultérieures, qui, en fai- 
sant durer l'erreur initiale, l'avaient aggravée de flotte- 
ments incompréhensibles. Au surplus, la raison se refusait 
à concevoir que tant et de si diverses cessions fussent 
pour nous également admissibles ; que les propositions 
allemandes fussent tantôt négligeables et tantôt appré- 
ciables. L'exécution de tels ordres ne pouvait être que 
médiocre et paraît l'avoir été. M. Jules Cambon s'est plaint 
assez haut du rôle ingrat qu'on lui imposait pour que 
l'équité veuille qu'on enregistre ses plaintes. Est-il vrai, 
comme il l'a déclaré, qu'il ait dû « soutenir la lutte, ayant 
derrière lui des gens qui n'eussent pas été fâchés de la lui 
voir perdre »? C'est une question qu'une enquête con- 
tradictoire pourrait seule trancher et cette enquête 
le Sénat ne l'a point tentée. 

Considère-t-on les résultats? Ils apparaissent insi- 
gnifiants. En ce qui touche le Maroc, la France, n'ayant 



LE MYSTERE D AGADIR 479 

rien présenté de net, n'avait obtenu que des promesses 
générales et verbales dont il restait à savoir quelle 
serait la traduction écrite et l'extension même de cer- 
taines de ces promesses, n'avait, de ce fait, qu'une 
médiocre valeur. En ce qui touche le Congo, la demande 
allemande avait reculé au Gabon. Mais la France avait 
admis une cession qui, sur une longueur de plusieurs 
centaines de kilomètres, coupait l'unité terrestre de 
l'Afrique équatoriale. Rien d'ailleurs n'était conclu. 
Tout pouvait être remis en question. Moralement, la 
stérilité de tant d'efforts avait rempli d'amertume les 
interlocuteurs et l'opinion publique des deux pays 
d'abord patiente commençait à s'énerver. 

La situation, au milieu d'août, était donc plus grave 
qu'au lendemain d'Agadir. La dernière semaine avait 
même ajouté certains éléments d'inquiétude à ceux qui 
se dégageaient de la lenteur des pourparlers. A Dinard 
où il se trouvait, le président du Conseil avait été 
informé des hauts et des bas de la négociation. De ses 
conversations avec la personnalité coloniale dont il a 
été ci-dessus question, il avait retenu que « l'Allemagne 
se montrerait beaucoup plus conciliante, si la France 
consentait à lui donner un chemin de fer de la mer à 
Marrakech » et il en avait gardé la crainte que, sous 
prétexte d'égalité économique, elle ne voulût établir 
au Maroc une sorte de condominium à la mode de 1909. 
Il avait attiré sur ce point l'attention de M. de Selves 
qui lui avait répondu le 10 sans paraître prévoir les 
difficultés qui allaient se préciser en septembre l et en 
lui signalant, non sans quelque découragement, les diffî- 

1. Voir ci-dessous, page 512. 



480 LE MYSTÈRE D 'AGADIR 

cultes de l'entreprise. M. de Selves estimait que les négo- 
ciations étaient «dures» et le succès douteux. Il se plai- 
gnait, d'autre part, que M. Cambon eût été trop loin et 
trop vite dans la voie des concessions — mais les instruc- 
tions incohérentes que l'ambassadeur avait reçues y 
étaient pour quelque chose. Le 12, M. de Selves accusait 
une dépression plus marquée et ajoutait que les am- 
bassadeurs étrangers doutaient que l'Allemagne accep- 
tât nos demandes marocaines. Dans une lettre suivante, 
il laissait voir, d'autre part, que ces demandes étaient 
aussi flottantes qu'au premier jour: car il parlait de 
« préciser nos vues sur le Maroc sauf à les modifier plus 
ou moins suivant les avis de Berlin ou d'autres puis- 
sances » . Le 13 août enfin, le ministre des Affaires étran- 
gères semblait tout à fait alarmé par la nouvelle que 
l'état-major allemand étudiait un projet de débarque- 
ment au Maroc. Il établissait un lien entre ce projet et 
la lenteur de la négociation et envisageait les mesures 
à prendre avec une visible émotion. 

Le lendemain, en conséquence, il convoquait les chefs 
d'état-major de l'armée et de la marine. M. Jules Cambon, 
d'autre part, tout en ne croyant plus, comme au début, 
à une entente rapide, parlait avec amertume de « l'esprit 
large » qu'il eût souhaité voir apporter dans les négo- 
ciations. Il s'élevait contre la vivacité, cependant expli- 
cable, de la presse française. Il n'avait aucune confiance 
dans le projet de conférence tenu en réserve par le 
quai d'Orsay d'accord avec l'Angleterre. Il était physi- 
quement et moralement abattu. Visiblement, un défaut 
de coordination s'accusait entre les principaux rouages. 
Constamment, nos alliés et nos amis avaient été informés 
— notamment après le 17 août — du sérieux de la 



LE MYSTERE D AGADIR 481 

situation. L'Angleterre se tenait prête, en cas de rupture, 
à proposer une conférence. La Russie ne cachait pas 
son désir de voir l'entente s'établir. On redoutait un 
échec et l'on ne savait pas ce qui en résulterait. On 
voyait ce qu'on avait cédé depuis six semaines et l'on 
ne discernait pas ce que l'on avait gagné. 

Cette situation ne pouvait durer. Il était essentiel 
de fixer une méthode, de tracer un programme, de res- 
taurer l'harmonie, de définir enfin la politique fran- 
çaise. C'est pour préparer cette définition que le prési- 
dent du Conseil interrompit ses vacances et réunit en 
conseil les ministres compétents. 



31 



CHAPITRE III 



LA NEGOCIATION EFFICACE 



I. — L'Entr'acte. — Les conférences de la fin d'août. — Le retour 
à la logique. • — Les instructions de M. Jules Cambon. — L'esprit 
public en France. — L'esprit public en Allemagne. — La crise 
financière allemande. — Une interview de M. de Kiderlen. — 
Une lettre de M. Caillaux. 

II. — La Négociation Marocaine. — La reprise du contact. — 
Projet français. — Contre-projet allemand. — Le protectorat 
marocain. — La question des tribunaux. — La question des 
protégés. — L'autorité de l'État sur les services publics. — 
Le privilège et l'égalité. — L'Allemagne et les chemins de fer. 
— Pas de partage économique. ■ — Un succès français. — Les 
clauses secondaires. 

III.- — La Négociation Congolaise. ■ — ■ Imprudences prélimi- 
naires. — L'évolution de l'esprit public en France. — Pas de 
coupure. — Les nouvelles instructions de M. Jules Cambon. — 
Les inquiétudes de M. Jules Cambon. — Les raisons de la bonne 
volonté allemande. — M. de Kiderlen et Tripoli. — Paroles 
impériales. — L'accord. — La question du Congo belge. — La 
rédaction russe. 



LE MYSTERE D AGADIR 483 

IV. — Conclusion. — Heureuses conséquences du changement 
de méthode. — -L'évolution marocaine de l'Allemagne. — L'évo- 
lution congolaise. — Le gouvernement français et le pays. — 
Intrigues intérieures. 

La seconde période des négociations, préparée à 
Paris du 18 au 30 août en de nombreuses conférences, 
s'est poursuivie à Berlin du 4 septembre au 4 no- 
vembre. Par un heureux, mais tardif retour à la lo- 
gique, elle a porté d'abord jusqu'au 13 octobre sur 
le Maroc, puis, à partir du 14 octobre, sur le Congo. 
Il est permis de penser que, si cette méthode eût été 
plus tôt adoptée, les pourparlers eussent duré plusieurs 
semaines de moins. 



C'est en présence du résultat nul de sept semaines 
d'efforts que le gouvernement français décida de 
prendre sous son contrôle immédiat et direct la suite 
de la négociation. 

L'arrivée à Paris de M. Jules Cambon, coïncidant avec 
le retour du président du Conseil, marqua le début 
d'une série de conférences destinées à préparer les déci- 
sions définitives qu'on avait résolu de soumettre, avant 
la reprise des pourparlers, au Président de la République 
et au Conseil des ministres. Le 22, M. Jules Cambon 
était reçu par M. de Selves et ensuite par M. Caillaux. 



484 LE MYSTERE D AGADIR 

A cette seconde conversation, qui dura trois heures, 
participaient MM. Lebrun, ministre des Colonies ; 
Messimy, ministre de la Guerre ; Delcassé, ministre de 
la Marine ; Cruppi, ministre de la Justice, ancien 
ministre des Affaires étrangères ; Paul Cambon, ambas- 
sadeur de France à Londres ; Barrère, ambassadeur de 
France à Rome. Le 23, M. Jules Cambon avait un nou- 
vel entretien avec le président du Conseil qui, le 24, 
allait à Rambouillet pour rendre compte de la situation 
au Président de la République. Le 25, un conseil de 
cabinet se réunissait au ministère de l'Intérieur pour 
examiner le projet d'instructions délibéré dans les réu- 
nions précédentes, sur la base d'une rédaction confiée 
à M. Barrère et modifiée à divers égards par les autres 
interlocuteurs. Le 26, M. de Selves était reçu par le 
Président de la République. Le 30, M. Jules Cambon 
avait une nouvelle conférence avec M. Caillaux. Durant 
cette semaine, le ministre des Affaires étrangères avait, 
d'autre part conféré à diverses reprises, le 23 et le 25 
notamment, avec l'ambassadeur d'Allemagne, ce qui 
avait accrédité le bruit, d'ailleurs inexact, que les négo- 
ciations allaient se poursuivre à Paris et avec l'ambas- 
sadeur d'Angleterre. Le 30 au soir enfin, M. Jules 
Cambon prenait le train pour Berlin, porteur de deux 
séries d'instructions visant, les unes, le Maroc, les autres, 
le Congo. 

Dès qu'ils avaient eu connaissance de la marche dé- 
taillée des pourparlers antérieurs, les membres du gou- 
vernement avaient été unanimes à en apercevoir le vice 
essentiel, c'est à savoir le manque de logique : par suite, 
de quoi, après deux mois passés, on en était encore à dis- 
cuter le prix d'une marchandise dont la valeur n'était 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 485 

point chiffrée. Comment aboutir à un accord congolais 
tant que l'accord marocain ne serait pas établi ? C'était 
la quadrature du cercle. En conséquence, le Conseil de 
cabinet se préoccupa d'abord de définir une méthode 
et, dans sa séance du 25 août, il arrêta les points sui- 
vants. Le premier objet de la négociation devait être, 
dès le retour à Berlin de M. Jules Cambon, de fixer, avec 
une précision exclusive de toute équivoque, la situation 
nouvelle reconnue par l'Allemagne à la France dans 
l'Empire chérifien. Ensuite on aborderait la question des 
garanties économiques réclamées par l'Allemagne, avec 
la préoccupation de ne point permettre au gouverne- 
ment impérial, sous un prétexte économique, soit de 
ressaisir une part d'influence politique, soit de constituer 
au profit de ses nationaux un régime de privilège. En 
troisième lieu, mais en troisième lieu seulement, on 
traiterait la question des compensations territoriales 
au Congo. Ainsi on sortait résolument de l'ornière. Au 
lieu de répéter que les seules difficultés étaient au Congo 
et que, pour le Maroc, « on s'arrangerait toujours », on 
consentait enfin à reconnaître que le chapitre marocain 
de l'accord était pour la France le plus important et le. 
plus délicat ; que le fond et la forme du traité marocain 
détermineraient l'échelle des concessions au Congo ; que 
ce traité, pour tout dire d'un mot, dominait l'œuvre 
entreprise. Que la rédaction en fût bâclée, mieux valait 
poser la plume et ne pas aller plus avant. Qu'elle fût au 
contraire lumineuse et précise, libérant l'avenir de toute 
incertitude, nos intérêts et notre dignité n'auraient rien 
à craindre de la suite du débat. 

Fruit d'une expérience tardive et onéreuse, ces ins- 
tructions avaient pour objet l'institution au Maroc 



486 LE MYSTERE D AGADIR 

d'un régime essentiellement différent de celui de 1909. 
C'est ce que sir Edward Grey avait exprimé dans la 
forme la plus heureuse en disant : « Il faut que le Maroc 
change de teinte sur la carte. » L'accord du 8 février 1909, 
affirmation de principes et déclaration d'intentions, 
n'avait, ni dissipé les équivoques, ni prévenu les conflits. 
Il fallait donc que le traité de 1911 fût différent de celui 
de 1909. Différent en quoi ? En ceci, qu'au lieu de nous 
promettre un désintéressement politique, matière à 
controverses et restrictions ultérieures, l'Allemagne 
approuvât explicitement une série de dispositions qui 
fonderaient, avec l'approbation de l'Europe, les droits 
indiscutables de la France pour l'avenir. Il ne suffisait 
pas que l'Allemagne reconnût nos intérêts spéciaux. Il 
fallait qu'elle adhérât aux mesures jugées par nous néces- 
saires pour la protection desdits intérêts. Il ne suffisait 
pas qu'elle se déclarât acquise aux fins que nous pour- 
suivions. Il fallait qu'elle souscrivit aux moyens mis par 
nous au service de ces fins. 

En conséquence, M. Jules Cambon avait mission de 
faire reconnaître par l'Allemagne, l'action directrice de 
la France au Maroc, son droit d'occuper le territoire maro- 
cain, de représenter le Maroc dans ses relations exté- 
rieures, d'assister le sultan dans toutes les réformes 
nécessaires, par suite, d'abolir avec le consentement des 
puissances les capitulations et le régime de la protection, 
d'exercer un contrôle d'ensemble sur les administrations 
chérifiennes, de concéder librement ou d'exploiter les 
grands services publics. L'égalité commerciale et doua- 
nière serait assurée sans aucune acception de nationa- 
lité, sans faveur pour aucune. L'obligation de colla- 
borer économiquement avec l'Allemagne inscrite dans 



LE MYSTERE D AGADIR 487 

l'accord de 1909 serait supprimée, comme aussi toutes 
conventions contraires au nouveau traité. Enfin l'Alle- 
magne s'engagerait à appuyer la France auprès des puis- 
sances signataires de l'acte d'Algésiras pour obtenir leur 
adhésion. Pour la première fois, après deux mois perdus, 
notre politique marocaine se définissait d'une façon 
cohérente, complète et positive. 

En ce qui concerne le Congo, le flottement des semaines 
précédentes pesait sur nos décisions et nous allions porter 
la peine de tant de projets contradictoires prématuré- 
ment présentés. Ces projets successifs avaient été les 
suivants : 

1° Cession limitée par la ligne Chari-Bahr-es-Sara- 
Nana-Ouahma-Sangha, contre le Bec-de-Canard, sans 
le Togo (instructions du 20 juillet). 

2° Même cession avec en plus les îles de la Polynésie, 
contre le Bec-de-Canard et le Togo (instructions du 
30 juillet). 

3° Cession limitée par la ligne Chari-Gribinghi ou 
même par la ligne Chari-Baminghi, avec, en plus, un 
triangle au sud du Cameroun limité par une ligne droite 
tirée d'Ouesso jusqu'à la côte entre Libreville et la Gui-, 
née espagnole, contre le Bec-de-Canard et le Togo (instruc- 
tions du 30 juillet). 

4° Cession à déterminer à l'est du Cameroun et îles 
de la Polynésie, contre le Bec-de-Canard avec accès à la 
Benoué (Proposition Cambon du 1 er août). 

5° Cession limitée par la frontière est du Cameroun, la 
Sangha et l'Oubanghi, jusqu'à Imfondo et une ligne de 
ce point à Léré (instructions de Serves du 2 août) plus 
le triangle au sud d'Ouesso, contre le Bec-de-Canard et 
le Togo (instructions du 2 août). 



488 LE MYSTERE D AGADIR 

6° Cession analogue bornée au nord par la limite du 
bassin conventionnel, au sud par la Sangha, plus le 
triangle d'Ouesso contre le Bec-de-Canard et le Togo 
(instructions de Selves du 4 août). 

7° Cession analogue bornée au nord par la limite du 
bassin conventionnel, au sud par la Sangha, avec en plus 
le triangle Ouesso et extension possible au nord-est dans 
la direction du Soudan égyptien contre le Togo et le Bec- 
de-Canard (instructions du 7 août). 

Si l'on considère ces sept projets, on constate que, 
bien que, dans des proportions jugées insuffisantes par 
M. de Kiderlen, l'Allemagne avait obtenu, dès le troi- 
sième, l'une des deux satisfactions « essentielles » qu'elle 
réclamait, l'accès à la mer au nord de Libreville, et, dès 
le cinquième, la seconde de ces satisfactions, l'accès à 
l'Oubanghi et au Congo. Comme disait M. Jules Cambon. 
il n'y avait plus de difficulté sur la largeur des cessions, 
puisque la France acceptait de les étendre jusqu'à la 
frontière fluviale franco-belge, et le débat ne portait 
que sur la limite nord dans FOubanghi-Chari, sur la 
limite sud dans le Gabon. En un mot, depuis le 2 août, 
le gouvernement français acceptait le principe, d'abord 
écarté par lui, de la coupure terrestre de l'Afrique équa- 
toriale, la communication entre le nord et le sud devant 
être, de ce fait, exclusivement assurée par voie d'eau 
sur une longueur de plusieurs centaines de kilomètres. 

Le Conseil des ministres, après examen, resta sur le 
terrain où M. de Selves s'était ainsi, trop rapidement 
d'ailleurs, placé le 2 août. Il consentit, contre le Bec-de- 
Canard et une partie du Togo, à une cession comprenant, 
d'une part, un quadrilatère limité à l'ouest par l'ancienne 
frontière jusqu'à Ouesso, au sud par la Sangha, à l'est 



LE MYSTERE D AGADIR 489 

par le Congo et l'Oubanghi, au nord par une ligne qui, 
partant de l'Oubanghi, rejoignait la frontière du Came- 
roun au sud de Koundé : d'autre part, le triangle d'Ouesso 
à la mer tel qu'il a été précédemment décrit. La coupure 
était ainsi consacrée. Par contre, l'Allemagne, obtenait 
une superficie sensiblement inférieure à ce qu'elle avait 
constamment demandé. La solution était onéreuse pour 
la France. Les erreurs commises dans les premières 
semaines des pourparlers s'y reflétaient fâcheusement. Il 
était, on l'a vu, formellement recommandé à M. Jules 
Cambon de ne plus parler du Congo tant que l'accord 
marocain ne serait pas complètement rédigé. 

Tandis que le gouvernement français arrêtait ces 
décisions, l'opinion française, calme et même indifférente 
en juillet, suivait avec une passion croissante le déve- 
loppement, enveloppé de mystère, de ce laborieux débat. 
Elle avait accueilli sans affolement le coup d'Agadir. 
Elle avait, comme la Chambre, accepté la conséquence, 
dès lors certaine, de la négociation à deux, l'octroi à 
l'Allemagne de compensations coloniales qui libérassent 
une fois pour toutes le Maroc de l'hypothèque allemande 
de 1909 et de l'hypothèque internationale de 1906. Elle 
avait, en un mot, admis assez volontiers l'hypothèse 
d'une solution qui réglât définitivement l'affaire maro- 
caine, faisant preuve à un égal degré de sang- froid et de 
bonne volonté et quand, au début d'août, certains jour- 
naux, mal renseignés, avaient annoncé l'entente comme 
imminente, elle en avait favorablement escompté la 
conclusion. Par contre, l'interruption du 17 août l'avait 
mal impressionnée. Les efforts officieux n'avaient pas 
réussi à dissimuler la vérité, c'est à savoir qu'à cette 
date on était, ou peu s'en faut, au même point que le 



490 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

7 juillet, avec quelques froissements en plus. L'opti- 
misme injustifié répandu quinze jours plus tôt avait, 
par un naturel choc en retour, aggravé cette impression. 
On commençait à trouver que « cela durait bien long- 
temps ». On ne comprenait plus et, quand on ne com- 
prend pas, on s'énerve aisément. Nervosité d'ailleurs 
n'est pas le mot qui convient. Le sentiment général 
était d'impatience et d'agacement, sans rien qui res- 
semblât à du trouble ou à de la faiblesse. La capacité 
d'alarme du public français était épuisée. Agadir, après 
Tanger, n'avait eu qu'un succès d'estime. Il y a des sur- 
prises qui ne se renouvellent pas. On était et on restait 
profondément pacifique, désireux d'une entente hono- 
rable. Mais, à la voir si difficile, on se résignait à envi- 
sager les conséquences possibles, fût-ce les plus graves, 
d'un échec des négociations rendu, pour la masse du 
public, vraisemblable par leur lenteur même. 

Dans le temps même que celles-ci s'arrêtaient, la ses- 
sion des conseils généraux avait jeté un jour lumineux 
sur l'état de l'âme française. Tous les discours présiden- 
tiels, chaleureusement applaudis, avaient été pleins de 
mesure, de raison et de fermeté. Dans la Meuse, M. Poin- 
caré avait dit : « Le pays tout entier n'a d'autres pré- 
tentions que de n'avoir rien à sacrifier de ses droits et 
de ne pas donner plus qu'il ne recevra. » Dans la Marne, 
M. Vallé, radical-socialiste, avait fait entendre une note 
identique : « La paix ne peut avoir de prix à nos yeux 
que si nous conservons avec elle notre légitime fierté et 
notre dignité tout entière. Mieux vaudrait courir les 
risques les plus gros et rassembler toutes nos énergies 
que de perdre une parcelle d'un si précieux patrimoine. » 
Dans le Puy-de-Dôme, M. Clémentel s'était exprimé 



LE MYSTERE D AGADIR 491 

dans le même sens. De même encore, M. Sarrien en 
Saône-et-Loire, M. Monis dans la Gironde, M. Jonnart, 
dans le Pas-de-Calais, M. Noël dans l'Oise, M. Bienvenu- 
Martin dans l'Yonne. Le ton de la presse n'était pas moins 
satisfaisant. A part de rares égarés 1 , on n'y comptait que 
des patriotes sans distinction de parti, admettant une 
transaction, repoussant une capitulation. Bien qu'on 
en connût mal l'étendue, les cessions territoriales qui 
devaient, le mois suivant, provoquer une si vive émo- 
tion, inquiétaient déjà les journaux. Mais ils continuaient 
à les subir comme la condition nécessaire d'un marché 
désirable. Ils étaient choqués surtout du secret imposé 
par l'Allemagne et regrettaient que, par suite de ce secret, 
la résistance du gouvernement fût privée de l'appui pré- 
cieux qu'apporte à la diplomatie le sentiment national, 
quand il est unanime. 

Du côté allemand, la mauvaise humeur et le désen- 
chantement dominaient. L'une et l'autre, à vrai dire, 
s'expliquaient par les variations mêmes de la politique 
allemande. On avait répété, sept ans durant, que l'Alle- 
magne défendait au Maroc les droits de l'Europe et, à 
Algésiras, l'Europe, appelée par l'Allemagne, avait donné 
tort à l'Allemagne. On avait répété, au lendemain d'Aga- 
dir, que l'heure avait sonné pour l'Allemagne de re- 
prendre au Maroc une politique d'action et, six semaines 
plus tard, des communiqués officieux avaient déclaré 
que l'Allemagne ne devait songer à aucun établisse- 
ment territorial ou politique dans l'empire chérifien. On 
'épétait depuis lors que l'Allemagne ne demandait à la 
France que des garanties pour la porte ouverte. Le 

1. Voir ci-dessous, page 520. 



492 LE MYSTERE D'AGADIR 

« Michel allemand » était, semble-t-il, médiocrement 
satisfait de ces successives variations. Beaucoup pen- 
saient, s'ils ne le disaient, qu'on avait fait bien du bruit 
pour pas grand'chose et qu'Agadir, après Tanger, était 
un éclat inutile, auquel on attribuait l'intervention 
anglaise du 21 juillet, si pénible pour l'orgueil allemand. 
La certitude désormais publique que l'Allemagne n'au- 
rait rien de l'Empire chérifîen et que la France en devien- 
drait maîtresse avait diminué pour le public allemand l'in- 
térêt de la question. Le Congo ne la passionnait point. 
Dans un intérêt de tactique, la presse d'outre- Rhin, se 
fondant sur certains documents français *, le dépré- 
ciait d'ailleurs quotidiennement : raison de plus pour 
s'en détacher. 

Ce détachement n'allait pas sans quelque nervosité 
que justifiait l'état des affaires. Dès ce moment, une crise 
se dessinait qui devait atteindre en septembre son plus 
haut degré d'intensité. Dès le 4, la rente allemande allait 
baisser d'un demi-point, les grandes banques de 4, 6 et 
9 points, les valeurs industrielles de 5, 6, 10, 20, 32 et 
même 34 points. Plusieurs d'entre elles devraient être 
« barrées », c'est-à-dire ne pas porter de cours, afin 
d'arrêter la baisse. En même temps, le taux privé de 
l'intérêt atteindrait le taux officiel de 4 %. La Bourse 
était mauvaise, les faillites nombreuses, les retraits aux 
caisses d'épargne se multipliaient dans un véritable 
affolement. Les liquidations étaient difficiles : les jour- 
naux disaient « sinistres ». On savait que la réserve 
de la Banque d'Empire n'atteignait pas 850 millions de 
marks et que 250 millions de marks de bons du Trésor, 

1. Notamment le rapport de .M. Viollette au nom de la commission 
du budget de la Chambre des Députés. Voir ci-dessus, page 335. 



LE MYSTERE D'AGADIR 493 

placés pour la plus grande partie à l'étranger, étaient 
remboursables le 1 er octobre. La disette d'or se manifes- 
tait. Le chèque sur Paris subissait une hausse significa- 
tive, indiquant de nombreux retraits d'argent. Ces 
retraits opérés au profit de la France, de la Russie et des 
États-Unis, se produisent automatiquement dans les 
périodes de tension et le gouvernement français n'avait 
ni de raison, ni de moyens de s'opposer à ce mouvement 
qui a dû se chiffrer (dépôts non retirés et traites non 
renouvelées) entre 200 et 500 millions. Quand l'argent 
est inquiet, il rentre et, dans ces cas-là, il suffit qu'un 
petit nombre de millions soit introuvable pour que la 
situation devienne critique. C'est de ces quelques mil- 
lions que l'Allemagne manquait et, plus qu'aucun autre 
pays, elle souffrait de cette disette. 

Ce n'est point qu'on doive exagérer l'importance des 
pertes subies par elle. Ces pertes n'ont pas été ruineuses, 
puisqu'on a calculé que la baisse moyenne des valeurs 
atteintes n'a pas, en trois mois, dépassé 2,38 %. Les 
plus forts écarts des cours n'ont pas été des écarts de 
panique. Mais, à égalité de différence, l'Allemagne, en 
raison même de son organisation économique, souffre 
gravement de ce que d'autres supporteraient mieux. 
Cette organisation, basée tout entière sur le crédit, 
résiste moins qu'une autre aux secousses qu'elle subit. 
L'Allemagne, dans les dernières années, a vu s'accroître 
dans de formidables proportions, sa puissance indus- 
trielle. Le bien-être général a augmenté ; mais la puis- 
sance financière est restée faible. Confiante dans son 
énorme natalité, l'Allemagne a développé ses affaires 
sans arrêt et sans constituer des réserves effectives. 
L'excès de son ambition l'a poussée à chercher partout 



494 LE MYSTERE D AGADIR 

des débouchés et des capitaux et à s'engager bien au 
delà de ses disponibilités. Sur cent capitalistes allemands, 
il n'y en a pas dix qui ne doivent rien aux banques sur 
les titres qu'ils possèdent. Quand un Allemand a 
10.000 marks en espèces, il achète pour 25.000 marks de 
titres, de façon à augmenter ses gains en cas de hausse. 
Vienne la baisse, les banques réclament ce qu'elles ont 
avancé. Une foule de titres sont offerts à la fois sur le 
marché et, comme il n'y a pas de contre-partie, les cours 
s'effondrent. Du petit au grand, c'est la même chose et 
il en résulte que, pour garder son équilibre financier, 
l'Allemagne a, plus que personne, besoin de la sécurité 
politique. Ajoutez à cela une mauvaise situation de 
place, la hausse des blés et l'incertitude du marché de 
l'acier. La crise de 1911 s'explique, comme aussi la 
disproportion des pertes réellement subies avec les 
alarmes ressenties. 

La diplomatie de M. de Kiderlen était, pour une large 
part, responsable des unes et des autres. Car, entre les 
méthodes de cette diplomatie et les besoins économiques 
de l'Allemagne, la contradiction était absolue. Le secré- 
taire d'État, en protestant avec véhémence contre la 
nervosité de la Bourse et le fléchissement des cours, 
prouvait que, capable de briller parmi les diplomates de 
la vieille école, il était moins ouvert peut-être aux con- 
ditions nouvelles de la politique. Il se trompait en attri- 
buant ce qui se passait en Allemagne à l'effort de la 
spéculation et au jeu d'une contingence. C'est l'orga- 
nisation économique de l'empire, la part excessive que 
cette organisation fait au crédit indigène et au crédit 
étranger qui devaient rendre inévitables les chutes cons- 
tatées et les pertes subies. Il n'était au pouvoir de 



LE MYSTERE D AGADIR 495 

personne d'empêcher que les ordres de vente fussent 
plus nombreux que les ordres d'achat, les retraits que 
les dépôts. Il n'était pas besoin, pour expliquer le 
phénomène, d'invoquer un mot d'ordre venu de Paris. 
Certes, la hausse du change sur Paris à 81,25 prouvait 
que des remboursements importants avaient été effec- 
tués sur notre place par la Bourse de Berlin. Mais ces 
remboursements résultaient, on l'a vu, de la nature 
des choses. Quand le pays, qui doit rembourser, est 
précisément celui qui, par l'organisation de son crédit, 
a le plus besoin des concours étrangers, ce pays est la 
première victime. On avait donc le droit d'être surpris, 
la situation économique de l'Allemagne étant ce qu'elle 
était, qu'il se fût trouvé des ministres allemands pour 
méconnaître les inévitables conséquences d'une politique 
que rien ne les obligeait à faire. Secrétaire d'État d'une 
nation qui avait, depuis vingt-cinq ans, tant sacrifié au 
développement de sa finance, de son commerce et de 
son industrie, M. de Kiderlen avait porté en deux mois à 
cette finance, à ce commerce, à cette industrie des coups 
pires que ceux qu'auraient pu leur porter des concur- 
rents victorieux. Disons plus : M. de Kiderlen, dans le 
fond et dans la forme, avait choisi la méthode diploma- 
tique la plus propre à compromettre les intérêts écono- 
miques du peuple qu'il gouvernait. Il avait affiché une 
ignorance ou un dédain complet des besoins de l'Alle- 
magne économique. Entre la structure de cette Alle- 
magne et la diplomatie du gouvernement impérial, 
entre l'extrême tension du crédit et une politique de 
saccades, l'antinomie était irréductible — chaque jour 
passé le démontrait. 

L'atmosphère était donc trouble et médiocrement 



496 LE MYSTERE d' AGADIR 

favorable à une négociation de sang- froid. Pendant son 
voyage à Chamonix, M. de Kiderlen, interviewé, avait été 
peu précis et l'optimisme affecté par lui n'avait pas paru 
très motivé. 

— ■ Et les affaires marocaines ? 

— Je les laisse dormir jusqu'à mercredi. 

— Que pensez-vous de la situation ? 

— Je pense que tout peut s'arranger très bien. Nous allons 
reprendre les négociations sur de nouvelles bases. 

— Croyez-vous que nous ayons des chances de les voir aboutir ? 

— Oui, je le crois. 

— Alors, la guerre est évitée ? 

— Il y a beaucoup de chances. Ni la France ni l'Allemagne 
ne désirent la guerre, je le crois sincèrement. 

— Quelles sont exactement les prétentions de l'Allemagne ? 

— Nous n'envisageons que nos intérêts économiques au Maroc, 
mais nous ne désirons pas de territoire. Si la France avait respecté 
à la lettre le traité d'Algésiras, tout aurait bien marché. On a 
trop favorisé le commerce français an détriment du commerce 
allemand. 

Du côté français, le président du Conseil, trois jours 
après que M. Jules Cambon était reparti pour Berlin, 
lui adressait, résumé final des conversations précédentes, 
de suprêmes conseils d'énergie : 

Je suis assuré que, quand vous serez tout à fait rétabli, vous 
apercevrez que, dans la négociation que vous avez la lourde tâ< li»- 
de conduire, les deux plateaux de la balance sont chargés de poids 
équivalents et que vous pouvez tranquillement parler haut et 
ferme. 

Dans un de ces plateaux l'Allemagne doit mettre sa paît 
(bien légère) de propriété du Maroc, sans restrictions ni réserves 
(vous savez mon intransigeance à ce point de vue). Elle doit y 
ajouter le Bec-de-Canard et une fraction, aussi importante que 
possible, du Togoland. 

Dans l'autre plateau, nous plaçons une part importante du 
Congo. Après nuire réflexion, je juge impossible do l'étendre au 
sud. 



LE MYSTERE D AGADIR 497 

Le président du Conseil rappelait ensuite que, dès la 
fin de juillet, il s'était catégoriquement refusé à accepter 
cette extension au sud et qu'il l'avait fait savoir à M. Jules 
Cambon par l'intermédiaire de M. Pietri. 

Permettez-moi de vous rappeler que M. X... nous a fait 
offrir, le 27 juillet, la tractation suivante : une cession de territoire 
limitée au sud par l'Alima, et au nord, par une ligne allant de 
Bangui à la frontière du Cameroun, contre le Bec-de-Canard, 
et une large part du Togo. Aujourd'hui l'Allemagne prétend retirer 
le Togo et étendre de beaucoup nos cessions territoriales au nord. 
Comment pourrais-je expliquer que j'accepte au commencement 
de septembre de céder beaucoup plus qu'on ne me demandait à 
la fin de juillet ? 

Je serais désolé qu'il y eût rupture, mais vraiment je ne puis 
souscrire à des exigences grandissantes et excessives et il me faut 
cous prier de vous mouvoir dans les propositions auxquelles le 
Conseil des ministres a donné son adhésion. 



Et le président du Conseil concluait : 

Divers renseignements qui me parviennent de haut lieu (d'Alle- 
magne s'entend), d'autres qui m'arrivent de Vienne, me per- 
mettent de penser qu'on se contentera à Berlin de ce que nous 
offrons, si nous tenons bon, si nous montrons l'impossibilité 
où nous sommes de pousser plus loin l'esprit de conciliation. 

Parlez donc, mon cher ambassadeur, comme je vous le demande. 
Vous avez ■ — je tiens à vous le dire — la pleine confiance du gou- 
vernement de la République et particulièrement la mienne. Vous 
pouvez être assuré que vous serez soutenu à fond et à l'avance je 
vous remercie du courage que vous avez déjà apporté et que vous 
apporterez pour mener à bonne fin une œuvre particulièrement 
délicate et difficile. 



C'est dans ces conditions, qu'arrivé à Berlin le 31 août 
et retenu trois jours à la chambre par une indisposition, 
l'ambassadeur de France reprit, le 4 septembre au matin» 
le chemin de la Wilhelmstrasse. 

32 



498 LE MYSTÈRE D'AGADIR 



II 



LA NEGOCIATION MAROCAINE 

Le lendemain de l'entrevue du 4 septembre, la Gazette 
de V Allemagne du Nord écrivait qu'il y avait lieu d'espé- 
rer que « les négociations prendraient désormais un 
cours plus aisé ». Effectivement, le contact des deux 
interlocuteurs avait été, la veille, plus souriant que le 
7 juillet. 

M. Jules Cambon commença par remettre à M. de 
Kiderlen des photographies représentant le secrétaire 
d'État en déplacement à Chamonix. M. de Kiderlen 
avait souhaité gaider ce souvenir d'un voyage qui, sans 
doute, lui avait été agréable et il remercia vivement l'am- 
bassadeur. On put ainsi causer vacances avant de causer 
affaires et la conversation garda jusqu'au bout un ton 
de cordialité. M. Cambon en fut si favorablement impres- 
sionné qu'il crut devoir, pour confirmer les bonnes dis- 
positions de M. de Kiderlen, lui montrer, sans la lui lais- 
ser, la carte dont il était porteur et qui indiquait les 
cessions congolaises acceptées par le gouvernement 
français l . A dire vrai, l'optimisme de l'ambassadeur 
de France était excessif. Les entrevues, suivantes devaient 
en témoigner. Au cours de ces entrevues, toutes consa- 
crées au Maroc jusqu'au milieu d'octobre, six rédactions 



1. Cette carte avait d'ailleurs été montrée déjà par M. de Selves au baron 

de Schoen dans la dernière semaine d'août. 



LE MYSTERE D AGADIR 499 

françaises et une rédaction allemande furent tour à tour 
examinées. Une fois encore, la lutte fut tenace, âpre et 
difficile. 

La question vitale, — les instructions de M. Jules 
Cambon le précisaient, — était d'affirmer dans l'accord 
non pas seulement la spécialité de nos intérêts, mais 
aussi et surtout la spécialité de nos droits et de nos 
moyens d'action, c'est-à-dire, en un mot, notre protec- 
torat avec ses attributs, — occupation militaire, libre 
direction des réformes nécessaires, réprésentation diplo- 
matique, — ce que les instructions de l'ambassadeur 
appelaient notre « action directrice ». Sur ces diffé- 
rents points, la résistance allemande ne futpas très active. 
Dès la conversation du 4 septembre, M. Jules Cambon 
avait rappelé à M. de Kiderlen son engagement de pro- 
noncer le mot de protectorat dans une lettre jointe 
à l'accord et ce rappel n'avait pas provoqué d'objec- 
tion. Après ce premier entretien, notre ambassadeur 
exprimait l'opinion que, sur l'occupation militaire, 
l'organisation politique et la représentation diploma- 
tique, il ne rencontrerait pas de difficultés sérieuses. 
Comme le remarquait justement M. Cambon, cette 
adhésion nous donnait la faculté d'avoir à Fez, comme 
à Tunis, un résident général remplissant les fonctions 
de ministre des Affaires étrangères, et cette précision 
même, qu'il introduisit dans le texte à l'entrevue sui- 
vante, fut aussi acceptée de bonne grâce. Il fallut 
cependant lutter contre certaines formules restrictives 
de nos droits. 

C'est ainsi, qu'à l'égard de l'occupation militaire, 
l'Allemagne entendait subordonner pour la France 
l'exercice de cette faculté à une « demande du sultan » 



500 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

et à un (( accord » avec lui. L'ambassadeur de France 
fit supprimer la « demande » et ne garda que « l'ac- 
cord ». En ce qui touche la représentation internatio- 
nale, la formule allemande du contre-projet du 7 sep- 
tembre était également inacceptable. M. de Kiderlen 
proposait de « faire connaître à la France les engage- 
ments sur lesquels l'Allemagne pourrait s'entendre avec 
le Maroc », et ce à charge de réciprocité. Cette rédac- 
tion laissait subsister les relations directes entre le Maroc 
et les puissances. Elle rendait illusoires les pouvoirs de 
notre résident général. Elle mutilait notre protectorat. 
Le gouvernement français, à la suite du Conseil des 
ministres du 10 septembre, refusa de l'admettre. Le 
27 septembre, M. de Kiderlen, suggérait la formule 
qui figure dans le traité et que M. Cambon accepta le 
2 octobre. De l'avis de M. Louis Renault, jurisconsulte 
du ministère des Affaires étrangères, toute sécurité nous 
était ainsi assurée. Enfin, en ce qui concerne les réformes 
pour l'exécution desquelles la France pourrait « aider le 
sultan », le mot « judiciaire » fut ajouté à rémunéra- 
tion et il fut, en outre, précisé que cette liberté d'action 
s'étendrait tant aux règlements nouveaux qu'aux modi- 
fications des règlements existants que comporteraient les 
réformes. 

La suite de la négociation devait être plus ardue. Et 
l'application même des règles ci-dessus posées n'alla 
pas sans de vives controverses. Tout d'abord en reconnais- 
sant à la France le droit d'assister le sultan pour les 
réformes judiciaires, l'Allemagne s'engageait-elle à 
renoncer au bénéfice des tribunaux consulaires, dont 
l'existence était évidemment incompatible avec le fonc- 
tionnement normal du protectorat ? On devait le penser. 



LE MYSTERE D'AGADIR 501 

Mais pouvait-on se dispenser de le préciser? MM. Paul 
et Jules Gambon étaient de cet avis et d'accord, paraît- 
il, avec sir Edward Grey et sir Edward Goschen, ils 
estimaient que la question était dangereuse à poser. Ils 
craignaient qu'en la posant on ne suggérât aux Alle- 
mands l'idée de réclamer un régime, — tribunaux 
mixtes par exemple, ■ — qui grèverait durablement 
l'avenir, tandis que le silence et le doute permettraient 
à notre action de se développer en vertu de cet axiome 
« que l'exercice de l'autorité crée l'autorité ». M. Paul 
Cambon faisait en outre remarquer que le problème 
des juridictions n'avait pas été abordé par Je traité 
du Bardo. Quelle que fût la valeur de ces raisons, le 
gouvernement ne s'y rendit point et prescrivit à M. Jules 
Cambon d'obtenir de M. de Kiderlen un engagement 
positif. Le début de la négociation sembla donner raison 
à la thèse de l'ambassadeur : car le contre-projet alle- 
mand du 7 septembre nous apporta l'offre fâcheuse 
d'instituer au Maroc des tribunaux mixtes sur le mode 
égyptien. Cette offre ne pouvait être accueillie, pas plus 
en fait qu'en droit. 

L'origine de la juridiction consulaire est la même au 
Maroc que dans tous les pays qualifiés par le droit inter- 
national « pays hors chrétienté ». Contrairement au 
principe qui fait de l'administration de la justice une 
des attributions essentielles de la souveraineté, les étran- 
gers sont soustraits dans ces pays à la juridiction locale 
réputée insuffisante et jugés, d'après leur loi nationale, 
par les représentants de leur gouvernement. De là vien- 
nent les privilèges des consuls, condition nécessaire des 
prérogatives juridictionnelles dont ils sont investis à 
l'égard de leurs nationaux. Ces prérogatives comportent 



502 LE MYSTERE D'AGADIR 

le pouvoir d'exercer la juridiction répressive dans tous 
les cas, la juridiction civile et commerciale dans des con- 
ditions déterminées. De toute façon, c'est un dessaisisse- 
ment de la souveraineté territoriale, imposé, répétons-le, 
par des circonstances de fait. 

Quand ces circonstances se modifient, il est de règle 
et de bon sens qu'on revienne au principe. Dès lors que 
le souverain territorial, soit par lui-même, soit grâce à 
la collaboration d'une autre puissance, offre aux étran- 
gers les garanties judiciaires qui précédemment fai- 
saient défaut, l'exception cesse d'être justifiée et le pou- 
voir local ressaisit ses attributions. C'est ainsi que les 
grandes puissances ont renoncé, dans les états chrétiens 
des Balkans, au bénéfice des capitulations. Pourquoi? 
Parce que les tribunaux locaux semblaient être devenus 
capables de rendre une justice égale. C'est ainsi qu'en 
18841a compétence des tribunaux tunisiens s'est étendue 
à tous les procès civils et commerciaux mettant en pré- 
sence européens et indigènes? Pourquoi? Parce que la 
France avait réorganisé ces tribunaux. Ce dernier pré- 
cédent était celui qui, semble-t-il, s'appliquait le mieux 
au Maroc et, par suite, il était naturel que la France 
demandât à l'Allemagne de s'engager par avance à accep- 
ter, pour ses nationaux, la juridiction des tribunaux 
locaux, ce changement devant devenir exécutoire quand, 
d'une part, la France aurait institué une organisation 
pareille à l'organisation tunisienne, quand d'autre part, 
les autres grandes puissances auraient accepté le régime 
nouveau. 

Cela était d'autant plus naturel qu'en Tunisie les gou- 
vernements mêmes qui s'étaient le plus longtemps 
montrés hostiles à la reconnaissance du protectorat 



LE MYSTERE D AGADIR 503 

français n'avaient fait aucune difficulté pour accep- 
ter, presque immédiatement après notre installation, 
la réforme judiciaire. L'Italie a attendu le 28 sep- 
tembre 1896 pour signer la convention de commerce et 
de navigation, la convention consulaire et d'établisse- 
ment et la convention d'extradition qui nous apportaient 
son adhésion définitive au protectorat. Or, dès le 14 jan- 
vier 1884, c'est-à-dire douze ans plus tôt, elle avait 
accepté l'abrogation des capitulations et la substi- 
tution de la justice française, organisée par la loi du 
27 mars 1883, à la juridiction consulaire. L'Allemagne 
avait fait de même. Quand donc celle-ci se déclarait prête 
à accepter le protectorat français au Maroc, a fortiori 
devait-elle admettre la réforme judiciaire, qu'elle avait, 
comme l'Italie, admise à Tunis douze ans avant de 
reconnaître formellement le protectorat français. 

Bien que cet argument pût sembler décisif, le gouver- 
nement allemand réclamait pour le Maroc le régime égyp- 
tien et non le régime tunisien. Ce qu'est le régime égyp- 
tien, on le sait. En 1876, le gouvernement khédivial, 
à la suite de négociations engagées par Nubar pacha en 
1867 et de la conférence internationale tenue au Caire 
en octobre 1869, institua avec l'aveu des puissances 
(États-Unis, 23 mars 1874 ; Allemagne, 30 mars 1874 ; 
Autriche, 20 janvier 1875 ; France, 17 décembre 1875) 
des tribunaux mixtes, composés de juges indigènes et 
de juges étrangers. Cette organisation, constituée par un 
double empiétement sur la juridiction locale et sur la 
juridiction consulaire, est donc antérieure à l'établisse- 
ment de l'Angleterre en Egypte et, en outre, elle se carac- 
térise par une internationalisation partielle de la justice 
égyptienne, — tous caractères nettement distincts de 



504 LE MYSTERE D AGADIR 

ceux que devait présenter notre protectorat marocain. 
En fait, d'ailleurs, on n'aperçoit pas l'avantage qu'il 
y avait, au moment où, de bonne foi, on cherchait à résou- 
dre définitivement le problème marocain, à instituer 
dans l'empire chérifien un régime que la Grande-Breta- 
gne ne cache pas son intention d'abolir en Egypte. 
Lisez le rapport de lord Cromer de 1905 et la note annexe 
de M. Brunyate, conseiller khédivial : c'est un long réqui- 
sitoire contre les tribunaux mixtes avec cette conclusion : 

Je crois que la seule solution qui puisse donner des résultats 
satisfaisants serait que les puissances transférassent à la Grande- 
Bretagne les fonctions législatives qu'elles possèdent actuellement 
de façon collective. 

Relisez la circulaire de lord Lansdowne d'avril 1904, 
commentant l'accord franco-anglais. 

Dès que l'Egypte, écrivait le ministre, sera prête pour l'intro- 
duction d'un système législatif et judiciaire similaire à celui qui 
existe dans d'autres pays civilisés, nous avons des raisons suffi- 
santes de compter sur la coopération de la France. 

En résumé, le gouvernement français estimait que le 
système tunisien était le seul possible, d'abord, parce qu'il 
avait le caractère national et non international et que les 
négociations franco-allemandes tendaient précisément à 
substituer au Maroc, dans l'ordre politique et adminis- 
tratif, un régime national à un régime international ; 
ensuite parce que le système des tribunaux mixtes avait 
été institué en Egypte avant le protectorat britannique 
et qu'au contraire, le protectorat français serait institué 
au Maroc avant qu'il fût procédé à l'organisation judi- 
ciaire; en outre, parce que les tribunaux mixtes, dès 
maintenant condamnés par l'Angleterre, disparaîtraient 



LE MYSTERE D AGADIR 505 

tôt ou tard; enfin parce que l'Allemagne et toutes les 
puissances avaient accepté à Tunis la suppression des ca- 
pitulations douze ans avant de reconnaître le protectorat 
français. Cette thèse si plausible ne triompha que le 
8 octobre. L'Allemagne prit alors l'engagement d'avenir 
qui lui était demandé par la France. 

A côté de la question des tribunaux consulaires et liée 
à elle par une origine commune, — - celle du principe 
d'exterritorialité, — se posait celle de la protection. 
L'origine du privilège, qui avait permis jusque-là aux 
puissances européennes de « protéger » des sujets ma- 
rocains, c'est-à-dire de les soustraire, dans une mesure 
plus ou moins large, à la souveraineté territoriale, est 
la même que celle des capitulations. Ce privilège a pour 
objet, comme les capitulations, de faciliter aux repré- 
sentants des puissances l'accomplissement de leur mis- 
sion. Initialement la protection s'appliquait exclusive- 
ment aux « sujets marocains pris comme interprètes 
et employés par les chefs de postes consulaires, aux 
sujets marocains nommés à un poste d'agent consulaire 
dans une ville de la côte, à leur famille et au soldat les 
servant dans l'exercice de leur fonction ». Ainsi en 
avaient disposé notamment les traités franco-maro- 
cains de 1767 et de 1863. Mais il était inévitable que les 
étrangers cherchassent à étendre cette immunité. Pour 
certains d'entre eux, cette extension était nécessaire. 
En effet, lorsque les négociants européens commencèrent 
à commercer au Maroc, ils s'aperçurent qu'il ne leur était 
pas possible de faire eux-mêmes des affaires à l'intérieur 
du pays, où leur présence était difficilement tolérée. 
Force leur fut donc de s'adjoindre des indigènes musul- 
mans et juifs qui pouvaient fréquenter impunément les 



506 LE MYSTERE d'àGADIR 

marchés du Maroc. Le gouvernement chérifien, d'accord 
avec les gouvernements européens, accepta que deux 
courtiers ou censaux, par négociant européen établi au 
Maroc, fussent protégés par la nation à laquelle appar- 
tiendrait le négociant, c'est-à-dire échappassent à l'auto- 
rité locale et même à la juridiction des tribunaux musul- 
mans. Tous les indigènes, secrétaires, domestiques et 
soldats au service des consulats furent également décla- 
rés protégés. C'était une commodité légitime assurée 
par la complaisance du gouvernement local aux com- 
merçants européens. Toutefois, après avoir usé, on abusa. 
Peu à peu, le Maroc se trouva envahi de protégés et de 
censaux, dont la seule raison d'être était de tenir en 
échec l'autorité territoriale, et plus spécialement 
d'échapper à l'impôt. C'est précisément le scandale de 
cet abus qui provoqua en 1880, la réunion de la confé- 
rence de Madrid, si souvent invoquée depuis lors. Cette 
conférence eut pour objet, — le compte rendu de ses 
débats en témoigne — de limiter, à la demande du Maroc, 
le droit de protection exercée par les légations. La 
convention conclue le 3 juillet 1880, à l'issue de la confé- 
rence, réglementa l'exercice de ce droit. 

Au moment d'établir au Maroc son protectorat, le 
gouvernement français ne pouvait pas ne pas demander 
pour l'avenir la suppression de ce régime d'exception. 
Cette exigence était justifiée, en principe, par les mêmes 
raisons qui motivaient l'abolition des capitulations, 
savoir la substitution d'un régime européen à un régime 
oriental et l'institution de garanties légales précédem- 
ment inexistantes. Elle était justifiée, en fait, par la 
situation intolérable qu'a créée, depuis la convention do 
Madrid, la renaissance des abus que cette convention 



LE MYSTERE D AGADIR 507 

avait eu pour objet de réprimer et de prévenir. Dès 
lors que le gouvernement français se chargeait de 
rétablir l'ordre au Maroc, il ne pouvait admettre que, 
de même qu'on prenait la veille une lettre de protection 
contre le sultan, on en prît le lendemain une contre la 
France. Il le pouvait d'autant moins, que l'Allemagne 
avait toujours cherché à faire du droit de protection 
un instrument politique contre lui. Il était donc naturel 
que la France désirât voir disparaître un texte désor- 
mais sans objet et qui avait été naguère l'une des armes 
préférées du gouvernement allemand contre notre action 
marocaine. Il nous appartiendrait d'obtenir l'adhésion 
ultérieure des grandes puissances. Mais celle de l'Alle- 
magne nous était nécessaire dès maintenant, parce que 
l'Allemagne était précisément la seule puissance qui 
eût essayé d'utiliser politiquement contre la France la 
convention de Madrid. Et c'est pourquoi le premier 
projet français portait : 

Le gouvernement allemand renonce à exercer au Maroc le 
droit de protection sur les sujets marocains. 

Sur ce point, comme sur le précédent, l'ambassadeur 
de France à Berlin était hostile aux précisions. Il rap- 
pelait que la question n'avait pas été abordée dans les 
conférences interministérielles de la fin d'août et qu'elle 
n'était visée que dans une addition à ses instructions. 
Il signalait, en outre, que notre rédaction rencontrerait 
une résistance certaine et, d'après lui, assez légitime. 
Car elle plaçait l'Allemagne dans une situation inférieure 
à celle des autres puissances qui, elles, gardaient jusqu'à 
nouvel ordre leurs protégés. Il ajoutait au surplus que 
cette question, comme celle des tribunaux, se réglerait 



508 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

avec le temps. Le gouvernement français maintint cepen- 
dant ses instructions et son texte. M. de Kiderlen le 
supprima purement et simplement dans son contre-pro- 
jet du 7 septembre. M. Jules Gambon reçut l'ordre de le 
rétablir et, pendant quelques jours, on discuta sur la 
formule suivante : 

Le gouvernement allemand renonce à délivrer de nouvelles 
patentes de protection et accepte la revision des listes actuelles. 

Toutefois cette formule était insuffisante. C'était la 
suppression par extinction, — combien longue, on s'en 
rend compte. Le gouvernement français insista donc 
pour que l'Allemagne acceptât pour l'avenir, sous réserve 
du consentement simultané des tiers, l'abrogation même 
de la convention de Madrid. De cette façon, l'Allemagne 
ne risquait pas d'être, à aucun moment, dans une situa- 
tion pire que celle des autres puissances. M. de Kiderlen 
finit par y consentir, mais demanda que cet engagement 
demeurât secret, ce que rien, à vrai dire, ne justifiait. 
Le gouvernement français, après de nombreux débats, 
obtint le 4 octobre qu'il figurât de façon précise dans la 
lettre explicative. 

Ce n'est pas cependant sur ces articles que se joua la 
grosse partie. Cette partie s'engagea le 7 septembre, quand 
le contre-projet remis ce jour-là à M. Jules Cambon 
apprit au gouvernement français comment le gouverne- 
ment impérial interprétait les mots « égalité écono- 
mique » inscrits dans l'article premier et quelles consé- 
quences il entendait en faire sortir. Sur le principe même 
de la porte ouverte, point de difficultés ; et le gouverne- 
ment français l'avait volontiers mentionné dans l'article 
premier. Il ne dépendait pas d'ailleurs de lui, le vou- 



LE MYSTERE D AGADIR 509 

lût-il, d'y porter atteinte. Les traités de commerce du 
Maroc avec les puissances étrangères établissaient le 
traitement de la nation la plus favorisée. C'était le cas 
notamment du traité germano-marocain négocié et 
signé en 1890 par le comte de Tattenbach. Jamais la 
France n'avait songé à porter atteinte à ce droit. Elle 
s'y était engagée dans l'accord franco-allemand du 8 juil- 
let 1905, dans celui du 28 septembre de la même année, 
dans l'acte d'Algésiras enfin. Elle était liée à cet égard, 
non seulement vis-à-vis de l'Allemagne, mais vis-à-vis 
des autres puissances. Il n'y avait donc aucun risque 
d'inégalité commerciale, au sens propre du mot, et le 
gouvernement allemand n'avait pas besoin de nous 
demander un engagement supplémentaire, que d'ail- 
leurs nous étions prêts à prendre. Comme l'écrivait 
M. Rouvier, le 21 juin 1905 : 

Au Maroc, le gouvernement chérifien a souscrit, en 1890, des 
engagements envers l'Allemagne qui donnent au commerce alle- 
mand les garanties les plus complètes ; il n'est jamais venu à notre 
pensée que ces engagements pussent n'être pas respectés. 

Ces garanties subsistaient et nous acceptions, avec 
toute la netteté voulue, de les maintenir pour l'avenir, 
quant au principe et quant à l'application. 

Le premier projet français n'avait formulé qu'une res- 
triction — inspiré du traité franco-anglais de 1904, — 
la limitation à trente ans de l'engagement relatif à la 
porte ouverte. A la demande de M. de Kiderlen, cette 
distinction disparut. Bien plus, la France, sur sa propo- 
sition, accepta d'ajouter à l'engagement visant l'égalité 
de tarif, des dispositions visant l'égalité de traitement. 
M. de Kiderlen prétendait que, dans les dernières années, 



510 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

le commerce allemand au Maroc avait été amené à 
constater l'importance de cette distinction ; que. par 
exemple, assez souvent, les fonctionnaires des douanes, 
par les retards apportés au dédouanement des marchan- 
dises allemandes, avaient porté préjudice aux négociants 
allemands et avantagé les commerçants français : que, 
parfois, dans les adjudications, les types avaient été 
déterminés dans des conditions qui excluaient en fait 
les fabricants non français. En conséquence, l'article fut 
complété par des spécifications relatives aux tarifs de 
transport, au jaugeage et au poinçonnage en douane, 
aux organes internationaux institués par l'acte d'Algé- 
siras tels que la commission des valeurs en douane et 
le comité permanent des douanes. Si donc l'Allemagne 
ne voulait au Maroc que l'égalité, elle avait pleine satis- 
faction. Cette égalité lui était assurée avec un raffine- 
ment de précision. 

Le contre-projet allemand du 7 septembre nous apprit, 
il est vrai, qu'il s'agissait de tout autre chose, et que, sous 
prétexte d'égalité économique, l'Allemagne se réservait 
d'abord de mutiler notre protectorat, ensuite de s'assurer 
des privilèges. On a vu que les instructions remises à 
M. Jules Cambon lui prescrivaient, à cet égard, une 
extrême prudence motivée par la fâcheuse expérience des 
difficultés antérieures. Le gouvernement français reven- 
diquait donc pour l'État marocain tous les attributs 
de la souveraineté. Il acceptait que les marchés de tra- 
vaux et fournitures des services publics ou grandes en- 
treprises fussent soumis à la loi de l'adjudication : par 
contre, il spécifiait que l'État marocain aurait le droit, 
soit d'exploiter, soit de concéder librement ces grands 
services ou entreprises. En un mot, la règle de l'adju- 



LE MYSTERE D AGADIR 511 

dication ne s'appliquerait, ni à la concession, ni à 
l'exploitation. Cette disposition était conforme au bon 
sens et au droit commun. C'est celle d'ailleurs que 
l'Allemagne avait préconisée en 1909. Si l'Allemagne 
n'avait souci que de son commerce, ce régime devait lui 
suffire ; car elle aurait, le lendemain comme la veille, l'as- 
surance de participer sur le pied d'une égalité absolue 
à tous les marchés de travaux et de fournitures passés 
pour les services publics et les grandes entreprises 
d'intérêt général. Le fait qu'elle voulût, — comme le 
prouvait son contre-projet, — aller plus loin et abolir 
la distinction nécessaire entre ce qui est et ce qui 
n'est pas matière à adjudication ; le fait qu'elle pré- 
tendît dépouiller le sultan de ses droits de concession, 
de direction et de contrôle sur les grands services publics ; 
le fait qu'elle réclamât l'adjudication même pour la cons- 
titution et l'exploitation de ces services, — tout cela 
démontrait un jeu double et que, par un détour écono- 
mique, M. de Kiderlen tendait à ressaisir une hypothèque 
politique. C'était inadmissible en droit. C'était inad- 
missible en fait. Qu'on se figure la situation de la France 
obligée de rétablir l'ordre et forcée de confier ses mou- 
vements de troupes à une compagnie de chemins de 
fer dont le concessionnaire et le personnel eussent été 
allemands. L'hypothèse était insoutenable. Que cette 
compagnie fût tenue d'acheter en Allemagne, comme 
ailleurs, à égalité, des rails, des wagons, des locomotives, 
rien de mieux. Qu'elle dût être sous le contrôle d'une 
direction allemande, jamais! Que l'Allemagne, comme 
les autres puissances, continuât à bénéficier des débou- 
chés garantis à ses produits par l'adjudication, rien 
de mieux. Qu'elle devînt maîtresse des services publics 



512 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

de l'empire chérifien, au moment où, pour y faire œuvre 
utile, nous avions besoin de renforcer la souveraineté 
à laquelle elle nous vendait le droit de participer, 
jamais ! Les pouvoirs de l'État devaient demeurer 
entiers. Il y avait substitution de souveraineté, substi- 
tution payée par la France à l'Allemagne. Il ne pouvait 
y avoir diminution ni restriction des pouvoirs qui 
constituaient cette souveraineté. Sur ce point, la France 
ne pouvait pas céder. 

Mais l'Allemagne avait d'autres exigences encore. II 
ne lui suffisait pas de dessaisir l'État marocain d'une de 
ses prérogatives essentielles et de nous offrir ainsi un 
protectorat désarmé. Elle entendait en outre, dans les 
entreprises ainsi constituées, intervenir directement. Elle 
demandait d'abord que la Banque d'État eût un repré- 
sentant, choisi à tour de rôle, dans la commission des 
adjudications. Elle demandait que les puissances auto- 
risées par l'acte d'Algésiras à nommer les censeurs de 
cette Banque fussent à tour de rôle représentées à la 
commission des travaux publics, d'où, pour faire place 
à ce membre nouveau, on eût fait sortir un des délégués 
chérifiens. Elle demandait qu'à tous les services de 
transport fussent adjoints des censeurs chargés de 
veiller à l'égalité de traitement. Elle précisait (27 sep- 
tembre) que ces censeurs pourraient « faire des obser- 
vations sur l'exploitation comme suite aux rapports, 
demandes ou plaintes des ressortissants des diverses 
puissances ». Elle demandait que, dans ces entreprises 
et services publics, figurassent des fonctionnaires et 
des ingénieurs de diverses nationalités au prorata de 
la part assurée à chacune de ces nationalités dans le 
capital et dans la construction. Elle prétendait intrr- 



LE MYSTERE D AGADIR 513 

venir dans le programme des travaux publics, exigeant 
la priorité pour la ligne Fez-Tanger et la mise en adju- 
dication de cette ligne dans un délai d'un an, exigeant 
ensuite la construction de deux autres voies ferrées, 
l'une de la côte à Taroudant, l'autre de la côte à Mar- 
rakech. Enfin, et cette dernière demande éclairait toutes 
les autres, elle entendait avoir au Maroc une zone écono- 
mique privilégiée. La limite de cette zone serait le 
fleuve Tensift. Au nord du Tensift, tout adjudicataire 
allemand rétrocéderait 70 % de son lot à un groupe 
français et se contenterait de 30 %. Au sud du Tensift, 
la proportion serait renversée, tout adjudicataire fran- 
çais rétrocédant 70 % de son lot à un groupe allemand 
en se contentant de 30 %. Les deux gouvernements 
obligeraient leurs nationaux respectifs à se soumettre 
à cette obligation et, pour les y contraindre, refuseraient 
le certificat de capacité, prévu par l'acte d'Algésiras, à 
tous ceux qui n'y souscriraient point. 

Il résultait de ces demandes, avec la clarté de l'évi- 
dence, que ce que l'Allemagne souhaitait, c'était, non 
pas un traitement d'égalité, mais un traitement de 
faveur, non pas un régime de concurrence, mais un 
régime de privilège. Par un singulier contraste, dans le 
même temps que le gouvernement impérial nous refu- 
sait le bénéfice politique de l'accord du 9 février 1909, 
il en prétendait conserver le profit économique. Il y 
avait au Maroc, pour la France et l'Allemagne, deux 
politiques possibles, celle que l'accord de février 1909 
avait essayé de fixer, celle que les négociations de 1911 
avaient pour objet de déterminer. La première prévoyait, 
dans l'ordre économique, sous forme d'association, une 
situation préférentielle au profit de l'Allemagne, celle-ci 

33 



514 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

nous promettant en retour des facilités politiques dont 
l'événement avait montré la médiocre importance. 
La seconde, née de l'échec de la première, tendait à 
éviter les difficultés de la veille, en substituant à des 
associations toujours susceptibles de provoquer des 
controverses, un marché qui faisait à chacun sa part sur 
des terrains différents. Dès lors que l'Allemagne devait 
recevoir au Congo de larges compensations, il était 
inadmissible qu'elle eût droit au Maroc à une situation 
économique privilégiée. Elle avait droit à l'égalité, mais 
à rien de plus. Elle rentrait dans le régime commun. Elle 
était sur le même pied que l'Angleterre ou l'Autriche- 
Hongrie. C'était la solution du bon sens et de l'équité : 
car s'il nous fallait payer économiquement, au Maroc 
même, ce qu'elle nous y accordait politiquement, il n'y 
avait plus lieu de parler du Congo. C'est un axiome 
universellement admis que donner et retenir ne vaut. 
C'est une vérité de bon sens que nul ne doit payer deux 
fois la même marchandise. C'est cependant ce qui fût 
arrivé si l'Allemagne, en échange de son désistement 
politique, eût reçu des avantages financiers au Maroc, 
des avantages territoriaux au Congo. 

Dans de telles conditions, l'accord eût été sans valeur 
pour les deux signataires, car il aurait été inapplicable. 
Dans un pays comme le Maroc, la puissance, qui a le 
contrôle politique, ne peut pas s'associer à une autre 
puissance par des arrangements économiques d'un carac- 
tère obligatoire et général sans être nécessairement con- 
duite tôt ou tard à entrer avec cette puissance en con- 
troverse politique. La France pouvait assurer à l'Alle- 
magne, comme à toutes les autres puissances, l'égalité 
commerciale en matière d'importation, d'exportation, 



LE MYSTÈRE D' AGADIR 515 

d'adjudication. Elle ne pouvait pas se donner par avance 
un associé étranger pour telle ou telle entreprise : car 
fatalement, cet associé eût voulu quelque jour se mêler 
de politique. Ce que M. de Kiderlen nous offrait, c'était 
l'accord de 1909 encore aggravé au profit de l'Aile-' 
magne. C'était, plus accentué, ce que le cabinet Monis 
avait refusé au printemps de 1911, le contrôle étranger 
sur l'exploitation des chemins de fer, l'intrusion du 
personnel étranger dans cette exploitation, un régime 
de privilège au profit de certains adjudicataires, l'exclu- 
sion déguisée des tiers, le partage du Maroc en deux 
zones. On avait peine à concevoir que l'Allemagne pût, 
de bonne foi, formuler de telles demandes. On avait 
déjà vu se dessiner, à la fin de juillet, la demande d'un 
chemin de fer dans la région de Marrakech, mais le 
plan du 7 septembre avait une toute autre ampleur. 
C'était la reprise du Maroc par l'Allemagne, la néga- 
tion même de ce qui, pour la France, justifiait la négo- 
ciation. 

On commençait à comprendre à Paris quelle faute 
on avait commise, lorsqu'on juillet et août, au lieu de 
préciser d'abord l'accord marocain, on s'était, à cet 
égard, contenté d'assurances vagues pour négocier 
imprudemment sur le Congo, formuler des offres dont 
on ignorait la contre-partie, laisser voir enfin cette carte 
du 4 septembre qui nous liait malgré tout. La situation 
était grave. Malgré ses tendances nettement conciliantes, 
M. Jules Cambon criait casse-cou. 

Ce projet maladroit, disait-il, ce n'est pas l'égalité écono- 
mique qu'il crée, c'est le privilège, c'est une situation à part, 
de nature, si nous l'acceptions, à nous compromettre au regard 
de l'Europe. Les bureaux ont vidé là tous leurs fonds de tiroirs. 



516 LE MYSTÈRE d' AGADIR 

Peut-être était-ce une de ces chicanes dont on avait 
eu tant d'exemples à Algésiras? Peut-être aussi un 
plan calculé. Quoi qu'il en fût, le gouvernement 
français ne pouvait céder. M. Cambon reçut à ce sujet, 
comme sur la question de l'adjudication, les instruc- 
tions les plus fermes et les exécuta avec un plein succès. 
En répondant au projet allemand du 7 septembre, il 
supprima purement et simplement tout ce qui avait 
trait aux chemins de fer. Le 23 septembre, M. de Kider- 
len se résignait à cette disparition. Il acceptait égale- 
ment la rédaction française en ce qui concerne l'auto- 
rité de l'État sur les services publics, son droit de les 
exploiter ou de les concéder à des tiers. Enfin il n'était 
plus question d'une association d'intérêts dirigée par 
les gouvernements, mais seulement d'un simple vœu 
en faveur de telles associations. Les concessions fran- 
çaises ne portaient que sur des points très secondaires 
comparés à ceux sur lesquels l'Allemagne avait cédé : 
introduction d'un délégué de la Banque d'État au 
comité des travaux publics; rapport annuel d'un délé- 
gué de cette Banque (qui pourrait être français) sur 
l'exploitation des chemins de fer, dans la forme habi- 
tuelle aux compagnies françaises ; engagement de ne 
pas laisser primer par une autre ligne la ligne Tanger- 
Fez. Le résultat était bon. 

Les autres questions furent plus aisément tranchées. 
La France ne fit aucune difficulté pour maintenir les 
droits de la Banque d'État du Maroc, auxquels, en fait, 
on ne pouvait pas toucher. De même, elle accepta la 
demande allemande sur la liberté de la pêche dans les 
eaux marocaines. De même encore, en matière minière, 
satisfaction fut donnée à l'Allemagne. Celle-ci avait 



LE MYSTERE D AGADIR 517 

accepté du 4 au 27 septembre, sans objection, la pre- 
mière rédaction française. Le 27, elle demanda que 
fussent exonérés de tout impôt spécial les produits et 
les moyens de travail. La France limita cette promesse 
aux minerais de fer. Le 18 septembre, l'Allemagne for- 
mula une demande sur les chemins de fer industriels 
qui semblait tendre à la création d'un réseau. La France 
admit le principe de ces chemins de fer, mais en subor- 
donna leur création à l'autorisation de l'État. La France 
promit également de faciliter l'ouverture de nouveaux 
ports, notamment Agadir, mais en évitant d'admettre 
que l'Allemagne eût des droits spéciaux à faire valoir 
dans une zone donnée. Dans les deux dernières semaines, 
enfin, après une assez vive discussion, furent adoptés les 
deux articles qui, en déclarant abrogées toutes conven4 
tions antérieures contraires à celle du 4 novembre et 
en obligeant les signataires à se prêter un mutuel appui 
pour provoquer l'adhésion des puissances, nous met- 
tait en main l'instrument nécessaire à la liquidation de 
l'acte d'Algésiras. 

L'accord marocain était désormais complet. On pou- 
vait passer au Congo. 



518 LE MYSTÈRE D'AGADIR 



IÏI 



LA NEGOCIATION CONGOLAISE 

On a vu que le gouvernement français, conscient de 
l'erreur commise pendant les deux premiers mois des 
pourparlers, avait recommandé à M. Jules Gambon de 
ne revenir à la négociation congolaise que lorsque 
l'accord marocain serait définitivement acquis. Tant 
par la force des circonstances que par un excès d'opti- 
misme, ces prudentes instructions ne furent qu'incom- 
plètement exécutées. 

Dès avant le retour à Berlin de M. Jules Cambon, 
M. de Selves recevant le baron de Schoen lui avait, 
nous l'avons dit, montré la carte où s'inscrivaient les 
cessions acceptées par le conseil des ministres du 25 août. 
Cette même carte, M. Jules Gambon l'avait laissé voir 
à M. de Kiderlen dans leur conversation du 4 septembre. 
Il pensait alors — bien à tort — que la question maro- 
caine se résoudrait aisément et, pour impressionner favo- 
rablement son interlocuteur, il avait cru opportun de 
ne pas lui celer la contre-partie des précisions qu'il 
était chargé d'obtenir. Enfin les journaux français 
avaient en septembre, publié des cartes qui, dans les 
grandes lignes, donnaient une juste idée du projet de 
cessions. Quand donc, le 14 octobre, l'accord marocain 
étant établi, on aborda à Berlin le sujet des compensa- 
tions territoriales, le gouvernement impérial s'appuyait, 
non seulement sur ]e souvenir de la conversation incohé- 



LE MYSTERE D AGADIR 519 

rente et confuse qui s'était poursuivie du 7 juillet au 
17 août, mais encore, à défaut d'un texte, — car aucun 
ne lui avait été laissé, — sur la connaissance exacte de 
ce que le gouvernement français avait accepté de céder 
h 25 août. Il était à prévoir qu'ainsi armé M. de Kiderlen 
ne se montrerait pas arrangeant et réclamerait intégra- 
lement les avantages, qu'avec quelque imprudence on 
lui avait permis d'espérer. 

Or, à cette date, il apparaissait au gouvernement fran- 
çais que jamais l'opinion publique n'accepterait le sacri- 
fice jugé possible deux mois plus tôt par le Conseil des 
ministres. Quelle était la cause de cette opposition gran- 
dissante ? Cette cause était complexe. Par une de ces 
évolutions sentimentales à courbes rapides, dont les col- 
lectivités sont coutumières, la perte, même partielle 
d'une colonie française, était devenue chaque jour plus 
sensible au sentiment national. Un mot surtout avait 
cristallisé les regrets, ce mot de « coupure », qui sem- 
blait placer un corps français sous le couteau de l'opé- 
rateur allemand. Certains coloniaux, avec de sérieux 
arguments, soutenaient que cette coupure serait « la 
destruction de notre Afrique équatoriale ». Se plaçant 
au point de vue pratique, ils montraient que la liberté 
juridique des communications fluviales ne suffirait pas. 
L'explorateur Maistre envoyait au ministre des Colonies 
une protestation en ce sens. Quelques jours après, en des 
termes d'une touchante émotion, madame la comtesse de 
Brazza adressait au Président de la République un 
appel que le pays entendit. 

Lorsqu'en 1891 M. de Brazza partit pour la Haute-Sangha, 
il avait en vue d'ouvrir à notre expansion africaine et de barrer à 
l'Allemagne une route encore inexplorée. Il passa quatre ans dans 



520 LE MYSTERE D AGADIR 

cette région. Pendant une maladie grave, il dit à ses compagnons 
ces mots qu'ils n'ont pas oublié : 

— Quand vous m'aurez enterré ici, on n'osera pas donner ce 
pays aux Allemands. 

Si l'Afrique française doit être mutilée, n'avons-nous pas le 
droit de demander, pourquoi le gouvernement, depuis plus d'un 
quart de siècle, n'a cessé d'encourager les efforts des explorateurs 
et de vanter l'expansion coloniale ? 

Sans doute, dans certains milieux, les arrières-pensées 
politiques essayaient d'exploiter l'émotion générale. 
Mais cette émotion était réelle. Seul, un groupe heureu- 
sement fort restreint, celui-là même qui, pendant tant 
d'années, avait mené la guerre contre le Congo, semblait 
prendre, d'un cœur léger, son parti du sacrifice territorial 
qui nous était demandé. Sa passion contre les sociétés 
concessionnaires lui faisait oublier que ces terres con- 
cédées étaient des terres françaises et, dans son exclusif 
souci de mettre en échec les compagnies, dans la crainte 
de voir revivre quelque consortium qui les consolidât, — il 
n'en était hélas ! plus temps et la France avait à payer 
son repos d'un prix singulièrement plus dur, — il préconi- 
sait, plutôt que telles combinaisons, des cessions terri- 
toriales « pures et simples » l . Mais ces égarements 
isolés n'atteignaient pas le grand public. Dans son 
ensemble, la France pensait, à considérer les cartes pu- 
bliées par les journaux, qu'on était bien loin des a rec- 
tifications de frontière » dont on avait parlé d'abord 
et qu'il était bien grand le morceau de sol national qui, 
sur ces cartes, changeait de couleur. 

1. Humanité du 17 juillet 1911. Article de M. Challaye, président de 
la Ligue française de protection des indigènes du bassin conventionnel du 
Congo: « Si la France se décide à payer certains avantages par des con- 
cessions faites à l'Allemagne sur la frontière Congo-Cameroun, qu'elle 
cède purement et simplement certains territoires. » 



LE MYSTERE D AGADIR 521 

L'Allemagne de son côté n'avait guère épargné notre 
patience et cette protestation, qui se dressait en face d'elle, 
elle avait contribué à la provoquer. A voir, du 4 sep- 
tembre au 14 octobre, si difficile et si discuté cet accord 
marocain, dont on répétait, depuis le début « qu'il irait 
tout seul », on avait senti se réveiller la défiance et cette 
défiance avait accentué la répugnance grandissante 
qu'inspiraient les cessions congolaises. Dès les premiers 
jours de juillet, tout le monde savait que nous donne- 
rions à l'Allemagne des avantages territoriaux au Congo. 
Cette solution ne pouvait pas ne pas être pénible à 
notre opinion, attachée à ses colonies par tant de liens. 
Mais la majorité du public français, témoignant d'un 
sens réaliste des situations, concevait que l'achèvement 
de notre empire nord-africain, pour lequel nous avions 
consenti des sacrifices à diverses puissances, justifiait, 
en fait, au profit de l'Allemagne, un accord compensa- 
teur. S'il n'en était plus de même le 15 septembre, c'est 
que l'Allemagne, par son obstination négative, avait 
ancré dans les cerveaux français l'idée qu'elle gardait 
au Maroc des arrières-pensées ; qu'elle recherchait des 
privilèges économiques et des possibilités d'action poli- 
tique dans l'empire chérifien ; qu'elle voulait reprendre 
d'une main ce qu'elle donnait de l'autre. L'Allemagne, 
en rendant malaisé l'accord marocain, avait rendu im- 
populaire l'accord congolais. C'était un fait moral, qu'il 
ne dépendait de personne de modifier. 

Au reste, la défiance française allait plus loin encore 
que le Maroc et le Congo. C'est l'ensemble des intentions 
de l'Allemagne qui devenait suspect à notre pays et 
cette suspicion suscitait un esprit nouveau. La France 
de 1905 avait été surprise par la menace allemande, 



522 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

prête, à l'excès peut-être, à reconnaître fondés les griefs 
invoqués contre elle par ses interlocuteurs. La France 
de 1911, tenue en éveil par les alertes de 1906, 1907, 
1908, apaisée par l'accord de 1909, déçue par la manifes- 
tation d'Agadir dans la mesure même où elle avait eu 
foi en cet accord, la France de 1911 doutait de la sincé- 
rité de l'Allemagne. Qu'elle eût tort d'aller aussi loin 
dans le scepticisme, c'est possible. Mais l'opinion collec- 
tive n'obéit pas aux mêmes lois que le sens individuel. 
L'Allemagne avait en face d'elle un gouvernement fran- 
çais résolu à négocier tant que la négociation serait pos- 
sible, parce qu'il s'y était engagé devant la France et 
devant l'Europe. Mais cette négociation même était 
impatiemment supportée par la masse du peuple. Ce 
peuple n'était point belliqueux, mais il croyait de plus 
en plus que l'Allemagne nous cherchait, que l'Alle- 
magne nous poursuivait, que tôt ou tard, nous serions 
attaqués et que mieux valait donc en finir tout de suite. 
Cette disposition de l'âme française, cette sourde colère 
introduisaient dans le problème international un facteur 
inattendu et que l'Allemagne n'avait pas prévu. Les 
.« impondérables », dont parlait Bismarck, entraient en 
scène du côté français et, tandis que M. de Kiderleii 
livrait le marché allemand, sinon à la débâcle, du moins 
à l'anxiété, il transformait la France pacifique et con- 
fiante en une France qui, s'appropriant le mot de Roose- 
velt, admettait que la guerre n'est pas le plus grand des 
maux. 

Le gouvernement français, comme c'était son devoir 
et son intérêt, se préoccupa de tenir compte de l'état 
de l'opinion et de faire machine en arrière. Dès le 
4 septembre, le président du Conseil avait signalé à 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 523 

M. Jules Cambon la nécessité de tenir grand compte de 
l'exigence nationale. 

Je ne puis pas, écrivait-il, ne pas être frappé par les réflexions 
que formulent, par écrit ou de vive voix, nombre de gens mesurés. 
Deux faits frappent l'opinion : l'étendue — qu'on exagère, car 
heureusement les précisions font défaut, — des cessions territo- 
riales; surtout, la coupure entre nos possessions du nord et du 
sud du Congo. 

Le 15 septembre, le ministre des Affaires étrangères 
rappelait à M. Jules Cambon qu'il ne devrait aborder 
la question congolaise qu'après l'achèvement complet 
de la négociation marocaine. Par la même communica- 
tion, l'attention de l'ambassadeur était spécialement 
attirée sur la nécessité de ne pas abandonner les îles de 
TOubanghi, dans la partie de son cours longeant les ter- 
ritoires cédés. Le triangle à céder au sud du Cameroun 
était en même temps modifié dans le dessein de lui don- 
ner des frontières naturelles. Le 19 septembre, le gou- 
vernement avisait l'ambassadeur qu'en outre des îles 
il devrait obtenir, dans la partie cédée, des enclaves sur 
la rive droite du Congo et de l'Oubanghi, afin d'assurer 
à la navigation les facilités nécessaires. Du 15 au 20, 
plusieurs journaux ayant publié des cartes, qui, sauf 
exception, reproduisaient exactement les territoires dont 
la cession était décidée, le gouvernement, sentant croître 
l'opposition, disait dans une note Havas que ces tracés 
étaient « fantaisistes et n'engageaient que leurs auteurs ». 
Déjà, il était en effet résolu à les remanier et, le 23 sep- 
tembre, le Conseil des ministres établissait un projet 
nouveau qui esquissait ce remaniement en rétablissant 
un couloir entre les fleuves et les territoires cédés à 
l'Allemagne. 



524 LE MYSTERE D AGADIR 

En recevant ces instructions nouvelles, M. Jules 
Gambon fut assez alarmé. Car ce qu'on lui demandait, 
c'était, sous la poussée de l'opinion publique, de modifier 
profondément les bases de négociation connues déjà de 
l'interlocuteur allemand. L'ambassadeur de France, 
justement conscient d'avoir obtenu en matière maro- 
caine, non pas plus assurément que le légitime et le 
nécessaire, mais plus que ce que l'Allemagne avait 
pensé céder, ne se voyait pas sans appréhension 
obligé de retirer, en matière congolaise, une partie de 
ses offres, antérieures. Dans de nombreuses lettres, de- 
puis le milieu de septembre, il s'était plaint des chan- 
gements apportés à ses instructions (îles, enclaves, etc.). 
Il faisait remarquer que, depuis le 2 août, on avait en 
somme accepté de laisser l'Allemagne atteindre, sur 
plusieurs centaines de kilomètres, le Congo et l'Ouban- 
ghi : « Nous nous sommes heurtés, écrivait-il, sur la ques- 
tion de savoir où s'arrêteraient les frontières au nord et 
au sud,m ais jamais nous n'avions jusqu'ici sérieusement 
disputé sur l'étendue des compensations en largeur. » 

Effectivement, dans les premières conversations de 
septembre, M. de Kiderlen maintint obstinément « la 
nécessité d'un large accès au Congo et à l'Oubanghi ». 
Et sans doute M. Jules Cambon répliqua que, lorsque 
nous avions en principe accepté cette demande, nous 
comptions sur un protectorat marocain libre de toutes 
charges. Mais à cet argument, le ministre allemand répon- 
dait qu'il avait au Maroc accepté la plupart de nos de- 
mandes : il disait même « toutes sauf une », à savoir la 
limitation à trente ans de la liberté commerciale que, 
selon lui, les autres puissances n'eussent pas acceptée 
non plus et sur laquelle, ajoutait-il, « nous aurions bien 



LE MYSTERE D AGADIR 525 

le temps de revenir ». De même, quand l'ambassadeur 
de France invoquait l'appréciation de M. de Puttkamer, 
ancien gouverneur du Cameroun, qui avait critiqué les 
demandes allemandes et écrit dans un journal : « Nous 
n'avons pas plus besoin d'un accès au Congo que d'un 
accès à notre Afrique occidentale, ou d'accroître nos côtes 
sur l'Océan. Nous avons besoin seulement d'une frontière 
du Cameroun mieux dessinée et qui suive, autant que 
possible, les cours d'eau », M. de Kiderlen se bornait à 
répondre. 

— Je ne suis pas monsieur de Puttkamer. 

En un mot, les arguments empruntés au sujet lui- 
même manquaient de force et les seuls qui pussent agir, 
étaient d'ordre général. 

Le meilleur, assurément, c'est que la France n'accep- 
tait pas le projet du 25 août et que, si l'on prétendait 
aller contre son refus, l'accord deviendrait impossible, 
faute de ratification. Or cet accord, l'Allemagne, à ce 
moment, en avait besoin plus encore que la France. La 
situation financière s'était détendue. Mais un regain de 
tension politique n'eût pas manqué de provoquer, malgré 
l'afflux passager de l'or américain, des liquidations 
pénibles *. Jusqu'à la fin de septembre, le gouverne- 
ment impérial, pour consolider ce progrès, avait dû 
afficher un optimisme, qui, à son tour, pour n'être pas 
démenti, devait peser sur ses décisions dans le sens de 
la conciliation 2 . D'autre part, dans quelle situation 



1. Le Courrier de la Bourse écrivait à ce moment : « L'or américain a 
remplacé sur le marché berlinois l'or français. Nous possédons actuelle- 
ment pour 600 millions de marks d'or américain. Il faudra s'en souvenir 
à la liquidation de fin d'année. » 

2. Le 21 septembre, M. Zimmermann, sous-secrétaire d'État à la 
Wilhelmstrasse, avait dit à des financiers que l'entente était certaine. 



526 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

se fût trouvée l'Allemagne si, en cas d'échec, elle avait 
dû préconiser le retour à l'acte d'Algésiras, après avoir 
si complètement, dans l'accord marocain que la France 
eût pu rendre public, abandonné les principes de cet 
acte ? C'eût été avouer un peu trop crûment qu'en tout 
cela elle n'avait invoqué les principes que pour s'assurer 
des profits. Enfin, à la même date, la guerre italo-turque 
était venue lui apporter des soucis. De quelque côté 
qu'on l'envisageât, cette guerre était une menace pour la 
Triplice. Dès avant le débarquement italien, M. de Kider- 
len n'avait pas caché à M. Jules Cambon ses préoccupa- 
tions et ses craintes qu'un conflit italo-turc ne fût que 
la préface d'une guerre plus générale. Dans ce cas, il 
avouait que les intérêts matériels de l'Allemagne en 
Turquie seraient compromis gravement, sinon perdus 
et il envisageait certaines mesures à prendre en com- 
mun. L'empereur partageait ce sentiment et l'expri- 
mait quelques jours plus tard à un diplomate étranger 
en se déclarant désireux d'une prompte entente avec la 
France. Bref, si la partie était difficile à jouer, nous avions 
en main une carte maîtresse. C'est justice de reconnaître 
que M. Jules Cambon, bien qu'il eût au début peu con- 
fiance, joua et gagna avec un plein succès. Au bout de 
cinq jours, l'essentiel était acquis. La coupure continue 
était évitée. 

Le 15 octobre, M. de Kiderlen consentit un premier 
sacrifice. Au sud, il acceptait comme frontière, au lieu 
de l'Alima, la Sangha. Par contre, il ne voulait plus nous 
donner le sud-ouest du Bec de Canard, c'est-à-dire la 
partie la plus intéressante pour nous puisqu'elle com- 
portait l'accès à la Bénoué. Enfin il réclamait toujours 
obstinément le « large accès » aux fleuves dont il a été 



LE MYSTERE D AGADIR 527 

question ci-dessus. Le 18 octobre, M. de Kiderlen 
maintenant cette exigence, ajouta : 

— Mais enfin, au début de septembre, vous m'avez 
montré une carte. Je vous demande cela et rien de plus. 
Vous êtes engagé. 

L'entretien, ce jour-là, fut vif. Mais M. Jules Gambon 
tint bon et sans doute donna-t-il à son partenaire l'im- 
pression que sa résistance n'était pas simulée : car, le 
lendemain 20 octobre, alors que l'ambassadeur de 
France, par une inexacte évaluation des circonstances, 
croyait à une rupture, le secrétaire d'État devenait beau- 
coup plus arrangeant et, après deux jours de débats, 
il acceptait ce qu'on a appelé le système des piqûres. 
Le couloir, que le gouvernement français avait voulu 
conserver, disparaissait. Mais au lieu que le contact de 
l'Allemagne avec le Congo et l'Oubanghi se prolongeât 
sur plusieurs centaines de kilomètres, on le réduisait 
en étendue en lui donnant la forme de deux pointes 
aboutissant, l'une au Congo, l'autre à l'Oubanghi. 
C'était la piqûre remplaçant la coupure. Entre les deux 
piqûres, le Moyen Congo redevenait français, affectant, 
entre les antennes allemandes, la forme d'un demi- 
cercle avec l'Oubanghi pour corde. En revanche, le 
gouvernement impérial réclamait un élargissement des 
cessions au nord et une frontière méridionale fixée entre 
la Sangha et PAlima. Il réduisait aussi ce qu'il nous 
offrait du Bec-de-Canard. Enfin, sur le Togo, il muti- 
pliait les objections. Mais ces objections étaient d'ordre 
secondaire, puisqu'il ne s'agissait plus que de très légères 
rectifications de la frontière Togo-Dahomey. Le gouver- 
nement français avait, somme toute, réussi à reprendre 
sa liberté et, quelque jugement qu'on eût à porter sur 



528 LE MYSTÈRE D '' AGADIR 

les cessions, il n'en restait pas moins que la négocia- 
tion, considérée en elle-même, du 4 septembre au 
22 octobre, accusait un succès au profit du négociateur 
français. Ce succès nous coûtait seulement un léger 
sacrifice au sud de la Sangha, un sacrifice beaucoup plus 
notable au nord, où la frontière des territoires cédés 
rejoignait le Cameroun près de Binder et non plus 
près de Koundé. 

Les choses en étaient là et tout semblait fini, quand, 
le 26 octobre, sans autre préambule, M. de Kiderlen 
demanda à M. Jules Cambon que la France renonçât 
à invoquer contre l'Allemagne son droit de préemption 
sur le Congo belge. On ne pouvait concevoir, en un tel 
moment, exigence plus alarmante. D'abord, ce que 
demandait M. de Kiderlen était pratiquement irréali- 
sable. Comme le gouvernement allemand l'a lui-même 
déclaré, depuis, au Reichstag, le droit de préemption de 
la France sur le Congo belge n'est pas cessible. C'est un 
droit strictement personnel et nullement négociable 
En outre, l'eût-il été, que sa cession à l'Allemagne eût 
été inadmissible. Elle eût infligé à la France une grav»- 
humiliation. Elle eût été relevée par la Belgique cornue- 
un procédé offensant de notre part. Il est souverainement 
incorrect de traiter des droits d'un tiers et la Belgique 
s'en fût justement irritée. L'Angleterre, au surplus, 
aurait vu, elle aussi, avec un vif mécontentement la 
France consentir à une extension possible de l'Alle- 
magne vers ce centre africain, où passe la route du Cap 
au Caire. Sans doute, le droit de préemption assuré 
à la France par les traités de 1884 et 1908 apparaît, 
dans l'état actuel de l'Europe, comme plus théorique 
que pratique. Si le Congo belge venait à disparait iv. 



LE MYSTERE D AGADIR 529 

ce qui n'est ni certain ni vraisemblable, la France ne 
pourrait pas l'absorber en entier. Mais de là à conclure 
qu'elle pût, pour l'avenir, prendre vis-à-vis de l'Alle- 
magne un engagement par lequel elle eût manqué à la 
fois à la Belgique, à l'Angleterre et à elle-même, il y 
avait un abîme qu'elle ne pouvait franchir. Le gouverne- 
ment français prescrivit donc à notre ambassadeur, 
malgré ce qu'avait de regrettable ce conflit de la dernière 
heure, d'écarter catégoriquement la demande de M. de 
Kiderlen. 

M. Jules Gambon, pour discuter, était d'ailleurs sur 
un terrain meilleur que dans la phase précédente. Cette 
fois, en effet, ce n'est pas la France, c'est l'Allemagne qui 
modifiait son attitude. Le 23 juillet, M. de Kiderlen avait 
spontanément protesté contre l'idée, qui avait circulé 
dans la presse, que le droit de préemption de la France 
sur le Congo belge pût être mis en cause au cours des 
négociations franco-allemandes. Notre ambassadeur en 
fit aussitôt la remarque. Mais M. de Kiderlen, qui avait 
prévu l'objection, n'en fut nullement déconcerté. 

— C'est vrai, répliqua-t-il. Nous avions dit cela. Mais 
j'ai changé d'idée depuis que, par suite des exigences 
nouvelles de votre gouvernement, je n'ai plus, sur le 
Congo et l'Oubanghi, qu'un accès dérisoire. 

Et le secrétaire d'État maintint, telle quelle, sa préten- 
tion. La situation était inquiétante. M. de Selves en avisa 
immédiatement le gouvernement anglais et le gouverne- 
ment russe, qui partagèrent ses appréhensions. Le gou- 
vernement russe, toutefois, fit observer qu'à son avis le 
problème n'était pas insoluble et se ramenait à trouver 
une formule qui, sans imposer à la France une renoncia- 
tion aussi impossible en droit qu'en fait, donnât à 

34 



530 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

l'Allemagne l'assurance que, en cas de disparition du 
Congo belge, sa voix pourrait se faire entendre. Le gou- 
vernement russe suggérait, en ce sens, une rédaction que 
M. de Selves d'abord, M. Caillaux ensuite, enfin le Conseil 
des ministres examinèrent et remanièrent. Cette rédac- 
tion laissait de côté la question du droit de préemption, 
ce qui était pour la France l'essentiel. D'autre part, 
au lieu de viser le Congo belge, elle s'appliquait à l'en- 
semble des territoires du bassin conventionnel, c'est-à- 
dire aux possessions allemandes, anglaises, françaises et 
portugaises comprises dans ce bassin. Enfin elle pré- 
voyait, en cas de changement de souveraineté de l'un 
quelconque de ces territoires, une conversation générale 
et préalable de tous les signataires de l'acte de Berlin, 
ce qui constituait pour chacun une garantie, en même 
temps qu'une obligation. Le 30 octobre, le gouvernement 
français soumettait cette formule au gouvernement 
anglais qui la déclarait satisfaisante. Le 1 er novembre, il 
la communiquait à titre confidentiel au baron Guillaume, 
ministre de Belgique à Paris. Le même jour, M. de 
Kiderlen l'acceptait. Après une dernière alerte, l'entente 
était définitivement assurée. 

Les autres clauses n'avaient pas donné lieu à une dis- 
cussion sérieuse. Toutes celles relatives aux facilités 
que les deux contractants s'accorderaient réciproque- 
ment pour l'utilisation de leurs territoires respectifs 
avaient été adoptées sans débat. Pour le Togo, où il 
ne s'agissait plus que de questions toutes locales, on 
décida de laisser les choses en l'état et de confier, ainsi 
qu'il avait été prévu au début de 1911, la solution à un 
arbitrage. Pour la Guinée espagnole, la France avait 
admis l'abandon de son droit de préemption dès la pre- 



LE MYSTERE D AGADIR 



531 



mière période des négociations. Quant aux sociétés con- 
cessionnaires établies dans les territoires cédés, l'Alle- 
magne les prenait à sa charge, les modalités du transfert 
devant être fixées par une convention spéciale. Enfin 
les difficultés possibles, tant marocaines que congolaises, 
qui pourraient naître de l'application du traité, étaient 
d'un commun accord soumises à la Cour de la Haye. 



IV 



CONCLUSION 



Ainsi s'achevait ce laborieuxeffort. Il avait exigé quatre 
mois et plus de cent entrevues entre MM. de Kiderlen 
et Cambon. -Quelle conclusion porter sur lui qui ne se 
dégage du récit lui-même ? 

Après une première période où notre diplomatie, 
fâcheusement égarée, avait fait fausse route, n'obtenant 
pour le Maroc aucun engagement positif, ne formulant 
même pas de programme d'ensemble, faisant aux pro- 
messes vagues de l'Allemagne une confiance que le passé 
ne justifiait pas et que la suite allait démentir, exécutant 
mollement des instructions molles, contradictoires, 
conditionnelles, on était enfin revenu au bon sens. Les 
délibérations du Gouvernement avaient fixé la route à 
suivre. La nécessité de parler d'abord du Maroc, l'impos- 
sibilité de fixer les sacrifices congolais avant de connaître 
exactement les avantages marocains avaient été recon- 
nues et les conclusions logiques en avaient été tirées. 



532 LE MYSTERE D AGADIR 

Muni enfin d'instructions fermes, notre ambassadeur 
avait pu mettre à leur service sa souple ingéniosité et, 
sachant où il allait, s'y acheminer d'un pas sûr. 

Pour le Maroc, il avait fallu lutter pied à pied pour 
obtenir les garanties qui nous étaient indispensables. 
L'adhésion de l'Allemagne au principe du protectorat 
avait été assez vite acquise. Mais toutes les conséquences 
de ce principe avaient été âp rement débattues. Soit dans 
l'ordre judiciaire, soit dans l'ordre économique, le gou- 
vernement français avait retrouvé devant lui la préten- 
tion de l'Allemagne de retenir d'une main ce qu'elle 
donnait de l'autre et de ne nous livrer qu'une autorité 
décapitée. Nous avions vu également, dans le temps 
même que nous consentions un pénible sacrifice terri- 
torial pour nous libérer du régime inopérant de 1909, 
reparaître les exigences qui avaient pesé sur ce régime : 
association économique officiellement définie, partage, 
zones, monopole à deux. Sur ces différents points, nous 
l'avions emporté, au prix de concessions d'une moindre 
importance. 

Pour le Congo, nous avions obtenu une amélioration 
des conditions envisagées en juillet et août. La coupure 
acceptée n'avait pu être évitée. Mais on en avait réduit 
l'étendue de plusieurs centaines de kilomètres. Il avait 
fallu, par contre, renoncer à l'espoir d'obtenir de l'Alle- 
magne des cessions de quelque intérêt, renoncer au Togo, 
que nous avions d'ailleurs trop vite refusé, renoncer 
même à la partie du Bec-de-Ganard qui nous eût été le 
plus utile, rendre enfin à l'Allemagne, au sud de la Sangha 
et dans le bassin du Logone, l'équivalent de ce que nous 
conservions le long de l'Oubanghi. Un dernier combat, 
relatif au droit de préemption sur le Congo belge, nous 



LE MYSTERE D AGADIR 533 

avait permis de substituer à une abdication personnelle 
un engagement général, qui respectait les droits des tiers 
et ne modifiait pas en fait la situation. 

Il est donc incontestable que la seconde période des 
négociations avait été incomparablement supérieure à la 
première. Le mérite en revient au Gouvernement et 
à notre ambassadeur, mais aussi au pays tout entier, 
dont la tenue unanime avait si heureusement accru 
l'autorité de ses mandataires. Que si, pour les initiés, 
il apparaissait qu'à Paris même des éléments subal- 
ternes mais agissants avaient, à diverses reprises, tenté 
de contrarier l'accord, — la correspondance de notre 
ambassade à Berlin permet de l'établir — ces intrigues, 
qui aboutirent par la suite à de fâcheux éclats x , 
n'avaient pas, dans l'ensemble, influencé la conclusion. 
L'histoire peut donc les ignorer et, mise en face d'un 
texte, le juger en lui-même. 



1. Les incidents consécutifs à la signature du traité et qui ne sont pas 
de nature à en modifier la valeur, quelle qu'elle soit, ont été en Allemagne 
la démission de M. de Lindequist, ministre des Colonies (4 novembre 1911 ), 
en France la démission de M. de Selves, ministre des Affaires étrangères, 
puis celle du cabinet Caillaux. (Janvier 1912.) Ces incidents ont eu pour 
origine une campagne de presse menée contre le Gouvernement par le 
cabinet du ministre des Affaires étrangères. 



CHAPITRE IV 



LE TRAITE DU 4 NOVEMBRE 1911 



I. — Le Principe du Traité. — Le Maroc nécessaire à la France. 

— La méthode initiale. — Le précédent de 1904. — La nature 
de la compensation. — Droits ou territoires. — L'hypothèque 
espagnole. — Le régime d'Algésiras. — Le régime de 1909. — 
La nécessité de traiter. — L'opinion étrangère. 

II. — Les Clauses Politiques du Traité Marocain. — La 
rédaction du traité. — Difficultés de fond. — Défauts de forme. — 
Le protectorat réel. — Les charges nécessaires. — La théorie 
de l'aventure. — Algérie, Tunisie, Maroc. — Le traité et les 
capitulations. — La question des protégés. — La question 
des tribunaux. — Les postes et les écoles. — Une lacune 
regrettable. — Le traité de 1911 et l'acte d'Algésiras. — Les 
clauses survivantes de l'acte d'Algésiras. — La Banque d'État. 

— Commissions et comités. 

III. ■ — Les Clauses Économiques du Traité Marocain. — Les 
servitudes antérieures. — L'acte d'Algésiras et l'accord de 1909. 

— La porte ouverte. — Son origine et ses conséquences. — 
L'adjudication et ses inconvénients. — L'égalité devant 
l'impôt. — La maîtrise des grandes entreprises.- — Concession 
et exploitation. — Les chemins de fer industriels. — Suppression 
de l'association économique gouvernementale. 



LE MYSTERE D AGADIR 535 

IV. — Les Clauses du Traité Congolais. — L'étendue du sacri- 
fice. — La perte territoriale. — La perte financière. — La ques- 
tion des communications. — Les sociétés concessionnaires. — 
Le régime des personnes. — La question du Congo belge. — 
Le droit de préemption. — Obligations et garanties nouvelles. 

V. — Le Traité et la Politique Générale. — L'impression en 
France et en Allemagne. — Les fautes de M. de Kiderlen. — 
La contrefaçon de Bismarck. — Les résultats réels. — L'Alle- 
magne et le Maroc. — La France et le Maroc. — Les raisons du 
sang-froid. — Une liquidation acceptable. — Caractère limité 
de l'opération. — Les relations franco-allemandes. — La 
France et ses alliances. — La base de la politique française. 

Le traité du 4 novembre a fait l'objet de deux 
longues discussions, l'une à la Chambre, l'autre au 
Sénat, précédées chacune d'un minutieux examen en 
commission. 

Au cours de ce double débat, tous les arguments pour 
et contre ont été présentés. C'est d'après eux qu'il con- 
vient d'apprécier le traité sans égard aux incidents qui 
ont suivi sa conclusion. 



LE PRINCIPE DU TRAITE 

Une question préalable a d'abord été posée : cet accord 
de liquidation, basé sur un échange et sur une « com- 
pensation », était-il légitime ? S'il était légitime, était-il 
nécessaire ou, au contraire, eût-il mieux valu laisser 
les choses en l'état ? 

Avant de répondre à cette question, il convient de 
retenir que, de l'avis général, la France, maîtresse de 



536 I.E MYSTERE D AGADIR 

l'Algérie et de la Tunisie, avait besoin d'établir au Maroc 
sa prépondérance. Cette vérité a été affirmée par tous les 
gouvernements qui, depuis dix ans, se sont succédé 
au pouvoir, par MM. Delcassé, Rouvier, Léon Bourgeois, 
Pichon. Dans la phase récente de l'affaire, elle n'a été 
contestée par personne. Les orateurs de la droite ont 
rappelé l'admirable lettre du cardinal Lavigerie : « Tout 
cela — Algérie et Tunisie — sera incomplet et menacé, 
tant que le Maroc ne sera pas sous la domination de la 
France. » Rien de plus évident. Le protectorat maro- 
cain est une conséquence nécessaire de la domination de 
la France sur l'Algérie et l'achèvement de l'œuvre accom- 
plie depuis quatre-vingts ans dans l'Afrique du Nord. 



Oui, la France devait veiller à ce qu'une autre puissance ne 
s'installât pas au Maroc 1 . 

Le Maroc a pour la France un intérêt spécial. Le Maroc, c'est 
la continuation de nos possessions algériennes, et à l'heure où 
nous sommes, l'Algérie et la France, il me semble que c'est la 
même chose 2 . 

Comme la question algérienne avait posé la question tunisienne, 
elle devait poser la question marocaine... Tous ceux de nos officiers 
qui ont pénétré au Maroc frémissaient à la pensée que pouvait 
nous échapper une terre dont ils connaissaient la fécondité, dont 
ils savaient que, aussi fertile que l'Algérie et la Tunisie, elle est à 
la fois riche en choses et riches en hommes 3 . 

Depuis que nous avons conquis l'Algérie, les yeux de la France 
ont toujours été tournés vers le Maroc. C'est qu'en effet ce pays, 
livré depuis des siècles à l'anarchie, pouvait devenir un danger 
pour nos possessions d'Algérie. Ce danger, c'était qu'une des puis- 
sances établies au Maroc, y ayant une influence, ne prît à Fez 
une autorité qui pourrait devenir hostile et inquiétante 4 . 



1. Sénat 7 février 1912. M. de Lamarzelle. 

2. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Selves. 

3. Chambre des députés, 18 décembre 1911. M. Caillaux. 

4. Sénat, 10 février 1912. M. Poincaré. 



LE MYSTERE D AGADIR 537 

M. Clemenceau lui-même, après avoir rappelé sa 
défiance à l'égard de l'expansion coloniale, ajoutait : 
« Mais j'ai toujours fait une exception pour le Maroc ». 
Sur ce point donc, l'unanimité est absolue. Elle n'im- 
plique pas, d'ailleurs, une appréciation favorable du 
traité de 1911. Le but est indiscuté, les moyens ne le 
sont pas. 

Et d'abord, a-t-on dit, pourquoi traiter avec l'Alle- 
magne ? Car l'Allemagne, en nous concédant le protec- 
torat marocain, nous a donné ce qui ne lui appartenait 
point. 

D'où vient la douloureuse abdication qui nous est demandée ? 
Comment l'Allemagne peut-elle nous donner un droit sur le Maroc, 
si elle-même n'a pas ce droit 1 ? 

Une compensation sans titres, cela s'appelle une extorsion 2 . 

Et M. Clemenceau résumait la thèse avec son humour 
habituel en disant : « Le chancelier ne sera pas content ? 
Eh bien ! il ne sera pas content ! » En un mot, l'Alle- 
magne étant sans droit, la France n'avait pas à payer 
l'abandon de ce droit. En l'achetant, elle a fait un mar- 
ché de dupe et cédé la proie pour l'ombre. 

Ce raisonnement, séduisant par sa simplicité, fait table 
rase de dix ans d'histoire. De droits, nul n'en avait 
sur le Maroc et, s'il s'agissait d'intérêts, ceux de la 
France étaient prépondérants. Il eût donc été légitime 
de procéder, à son égard, suivant la méthode coloniale 
classique, c'est-à-dire de créer le fait avant le droit, 
quitte à courir, après coup, le risque de certaines protes- 
tations. Quand Charles X a envoyé une expédition à 

1. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Mun. 

2. Sénat, 6 février 1912. M. de Las Cases. 



538 LE MYSTÈRE D* AGADIR 

Alger, il n'a pas offert à l'Angleterre de compensations. 
Quand, maîtresse de l'Inde, l'Angleterre a eu besoin de la 
Birmanie, elle l'a prise purement et simplement, en pro- 
fitant des embarras des tiers sans consulter ni rémunérer 
aucun d'eux. Cette méthode aurait pu, en principe, 
être celle de la France et plusieurs orateurs ont légiti- 
mement regretté qu'elle n'ait pas prévalu. 

On aurait pu aboutir à un protectorat de fait plus rapidement, 
avec beaucoup moins de sacrifices, surtout avec beaucoup moins 
de complications, si à Paris on avait considéré la question maro- 
caine comme une question algérienne et non comme une question 
européenne et si, appuyés sur cette base de l'Algérie, nous avions 
progressé, à l'abri de la force militaire, parla protection des inté- 
rêts l . 

Nous sommes loin du temps où la vieille monarchie française 
plantait le drapeau triomphant de la France sur la casbah d'Alger, 
malgré les colères de l'Europe frémissante 2 . 

Et M. de LamarzelJe, résumait la critique par ces 
mots : « Qu'avez-vous fait en 1904 ? Vous avez inter- 
nationalisé la question. » 

Par cette formule, l'honorable sénateur énonçait la 
réponse en même temps que la question. La méthode 
d'action directe et nationale eût été certainement pos- 
sible avant 1900. Depuis, elle avait cessé de l'être. Car, 
le précédent créé, il ne dépendait pas de nous de le répu- 
dier. Dès lors que la France avait payé l'Italie, l'Angle- 
terre et l'Espagne, il n'y avait point de raisons pour elle 
de ne pas payer l'Allemagne : car ce qu'elle avait payé 
à l'Italie, à l'Angleterre et à l'Espagne, ce n'était pas un 
titre juridique, c'était la possibilité qu'à des degrés 
divers et sous des formes diverses ces trois puissances 

1. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Mun. 

2. Sénat, 5 février 1912. M. Jenouvrier. 



LE MYSTERE D AGADIR 539 

avaient de gêner son action. Les compensations à elles 
accordées avaient pour base, non le droit, mais le fait et, 
sur ce terrain, l'Allemagne était aussi qualifiée qu'elles 
— mieux même qualifiée qu'aucune d'elles — pour récla- 
mer un traitement pareil. Car, plus qu'aucune d'elles, 
elle était en mesure de contrarier notre politique et de 
paralyser notre action. 

C'est le traité de 1904 qui domine toute la question 1 ... 

Une fois entré dans la voie des compensations, il fallait pour- 
suivre.... Cette politique a été construite d'une façon systématique. 
Elle a été ordonnée, commandée, en quelque sorte, par une 
volonté réfléchie. Les événements qui se sont succédés découlent 
de cette politique 2 . 

En un mot, nous aurions pu, en 1900, avant le premier 
accord de désintéressement franco-italien, procéder sans 
« compensations ». Depuis 1904, cette faculté n'exis- 
tait plus pour nous. 

Soit, répond-on, mais ni à l'Italie, ni à l'Angleterre, 
ni à l'Espagne, nous n'avions cédé de terres françaises 
et c'est cette cession territoriale qui, à tout prix, aurait 
dû être évitée. 

C'est la première l'ois qu'un si dur sacrifice est demandé à la 
France 3 . 

Ce que vous avez payé, vous l'avez payé en terre française 4 . 

D'un morceau de la patrie, vous allez faire un élément 
d'échange 5 . 

Argument qui — pourquoi le celer? — va au cœur de 
tous les Français, alors surtout que le bénéficiaire de la 

1. Sénat, 7 février 1912. M. de Lamarzelle. 

2. Sénat, 7 février 1912. M. Baudin. 

3. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Mun. 

4. Chambre des députés, 20 décembre 1911. M. Delafosse. 

5. Sénat, 5 février 1912. M. Jenouvrier. 



540 LE MYSTERE D AGADIR 

cession est le vainqueur de 1870. Et cependant, dès lors 
que nous acceptions de donner à l'Allemagne une com- 
pensation, cette compensation ne pouvait être que ter- 
ritoriale. Pourquoi ? Parce que nous n'avions rien d'autre 
à lui donner, ou mieux encore, parce qu'il y a des cas 
où mieux vaut encore céder de la terre qu'autre chose. 
A l'Angleterre, la France avait pu sacrifier les souvenirs 
et les espérances dont l'Egypte était l'objet. Un tel 
sacrifice — est-il besoin d'y insister ? — ne pouvait 
se concevoir à l'égard de l'Allemagne. Certes, si nous 
avions répondu à certaines suggestions, toute cession 
eût pu être évitée. Rappelons-nous ce qu'écrivait, le 
18 juillet 1911, la Gazette de Francfort : 

Nous pouvons imaginer une situation où nous accorderions 
le Maroc à la France au prix d'une petite concession coloniale 
ou même sans concession du tout ; ce serait au cas où la France 
renoncerait à son hostilité secrète contre l'Allemagne, prendrait 
la main que, depuis longtemps, nous lui tendons, et accepterait 
l'idée d'une sincère collaboration. 

Bref, il dépendait de nous d'éviter le sacrifice terri- 
torial, en sacrifiant notre politique générale et la piété 
du souvenir. Quel Français y eût consenti ? Comme l'a 
dit M. Poincaré, « nous avons cédé de la terre, parce 
que nous n'avions pas de droits à céder ». L'histoire 
coloniale offre d'ailleurs des précédents de cessions 
territoriales analogues. Et, au total, c'est de la terre 
aussi que la France a gagné en mettant la main sur le 
Maroc. 

Si, demain, le doux nom de la France ne se répercute plus sous les 
voûtes d'une partie de la forêt équatoriale, il sonnera bien haut 
dans la plaine marocaine et sur les sommets du Grand Atlas *. 

1. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. Lebrun. 



LE MYSTERE D AGADIR 541 

Si douloureuse que soit la perte d'une fraction du 
Congo, la tristesse qui s'y attache ne saurait donc con- 
damner le principe même du traité. 

Une autre objection, toutefois, a été élevée contre ce 
principe. On a dit : « Vous avez négocié et signé avec 
l'Allemagne pour tout le Maroc. Or, ce Maroc, qu'en 
aurez-vous ? Qu'est-ce que vous en laisseront vos accords 
avec l'Espagne ? » Dès la première séance, M. le comte 
de Mun posait la question. M. Charles Benoist y revenait 
bientôt après. Au Sénat, le 7 février 1912, M. de Lamar- 
zelle disait : « Le protectorat? Sur quel Maroc? » Et de 
fait, la publication des articles secrets du traité franco- 
espagnol a révélé au pays des engagements beaucoup 
plus larges que ceux qu'avait laissé, en 1904, soupçonner 
M. Delcassé *, des engagements très supérieurs à ce que 
l'équité suggérait au lendemain des sacrifices consentis 
par la France, et par elle seule, pour lever l'hypothèque 
internationale d'Algésiras. Il est incontestable que la 
France, avec l'Allemagne, a traité pour tout le Maroc et 
que, se retrouvant en face de l'Espagne, elle n'a qu'une 
partie du Maroc. Peut-on soutenir, pourtant, que cette 
situation devait nous détourner de traiter avec l'Alle- 
magne? Peut-on soutenir que, parce qu'une partie nous 
a échappé, nous devions laisser échapper le reste? Ce 
partage, ce n'est pas en 1911, c'est en 1904 que la France, 
ou du moins son gouvernement, l'a accepté. Disons 
mieux, c'est en 1902, avant même que l'Angleterre lui 
demandât d'y souscrire. Dès ce moment, ceux qui con- 
naissaient les textes savaient que la France n'aurait pas 
tout le Maroc. Tous les ministères, pourtant, qui se sont 

1. Chambre des députés, novembre 1904. 



542 LE MYSTERE D AGADIR 

succédé depuis lors, ministère Combes, ministère Rou- 
vier, ministère Sarrien, ministère Clemenceau, ministère 
Briand, ministère Monis ont poursuivi la même politique 
marocaine. Fallait-il abandonner à son terme cette 
politique parce qu'elle était grevée d'une servitude 
acceptée sept ans durant? Ni la Chambre, ni le Sénat 
ne l'ont pensé et la haute Assemblée a tiré de cette 
partie de l'histoire marocaine la seule conclusion qui con- 
vînt, en protestant contre l'abus des traités secrets 
et surtout des clauses secrètes ajoutées aux traités 
publics, pour en fausser le sens et en contredire le 
texte. 

Cependant toute la question n'est pas de savoir si 
l'octroi à l'Allemagne d'une compensation territoriale 
était légitime. Il faut rechercher aussi s'il était néces- 
saire et opportun ou si la France, au contraire, n'aurait 
pas eu intérêt à demeurer sur le terrain de l'acte d'Algé- 
siras complété par le traité franco-allemand du 8 février 
1909. Cette thèse a été soutenue à la Chambre par 
M. Denys Cochin et par M. Jules Delafosse ; au Sénat, 
par M. Pichon et par M. Clemenceau. Elle tient en deux 
mots : le régime antérieur au traité de 1911 nous donnait 
gratuitement tout, ou peu s'en faut, ce que ce traité nous 
a onéreusement assuré. Mieux valait donc attendre et 
patienter. Le fruit mûr fût tombé de lui-même entre nos 
mains. En droit, cette thèse est difficile à soutenir; 
car comme le disait au Sénat M. Ribot : 

L'origine véritable de la convention du 4 novembre 1911 est 
dans la situation fausse créée par l'acte d'Algésiras après le traité 
franco-anglais de 1904 l . 

1. Sénat, 9 février 1912. M. Ribot. 



LE MYSTÈRE D'AGADIR 543 

Situation fausse : 

Parce que l'acte d'Algésiras était vicié dans son essence par une 
contradiction, parce qu'il reconnaissait l'intérêt spécial de la 
France au maintien de l'ordre, mais ne lui donnait pas les moyens 
de défendre et d'assurer cet ordre ; parce qu'en deux mots il lui 
imposait à la fois le devoir d'agir et l'impossibilité d'agir l . 

Situation fausse, parce que : 

Ce qu'on reprochait surtout et avec raison à l'acte d'Algésiras, 
c'est que, depuis cinq ans qu'il était théoriquement en vigueur, 
il était en fait sur plusieurs points resté lettre morte et ce reproche 
n'était que trop fondé 2 . 

C'est à cause de cette situation fausse, c'est parce que 
l'acte d'Algésiras ne nous permettait ni de faire vivre le 
sultan ni d'agir sans lui, que MM. Clemenceau et Pichon 
se proposèrent de l'améliorer par l'accord franco-alle- 
mand de 1909. L'acte de 1906 fournissait-il, ainsi 
amendé, l'instrument d'action pratique qui, auparavant, 
faisait défaut? Constituait-il un terrain durable, sinon 
définitif, et qui suffît aux exigences de la situation? 

La plupart des orateurs qui ont parlé dans les deux 
Chambres ont estimé que non, puisque, presque tous, 
M. Caillaux, M. Poincaré, M. Ribot, M. Baudin, M. de 
Lamarzelle, M. Pichon lui-même ont qualifié d' « étape » 
l'accord de 1909, reconnaissant par là qu'après cette 
étape une autre encore restait à parcourir, si l'on voulait 
atteindre le but. Étape, l'accord de 1909 n'était en effet 
que cela et ne se prêtait même pas à un long stationne- 
ment. 

Accord heureux, parce qu'il inaugurait une ère de tractation 
directe entre la France et la seule puissance qui eût fait opposition 

1. Chambre des députés, 18 décembre 1911. M. Caillaux. 

2. Sénat, 10 février 1912. M. Poincaré. 



544 LE MYSTÈRE D'AGADIR 

à son action au Maroc; accord incomplet, parce que, conçu en 
termes vagues, il ne précisait aucune des conséquences de la 
liberté politique qui paraissait être concédée à la France ; parce 
qu'il nous laissait bien l'influence politique, mais qu'il ne nous 
donnait pas l'action politique l . 

L'acte de 1909, prolongement de l'acte d'Algésiras, ne donnait, 
dans la pensée de l'Allemagne, à la France aucune action poli- 
tique au Maroc 2 . 

Il était très difficile de se servir de cet accord 3 . 

Il n'avait pas corrigé notre situation au Maroc telle qu'elle 
résultait des astreintes contenues dans l'acte d'Algésiras dont 
il n'était au surplus qu'un avenant ne liant que deux contractants 
sur treize 4 . 

Cet accord était bon mais insuffisant... Il ne nous donnait pas 
le protectorat. Il nous donnait acte de nos prétentions à un pro- 
tectorat futur. Il voulait bien reconnaître que nos intérêts poli- 
tiques au Maroc étaient liés au maintien de l'ordre dans ce pays. 
Mais il ne nous reconnaissait aucun droit de veiller nous-mêmes 
et par notre propre action au rétablissement de l'ordre, si l'ordre 
était troublé 5 . 

L'application de l'accord de 1902 a été poursuivie de bonne foi 
par la France en 1909 et en 1910 et en 1911. J'ai dit de bonne foi : 
aucun doute à cet égard — mais elle s'est heurtée, malgré la meil- 
leure volonté réciproque à des difficultés nombreuses 6 . 

Que telle soit la vérité, on n'en peut douter, après 
le récit minutieux de ces difficultés, soit au Maroc, 
soit ailleurs. Il est donc légitime de conclure que ni 
l'acte d'Algésiras, ni l'accord de 1909 ne constituaient 
une solution durable et moins encore définitive : les 
conflits mêmes qui ont abouti à la crise de 1911 en témoi- 
gnent. 

Cette conclusion se précise lumineusement lorsque, 

1. Chambre des députés, 18 décembre 1911. M. Caillaux. 

2. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Selves. 

3. Sénat, 5 février 1912. M. Charles Dupuy. 

4. Sénat, 7 février 1912. M. Baudin. 

5. Sénat, 9 février 1912. M. Ribot. 

6. Sénat, 10 février 1912. M. Poincaré. 



LE MYSTERE D AGADIR 545 

comme Pont fait au Sénat plusieurs orateurs, on exa- 
mine ce qu'eût été la situation dans le cas où, soit l'échec 
des négociations, soit le défaut de ratification eussent 
remis les choses en l'état où elles se trouvaient à la fin 
de juin 1911. Écoutez M. Ribot : 

Si vous rejetez le traité, quelles seront demain les conséquences 
de cet acte ?... Est-ce que vous garderez la prétention d'établir 
votre protectorat sans qu'il soit reconnu par l'Allemagne et les 
autres puissances ? Est-ce que vous maintiendrez les 27.000 hom- 
mes qui sont aujourd'hui au Maroc 1 ? 

Ou si, au contraire, vous reculez devant ce risque, 
voici l'autre danger : 

Nous allons alors retirer nos troupes ? Et qu'est-ce que c'est 
que cela ? C'est l'abandon du protectorat. C'est l'abandon du 
Maroc. C'est l'abandon de ce que nous avons si péniblement con- 
quis et à tant de frais, depuis plusieurs années. Et cependant 
l'Angleterre n'abandonnera pas l'Egypte ; l'Italie n'abandonnera 
pas la Tripolitaine et soyez sûrs que l'Espagne ne s'en ira pas de la 
zone qui lui a été attribuée, de sorte que tous ceux à qui nous 
avons encore donné des gages les conserveront. Seuls, nous par- 
tirons du Maroc les mains vides 2 . 

A défaut du traité, nous aurons d'abord à faire, pour longtemps 
au moins, notre deuil du protectorat.... Nous aurons, en tout cas, 
à chercher au Maroc un régime qui offre quelque stabilité à moins 
que nous ne préférions déserter définitivement la politique afri- 
caine suivie par la France depuis le milieu du xix c siècle... Qui 
pourrait se faire l'illusion que le retour pur et simple à l'accord 
de 1909 serait une entreprise sûre et facile 3 ? 

Qu'est-ce à dire, sinon que le fait même d'avoir procédé 
à la liquidation négociée de juillet à novembre échappe 
à la critique, parce que cette liquidation nous était 

1. Sénat, 9 février 1912. M. Ribot. 

2. Ibid. 

3. Sénat, 10 février 1912. M. Poincaré. 

35 



546 LE MYSTERE D AGADIR 

imposée par la nécessité de la situation et la logique des 
événements. 

Force est d'ailleurs de tenir compte, à ce sujet, de l'opi- 
nion de nos alliés et de nos amis énoncée soit par M. Sazo- 
nof, ministre des Affaires étrangères de Russie, soit par 
sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères d'An- 
gleterre, et citée par plusieurs orateurs. M. de Selves,le 
premier avait invoqué devant la Chambre, le 14 décem- 
bre 1911, l'opinion de l'étranger : 

Oui, de l'étranger qui nous juge quelquefois avec plus d'équité 
que nous ne nous jugeons nous-mêmes, si bien que quelquefois 
c'est là qu'il faut regarder si l'on veut savoir comment les choses 
doivent être appréciées l . 

Sir Edward Grey, au Parlement anglais, et le ministre des 
Affaires étrangères de Russie, publiquement aussi, ont déclaré 
que ce traité, loin d'être une humiliation pour la France, était pour 
elle un succès... A l'étranger on juge en gros et quand on voit le 
chemin parcouru à dater de 1905, depuis que Guillaume II est allé 
de sa personne à Tanger annoncer à l'Europe qu'il serait le cham- 
pion de l'indépendance du sultan jusqu'au moment où l'empire 
d'Allemagne a mis sa signature cinq ans après, au bas d'un acte 
pour nous reconnaître le protectorat aux yeux de l'Europe entière, 
personne, en Europe, ne considère que la République française ait 
été humiliée. Tout le monde estime, au contraire, que c'est un 
succès pour la France 2 . 

Au dehors et même chez nos amis, l'opinion s'attache surtout 
aux grandes lignes. Elle ne retient que le résultat général, qu'elle 
considère en définitive comme un succès pour la France... Pour 
réaliser le programme qu'elle s'était assigné, la France a eu à 
lutter contre les hommes et contre les choses. Elle a eu à triompher 
de l'opposition de plusieurs puissances. Elle a eu à dépenser du 
temps, des troupes et de l'argent. Peu à peu, elle a surmonté tous 
les obstacles, peu à peu elle est arrivée à son but et aujourd'hui 
le Maroc va tomber sous son protectorat... Ce résultat n'est pas 
fait, au total, pour diminuer le prestige de la France 3 . 

1. Chambre des députés, 14 décembre 1911. M. de Selves. 

2. Sénat, 9 février 1912. M. Ribot. 

3. Sénat, 10 février 1912. M. Poincaré. 



LE MYSTERE D AGADIR 547 

En résumé, tout le monde admettant que la France 
avait besoin d'être maîtresse du Maroc, il est évident que 
nous devions être amenés à le payer à l'Allemagne comme 
nous l'avions payé à d'autres puissances et que les 
circonstances ne nous permettaient pas de payer ce prix 
autrement qu'en territoires. Il est évident que cette 
liquidation s'imposait, parce que ni l'acte d'Algésiras, 
ni l'accord de 1909, ne constituaient pour nous un régime 
habitable. Il est évident que, si les choses fussent restées 
ou revenues au point où elles en étaient en 1911, la 
France se fût heurtée, au Maroc, à d'inextricables diffi- 
cultés. Il est évident, enfin, que nos alliés et nos amis 
en ont ainsi jugé. Il était donc légitime et opportun de 
traiter avec l'Allemagne sur la base d'une compensation 
qui donnât à la France le protectorat du Maroc. 



II 



LES CLAUSES POLITIQUES DU TRAITE MAROCAIN 

Le principe étant hors de conteste que vaut l'appli- 
cation qui en a été faite? Que nous a donné le traité? 
Que nous a-t-il coûté? Qu'achetons-nous? Que payons- 
nous? Et d'abord, le but de l'accord étant pour la France 
l'obtention du protectorat marocain, comment se pré- 
sente ce protectorat dans ce qui constitue son essence, 
le pouvoir politique de la France? 

Le fait seul de définir dans un accord franco-allemand 
les relations futures de la France et du Maroc augmen- 



548 LE MYSTERE D AGADIR 

tait, nous l'avons dit, les difficultés de la rédaction. Il 
eût été plus logique de définir ces relations dans un traité 
franco-marocain, auquel l'Allemagne eût simplement 
adhéré. Dès lors qu'on avait écarté cette façon de pro- 
céder, on était obligé d'aller à l'aventure : car les précé- 
dents faisaient défaut. L'histoire diplomatique n'offre 
point d'exemple absolument identique. Tout au plus 
pourrait-on rappeler le traité de Constantinople du 
24 mai 1881, par lequel les signataires — France, Alle- 
magne, Autriche, Angleterre, Italie, Russie, d'une part, 
Turquie d'autre part, — disposèrent que la convention 
conclue par eux serait immédiatement suivie d'une con- 
vention turco-grecque contenant les mêmes dispositions. 
Encore faut-il noter que, dans ce cas, l'un des deux signa- 
taires du second traité, à défaut des deux, avait signé le 
premier. Dans le cas de 1911, au contraire, la France 
et PAllemagne avaient agi comme si, d'une part, existait 
déjà un traité de protectorat franco-marocain, comme 
si, d'autre part, les signataires de l'acte d'Algésiras avaient 
accepté la substitution du régime nouveau à celui de 
1906, ce qui n'empêchait point d'ailleurs que, par plu- 
sieurs de ses articles, le traité du 4 novembre se référât 
aux dispositions de l'acte d'Algésiras, qui se trouvait 
ainsi maintenu partiellement, bien qu'abrogé en prin- 
cipe. Rarement imbroglio diplomatique fut donc plus 
touffu et plus complexe. Il faut le reconnaître à la dé- 
charge des rédacteurs de l'accord. 

Cette excuse leur est d'ailleurs indispensable : car 
techniquement leur œuvre est loin d'être parfaite. Le 
français fut jadis la langue diplomatique, non seu- 
lement à cause de son extension, mais aussi à cause de 
ses qualités propres de clarté analytique. Bien des fois, 



LE MYSTERE D AGADIR 549 

depuis dix ans, on a dû constater que les récents traités 
rédigés en notre langue n'ont pas la belle lucidité des 
protocoles d'autrefois. Le traité franco-allemand du 
4 novembre 1911 n'est pas pour modifier cette apprécia- 
tion. Il est d'une lecture laborieuse et rocailleuse, sur- 
chargé d'incidentes et d'abstractions. Dira-t-on que c'est 
parce qu'une partie de son texte est d'origine allemande? 
Peut-être. Mais alors il est fâcheux que les diplomates 
étrangers se servent de notre langue sans la posséder, 
ou que les diplomates français soient incapables, faute 
d'une connaissance suffisante des langues étrangères, 
de trouver un équivalent exact et vraiment français 
aux germanismes suggérés par leurs interlocuteurs. 
L'histoire des négociations, qu'on a lue plus haut, le 
travail de marqueterie, le jeu de puzzle pratiqué sur 
les sept rédactions françaises et les quatre rédactions 
allemandes n'expliquent que trop ce défaut d'aisance, 
de clarté et d'unité, la répartition arbitraire des clauses 
ent